INSTINCT DESTRUCTEUR OU MILITAIRE
C'est le vieil instinct de la férocité primitive, si nécessaire à l'homme pendant la longue suite de siècles durant lesquels il a dû journellement lutter contre les animaux supérieurs qui lui disputaient l'empire de la planète.
Ceux qui sont accoutumés à digérer paisiblement, les pieds sur les chenets, sous la protection de la gendarmerie, en écoutant des romances sentimentales, peuvent actuellement s'indigner, avec plus ou moins de sincérité, en pensant qu'un lien généalogique quelconque les rattache à des êtres qui vivaient à la mode des sauvages du centre de l'Afrique ou du
nord de l'Amérique. Mais qu'ils aillent méditer devant la vitrine du musée de paléontologie de Paris, dans laquelle on vient d'exposer les squelettes reconstitués du tigre des cavernes, de l'ours des cavernes, du loup et de l'hyène des cavernes, contemporains, sur le sol même de la France, de l'homme quaternaire, et ils comprendront que, sans l'instinct destructeur, l'espèce humaine, au début de son évolution, aurait inévitablement subi le sort des moutons bêlants.
D'ailleurs, cet instinct est à peine engourdi; la moindre excitation lui rend toute sa vigueur des premiers âges, non seulement en temps de guerre où il atteint son paroxysme, mais même dans la paix, dans les simples discussions et dans les luttes politiques et religieuses, par exemple, où chacun est immédiatement disposé, selon le terme usité, à exécuter ses adversaires, par un procédé quelconque.
Voltaire avait déjà remarqué, au xvnF siècle, que les expressions de « canaille, brigand, assassin », dans la langue courante de son temps, indiquaient seulement qu'on ne partageait pas les opinions philosophiques de la personne ainsi qualifiée.
Cette remarque est bien mieux fondée aujourd'hui.
L'instinct destructeur est un mal chronique qui revient très aisément et très vite à l'état aigu, non seulement quand on sort des milieux policés, mais dans ces milieux même, sous la forme du crime, de la cruauté, de la méchanceté, de la haine, de la colère
que les anciens avaient raison d'assimiler à une folie passagère, du bris des objets auquel les enfants se complaisent, de la médisance, de l'envie, de la jalousie, de l'épigramme, et du plaisir qu'on goûte à entendre médire.
Or, les hommes d'esprit ne sont pas toujours, comme l'était Molière, des cœurs bienveillants; ils obéissent plus souvent à un désir autre que celui de châtier les mœurs en riant, et, d'ordinaire, selon la remarque de Georges Leroy, « ils ressemblent aux jeunes chats qui commencent par nous amuser avec leurs drôleries et qui finissent par nous déchirer et par nous mordre ».
De nombreuses raisons sociales, on le voit, militent donc en faveur du règlement de l'instinct destructeur qui, sous la forme de l'esprit révolutionnaire chronique, dont il est souvent l'inspirateur, exerce encore une trop fâcheuse influence dans le fonctionnement intérieur des sociétés modernes.