ORGUEIL ou BESOIN DE DOMINATION
L'orgueil, avons-nous dit, est l'instinct de l'ambition temporelle ou du commandement.
Cet instinct s'exerce aussi volontiers sur la nature que sur les hommes. La grande industrie lui fournit même les moyens de se satisfaire, simultanément de cette double manière, et certains chefs industriels sont soutenus, dans leurs entreprises, par l'orgueil autant que par le goût de la richesse.
Le cas de M. Carnegie, par exemple, est extrêmement démonstratif, à cet égard. Dans un discours prononcé devant les élèves d'un collège commercial de Pittsburg, il conseillait, en elïet, à ces jeunes gens de considérer que, « en tant que but, l'acquisition de la richesse est ignoble à l'extrême », et de ne la souhaiter que comme un moyen d'être utile; mais il ajoutait :
— Visez haut. . . ; que chacun de vous se dise : « Ma place est au sommet ». Soyez roi dans vos rêves (1).
L'orgueil est donc pour l'homme un stimulant des plus puissants dans toutes les carrières où il s'engage ; mais il est aussi très égoïste et l'Humanité a douloureusement souffert des abus de cet instinct,
(1) Carnegie : L'Empire des affaires, p. 41.
tant que les pouvoirs publics n'ont pas été systématiquement réglés, car elle a, de très bonne heure, dans le passé, imaginé des procédés très ingénieux pour en atténuer l'exaltation.
C'est ainsi qu'en Egypte, dans les festins des grands, on promenait, autour de la table, un cercueil avec une image de mort, en disant à chaque convive : a Jette les yeux sur cet homme, tu lui ressembleras après la mort. Bois donc maintenant et te divertis ». D'autre part, les rois et les grands étaient, comme les humbles, l'objet d'un jugement pos/ mortem, et, s'il était prouvé que leurconduiteavaitété mauvaise, leur mémoire était condamnée ; on les privaitde sépulture.
L'esclave, placé derrière le char du triomphateur romain, pour lui répéter sans cesse : a Empereur ! Souviens-toi que tu n'es qu'un homme », avait aussi pour mission de tempérer l'orgueil ; de même, la liberté laissée aux esclaves de vivre, pour quelques jours, sur un pied d'égalité avec leurs maîtres, pendant les Saturnales, fêtes populaires qui rappelaient l'idée d'un âge d'or légendaire et du bonheur que Saturne avait fait régner sur la terre ; de même, la cérémonie des Cendres instituée par le Catholicisme, pour lequel l'orgueil était le vice des démons ; de même, la grande liberté satirique que, sous l'influence de l'esprit du temps, cette religion dût laisser aux statuaires du Moyen-âge, pour la décoration des cathédrales. Dans la représentation du Jugement Dernier, les rois, les seigneurs, les magistrats, les évêques eux-mêmes, en un mot, tous ceux dont le
despotisme pesait lourdement sur les faibles, étaient toujours envoyés en enfer.
La fête des fous au Moyen-àge et les danses macabres proviennent de la même inspiration.
Enfin, c'est pour une raison semblable que la Révolution française avait institué le Carnaval de l'opinion, auquel nous avons substitué la liberté de la presse qui se charge quotidiennement de ramener les hommes publics à une plus juste appréciation de leurs propres mérites et qui, dépassant même le but, dispose trop l'opinion à ne plus respecter ni leurs services ni leur fonction.
Les manifestations haineuses et violentes, dont les chefs industriels sont journellement l'objet, inspirées par les mêmes sentiments, présentent les mêmes exagérations et les mêmes dangers.
Il faut bien se garder, en effet, d'envelopper, dans une réprobation semblable, les abus et l'exercice légitime de l'orgueil et du besoin de commandement qui jouent un rôle social très bienfaisant, puisqu'ils sont indispensables au ralliement, à la conduite et au gouvernement des collectivités.
La moralité ne réside pas dans la tentative, d'ailleurs chimérique, de supprimer toute manifestation d'un des aspects spontanés de notre nature ; elle consiste à ne jamais méconnaître que l'autorité, sous quelque forme que ce soit, doit toujours avoir pour objet l'intérêt de la famille ou celui de la société, et non pas la satisfaction de notre morgue personnelle.
Quand l'autorité dérive de cette dernière source, elle aboutit nécessairement à l'arbitraire, au despotisme et à la tyrannie ; mais le sic volo, sicjubeo des temps primitifs ou barbares, est, de plus en plus, tempéré par les idées et les mœurs.
L'orgueil a été graduellement subordonné aux nécessités sociales ; son règlement définitif résultera de la systématisation de ce mouvement séculaire et de sa soumission volontaire aux penchants et aux intérêts altruistes.
Dans tous les cas, c'est à ce règlement que se sont spontanément astreints les plus grands hommes d'État dont les noms sont devenus la gloire de la civilisation : les Périclès, les Jules-César, les Trajan, les Charlemagne, les Louis XI, les Cromwel, les Henri IV, les Richelieu, les Frédéric, les Danton, les Gambetta.