‹ La morale socialeChapitre 9 sur 27 · VANITÉ OU BESOIN D'APPROBATION · texte numérisé non relu

VANITÉ OU BESOIN D'APPROBATION

La vanité est un instinct égoïste spécial ; mais, à vrai dire, il peut exister autant de formes de vanités qu'il existe d'instincts et d'organes cérébraux différents. La vanité peut se lier notamment aux instincts nutritif, maternel, sexuel, destructeur et constructeur.

Les criminels, par exemple, tirent vanité de leurs crimes devant leurs acolytes, et un chef des îles Viti se glorifiait d'avoir mangé, seul, neuf cents personnes, sans permettre, à qui que ce fût, de prendre part à ses festins de cannibale.

Mais la vanité peut aussi trouver sa satisfaction dans les sentiments sociaux. Elle peut développer l'attachement, parce que le vaniteux a généralement de la sympathie pour ceux dont il recherche l'approbation ; elle peut exciter la bonté ; beaucoup de prodigues se montrent libéraux par vanité.

La vanité peut même pousser l'homme jusqu'à la témérité, jusqu'à l'héroïsme ; enfin elle est inséparable de toutes les manifestations intellectuelles.

Bref, contenue dans de justes limites, la vanité peut contribuer à moraliser l'homme comme l'a fait excellemment remarquer David Hume.

« L'amour de la gloire et de la réputation, disaitil, est un autre ressort de notre machine qui donne beaucoup de force au sentiment moral ; c'est la passion des grandes âmes et c'est le premier mobile de leurs actions et de leurs entreprises.

<i Curieux de nous faire un nom et de nous acquérir une réputation dans le monde, nous examinons souvent notre conduite et nous considérons comment elle doit paraître aux yeux de ceux qui nous approchent et qui en sont les témoins. Cette habitude constante de veiller sur nous-mêmes tient en action tous les sentiments d'équité et d'injustice et fait que ceux qui pensent noblement ont un certain respect pour eux-mêmes comme pour les autres ; ce respect est le gardien le plus sûr de toutes les vertus » (1).

Néanmoins, il est beaucoup plus prudent de calmer

(1) Hume ; Essais de morale. Conclusion.

la vanité que de la prendre pour base de l'éducation domestique et publique, surtout dans ce siècle de parvenus où foisonne l'espèce de sots ridiculisée par Molière, sous le nom de Bourgeois Gentilhomme.

Le Catholicisme l'avait compris ; il avait fait de l'humilité une vertu maîtresse que l'enseignement et la pratique de la philosophie positive permettront d'acquérir bien plus sûrement.

Cette philosophie rend inévitablement l'homme modeste en développant ses sentiments sociaux et en lui révélant : d'une part, tout ce qu'il est condamné à ignorer, dans les sciences abstraites et dans leurs applications pratiques, quelle que soit sa capacité intellectuelle; d'autre part, tout ce qu'il doit, même sous le rapport mental, aux contemporains et au passé.

Avec bien plus de raison que saint Paul, nous pouvons dire maintenant à l'homme vaniteux :

— Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? (1).

Car nous savons que nous devons tout à l'Humanité et que, sans elle, le commun des hommes serait bien misérable, à tous égards.

Par exemple, il est indéniable que le seul mérite de l'immense masse des esprits cultivés et alertes consiste, la plupart du temps, à s'assimiler et à combiner, en plus ou moins grande quantité, les éléments du savoir collectif, créé, fécondé, par les hommes de génie, et à répandre, appliquer, exploiter, ces éléments.

(1) Épître aux Corinthiens, IV, 7.

Les auteurs d'une idée nouvelle, même secondaire, sont en nombre extrêmement minime, et il n'est guère de notions dont nous puissions légitimement nous attribuer la paternité.

La philosophie positive, en nous fournissant les moyens de faire ainsi, sincèrement, l'inventaire de nos connaissances et de tout ce que nous possédons matériellement, nous ramène à une plus juste appréciation de nous- même et tempère efficacement notre amour-propre.

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