‹ La morale utilitaire; exposition et critique des doctrines qui fondent la morale sur l'idée du bonheurChapitre 1 sur 45 · SUR !.K CONCOURS RELATIF A · texte numérisé non relu

SUR !.K CONCOURS RELATIF A

Par M. E. CARO.

Lu dans la seaose du 1 7 juillet, 1374.

Il est à peine besoin de faire ressortir l'intérêt et l'importance du sujet choisi par votre section. Il nous était naturellement indiqué par les progrès de cette doctrine morale, renouvelée de nos jours dans l'école expérimentale, spécialement dans l'école anglaise, et dont la dernière expression est « qu'il n'y a pas de loi supérieure s'imposant avec une autorité transcendante à la conduite humaine ; que cette autorité ne peut être que la force de l'habitude, de l'imitation, ou l'évidence de l'utilité sociale ; que toute autre origine de la loi serait un fait supra-sensible en contradiction avec les vraies méthodes scientifiques ; enfin, que le sens moral n'est pas, comme on l'a longtemps

soutenu , quelque chose de primitif, d'inné , mais un fait purement empirique , tout au plus un sentiment héréditaire. »

Cette doctrine, sous quelque forme qu'elle s'exprime, que ce soit Y Utilitarisme de M. Stuart Mill, ou l'Organisme moral héréditaire de M, Spencer, ou Y Evolution du sens social de l'animal à l'homme, comme dans M. Darwin, ou le Principe des conditions d'existence de M. Alexandre Bain , rencontre dans plusieurs groupes importants de savants ou de publicistes français des adhésions si considérables, une si active propagande , elle fait de tels progrès dans des esprits ou prévenus et systématiques , ou superficiels et trop peu avertis, qu'il nous a paru d'un grand intérêt de provoquer une étude sérieuse sur les origines et les développements de cette morale, en même temps qu'une discussion définitive des principes qu'elle invoque, de la méthode qu'elle emploie, des conséquences qu'elle impose.

Il s'agissait, pour les concurrents, de rechercher d'abord les commencements de la morale utilitaire jusque dans l'antiquité, d'en étudier les variations et les transformations depuis Epicure jusqu'aux temps modernes , où Jérémie Bentham et son école ont donné à cette idée un saisissant relief par la force de la déduction et l'enchaînement logique des applications. Sous cette forme, la morale utilitaire avait

trouvé déjà un puissant adversaire dans un des plus illustres membres de cette compagnie, dans un des maîtres de la philosophie française au xixe siècle, M. Jouffroy. Mais nous sommes dans un temps où la mobilité des sciences en formation, la rigueur croissante des méthodes , souvent même la dangereuse confusion des sciences physiques et des sciences morales, semblent devoir renouveler tous les problèmes. Celui-ci n'a pu échapper à la loi comnmne, et les développements inattendus que , d'une part M. Stuart Mill, d'autre part les philosophes de l'évolution, lui ont donnés , exigeaient une discussion nouvelle où les concurrents , tout en s'inspirant du bel exemple de la controverse de M. Jouffroy, devaient la compléter sur certains points pour répondre à des adversaires nouveaux , changeant non de principes mais d'arguments, selon la variété à chaque instant renouvelée des systèmes.

Il y avait lieu de rechercher s'il n'était pas possible, à l'aide d'une méthode à la fois aussi sévère et moins systématique que celle des utilitaires , de rassurer la conscience humaine ébranlée par de si dangereuses nouveautés. Cette fois, en effet, et dans cet ordre de problèmes moraux, il n'y a plus à se méprendre ni à se faire illusion sur la gravité des conséquences que telle ou telle solution entraîne.

Quoi que puissent prétendre les partisans de ces

doctrines, un nouvel idéal de vie s'impose à l'homme, j'oserai presque dire une nouvelle destinée, même terrestre, même humaine. Dans toutes ces théories, en effet, deux choses restent inexpliquées et inexplicables : le respect moral d'abord , l'obéissance au devoir par respect pour le devoir; puis le caractère universel et obligatoire de la loi. Toutes ces doctrines offrent ce caractère commun de ramener à un fait expérimental et historique l'origine de l'idée du devoir, depuis M. Stuart Mill, qui dérive la moralité du désir du bonheur individuel lié au bonheur général , jusqu'à ces « uniformités d'approbation ou de désapprobation » qui servent de base au système de M. Bain. Pour les utilitaires, la loi morale ne peut être et n'est, en effet, qu'une résultante de l'éducation, du milieu, des nécessités sociales, des conditions vitales de la famille et de la tribu. Que , d'ailleurs , elle soit transmise, sous forme d'instinct, par l'hérédité, à travers les générations d'un groupe humain, ou qu'elle se soit formée dans chacun de nous, son origine est, dans tous les cas , un fait d'expérience, soit d'expérience générique dans la race, soit d'expérience individuelle. Le devoir, ainsi expliqué, n'est plus le devoir ; c'est une règle de conduite relative et conditionnelle, qui ne peut avoir en sa faveur que l'autorité toujours contestable du temps ou la sanction précaire de l'intérêt public. Or, ni l'autorité du temps ni l'im-

portance de l'intérêt public ne transformeront jamais le caractère empirique de cette règle et ne relèveront au rang d'un principe universel et absolu, qui seul peut imposer à la conscience humaine le double sentiment du respect et de l'obligation.

Le sujet de ce concours était de ceux qui doivent susciter les plus sérieux efforts. Nous n'avons pas été trompés dans notre attente ; nous devons même dire, en considérant les résultats, que nos plus hautes espérances ont été égalées (Suit l'examen du Mémoire inscrit sous le n° 3.)

Nous entrons, avec les deux autres Mémoires, dans un ordre vraiment supérieur de travaux. Ces deux Mémoires, avec des qualités différentes, nous paraissent avoir touché le but. L'étendue des recherches, la force de la doctrine, la puissance et la liberté de la discussion, tout y révèle des intelligences vraiment préparées par l'étude et par leur nature propre à l'entreprise qui leur était offerte. Le résultat d'un examen attentif de ces deux Mémoires n'a pas été, comme on pourrait le croire, l'embarras de choisir le meilleur, mais la résolution spontanée, unanime, adoptée sans discussion, de les présenter tous deux au même rang à vos suffrages.

(Le rapporteur aborde ici l'examen du Mémoire inscrit sous le n° 1, et qui était le nôtre.)

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