MÉMOIRE N
Le Mémoire n° 1 porte pour épigraphe ces deux mots : Estote ■perfecti. Il se compose de cinq cahiers in-4° contenant 860 pages. Il se divise en deux parties à peu près d'égale étendue, l'exposition et la discussion des systèmes.
La première partie, exacte et complète, marque, dès les premières pages, les habitudes excellentes de l'auteur, qui est entré en commerce direct avec les philosophies qu'il expose et les a étudiées aux sources. Cependant les chapitres les plus remarquables du Mémoire ne sont peut-être pas ceux que l'auteur a consacrés aux écoles de l'antiquité l. Il reprend sa supériorité dans l'exposition des écoles modernes, comme s'il y était plus à l'aise. Xous y avons remarqué spécialement l'étude consacrée à Bacon , comme à l'un des vrais ancêtres de Y Utilitarisme anglais. — Les doctrines contemporaines de M. Stuart Mill , de M. Spencer, de M. Bain, sont résumées avec une ferme lucidité qui éclaire tout et n'omet rien d'essentiel. Ce n'était pas chose aisée que de se reconnaître si bien soi-même et de diriger si adroitement le lecteur
1 Xous avons essayé de fortifier et de compléter cette partie de notre travail. Nous avons donné une assez large place à l'école cyrénaïque, dont notre Mémoire faisait à peine mention. Le chapitre sur Epicure a été entièrement refondu.
dans la connaissance de ces sublils systèmes. On ne peut reprocher ici au Mémoire qu'une omission : la théorie du Sens moral dans M. Darwin n'est pas analysée l.
En revanche, il était difficile de mieux exposer, avec leurs traits distinctifs, la doctrine du bonheur individuel associé intimement au bonheur général, celle qui réduit la morale aux conditions de l'existence sociale, et celle qui en ramène l'origine à des séries d'expériences consolidées à travers les âges successifs de l'humanité. L'auteur fait ressortir avec une rare justesse, sans jamais forcer le ton ni les nuances, la physionomie propre à chacun de ces systèmes. Ils sont reliés entre eux, comparés et distingués avec un sens critique si juste et un discernement si exact, qu'il y a grand profit à suivre l'auteur dans le progrès régulier et les variations de cette histoire. Dans cette matière si obscure et si confuse, tout s'éclaire et s'ordonne.
L'examen et la discussion des systèmes nous ont également satisfaits. C'est l'œuvre d'un esprit fin, pénétrant, d'un dialecticien exercé, d'un moraliste délicat et convaincu. L'auteur examine d'abord la doctrine utilitaire en elle-même, dans sa méthode et son principe ; puis dans sa formule et son critérium ;
l Nous avons réparé cette omission.
enfin dans ses applications aux problèmes économiques, politiques et sociaux, qu'elle s'est chargée de résoudre en les renouvelant. Il faudrait tout analyser pour faire goûter à l'Académie le charme et la force de cette critique déliée , qui s'inspire des plus délicates inspirations de la conscience. Toute cette discussion est vraiment la raison même en acte , avec un accent moral qui donne à la dialectique le ton d'une émotion grave et pénétrante. La simplicité parfaite du style marque un écrivain d'une bonne école. Nous ne doutons pas que , revue avec soin , fortifiée dans quelques parties, elle ne devienne une œuvre tout-àfait digne du grand public auquel nous l'adressons avec confiance, et qu'elle ne produise, en se répandant, la lumière et la paix dans beaucoup d'esprits troublés par les controverses contemporaines
(Ici l'éminent rapporteur examine le Mémoire inscrit sous le numéro 2, puis il conclut en ces termes : )
Tel est le résumé fidèle des impressions unanimes de la section de morale. Gomment , nous vous le demandons, sacrifier un de ces travaux dont un seul eût honoré notre concours, l'un que recommandent un sens philosophique d'une justesse rare, une méthode excellente , une raison droite , un sentiment exquis de moralité, l'autre que signalent des qualités
d'un autre ordre, un esprit plus original , moins sûr peut-être, une force rare de pénétration, une élévation pleine de hardiesse, un talent dans sa première fougue et son premier éclat ?
Choisir, c'eût été exclure. Nous ne l'avons pas voulu ; un choix unique nous eût paru cruel pour celui des deux concurrents qui n'eût pas été désigné. Nous avons pensé qu'en considérant la force de ce concours en même temps que la modicité du prix proposé, l'Académie pourrait venir en aide à nos regrets, alléger nos scrupules et mettre à la disposition de la section de morale une somme qui, en doublant le prix , récompenserait dignement de si grands efforts. Les Mémoires que nous vous proposons sont de ces œuvres qui , tout en s'honorant des couronnes dont l'Académie dispose, les honorent à leur tour et leur rendent quelque chose du lustre et du prix qu'elles en reçoivent.
L'Académie, accédant au vœu exprimé par la section de morale, décide que les 1,500 fr. qui restent du prix Bordin non décerné sur la question de Y Universalité des principes de la morale seront ajoutés aux 1,500 fr. du prix du budget sur Y Examen critique de la morale utilitaire. Elle décerne ensuite un prix égal de 1,500 fr. aux deux auteurs des Mémoires n° 1 et n° 2. Les billets attachés à ces Mémoires sont déca-
chetés et font connaître M. Ludovic Carrau, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Besançon, comme auteur du Mémoire n° i, et M. J.-M. Guyau comme auteur du Mémoire n° 2.