CHAPITRE VI
APPLICATION DE LA DOCTRINE UTILITAIRE AUX PRINCIPALES QUESTIONS ÉCONOMIQUES.
Il semble qu'on entreprenne la démonstration d'un paradoxe en essayant de prouver que l'utilité n'est pas le seul ni même le principal fondement de l'économie politique. ■« Il ne faut pas se dissimuler, dit M. Baudrillart, que la pente la plus générale, car elle est la plus naturelle , de l'économie politique , c'est ce qu'on appelle le benthamisme , c'est-à-dire la doctrine exclusive de l'intérêt bien entendu pris comme synonyme et équivalent de toute vérité morale et de toute justice i. » C'est en effet cette tendance qui domine uniquement dans les ouvrages, d'ailleurs si justement célèbres, de Destutt de Tracy, de J.-B. Say ; et, parmi les économistes contemporains. St. Mill, Dunoyer, M. Courcelle-Scneuil, pour ne citer que les plus éminents , sont purement utilitaires.
Néanmoins on doit reconnaître que la doctrine de l'intérêt n'a pas paru suffisante à tous les économistes. Des esprits pénétrants , vraiment philosophiques , se sont attachés de nos jours à faire ressortir le vice radical de l'utilitarisme considéré comme unique fondement de la science économique. Ils ont rendu par là de précieux
1 Des rapporls'de lu morale el de l'écmiwnie politique, 2e leçon, \>. 19.,
services à l'économie politique et à la morale , présentant sous un nouveau jour les rapports qui les unissent et rétablissant l'une et l'autre sur ses véritables bases.
Du reste, en signalant ici les tendances différentes de deux écoles en économie politique, nous ne prétendons pas qu'elles aboutissent à des conclusions sensiblement différentes. Des deux côtés, on reconnaît que le développement de la moralité est une des conditions essentielles du travail, de la formation et du bon emploi du capital, de la production et de la consommation de la richesse ; des deux côtés, on est d'accord sur la nécessité de sauvegarder la propriété et l'héritage ; des deux côtés, on réclame la plus grande liberté possible pour l'industrie, le commerce intérieur et international. Ni les utilitaires ue contestent l'utilité suprême de la justice, ni leurs adversaires ne mettent en doute la légitimité des besoins et des intérêts. Ceux mêmes qui ne fondent pas l'économie politique sur l'utilité seule emploient tous leurs soins à démontrer que l'utile, élevé au plus haut degré de généralisation possible , aboutit à l'honnête , et qu'il existe , malgré un apparent antagonisme, une harmonie essentielle et définitive entre tous les intérêts.
Sur quoi portent donc les divergences ? Sur la nature du principe philosophique qui doit servir de fondement à l'économie. Ce principe est-il l'utilité toute seule ou quelque autre chose ? Telle est toute la question que nous avons à traiter.
On peut définir l'économie la science des lois en vertu desquelles la richesse se produit, se distribue, s'échange et se consomme. Le premier problème qui se pose pour l'économiste est donc celui-ci : Qu'est-ce que la richesse ?
« Etre riche, dit Destutt de Tracy, c'est posséder les
moyens de pourvoir à ses besoins i. » C'est donc jusqu'à l'idée de besoin qu'il faut remonter pour connaître le principe de l'économie politique. Qu'est-ce qu'un besoin? C'est une souffrance résultant de la non-satisfaction d'un désir naturel ou acquis. L'homme naît avec des tendances diverses ; il; s'en crée d'autres par l'habitude. Parmi ces tendances, les unes se rapportent à la. conservation et au développement de la vie physique ; d'autres ont pour objet de provoquer le développement de la vie intellectuelle ; par exemple , l'instinct de curiosité ; d'autres nous portent à rechercher la société et le commerce de nos semblables ou de quelques-uns d'entre eux ; ce sont en général les affections ; d'autres enfin nous mettent en rapport avec des conceptions ou des réalités purement intelligibles ; tels sont l'amour du beau, l'amour du bien moral, l'amour divin. Ces tendances naturelles de l'âme humaine, la psychologie les compte et les classe assez facilement ; il n'en est pas de même de celles qui sont en nous le fruit de Thabitu.de ; elles peuvent être en nombre indéfini. En effet, l'habitude naît souvent de la volonté ; or, la volonté peut s'appliquer indifféremment à toutes sortes d'objets ou d'actions. Ainsi c'est primitivement par une détermination libre et volontaire que l'homme goûte à une liqueur forte ; et cette action, fréquemment répétée, lui fera plus tard de cette excitation factice un besoin tout aussi impérieux que la faim ou la soif.
Entre les tendances , naturelles ou acquises , qui donnent naissance à des besoins, la morale rationnelle découvre à pîHori une hiérarchie. Sans se préoccuper des conséquences heureuses ou funestes que peut en-
l Eléments d'idéologie, 'ie partie, introd., ï \. t. IV. p. 88. (2e éilit. 1818.)
traîner la satisfaction illimitée de ces tendances, elle prononce que les unes sont plus conformes, les autres moins, à la dignité de notre être ; que les unes contribuent plus que les autres à notre perfectionnement. Ainsi les instincts relatifs au développement de la vie intellectuelle sont supérieurs à ceux qui ont pour objet le développement de la vie physique ; l'amour de la vertu, l'amour divin, sont supérieurs à l'instinct de curiosité. Et quel est le principe de celte hiérarchie, l'idée qui sert, si je puis dire, de commune mesure à tous ces instincts? C'est, nous l'avons montré, l'idée rationnelle du parfait.
Or c'est ici qu'apparaît l'impuissance de la morale utilitaire à servir de fondement à l'économie politique. Les utilitaires ne peuvent, sans inconséquence et sans contradiction avec l'esprit de leur méthode, admettre que certaines tendances aient sur certaines autres une supériorité de nature et de dignité. Pris en lui-même, un instinct en vaut un autre, et les plaisirs qui résultent de la satisfaction des besoins naturels ou factices sont tous des éléments également respectables du bonheur.' C'est là un principe qui s'impose aux utilitaires, qu'ils le veuillent ou non, et dont la conséquence logique . c'est qu'il faut développer et multiplier les besoins à l'infini. Il faut les développer à l'infini ; car plus les besoins seront énergiques, plus l'homme fera d'efforts pour les satisfaire fréquemment , et plus les satisfactions seront fréquentes , plus nombreux seront les plaisirs , plus grande la somme de bonheur. — Il faut les multiplier ; car tout besoin nouveau est une source de nouveaux plaisirs et accroît le bonheur total.
Quant aux conséquences désastreuses auxquelles conduirait, si on l'appliquait sans restriction, la doctrine du développement illimité des besoins, on les conna:! assez: apothéose de la passion, quelle qu'elle soit, el du plaisir
sous toutes ses formes ; déchaînement de tous les caprices ; nul frein à la licence ; le sacrifice tourné en ridicule ; la volonté s'usant et s'épuisant à satisfaire une soif toujours renaissante de voluptés toujours nouvelles; la famille détruite , l'épargne impossible , la richesse tarie ; enfin la dégradation et la misère de tous au nom du bonheur universel.
Ces conséquences, il est vrai, l'utilitarisme n'est pas tenu d'en subir la responsabilité ; bien plus, il ne manquera pas de s'en prévaloir pour prouver que, lui aussi, il a le droit d'établir une hiérarchie entre les différents besoins de l'âme humaine. Nous savons fort bien, diront les utilitaires, qu'un développement illimité de tous les désirs aboutirait à l'anéantissement de la richesse ellemême, et voilà pourquoi nous ne recommandons de les satisfaire que clans la mesure où cette satisfaction produit des effets plus utiles que nuisibles. C'est par l'utilité des résultats que nous apprécions le degré de dignité et d'importance qu'il convient d'attribuer à chacun des besoins. — Soit, mais qui ne voit qu'un pareil critérium est d'une application toujours difficile et souvent incertaine ? Qui ne voit que les conséquences du développement des instincts sont lentes à se faire sentir, et qu'une société peut s'appauvrir sans que la science s'en aperçoive encore ou puisse en discerner les causes véritables? Qui démêlera, dans la trame si compliquée des phénomènes économiques, l'influence salutaire ou funeste de chaque besoin? Qui marquera avec une précision et une netteté suffisantes la place exacte de chacun sur l'échelle mobile de l'utilité ? — La morale rationnelle dispense de ces tâtonnements et met à l'abri de ces causes d'erreurs. Elle n'est pas obligée de s'inquiéter des conséquences économiques et sociales ; elle détermine à priori dans quelle mesure chaque ins-
tinct doit être satisfait ou réprimé. Avant de regarder sous l'influence de quelles causes la richesse croît ou diminue, elle dispose sur le modèle de la perfection la cause première de toute richesse , l'homme moral , assurée qu'elle est par avance que, si cette cause agit selon sa loi. les meilleurs effets économiques, sociaux, politiques, doivent suivre nécessairement.
La morale rationnelle ne proscrit d'ailleurs aucun besoin, et ne tarit, par conséquent, aucune source de richesse. En subordonnant les besoins inférieurs aux besoins supérieurs^ elle reconnaît la légitimité de ceuxlà. et commande de les développer dans la mesure où ils peuvent servir au développement de ceux-ci. Elle sait que la misère abaisse l'homme et le livre presque sans défense aux séductions du mal ; elle ordonne de combattre la misère: elle rend obligatoire et sanctifie la poursuite du bien-être considéré comme moyen, non comme fin. Mais recherché pour lui-même et devenu le but exclusif de l'activité sociale, le bien-être lui est à bon droit suspect, et elle se prononce dès l'abord contre ces excitations factices qui sollicitent sans mesure l'appétit de jouissances toujours nouvelles. Elle exige que l'homme regarde à la qualité, non à la quantité des plaisirs qu'il ajoute à ceux de la nature. Il doit se demander d'abord s'il en deviendra meilleur , et les rechercher ou les mépriser selon qu'ils augmentent ou diminuent la dignité de sa personne morale.
On a, du reste, souvent remarqué i que ces besoins supérieurs de la nature humaine sont précisément ceux qui sont susceptibles de développements illimités. Est-il possible d'aimer trop la vérité, d'avoir une sympathie
t V. M. Baudrillaht, Des rapports de. la morale, etc., 9e leçon, p. 184- L85.
trop vive pour ses semblables, un amour trop ardent pour la vertu et pour Dieu? Par toutes ces tendances, l'homme marche dans la voie d'un progrès indéfini ; au contraire, la recherche exclusive des jouissances matérielles l'enferme en un cercle assez étroit , où son activité ne tarderait pas à s'alanguir et à s'épuiser.
En résumé, sur la question fondamentale de l'économie, celle des besoins et de leur importance relative, la morale utilitaire et la morale rationnelle aboutissent aux mêmes conclusions ; mais leurs principes et leurs méthodes diffèrent. L'une ne peut établir une hiérarchie des besoins que par le calcul incertain et compliqué des conséquences, l'autre la détermine à priori, avec exactitude et précision. Ne s'ensuit-il pas que la morale rationnelle peut seule donner une base scientifique à l'économie politique, et qu'ainsi le principe suprême de celle-ci, c'est le principe même de la morale rationnelle, l'idée du bien ou de la perfection?
La notion de richesse n'étant qu'une conséquence de celle de besoin, il est clair que l'économie politique devra établir entre les différentes sortes de richesses la même hiérarchie qu'entre les différents besoins. « Nos richesses, dit de Tracy, ne se composent pas seulement d'une pierre précieuse ou d'un métal , d'un fonds de terre ou d'un outil, ou même d'un amas de comestibles ou d'un logement. La connaissance d'une loi de la nature, l'habitude d'un procédé technique, l'usage d'une langue pour communiquer avec nos semblables et accroître nos forces par les leurs , ou du moins n'être pas troublé par les leurs dans l'exercice des nôtres; la jouissance de conventions faites ou d'institutions créées dans cet esprit, sont autant de richesses de l'individu et de l'espèce i . »
i Elém, d'idéologie, t. IV, p. 88, 2* édit.
Il y a des richesses matérielles et des richesses intellectuelles; j'ajoute qu'aux yeux de l'économiste celles-ci doivent avoir plus d'importance et plus de dignité que celles-là. Serait-ce môme dépasser les limites de la science économique ou faire violence à la signification des termes, que d'appeler richesses les qualités morales, le désintéressement, la vertu, la piété ? Non-seulement ces richesses intellectuelles et morales sont les conditions les plus efficaces du travail ; non-seulement elles constituent un véritable capital à qui le crédit ne craint pas de faire des avances (témoin les banques d'Ecosse, qui prêtent aux ouvriers sous la garantie de leur bonne conduite); elles sont encore par elles-mêmes plus en harmonie avec le perfectionnement et la destinée de l'homme ; car elles lui enseignent à faire des richesses matérielles l'usage le plus convenable, ou à s'en passer si elles lui manquent. La société la mieux organisée, celle dont les conditions économiques seraient le plus favorables, ne serait-elle pas celle où le gouvernement serait librement dévolu par le suffrage de tous aux plus éclairés et aux plus honnêtes, c'est-à-dire à ceux qui sont en possession de la richesse intellectuelle et morale ?
Je ne prétends pas que la doctrine utilitaire conduise à méconnaître absolument une telle conception de la richesse. Je vois, par exemple, que St. Mill, traitant des sources de productivité des agents producteurs, consacre deux petits paragraphes à la supériorité de talent et d'instruction, à la supériorité d'intelligence '. Mais d'abord il n'est pas question de la moralité, et en général l'économie politique utilitaire ne paraît pas en tenir assez compte ; ensuite, l'utilitarisme ne se préoccupe
1 Priai:, d'écon. polit.. 1. n. cli. vu. g i et 5.
de la richesse intellectuelle et morale qu'en tant qu'elle est une condition d'acquisition de la richesse matérielle. Or, selon nous, c'est trop peu. La science et la vertu peuvent être dites des richesses par elles-mêmes, puisqu'elles satisfont les plus nobles besoins, puisqu'elles rendent seules l'homme capable d'apprécier la valeur des autres biens et de s'en servir selon la règle du meilleur.
Ainsi encore, la morale rationnelle, grâce au principe de perfection , peut seule déterminer sans hésitation et avec rigueur l'importance relative des différentes espèces de richesses. Seule aussi, elle peut donner une véritable théorie de la cause et des conditions de la production de la richesse.
La cause de la production , c'est le travail. Mais le travail n'est lui-même qu'un effet. Il résulte de la libre et persévérante application de la volonté. La cause de la production, c'est donc l'effort volontaire, la liberté.
Qu'est-ce qui sollicite la liberté à travailler, à produire? C'est, disent les économistes, le besoin. Et comme la satisfaction la plus grande possible des besoins, c'est le bonheur, les utilitaires semblent autorisés à dire que le principe unique de la production de la richesse, c'est la poursuite du bonheur ou l'intérêt bien entendu.
Cette proposition est en grande partie vraie. Nul ne conteste que le besoin n'ait été à l'origine et ne soit encore aujourd'hui le stimulant le plus énergique et le plus ordinaire du travail. La nature humaine ne répugne pas à l'activité ; mais elle éprouve de la peine à fixer longtemps cette activité sur un même point. Or, c'est là le travail. Il est donc probable qu'avec des besoins peu nombreux et languissants , l'humanité serait restée éternellement immobile , ou se serait arrêtée dès ses premiers pas.
Mais niera- 1-011 que la volonté ne puisse se déterminer par d'autres motifs que l'intérêt ou le besoin ? Ce serait fermer les yeux h l'évidence. L'homme peut obéir au motif désintéressé du devoir ; il peut régler sa conduite sur l'idée rationnelle du bien ou du parfait. A ce nouveau point de vue . le travail n'est plus simplement utile ; il est obligatoire par lui-même , abstraction faite de tous ses résultats.
Supposons que tous les hommes obéissent au principe utilitaire. Ils travailleront, sans doute, beaucoup; car ils ont de nombreux et impérieux besoins; ils se sont même appliqués à s'en créer d'artificiels, pour multiplier leurs jouissances. Pourvu que les besoins nuisibles soient contenus avec une suffisante énergie . on doit reconnaître qu'une société composée d'utilitaires serait dans une bonne situation économique.
Il arrivera cependant qu'un grand nombre d'hommes, après avoir pourvu aux plus pressants besoins et avoir conquis , avec le nécessaire , un peu de superflu , trouveront plus agréable de ne plus travailler, quitte à jouir un peu moins. Ceux-là, par un calcul d'intérêt bien entendu, deviendront improductifs. Et qu'on ne compte pas trop sur l'amour de la famille , sur ce sentiment qui pousse le père à travailler pour ses enfants , quand il n'éprouve plus la nécessité de le faire pour lui-même. Outre que l'égoïsme peut l'emporter quelquefois sur l'amour paternel, il est possible que l'avenir des enfants eux-mêmes soit suffisamment assuré. Dans ce cas encore, si le producteur préfère le repos au travail , la morale utilitaire ne peut lui faire aucune objection.
Supposez au contraire une société pénétrée de l'esprit de la morale rationnelle. Tous y considèrent le travail comme un devoir. L'impulsion des besoins conserve toute son énergie ; le stimulant de l'intérêt n'a rien perdu de
sou efficacité ; mais ce motif a cessé d'être le seul qui détermine les hommes à déployer leurs facultés. Ceuxlà mêmes qui sont devenus riches et dont les besoins sont modérés ne se croient pas en droit de rester inactifs. Ils continuent à travailler avec désintéressement et pour accomplir une loi obligatoire.
On voit sans peine les conséquences économiques d'une pareille hypothèse. Tous les membres de la société restant jusqu'au bout des producteurs, l'accroissement de la richesse suivrait une progression de plus en plus rapide. Les riches donneraient l'exemple du travail; on verrait disparaître l'affligeant contraste entre ceux qui produisent sans jouir et ceux qui jouissent sans produire. La défiance, la haine, l'envie, iraient s'affaiblissant au cœur des pauvres. A l'harmonie des intérêts , que l'économie découvre avec tant d'efforts et qu'elle ue démontre pas sans laisser toujours place à quelques objections , s'ajouterait l'harmonie bien autrement puissante et manifeste de toutes les volontés obéissant à l'universelle loi du bien. Un invincible élan d'activité sans cesse accrue emporterait la société tout entière sur la voie d'un progrès indéfini.
Ainsi , même au point de vue de la production de la richesse , c'est une volonté éclairée et désintéressée qui produira les effets les plus utiles. Et qu'on ne dise pas qu'en parlant ainsi nous donnons nous-même une démonstration nouvelle et plus forte du principe utilitaire. Il serait sans doute souverainement utile à la société que tous ses membres fussent désintéressés ; en conclure que le désintéressement doit être prêché comme condition de l'utilité serait un pitoyable sophisme. Nous maintenons qu'au-dessus de l'intérêt , l'homme conçoit et doit suivre le motif du devoir et se proposer comme but suprême la perfection. L'utile
est une fin secondaire ; le bien seul est fin dernière et absolue.
Soutiendra-t-on qu'au point de vue économique où nous nous plaçons ici , la notion de l'intérêt général peut corriger ce que l'intérêt particulier aurait parfois de trop égoïste ? Mais je ne vois pas comment, en dehors de l'idée du bien moral ou de la perfection , la considération de l'intérêt général pourrait devenir un principe désintéressé d'activité. Pris en lui-même , nous l'avons abondamment montré . l'intérêt général est fort difficile à déterminer. En tant que motif de conduite, il peut , je l'avoue, être obligatoire ; mais alors il emprunte ce caractère d'un principe différent , le principe du bien moral. Autrement , l'intérêt général ne me fera jamais entreprendre ce que mon intérêt particulier ne me conseille pas. — Je me suppose jeune et riche; je pourrais travailler, produire , être utile , mais mon naturel me porte au repos, et je me contente de dépenser, sans rien faire , mes revenus. Je ne suis même pas absolument improductif , puisque mon argent s'écoule en salaires qui vont alimenter l'industrie. Voulez- vous que , pour ce surcroît imperceptible d'avantages que chacun des membres actuels ou futurs de la société retirerait de mon travail, j'impose à mes goûts une perpétuelle violence ? Voulez-vous que je me rende malheureux pour faire à autrui un bien qu'il ne sentira pas ? Tout compte fait, le bonheur que j'éprouve à vivre dans une inoffénsive oisiveté est plus grand que la somme de ces bonheurs infiniment petits que mon travail pourrait procurer à mes semblables ; et l'arithmétique utilitaire donne pleinement raison à ma paresse.
Mais que je rentre en moi-même, que j'interroge ma conscience , que je me demande quel est mon devoir et quelle est ma destinée , aussitôt m'apparaîtra l'obli-
gation do développer mon être, de faire l'usage le meilleur possible de toutes mes facultés , de devenir de plus en plus parfait. Oisif, je me reconnais coupable ; l'obligation du travail s'impose à moi , impérieuse , absolue, jusqu'au bout de mes forces, jusqu'à ma dernière heure.
Ainsi, dans l'hypothèse utilitaire, le motif de l'intérêt général, en l'absence de l'intérêt particulier, ne peut rien ajouter à l'énergie des facultés humaines. Le principe du bien moral est seul capable de déterminer encore la volonté dans les cas mêmes où l'égoïsme lui conseillerait l'inaction. Nous pouvons donc conclure que la morale rationnelle, sans détruire aucun des stimulants de l'intérêt bien entendu, en ajoute un autre, sinon plus fort, au moins plus noble ; c'est elle, par conséquent, dont la pratique imprimerait à l'activité l'impulsion la plus puissante ; c'est elle qui, imposant à tout homme l'obligation du travail, favorise le plus efficacement la production de la richesse, et, par ce côté, se trouve le mieux d'accord avec les lois de la science économique.
La production de la richesse a pour cause unique le travail ; mais elle dépend de certaines conditions sans lesquelles le travail même serait impossible ou stérile. Les principales sont : la science, le capital, la sécurité, la liberté.
L'importance de la science pour le développement de l'industrie n'est contestée par personne. Les économistes ont fait voir également combien, par ses applications à l'agriculture, elle intéresse le bonheur et l'existence même de la société. C'est elle qui, reculant en quelque sorte les limites du sol cultivable, empêche la rente de s'élever proportionnellement à l'accroissement de la population, neutralise ainsi, au moins en grande partie, les effets désastreux cle la loi de Malthus, et rétablit l'harmonie entre l'intérêt du capitaliste et du travailleur
d'une part, celui du propriétaire de l'autre. L'utilité économique de la science est donc immense. Mais doitelle être cultivée uniquement parce qu'elle est utile ? Oui, selon la philosophie utilitaire, qui ne juge de l'importance et de la dignité de la science, comme de toutes choses, que par le résultat. Selon la morale rationnelle, au contraire, l'homme est tenu de développer toutes ses facultés selon la loi de la perfection ou du bien. L'intelligence doit donc être développée et appliquée aux objets les plus élevés. L'étude de la vérité est donc obligatoire. Cultiver la science, quand les circonstances et les forces de son esprit le lui permettent, est pour l'homme un impérieux devoir.
Les utilitaires peuvent répondre que l'obligation morale n'a que faire ici, et que certaines natures d'élite sont portées vers la science par la seule puissance du désir de connaître. Cela est vrai, et tel est même le motif le plus ordinaire qui détermine l'esprit dans ses investigations : mais il ne suffit pas toujours. Livrée à elle, même et n'ayant d'autre but que le plaisir de savoir, la curiosité courrait risque de n'effleurer que la surface des choses; elle manquerait souvent de cette unité de direction, de ceite persévérance daus l'effort, de cette opiniâtreté d'attention, qui triomphent des fatigues, des découragements, des dégoûts, et que peuvent seules donner la discipline morale, la loi du devoir.
Si l'homme ne cherche à connaître que par intérêt, il se préoccupera surtout des applications utiles de la science pour le commerce, l'agriculture, l'industrie, le bien-être universel. Alors, peu à peu, les questions purement théoriques seront négligées. Les sciences dont les applications sont éloignées, incertaines, seront reléguées au second plan. Qui ne voit ce que l'esprit humain y perdrait en dignité, en puissance? Il est à peine besoin d'ajouter
que l'intérêt même en souffrirait. Telle vérité scientifique peut rester longtemps sans utilité pratique. Pouvait-on prévoir, à la fin du siècle dernier, que les expériences de Volta sur des grenouilles mortes donneraient naissance à la télégraphie électrique ?
Ainsi la morale rationnelle, sans diminuer l'énergie des motifs de plaisir ou d'utilité qui portent l'homme à la culture de la science, en proclame un autre, plus noble, le motif du devoir. Elle seule donne au désir de connaître son but véritable et absolu. Sans chercher l'utile, elle le rencontre mieux que la doctrine utilitaire elle-même. Elle est donc mieux que celle-ci en harmonie avec les conditions et les lois de la science éconcmique.
Même conclusion pour le capital. Le capital, produit du travail épargné et dirigé vers une production nouvelle, rend seul le travail vraiment fécond. Il est même difficile d'imaginer un état social quelconque où l'homme ait vécu absolument sans capital. Les tribus nomades de pasteurs ont un capital : ce sont leurs troupeaux. Gomment l'agriculture aurait-elle commencé d'exister sans outils, sans provisions qui permissent au laboureur d'attendre le moment de la récolte ? Que serait l'industrie sans machines, c'est-à-dire encore sans capital ? Les économistes se plaisent h énumérer ses incalculables bienfaits. C'est lui qui dessèche les marais, creuse les canaux, ouvre les routes, contient dans leur lit les fleuves débordés, jette des ponts d'une rive à l'autre ; c'est lui qui, prenant naissance dans une pensée d'avenir, transmet de génération en génération les trésors accumulés par le travail des siècles antérieurs et fait de l'humanité, au point de vue économique, cet homme immortel dont parle Pascal, qui va s'enrichissant à mesure, et transforme en puissance et en bien-être pour
son âge mûr les labeurs, les privations, les souffrances de ses premiers ans.
Tels sont les effets du capital; mais quelle en est la cause? C'est l'épargne. Il faut reconnaître que ce sont presque toujours des motifs intéressés qui déterminent l'homme à épargner. Son but est de se ménager pour l'avenir des jouissances plus grandes ou des profits plus considérables : d'assurer le repos de sa vieillesse ; de transmettre à ses enfants un patrimoine qui leur rende moins pénible l'entrée de la vie. Ces motifs sont légitimes : ils sont même louables : l'imprudent qui ne pense jamais au lendemain, surtout s'il a une famille. es! grandement coupable. La morale du devoir consacre ici, en les rendant obligatoires, les sollicitations déjà puissantes de l'intérêt. Elle fait plus : par la discipline qu'elle impose à l'homme, elle le prépare merveilleusement à l'épargne. Elle le met en garde contre les séductions du plaisir : elle lui commande de ne satisfaire les besoins inférieurs de son être que dans la mesure où cette satisfaction favorise le développement des facultés supérieures: elle lui enseigne donc, comme condition première de son perfectionnement, la privation. Or. qu'est-ce que l'épargne, sinon la privation?
L'utilitarisme dit h l'homme : Prive-toi pour mieux jouir plus tard, ou pour que tes enfants profitent de ce que tu n'auras pas consommé. La morale du désintéressement dit à l'homme : Prive-toi pour fortifier ta volonté par un exercice quotidien, affranchir ton âme des séductions du plaisir, conquérir ta personnalité sur la nature qui la pénètre et l'envahit de toutes parts. Privetoi, pour laisser à tes enfants l'enseignement d'une vie austère et d'un combat vaillamment combattu jusqu'au
D;> ces deux langages, lequel esl le [dus conforme à
la dignité do l'homme? La morale rationnelle laisse subsister les motifs intéressés dans ce qu'ils ont de légitime ; elle ne commande pas autre chose, au fond, que la morale utilitaire; mais elle le commande plus impérieusement et pour des raisons plus hautes. Seule, elle peut imprimer à l'épargne un caractère obligatoire et la transformer en vertu. Et ainsi encore , toute désintéressée qu'elle est par la nature du motif qu'elle impose à la volonté, elle se trouve plus complètement d'accord avec l'utilité sociale et la véritable économie politique que la morale utilitaire elle-même.
La troisième condition de la production de la richesse, c'est la sécurité. Personne n'en a démontré la nécessité avec plus de force que Bentham. Si le travailleur n'est pas assuré de jouir des fruits de son travail, la production languit et s'arrête à la satisfaction des premiers besoins. Le capital ne se forme pas, ou se cache et reste stérile.
La sécurité résulte de l'existence d'un ordre social régulier. Or, pour qu'un tel ordre s'établisse et se maintienne, il suffit, disent les utilitaires, que chacun obéisse à son intérêt bien entendu. Et ils invoquent le principe de l'harmoDie générale des intérêts, principe dont la démonstration est un des principaux titres des économistes. Nous croyons cependant que les utilitaires se font ici quelque illusion.
Quand on parle de l'harmonie générale des intérêts comme condition suffisante de l'ordre social, on suppose vraies deux hypothèses également contraires à l'expérience : la première , c'est que chez la plupart des hommes les passions sont assez languissantes pour se plier docilement au calcul de l'utile; la seconde, c'est que les passions ne mettront jamais les hommes en opposition les uns avec les autres. La fausseté de cette
seconde hypothèse est manifeste ; la fausseté de la première ne l'est guère moins. Il arrive souvent que l'homme, tout en voyant assez clairement son intérêt, préfère, coûte que coûte, céder à la passion qui l'entraîne en sens contraire. Et s'il en est ainsi, comment se fier exclusivement, pour le maintien de la paix sociale, à l'harmonie des intérêts ?
De plus, on ne paraît pas soupçonner combien, en beaucoup de circonstances, il est difficile à chacun de déterminer en quoi consiste son intérêt bien entendu. Je suppose les passions bien disciplinées, la volonté forte et au service d'une intelligence éclairée : croit-on qu'avec tout cela l'homme verra toujours et fera toujours ce qui lui est véritablement utile? Non, car le calcul de l'utilité embrasse l'avenir, que l'homme ne peut toujours prévoir. D'où il suit que mon intérêt, bien entendu pour aujourd'hui, peut être mal entendu pour demain. C'est là une cause d'erreur très importante, dont la théorie ne tient pas compte.
Enfin, en énonçant le principe de l'harmonie générale des intérêts, les économistes font comme les mathématiciens qui , pour établir un calcul de probabilités , opèrent sur de grands nombres ou considèrent de longues périodes. Ils négligent les exceptions individuelles; ils ne voient que le résultat d'ensemble. Ils ne se demandent pas, par exemple, si, dans le cas où un homme se sacrifie pour ses semblables, son intérêt est en harmonie avec l'intérêt de ceux pour lesquels il se dévoue. Comme c'est là une circonstance rare et anormale, ils ne croient pas devoir la faire entrer dans la formule qui exprime la loi des phénomènes. De plus, ils font abstraction de la durée. Ils ne se préoccupent pas de savoir si, à un moment donné, et pour un nombre d'années restreint , l'harmonie générale des intérêts
subsiste au même degré que pour un temps indéfini. J'admets , par exemple , qu'à la longue l'intérêt des maîtres soit d'accord avec celui des esclaves pour manifester les effets avantageux de l'abolition de l'esclavage ; mais, au moins dans les premiers temps qui suivront l'affranchissement, le maître, privé du travail servile et obligé de recourir à celai d'hommes libres et salariés, pourra fort bien subir des pertes considérables. Il est difficile de soutenir qu'une injustice, nuisible à plusieurs, ne soit jamais utile pendant quelque temps à quelqu'un.
La loi de l'harmonie générale des intérêts n'est donc pas vraie d'une vérité rigoureuse et scientifique. Elle néglige une circonstance essentielle, la durée. Des exceptions graves la contredisent.
Est-ce à dire que nous nous séparions sur ce point des économistes ? Non , nous admettons comme un fait d'expérience, et avec les restrictions qui viennent d'être indiquées , l'harmonie des intérêts dans la société actuelle ; mais ce fait, nous l'expliquons autrement que les utilitaires. Nous croyons qu'il existe précisément parce que tous les hommes n'obéissent pas toujours au motif intéressé. Si beaucoup d'actions n'avaient été et n'étaient chaque jour accomplies par devoir; si le principe du bien moral ne soulevait sans cesse l'âme humaine audessus de la considération de l'utile ; si le dévouement des uns ne faisait, pour ainsi dire, contre-poids à l'égoïsme des autres, je doute que l'ordre social pût se mainteuir bien longtemps. Dans une société qui reposerait uniquement sur l'harmonie des intérêts , tout serait calcul ; nul élan vers les grandes et nobles choses, nulle spontanéité généreuse. Essayez, en dehors du sentiment désintéressé du devoir , de persuader à des hommes de se faire tuer pour les autres ! Par quel pro-
dige de subtilité logique ramènerez-vous à l'intérêt l'abandon volontaire, réfléchi, de la vie ? Et pourtant, qu'est-ce qu'une armée, sinon une collection d'hommes qui tous, ou le plus grand nombre, sont déterminés à ce sacrifice? — On ne se demande pas assez, selon nous, si dans une société qui n'aurait d'autre mobile que l'intérêt, l'existence d'une armée, condition première de toute sécurité, serait longtemps possible.
Ceux qui étudient ce qu'on appelle aujourd'hui la statistique et la dynamique sociales, sont disposés à voir surtout le jeu compliqué des intérêts, parce que ceux-ci sont remuants , turbulents , ambitieux , qu'ils parlent haut, et, d'ordinaire, savent se faire écouter. Comme, en définitive, l'ordre social se maintient et s'affermit par un progrès à peu près régulier, on en fait honneur aux intérêts, dont on proclame, sans restriction, l'essentielle harmonie. Ce qu'on ne voit pas, c'est l'action puissante et incessante des sentiments désintéressés, des dévouements obscurs, des sacrifices volontairement acceptés, de la loi du juste et du bien obéie jusqu'au bout, sans souci de l'utile, sans espoir de bonheur, et parce que tel est le devoir. Ces motifs , précisément parce qu'ils sont désintéressés, ne s'étalent pas au grand jour ; ils font leur œuvre, humble et sublime, en silence et comme en se cachant. Qui sait pourtant ce qu'ils mettent dans le monde de concorde et d'apaisement? Qui sait ce qu'ils étouffent de querelles domestiques, ce qu'ils éteignent de haines et de jalousies au cœur des malheureux, des déshérités ? Qui sait enfin ce que deviendrait la paix sociale, s'ils disparaissaient absolument de l'âme humaine, pour ne plus laisser place qu'au calcul, même le plus éclairé, de l'utilité ?
Nous croyons donc pouvoir conclure que le principe utilitaire ne peut à lui seul rendre compte de l'existence
de cette troisième condition de la production de la richesse, la sécurité. — Nous en dirons autant de la liberté.
La liberté dont il s'agit ici n'est pas la liberté civile et politique, dont l'influence sur la production de la richesse est néanmoins considérable. Nous ne voulons parler que de la liberté du travail, c'est-à-dire de la concurrence.
A ce point de vue plus restreint, deux questions se posent naturellement. 1° La légitimité de la concurrence n'est-elle fondée que sur le principe utilitaire ? 2° L'intérêt suffit-il pour neutraliser les fâcheux effets qui sont inhérents à la concurrence ?
Que la concurrence contribue puissamment à la production de la richesse, et qu'elle soit à la fois utile au producteur et au consommateur, c'est ce que les économistes démontrent par des arguments d'une incontestable solidité. Mais la morale rationnelle, sans se préoccuper de l'utile, établit directement la légitimité de la concurrence, en montrant qu'elle est une conséquence nécessaire de la loi de justice.
Quelle est la formule de la justice ? « Ne fais pas obstacle au libre développement de l'activité d'autrui, tant que ce développement ne nuit pas à ta propre liberté. » La concurrence n'est autre chose que ce principe même, transporté de l'ordre moral dans l'ordre économique.
Ainsi la morale rationnelle n'a pas besoin d'observer longuement les effets de la concurrence ; elle en fait voir à priori la convenance avec la justice ; elle l'impose au monde économique comme un principe nécessaire et absolu. Par là elle donne une nouvelle force aux démonstrations utilitaires ; ce qui était avantageux en fait, elle le rend respectable en droit. Fondée sur le terrain toujours mouvant de l'expérience, l'utilité de la concurrence
pouvait être contestée ; fondée sur l'immuable base de la justice, la légitimité de la concurrence devient inattaquable.
J'ajoute que, guidée uniquement par le motif de l'intérêt . la concurrence aboutit parfois aux plus fâcheux résultats. Qui ne sait qu'un industriel, un commerçant, disposant de capitaux considérables, peut, dans certaines circonstances, vendre à perte pendant quelque temps, attirer à lui toute la clientèle par un bon marché excessif, et se débarrasser de ceux de ses concurrents qui ne peuvent s'imposer de pareils sacrifices ?
Il arrive parfois aussi que les producteurs d'une même espèce d'objets se coalisent et conviennent de maintenir les prix à un taux qui leur assure des bénéfices exorbitants. L'histoire de l'industrie en fournit de nombreux exemples. Dans ce cas encore la concurrence est supprimée, non plus par un seul producteur au détriment des autres, mais par toute une classe de producteurs au détriment des consommateurs.
Voilà brièvement rappelés quelques-uns "des résultats de la concurrence quand elle ne connaît d'autre règle ni d'autre motif que l'intérêt. Les économistes ont beau répéter que ces inconvénients sont compensés et au delà par d'immenses avantages : il n'en est pas moins vrai qu'ils existent. A quelle condition la concurrrence produira-t-ellfi , sans mélange de mal. tout le bien qu'elle [i sut faire? A la condition, faut-il le dire? qu'elle sera honnête. Mais ou ce mot n'a pas de sens, ou il exprime autre chose que l'intérêt. Il faut que le producteur trouve dans sa conscience le principe qui doit modérer ou diriger son désir légitime de s'enrichir. Il faut , en d'autres termes, que son intérêt ne soit pas tout pour lui, et qu'il soit disposé à le faire plier devant la loi supérieure du juste et du bien. Par où se manifeste une fois de plus
la nécessité économique d'une morale qui parle à l'homme de devoir et de désintéressement.
Ainsi, que nous considérions la cause ou les conditions de la production do la richesse, nous aboutissons toujours à. la même conclusion : le principe utilitaire est une hase trop étroite pour la science économique. Cette conclusion, nous allons la retrouver dans l'examen rapide des principales questions qui se rapportent à la distribution de la richesse.
La richesse , on le sait , se distribue entre le propriétaire, le capitaliste et le travailleur. Il peut arriver, du reste, qu'une seule et même personne réunisse ces trois qualités : c'est le cas d'un laboureur propriétaire du champ qu'il cultive. Il p?ut arriver aussi que le même homme soit propriétaire et capitaliste , ou capitaliste et travailleur. Plus ordinairement, le propriétaire, le capitaliste et le travailleur sont des individus distincts, unissant leurs moyens en vue d'une richesse à produire.
La rémunération qui s'applique au propriétaire, surtout au propriétaire foncier, s'appelle rente ; celle que reçoit le capitaliste est le profit ; celle qui est attribuée au travailleur, c'est le salaire.
Pour la philosophie utilitaire , la légitimité de toute rémunération économique dérive nécessairement de son utilité. L'utilité est ici à la fois générale et particulière : générale , car si le propriétaire , le capitaliste et le travailleur n'étaient pas rémunérés, ils refuseraient chacun son concours, et la richesse ne se produirait pas ; particulière , car la rente, le profit, le salaire, ont pour objet de satisfaire les besoins de ceux qui les reçoivent.
Mais de ce point de vue exclusivement utilitaire peuvent dériver de dangereuses conséquences. Tantôt , en effet , au nom de l'utilité générale on réclamera la ré-
duction ou la suppression, soit de la rente, soit du profit: de là les attaques dont la rente surtout a été l'objet; de là les lois de maximum. — Tantôt, au nom de l'utilité particulière de la classe des travailleurs, on demandera, soit la fixation d'un taux maximum des salaires , soit le droit au travail. En un mot , tous les systèmes communistes et socialistes ne sont que des plans de distribution de la richesse en vue du plus grand bonheur de quelques-uns ou de tous.
Je sais qu'au nom même de l'utilité bien entendue , l'économie politique repousse énergique nient de telles mesures ; mais je dis qu'il n'est pas toujours aisé de discerner l'utilité véritable de la fausse ; qu'il faut pour cela de longues observations , des raisonnements compliqués , et que , malgré tout , quelques doutes restent toujours dans certains esprits à qui l'on ne peut refuser parfois de suffisantes lumières.
La doctrine rationnelle , sans affaiblir le moins du monde les arguments tirés de l'intérêt , tranche la question en rattachant la légitimité de toute rétribution économique , quelle qu'elle soit , au principe absolu du juste et du droit. Elle n'accorde pas , par exemple , que la rente soit moins respectable et moins sacrée que le salaire ; car la propriété foncière ayant pour base le droit, est pour elle aussi légitime que celle qui découle du travail. Par là , elle supprime , entre le propriétaire foncier et le travailleur, ces oppositions fâcheuses que certains économistes, trop préoccupés de l'intérêt, ont cru parfois apercevoir.
De plus , la doctrine rationnelle nous donne une tout autre idée de la rémunération que la doctrine utilitaire. Elle lui imprime un caractère moral. Elle en fait , quand elle est le fruit d'un travail , le signe matériel et la conséquence d'un mérite. L'utilitarisme ne peut voir
dans la rémunération qu'un moyen de satisfaction pour des besoins ; or , des besoins sont exigeants , impérieux ; mais , par eux-mêmes , ils ne sont pas respectables , ils n'ont pas de mérite. L'idée de mérite implique nécessairement l'idée absolue du bien moral.
A la question des salaires les économistes rattachent ordinairement celle de la population. Nous en avons déjà marqué toute l'importance. Voyons à quelles solutions diverses aboutissent sur cette question la morale utilitaire et la morale rationnelle.
Nous considérons comme démontrés ces deux théorèmes économiques de St. Mill:
« Le taux des salaires dépend de l'offre et delà demande du travail , c'est-à-dire de la population et des capitaux ;
» Il n'y a pas d'autre sauvegarde pour les salariés que la restriction de la population, i. »
Mais quels sont les moyens d'arrêter le développement de la population? St. Mill n'est pas éloigné de proposer, faute de mieux, des obstacles légaux ; mais il espère que les progrès de l'éducation , du bien-être, de la moralité , rendront peu à peu les classes ouvrières plus prudentes. Est-il possible qu'elles restent toujours insensibles à leurs plus chers intérêts ?
Nous croyons , comme St. Mill , que le seul remède , c'est le progrès de la moralité ; mais nous ne pensons pas que la philosophie utilitaire puisse y conduire. Dites aux pauvres , aux salariés , à tous ceux qui vivent du produit de leur travail : Ne vous mariez pas avant d'être assurés que vous pourrez faire vivre une femme et des enfants ; il y va de votre intérêt , de votre bien-être , de celui de votre future famille : c'est là un langage qu'ils comprendront peut-être; aujourd'hui
1 Princ. d'écon. polit,, 1. n, ch. xi, g 4 et 6.
même, beaucoup y conforment leur conduite ; mais n'espérez pas que ces mêmes hommes s'abstiendront, par des motifs purement utilitaires , de certaines compensations grossières et faciles cpie leur offre la corruption des grandes villes; n'espérez même pas qu'ils respecteront toujours la femme d'autrui. Il faut voir les choses telles qu'elles sont. L'instinct dont il s'agit ici estde tous le plus énergique, le plus indomptable : le mariage lui donne seul une satisfaction légitime ; hors do là , vous exigez la sainteté ou vous encouragez la débauche.
De plus, à qui s'adressent vos conseils ? A ceux surtout qui travaillent de leurs maius et qui n'ont pas, pour charmer leurs rares loisirs , les nobles jouissances de l'esprit. C'est à ceux-là que vous venez , non pas au nom du devoir, non pas au nom de la perfection , mais au nom du bonheur , prêcher la plus difficile des abstinences ! C'est à ceux-là que vous défendez la famille jusqu'à trente, quarante ans, p.'ut-être pour toujours! Etrange contradiction ! Voilà une doctrine qui proclame comme but suprême de l'activité humaine le bonheur, et qui se croit autorisée, par son principe même , à interdire aux pauvres ce qui a été regardé partout et toujours comme la première et essentielle condition de tout bonheur véritable, les joies du foyer domestique !
Mais le mariage est consommé. Ici , quelque fortune que l'on possède , il faut encore, selon les utilitaires, user do prudence. Les uns ne pourront se permettre qu'un enfant ; les autres, deux ; bien peu pourront dépasser ce nombre. La meilleure condition économique, pour un pays déjà très peuplé, comme la France ou l'Angleterre, serait peut-être que la population restât stationnaire ou n'augmentât que fort lentement. — Je demande de nouveau aux utilitaires : Comment vous y prendrez vous?
Vous direz sans doute à l'homme de vivre, après deux ou trois ans de mariage, dans la plus scrupuleuse abstinence ? Mais vous n'ignorez pas qu'un pareil conseil est à peu prèsimpraticable, à ceux du inoins qui ne se proposent pas comme règle de conduite un idéal de perfection qui n'a rien à voir avec l'utilité. Serez-vous indifférents à l'égard des moyens, pourvu que le résultat soit atteint et que le nombre des enfants ne dépasse pas les limites très étroites que vous assignez ? Alors vous risquez de déshonorer le mariage en dégradant à la fois l'homme et la femme. Invoquerez- vous enfin, non plus l'intérêt particulier, mais l'intérêt social compromis par le développement excessif de la population ? Mais il est impossible, en fait, que la considération abstraite et vague de l'intérêt général puisse jamais prévaloir contre un instinct aussi énergique que celui qui donne naissance à la population. Et vous en êtes réduits , ou bien à prêcher au nom de l'égoïsme une abstinence contre nature , — et alors l'égoïsme vous répondra qu'il sait mieux que vous ce qui lui convient; — ou bien à justifier, à encourager même, dans la crainte d'un plus grand mal, toutes sortes d'institutions et de pratiques que la morale flétrit.
J'ajoute que l'utilité générale est ici fort contestable. A côté de considérations économiques se placent les considérations politiques. La population d'un pays est un des éléments de sa puissance militaire. Certains économistes peuvent féliciter la France de mettre cent quarante-quatre ans h doubler sa population ; ceux qui s'intéressent aux destinées politiques de ce grand pays s'inquiètent à bon droit. Ils voient avec chagrin le calcul utilitaire restreindre le nombre des mariages, et, dans beaucoup de familles, celui des enfants. Ils ne croient pas, comme on le dit souvent, que le dévelop-
pement de la population reprenne un nouvel essor aussitôt que la somme totale de bien-être et de richesse a augmenté, puisque c'est surtout la bourgeoisie aisée qui semble se condamner à une stérilité volontaire. Ils voient enfin dans ces précautions si ardemment recommandées par la plupart des économistes utilitaires, l'indice non équivoque d'une société qui recule devant ses devoirs, qui ne sait plus accepter les salutaires épreuves de la vie, qui ne se soucie que de jouir et se condamne elle-même, en face de voisins moins prudents, à une irrémédiable infériorité.
Néanmoins , si une multiplication des travailleurs plus rapide que l'accroissement des capitaux et des moyens de subsistance constitue , comme nous le croyons, un véritable danger social, nous maintenons que ce n'est pas la morale utilitaire qui peut le prévenir efficacement. Ce qu'il faut, c'est une morale qui propose à l'homme un but plus élevé que le plaisir ou le bonheur ; qui lui enseigne, au nom de la perfection, à exercer sur les appétits inférieurs de son être une surveillance incessante et rigoureuse ; qui lui fasse de la tempérance une obligation, non pas conditionnelle, mais absolue ; qui enfin, loin de ridiculiser la chasteté, comme la plupart des moralistes utilitaires i, la glorifie et l'entoure d'une auréole de sainteté. C'est à cette condition seulement qu'une société, sans s'avilir, peut modérer l'instinct trop puissant qui la pousse à multiplier. Il est remarquable que la religion catholique, si souvent et si injustement accusée d'être en contradiction avec les lois économiques, se trouve ici merveilleusement d'accord avec elles. C'est contre l'appétit déréglé du sexe qu'elle a prononcé ses plus sévères anathèmes ; c'est un Dieu
1 Bentham, Hume, etc.
vierge, né d'une vierge, qu'elle offre à l'adoration du genre humain.
La pratique de la chasteté, et, pour quelques-uns, les plus parfaits, l'état de virginité perpétuelle, voilà, nous osons le dire, la seule solution vraiment efficace du problème posé par Malthus. Mais la chasteté, j'entends la véritable, celle du cœur aussi bien que des sens, ne peut être chez l'homme le résultat d'un calcul d'intérêt; aussi la morale utilitaire n'a-t-elle jamais songé à en faire une vertu. Gomme toute vertu, elle n'existe qu'à la condition d'être désintéressée ; elle est une bonne habitude de l'âme que donnent seuls le mépris du plaisir et la poursuite ardente de la perfection.
Après la distribution de la richesse, les économistes considèrent ordinairement les phénomènes et les lois de la circulation delà richesse. Cette partie de la science économique se ramène à la théorie de l'échange , et cette théorie repose elle-même tout entière sur l'idée de valeur.
Depuis J.-B. Say , les économistes distinguent soigneusement la valeur de Yutilité. Ils appellent utiles toutes les choses qui peuvent servir à la satisfaction d'un besoin. « Il est des choses, dit Bastiat i, qui sont utiles sans que le travail intervienne : la terre, l'air, l'eau, la lumière et la chaleur du soleil, les matériaux et les forces que nous fournit la nature. Il en est d'autres qui ne deviennent utiles que parce que le travail s'exerce sur ces matériaux et s'empare de ces forces.
« L'utilité est donc due quelquefois à la nature seule, quelquefois au travail seul, presque toujours à l'activité combinée du travail et de la nature. »
1 Œuvres complètes, t. IV, Propriété et Spoliation, p. 403.
Quand l'utilité est communiquée aux choses par la travail, elle s'appelle valeur. Mais le travail n'est pas , comme l'a cru Bastiat , la seule condition de la valeur : il en est une autre ; c'est la rareté de l'objet.
Néanmoins, si le travail et la rareté sont les deux éléments principaux de la valeur, ils n'en sont ni la cause ni la mesure. La cause de la valeur, c'est la demande.
Pourquoi l'homme se décide-t-il à appliquer son travail à certains objets? C'est pour s'en servir ou pour les échanger contre d'autres objets qui lui servent. Dans les deux cas, le travail* qui donne la valeur a son origine et sa cause dans un besoin qui demande à être satisfait. que ce besoin soit d'ailleurs celui du producteur luimême, ou celui de la personne à qui l'objet est cédé en échange d'autre chose. Si le besoin n'existait pas , le travail ne serait pas entrepris.
D'autre part, pourquoi la rareté est-elle une condition de la valeur ? Parce que ces objets rares sont recherchés, de mandes. Supposez que personne n'éprouve le désir de posséder des diamants , que personne ne consente à donner quelque chose en échange , il est clair que, tout rares qu'ils sont, les diamants n'auront pas de valeur.
« La valeur, disent les économistes, est dans le rapport entre l'offre et la demande. » Mais évidemment l'offre n'existe que parce que la demande existe antérieurement. Il arrive parfois que l'offre provoque ou dépasse la demande : ce sont des cas exceptionnels, et l'on démontre facilement qu'ils trahissent une mauvaise situation économique. Normalement , c'est la demande qui règle l'offre, et par conséquent la valeur.
Ceci posé, et la demande n'étant autre chose que le résultat et la manifestation d'un besoin, nous sommes amenés à fonder la théorie philosophique de la valeur
sur la théorie de la hiérarchie naturelle des besoins, théorie dont nous avons essayé de faire sentir toute l'importance au début de ce chapitre.
La morale utilitaire, qui ne peut sans contradiction établir entre les besoins, naturels ou acquis, aucune différence essentielle de dignité, doit reconnaître comme également légitimes toutes les valeurs quelles qu'elles soient. Ce n'est qu'à posteriori, et après examen des conséquences, qu'elle peut condamner la situation économique d'une société où, par le développement exagéré de certains besoins artificiels, la valeur des choses est en disproportion trop manifeste avec leur véritale utilité.
La doctrine rationnelle détermine théoriquement et à priori ce que devrait être la valeur des objets échangeables dans une société bien constituée. Elle pose en principe qu'elle doit être en proportion de la dignité des besoins, et cette dignité, elle la détermine également à priori par le principe de perfection. Elle ne blâme pas, par exemple, le haut prix attaché aux nobles jouissances que procure la possession d'un beau tableau, d'une belle statue ; elle ne se plaint même pas que l'interprète accompli d'une belle œuvre musicale reçoive du public une rémunération proportionnée au plaisir qu'il lui donne : ce plaisir est de ceux qui élèvent l'âme et la détachent des satisfactions plus grossières. Mais elle proteste, en dehors de toute considération d'utilité et au nom seul du bien moral, contre ces valeurs factices que créent les raffinements de la sensualité et de la vanité ; contre ces sommes énormes dont la gourmandise romaine ne croyait pas payer trop cher certains oiseaux, certains poissons rares ; contre l'état moral d'une société où une danseuse peut gagner chaque soir plus que le laboureur ou le maître d'école dans une année entière.
Considérée à ce point de vue philosophique, la théorie de la valeur est identique au fond à celle de la consommation de la richesse. Consommer, en effet, n'est autre chose que satisfaire un besoin. JLe besoin est donc à la fois le point de départ et le terme de l'évolution économique ; il est la fin unique en vue de laquelle la richesse se produit, se distribue, circule et se consomme.
Que la consommation doive être réglée par la morale , c'est ce que reconnaissent tous les économistes. Mais que la morale utilitaire puisse, avec la même précision et la même autorité que la morale rationnelle, déterminer les meilleures conditions possibles de la consommation, nous ne le pensons pas.
Partout et toujours, c'est par des arguments purement utilitaires qu'on a soutenu la cause du luxe et de la prodigalité. C'est le luxe, dit-on, qui développe l'activité industrielle, augmente la production, nourrit des milliers d'ouvriers, fait circuler plus rapidement la richesse, et, selon l'expression vulgaire, aller le commerce. Que de gouvernements, les uns de bonne foi, les autres avec une arrière-pensée de corruption systématique, ont fait le même raisonnement ! Que de constructions inutiles, que de fêtes fastueuses, sous le beau prétexte que les travailleurs vivent des plaisirs des riches ! Puis, par la contagion de l'exemple, le goût du luxe envahit toutes les classes de la société ; les dépenses de vanité passent avant les dépenses nécessaires ; l'épargne tarit ; les vertus domestiques s'en vont; les capitaux, les bras, désertent l'agriculture et les industries vraiment utiles ; on voit pulluler les professions parasites ; les caprices incessants de la mode font hausser ou baisser avec une rapidité prodigieuse la valeur d'un grand nombre de produits : et peu à peu la richesse publique s'achemine,
par la détresse croissante des particuliers, à la ruine universelle.
Je sais que l'utilitarisme signale ces conséquences et nie énergiquement que son principe y conduise. Il conseille, au nom même de l'intérêt général, une consommation modérée, régulière, conforme à la véritable utilité. — Mais à quel signe reconnaître la véritable utilité? C'est toujours là la question. Les utilitaires, rejetant toute règle à priori, ne peuvent s'en rapporter qu'aux conséquences, aux résultats. Voyez, disent-ils, où la prodigalité, le luxe sans frein et sans proportion avec l'utilité véritable , conduisent les individus aussi bien que les sociétés ; instruisez-vous, par le spectacle de ces effets funestes , de l'intérêt bien entendu de celles-ci comme de ceux-là. — Soit ; mais ces effets sont tellement compliqués, qu'ils sont d'observation et d'interprétation fort difficiles. Gomment démêler, d'un coup d'œil sûr, l'état économique d'une société à un moment donné de son existence ? Gomment déterminer exactement la part d'influence d'une consommation mal réglée sur la décadence d'un pays, et discerner cette influence de celle que peuvent exercer les causes politiques, sociales, religieuses, etc. ? Gomment marquer le moment précis où le luxe dépasse les bornes que lui assigne l'utilité véritable ? Toutes questions inextricables quand on s'en rapporte, pour les résoudre, à l'expérience lente, incertaine, confuse, des résultats. En pareille matière , la trame des phénomènes s'enchevêtre à l'infini , et la science s'épuise dans la poursuite illusoire d'une formule qui puisse les comprendre et les expliquer.
J'ajoute que la morale utilitaire ne fournit aucun remède efficace contre les maux qui résultent d'une mauvaise direction de la consommation. En effet, ne pouvant établir à priori aucune hiérarchie entre les
besoins, elle ne peut à priori imposer aucune limite, aucune règle, à la consommation. Pour elle, toute consommation est utile, légitime, louable même, par cela seul qu'elle satisfait un besoin. Mais que l'expérience vienne à démontrer que ce besoin était nuisible ; comment revenir en arrière ? Gomment corriger les hommes d'une habitude enracinée ? Ces besoins factices sont précisément les plus tyranniques; ces consommations excessives, anormales, de produits, sont celles vers lesquelles les individus et les sociétés sont entraînés par la plus puissante séduction. Que de gens qui se privent du nécessaire pour jouir d'un luxe inutile ! Combien retranchent de leur nourriture pour satisfaire une frivole vanité ! Moraliste imprudent , vous avez commencé par proclamer l'égale dignité de tous les instincts quels qu'ils soient ; vous avez déclaré , avec Bentham , que chaque homme est seul juge des conditions de son bonheur ; et quand, sur la foi de votre enseignement, il s'est abandonné à tous ses désirs, les multipliant sans mesure pour multiplier son bonheur ; quand il s'est fait une seconde nature des jouissances les plus extravagantes, vous croyez qu'il est temps de lui mettre sous les yeux les conséquences de sa conduite ! Mais ces conséquences, ou il les acceptera, préférant, malgré tout, ces fausses joies, pleines de dangers et de trouble, qui lui sont devenues indispensables ; ou, s'il cherche à s'y soustraire, il ne le pourra plus, désarmé qu'il est pour une lutte dans laquelle vous n'avez pas su l'engager dès l'origine au nom du seul principe obligatoire et sacré que sa conscience reconnaisse, celui du bien moral, ou de la perfection.
Il faut donc toujours en revenir à un principe qui s'impose par lui-même, indépendamment de toute conséquence avantageuse ou funeste. Il faut que l'homme
trouve dans la pleine lumière de sa raison, et non dans l'expérience toujours incertaine et compliquée des phénomènes économiques et sociaux , la règle souveraine de sa vie ; il faut enfin, pour que la consommation soit ce qu'elle doit être, que les instincts soient préalablement soumis à une exacte discipline. Or, cette discipline n'est autre chose que le développement de chacun d'eux en proportion de son importance et de sa dignité véritables. Et cette hiérarchie des instincts, nous ne pouvons nous lasser de le répéter, suppose à son tour le principe de la perfection. Et ce principe, cette notion, objet d'intuition rationnelle, fondement de toute moralité, révèle à l'homme à priori, et avec une précision rigoureuse, quels sont les tendances , les désirs , les besoins , dont le développement le rendra meilleur ; quels autres doivent être surveillés, contenus, réprimés. Ce même principe éclaire l'homme sur la valeur morale des habitudes qu'il est disposé à contracter, et lui fait connaître en quoi elles peuvent contribuer ou nuire à son perfectionnement. Et ainsi enfin, toutes les tendances naturelles ou acquises, ramenées à cette commune mesure de la perfection, développées selon ce principe souverain, déterminent une consommation, et, par suite, une production de la richesse, en harmonie complète avec la destinée véritable, le véritable progrès du genre humain.
On le voit , les considérations morales qui dominent la théorie de la richesse dominent également la théorie de la consommation, et l'identité essentielle des deux sujets nous ramène nécessairement aux mêmes conclusions.
Répétons-le en terminant ce chapitre : la doctrine du bien et du devoir ne proscrit aucun besoin légitime. Elle approuve, elle ordonne même que l'homme améliore sa condition matérielle, s'affranchisse de plus en
plus du joug de la misère, s'assujettisse les forces de la nature et les fasse travailler pour lui : par là, il se prépare des loisirs qui pourront être employés, s'il obéit à sa loi, au développement indéfini des ses plus hautes facultés. Elle donne ainsi à l'industrie une signification morale, et nous osons dire religieuse. Elle trouve bon que l'homme recherche les jouissances de l'art , elle encourage donc le luxe même, celui du moins qui, loin d'amollir , fait naître et entretient dans l'âme , par le spectacle assidu des belles choses, la noblesse, la délicatesse, l'harmonie. Elle est donc en parfait accord avec la saine économie politique, et si l'homme peut arriver sur terre au bonheur, c'est elle qui peut le mieux l'y conduire, par cela même qu'elle lui défend de le poursuivre exclusivement, et qu'elle lui prescrit de tendre vers un but plus élevé.
Nous nous sommes efforcé de faire voir, dans la seconde partie de ce travail , les vices de l'utilitarisme. Mais la réfutation d'un faux système ne doit jamais être , en philosophie , une fin par elle-même ; elle ne doit être qu'un moyen pour parvenir à une connaissance plus complète et plus rigoureuse de la vraie doctrine.
Cette vraie doctrine en morale , nous en avons présenté les traits principaux, et nous voudrions la résumer ici sous forme de rapide conclusion.
Il nous a paru que le fondement de la règle des mœurs , c'est le principe ou l'idée de la perfection. Tendre à la perfection, telle est la fin suprême que tout homme doit se proposer.
Cette notion souveraine révèle à la raison , par une pleine et immédiate lumière , quels sont les objets les plus dignes de l'amour, ceux que l'intelligence doit s'attacher le plus à connaître , ceux enfin dont la volonté doit poursuivre la conquête avec les plus constants efforts.
Elle marque ainsi le but inaccessible de chacune des facultés humaines ; elle est la cause finale du déve-
loppement humain , l'essentielle condition de tout véritable progrès.
Elle fonde l'obligation de la justice ; elle fonde également celle de la charité ; car il est d'évidence que chacun doit respecter chez ses semblables cette liberté sans laquelle ils ne pourraient tendre à leur fin, de même qu'il doit, selon ses forces , leur venir en aide dans l'accomplissement de leur destinée.
Seule l'idée de perfection explique le progrès social comme le progrès individuel. Si l'humanité, par une marche lente, irrégulière, souvent interrompue , parfois rétrograde, s'élève néanmoins, de période en période, à plus de lumière et à plus de moralité, n'est-ce pas qu'elle est guidée dans ses faibles efforts par un idéal de vérité et de bien qui la sollicite , la soulève et l'atlire , avec une puissance qui se modère en quelque sorte ellemême pour ne pas anéantir la possibilité du mal et le mérite humain?
Nous n'acceptons donc pas l'opinion de quelques théoriciens modernes du progrès , dont la doctrine nous présente la forme la plus récente qu'ait revêtue la morale utilitaire * . Nous ne pensons pas qu'il suffise , pour expliquer la supériorité d'une race sur une autre , d'invoquer le principe de la sélection naturelle , fixant par l'hérédité , au sein d'une peuplade ou d'une tribu, certaines dispositions intellectuelles ou morales, certains usages , certaines tendances à l'obéissance et à la discipline 2, qui peu à peu assurèrent à cette peuplade l'avantage sur ses voisines dans la lutte pour la vie. Le progrès s'expliquerait ainsi par une sorte d'utilitarisme spontané
1 V. W. Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations.
2 Bagehot, 1. ni. — V. sur le progrès social la boll<* éluda de M. E. Caro, Revue des Deux- Mondes, 15 octobre 1873.
et inconscient , au moins dans les premiers âges. — Cette explication ne fait, selon nous , que reculer la difficulté. La question est toujours, en effet, de savoir comment ces dispositions utiles, devenues par la suite héréditaires , ont pu se produire la première fois. Ou bien il faut avoir recours au hasard , ou bien à l'influence des milieux. Mais le hasard n'explique rien ; et quant à l'influence des milieux , elle eût été éternellement impuissante , si certains esprits n'eussent été déjà disposés naturellement à la recevoir et à en profiter. L'expérience a fait voir que tout animal ou toute plante suppose un germe préexistant qui contienne en puissance l'entière série des développements futurs ; on peut en dire autant du progrès social ; il ne tire pas son origine du concours fortuit de circonstances aveugles, pas plus que le vivant ne doit son origine à une combinaison de particules inorganisées. Au sein de l'espèce humaine fut , dès le premier jour , déposé un germe divin qui , fécondé peu à peu par les libres efforts des bonnes volontés individuelles, favorisé, tantôt ici, tantôt ailleurs , par le concours des causes externes , a poussé de siècle en siècle sa végétation toujours croissante, portant avec une fécondité que rien ne peut tarir les fruits merveilleux de la civilisation , de la science , de la moralité.
Nous avons montré , dans le cours de ce travail , ce qu'il faut penser de la prétention de bannir à jamais toute conception métaphysique de la science des mœurs. L'idée de Dieu est .pour nous le terme auquel aboutit nécessairement l'analyse philosophique dans l'investigation du principe de la morale. Cette idée n'est ni trop haute, comme on le dit, ni trop éloignée de l'expérience ; elle est donnée par une intuition immédiate ; elle est la raison même. Nulle idée n'est plus voisine de
nous ; nulle ne nous est plus intime ; se penser soimême, c'est, d'une certaine manière, penser Dieu.
Disciple de Descartes et de la grande école spiritualiste de notre siècle, nous sommes ardemment convaincu que la science humaine , en excluant systématiquement l'idée de Dieu, perd non-seulement en dignité , mais en rigueur et en précision. Et s'il est une science qui doive protester contre cette funeste tendance du positivisme contemporain, n'est-ce pas la morale, qui ne peut trouver que dans l'idée de Dieu et le fondement de l'obligation véritable et la sanction suprême de la loi i pi' elle impose à la liberté ?
Seule aussi, cette idée souveraine et maîtresse peut , dans une certaine mesure , concilier la doctrine utilitaire avec la morale rationnelle et donner à l'utilitarisme toute sa valeur philosophique. Si l'harmonie définitive de la vertu et du bonheur est un postulat de la raison ; si , d'autre part , cette harmonie n'existe pas complète ici-bas, il faut qu'une infinie bonté et une puissance infinie la réalisent un jour, dans des conditions et par des voies qui nous sont inconnues , et fassent cesser ailleurs entre les lois de la nature et la loi morale cet antagonisme nécessaire en ce monde , et sans lequel le mérite ne serait plus.
Ainsi, l'homme qui poursuit la perfection tend également vers le bonheur : il le trouve quelquefois et imparfaitement sur cette terre ; il le trouvera infailliblement ailleurs , et dans sa plénitude , pourvu qu'il ne l'ait pas exclusivement cherché. Par là se justifie en partie le principe de l'utilitarisme; non que le bonheur soit la fin suprême de l'activité humaine ; non qu'il soit même l'objet principal de la volonté divine dans l'acte de la création, mais parce qu'en Dieu, bonheur et perfection sont identiques ; qu'ainsi , en imposant aux hommes
l'obligation de devenir parfaits selon leurs forces , il les convie par cela même et secondairement à être heureux. Le bonheur et le bien moral sont deux parallèles très voisines , qui ne se confondent qu'au sein de Dieu.