CHAPITRE IV
South Kensington
La première fois que vous allez à Londres, prenez le bateau à Boulogne, de manière à arriver le matin à Tembouchure de la Tamise . Là vous voyez des barques de pêche, des steamers, de toute grandeur et de toute forme, des charbonniers de Newcastle, des schooners, des bricks, des trois mâts, des clippers destinés aux traversées de l'Australie, de grands steamers de 5000,6000 tonneaux, des yachts de plaisance, de petits remorqueurs secroiser,aller et venir comme les voitures sur nos boulevards.Quand vous approchez de Greenwich,vous apercevez des forêts de mâts de navire, entremêlés de hautes cheminées d'usine. Les vents d'Ouest poussent vers vous une lourde atmosphère de fumée ; vous entrevoyez à travers cette sorte de brouillard des constructions noires, de brique et de fer. Elles ont des formes étranges, des pleins et des vides, comme en créent les épouvantes des cauchemars. Elles semblent vivre, car elles sont complétées par de formidables engins qui se
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meuvent âvec une gaucherie puissante. De temps en temps, elles lancent des jets de flamme. C'est leur manière de respirer. Des feux fixes, ronds, vous regardent comme de gros yeux menaçants. Ces monstres mugissent, grondent, et, à certains moments, éclatent comme le tonnerre. Au milieu de cette atmosphère de fumée et de feu, parmi les gigantesques volants, les énormes pinces, on voit passer rapidement de petites ombres noires: ce sont des hommes.
L'impression est si profonde qu'elle vous écrase. Vous sentez que vous allez entrer dans quelque chose de si énorme, dans un grouillement si vertigineux, dans un tel entassement de forces actives que votre chétive personnalité vous semble encore diminuée. Vous vous apparaissez à vous-même comme les Lilliputiens dey aient apparaître à Gulliver.
Cependant au milieu de ces puissantes réalités , vous vous sentez plein de confiance. D'immenses navires de fer, se croisant, passent les uns à côté des autres, à se toucher. Au milieu, circulent de petites barques qui semblent microscopiques. Pour tous, lasécurité est complète. Il suffità l'homme de peser sur un levier, de donner un coup de pouce à un piston, et, d'un geste, il imprime le mouvement |ou impose l'immobilité à une masse pesant des millions de kilogrammes.
Et maintenant à peine débarqué, descendez sous terre : montez dans le chemin de fer métropolitain ; voyagez dans le tunnel qui supporte au-dessus de vous des maisons, des rues remplies de voitures, de charrettes, de piétons. Au bout de dix minutes, descendez. Vous êtes à South-Kensington.
Entrez : et vous verrez, là, la première machine à
vapeur de James Watt ; la première locomotive de Stephenson.
Ici, en présence de ces symboles de la conquête des forces de la nature par la science de Thommeje m'incline avec émotion.