‹ La moraleChapitre 19 sur 53 · IX. L'égoïsme. — La paix sociale · texte numérisé non relu

IX. L'égoïsme. — La paix sociale

X. Autre aspect de la guerre. — La guerre latente. — La guerre à Paris. — Paris et. la province. — La préfecture de police. — Chacun de nous préfet de police. — Ses employés. — Sa femme. — Ses enfants. — Besoins de pouvoir et de servilité. — Son indignation coYitre tous. — Besoin de gouverner. — Le cancan de la portière. — L'adage de Montaigne. — La filiation. — Le général. XI. Utilité des crimes de l'histoire. — Immortalité des découvertes intellectuelles. » Le capital acquis.

Aristote avait distingué les vertus en vertus intellectuelles et en vertus morales. Les premières ont pour but la vérité, les secondes, la vertu.

L'examen des anciens systèmes philosophiques nous a montré que tous se préoccupaient bien plus de la recherche de la vertu que de la vérité. Socrate, Antis-

thène, Platon, Aristote, Epictète faisaient de la connaissance du bien, de la manière de se conduire la souveraine science, la philosophie. Toute l'école socratique considérait qu'une science n'a de valeur que si elle est utile à la vie morale de l'homme. Épicure iui-.nême a commis la même erreur.

J'ai déjà constaté que presque toiyours le progrès scientifique consistait à faire exactement le contraire de ce que l'humanité a fait jusqu'au moment où il se produit. (1). Nous devons examiner, si au point de vue moral, il n'en est pas de même .

La vertu ?

— Tu me fais frémir. Où est orientée ta vertu?

— Vers le bien.

— Oui, ce que tu appelles bien : et c'est là ce qui m'inquiète, car les vices ont moins coûté à l'humanité que ses vertus.

— Tu blasphèmes.

— Je prouve ; l'héroïsme est une vertu, selon toi.

— Oui.

— Eh bien ! les assassinats, commis par de vulgaires criminels, pour satisfaire leur rapacité ou leur haine ont moins coûté de vies humaines et produit moins de déprédations que l'héroïsme guerrier.

— Soit : mais l'héroïsme guerrier est une vertu destructive. L'exemple n'est pas bien choisi.

— Tu en veux d'autres. Rien de plus facile.

Parmi les fanatiques du moyen âge, il y avait des

(1) V. Yves Guyot, Sc/ejace Econom., p. 32«

gens vertueux qui voulaient imposer leur vertu à tous. C'est leur vertu qui a allumé les bûchers de l'inquisition.

Torquemada était un homme vertueux, Voltaire a calculé que de l'an 250 environ de l'ère chrétienne à 1769, 9,468,800 personnes avaient été ou égorgées, ou noyées, ou brûlées, ou rouées, ou pendues pour l'amour de Dieu (1).

Voltaire avoue que, dans ce calcul, il y a des oublis. Enfin de 1769 à nos jours, il y a eu encore bon nombre de victimes de l'amour de Dieu. Maintenant cite-moi un vice qui ait fait autant de victimes que cette vertu.

— Oh ! c'était du fanatisme religieux.

— Marat était un homme vertueux. Tout le monde était d'accord pour désigner Robespierre comme le vertueux Robespierre. Marat faisait des massacres et Robespierre guillotinait avec tranquillité tous les gens qui lui paraissaient suspects. Tous les deux croyaient agir par patriotisme, par amour de l'humanité. Leurs mobiles étaient vertueux. Eu réalité, ils tuaient nonseulement des hommes, mais les causes mêmes qu'ils prétendaient servir. Cite-moi des vices aussi nuisibles I

C'étaient des mobiles vertueux qui faisaient agir les principaux chefs de l'insurrection de juin et de la Commune, et parmi ceux qui ont montré le plus d'acharnement sauvage dans sa répression, il y en avait qui croyaient faire œuvre sainte. Hélas ! elle est bien vraie, cette parole dite depuis si longtemps : Vertu, que de crimes on commet en ton nom !

Si nous sortons de ces épouvantables boucheries, nous

(1) Dieu et les hommes,

iO.

verrons encore les mêmes faits. Presque partoutles lois ont été faites pour augmenter les privilèges du fort et aggraver les obligations du faible. Très souvent, elles n'ont été que l'organisation de la spoliation. Les voleurs, paresseux et vicieux, ont-ils volé sur une aussi grande échelle, que les légistes qui ont régularisé les conquêtes et les empiétements des rois, des seigneurs, des puissants de toutes sortes ? Ces gens étaient vertueux, cependant, et croyaient bien faire. Des magistrats se montrent tous les jours impitoyables parcs qu'ils s'imaginent sauver la société : des gens, bons pères, bons époux, mettaient à la question d'autres liommes, et s'acharnaient avec la plus grande quiétude à leur arracher à l'aide de tortures raffinées les réponses qu'ils voulaient obtenir.

Aujourd'hui encore des juges d'instruction n'hésitent pas à commettre des infamies pour obtenir des aveux. Des parents martyrisent leurs enfants, en disant : — C'est pour ton bien !

Des religieuses se font tortionnaires pour dompter l'esprit du mal qui habite les malheureuses qu'elles ont sous leur autorité.

Répèteras-tu encore ce lieu commun : « La vertu est aimable ?» Tu vois bien qu'elle peut être exécrable, hideuse, féroce, plus nuisible que n'importe quel vice ; parce qu'elle systématise et perpétue les maux qu'elle crée.

Tu veux prêcher la vertu? Mais quelle vertu? Avant de l'enseigner, réfléchis à ses conséquences.

La vertu n'est rien par elle-même ; ce que tu dois

entendre par vertu, c'est la direction raisonnée de tes

actes ; mais cette direction doit être intellectuelle, si

tu veux savoir où tu veux aller. Autrement, lu trébû-

' cheras, comme l'ivrogne, et alors que tu prétendras

marcher à la conquête du bien, tu tomberas dans Todieux.

Buckle](lj a posé la question de la manière suivante : le progrès moral se rapporte à nos devoirs, le progrès intellectuel à notre connaissance. Consentir à faire son devoir, voilà la partie morale ; savoir comment l'accomplir, voilà la partie intellectuelle. Le progrès est le résultat de la double action de ces éléments du progrès mental ; mais lequel des deux est le plus important? Est-ce le progrès moral comme le croyaient les anciens ou le progrès intellectuel ?

Faire du bien à autrui ; sacrifier à son prochain ses propres volontés ; contenir ses passions ; honorer ses parents ; respecter ceux qui sont au-dessus de vous ; tel est le refrain de la morale que nous trouvons dans les vieux livres de l'Inde, de la Chine, de la Judée, de la Grèce, et même chez des peuples qui n'ont aucun livre.

« Sermons, homélies, traités, enfin tout ce qu'ont pu produire les moralistes et les théologiens n'y ont pas ajouté un iota (2). »

Buckle, dont le grand ouvrage a jeté tant de lumière sur quelques points de l'horizon obscur, au milieu du-

(1) Hist. de la civil., t. I, p. 195.

(2) Buckle, H. civ.. t. I, p. 201.

quel nous nous agitons, a dégagé très nettement les faits suivants.

Les règles,ci-dessus énoncées, étant connues depuis des milliers d'années, sans qu'on y ait rien ajouté, nous avons le droit de dire que les vérités morales sont stationnaires.

Maintenant supposons un homme aussi bon que possible. Il pourra secourir quelques infortunes. Il pourra soulager quelques misères. Peut-être croyant faire le bien, il fera le mal. Ses complaisances pour les uns pourront s'exercer au détriment des autres.

Un peu moins de bonté, un peu plus d'intelligence des rapports généraux qui unissent les hommes eût beaucoup mieux valu. Ils étaient peut-être beaucoup moins bons que Louis XVI,les hommes qui ont fait la Révolution, et cependant en supprimant quelques-uns des abus que pouvait commettre , comme Roi, un excellent homme, ils ont rendu un service à l'humanité, qui ne peut être comparé à ses petits services privés, en admettant même qu'ils n'eussent jamais fait de mal à personne.

Commode et Héliogabale étaient deux empereurs fort immoraux : Marc-Aurèle est resté le type du vertueux empereur : cependant les deux premiers laissèrent les chrétiens fort tranquilles, tandis que ce sage fut un de leurs plus féroces persécuteurs. II croyait faire le bien. Un peu plus de perspicacité et un peu moins de bonnes intentions eût beaucoup mieux valu.

J'ai entendu développer cette idée, d'une manière admirable, par M"* Emilie Ashurst Venturi à la conférence de la Fédération pour r abolition de la prostitution officielle, tenue à Neuchâtel, (1). Un pasteur avait, du

(i) Voir Yves Guyot, La prostitutioD, p, 4i0.

reste avec discrétion , proposé de rattacher diverse» œuvres de bienfaisance, de secours, de 4c relèvement moral » à la section suisse de la Fédération. Dans ce milieu, la proposition paraissait toute simple et rencontrait une approbation presque unanime. M"® Emilie Ashurst Venturi prit la parole pour la combattre dans des termes que reproduit d'une manière fort plate le résumé ci-dessous :

€ Des œuvres de relèvement moral ! Gomme femme, je m'indigne que ce mot ne s'applique jamais qu'à mon sexe. Quand ferez- vous des œuvres de relèvement pour les hommes ?

« Certes, des œuvres de charité qui ont pour but d'apporter des secours à des malheureux sont fort louables, mais il faut les laisser aux âmes tendres et pieuses, de même que, sur un champ de bataille, le soin de relever les blessés est laissé aux faibles; tandis que les vigoureux et les vaillants doivent combattre. L'œuvre de la Fédération est une œuvre de justice, non de charité, et la justice est la charité suprême ; car elle a pour but de substituer sa certitude aux hasards de la pitié et de la philanthropie. En détruisant une mauvaise loi, une organisation vicieuse, on fait plus pour l'humanité qu'en apportant des secours à ceux qui en sont victimes ; car, si les secours peuvent soulager les misères individuelles, ils laissent debout quand ils ne contribuent pas à l'entretenir, l'état de choses qui les a provoquées. »

La plus grande partie de l'auditoire entendait probablement soutenir cette thèse pour la première fois, et cependant M™* Venturi la développa avec, un tel accent de conviction et de grandeur, avec une telle chaleur, que la proposition fut abandonnée immédiatement.

La loi sur les pauvres, l'assistance publique, le sou que vous donnez au mendiant, c'est de la philanthropie ; et cependant toutes ces choses, inspirées par une pitié irraisonnée, ont pour résultat d'entretenir des populations de mendiants et de misérables, se perpétuant, sans efforts pour sortir de leur misère. Elle les y acclimate.

Vous voyez une pauvre petite fille dans la rue, déguenillée, souillée de boue, les vêtements trempés par la pluie, l'angoisse peinte sur son visage exsangue, les yeux dilatés par la terreur, les os perçant la peau : vous êtes ému , vous lui faites l'aumône ; et là, derrière, chez le marchand de vin du coin peut-être, il y a des parents, un père, si on peut appeler ainsi cet homme, une marâtre, qui attendent la recette; et si la petite malheureuse n'est pas parvenue à ramasser la somme fixée, elle est soumise à des tortures telles que n'en subissaient pas les noirs de la Louisiane. Le sou que vous lui donnez la condamne à cet esclavage. Si ces exploiteurs, si ces bourreaux de l'enfance ne savaient pas qu'ils peuvent spéculer sur la pitié de cinquante, cent, deux cents personnes par jour, ils ne se livreraient pas à cette industrie, basée sur le martyre quotidien d'un enfant: Mais votre pitié est productive, et elle condamne des centaines, pour ne pas dire des milliers de petits misérables, à cette existence d'épouvantes et de souffrances.

Les gens jadis se battaient et s'exterminaient parce que les uns croyaient à Jésus et les autres à Mahomet:

parce que les uns croyaient à la consuLstantiation et les autres n'y croyaient pas ; parce que les uns croyaient à la transsubstantiation et les autres niaient la présence réelle ; parce que les uns mangaient du lard et les autres refusaient d'en manger. Tous avec les meilleures intentions possibles.

Une petite dose de méthode scientifique, introduite dans l'intellect humain, a beaucoup plus servi à la suppression de ces horreurs que toutes les exhortations morales.

Ce n'étaient peut-être pas des gens très vertueux que les diplomates qui ont fait la paix de Westphalie (1648) ; ce n'étaient pas, à coup sûr, des prototypes de vertu, en dépit des oraisons funèbres de Bossuet, que Gondé et Turenne , qui l'avaient rendue nécessaire ; que Mazarin, qui gouvernait alors la France ; et cependant cette paix est le premier acte diplomatique où on ne s'occupe pas de faire prévaloir les intérêts d'un culte sur ceux d'un autre. Nous affirmons que c'est là un progrès considérable. On vous dira que la paix de Westphalie n'a pas été une paix définitive et qu'il y a eu des guerres depuis ; à notre tour, nous demandons combien une telle innovation n'en a pas évité, en supprimant le mobile religieux,de tous,le plus passionné, le plus irréfléchi et le plus implacable.

Il reste encore d'autres mobiles de guerre, soit ; mais nous allons voir que tout progrès intellectuel a pour conséquence d'en diminuer le nombre.

En dépit de certaines apparences contraires, Buckle a raison de remarquer que l'invention de la poudre à canon

a été plus utile pour la suppression de la guerre que n'importe quelle prédication morale.

D'après le vieux système, tout homme, pourvu qu'il fût muni d'une épée ou d'un arc, était tout équipé pour entrer en campagne. La poudre nécessita l'emploi de mousquets, obligea à des approvisionnements , força la création d'armées (xv* siècle) distinctes de la population, dont la plus grande partie put se consacrer à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, aux choses productives et utiles, jusque-là négligées. C'est à partir de ce moment que se forma, entre la classe théologique et la classe guerrière, la classe intellectuelle à laquelle est dû l'épanouissement si grand, relativement au passé, si limité, relativement à l'avenir, de notre civilisation actuelle.

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€ Le second mouvement intellectuel qui affaiblit l'amour de la guerre, dit encore Buckle (1), est beaucoup plus récent et n'a pas encore donné toute la mesure de ses effets naturels : je veux parler des découvertes de l'Économie politique, branche de nos connaissances que ne soupçonnèrent même pas les plus profonds philosophes de l'antiquité, mais qui est douée d'une importance qu'il serait difficile d'exagérer. De plus, chose remarquable, c'est le seul sujet ayant trait immédiatement à l'art de gouverner qui se soit élevé à l'état de science. La valeur pratique de cette noble étude, — quoiqu'elle ne soit peut-être appréciée dans toute son étendue que par Jes penseurs les plus

LA QUESTION BENVKRSÉE. 181

avancées, — est de jour en jour reconnue par tout homme un peu instruit. Cependant, ceux-là mêmes qui la comprennent bien ont fait peu attention à la manière dont, grâce à son influence, les intérêts de la paix et, partant, de la civilisation, ont été directement rehaussés. » Autrefois, on croyait qu'un pays ne pouvait s'enrichir qu'en appauvrissant les autres, y^u'en important fort peu de marchandises et beaucoup d'or. Il en résultait que des hommes d'État faisaient la guerre pour rétablir la balance, et que les peuples se haïssaient d'autant plus, que chacun considérait le progrès de ses voisins comme une spoliation.

€ En 1776, dit Buckle, Adam Smith fit paraître son ouvrage : la Richesse des nations ; à considérer ses résultats finals, c'est probablement le livre le plus important qu'on ait jamais écrit et, sans contredit, c'est l'apport le plus précieux qu'on ait fait à l'établissement des principes, bases de tout gouvernement. »

Il détruisit la théorie de la protection, de la balance des importations et des exportations. On ne cite pour la première fois Adam Smith au Parlement qu'en 1783; mais, € il n'y a pas une seule grande vérité qui, une fois trouvée, ait été perdue dans la suite. » Peu à peu, les principes d'Adam Smith s'imposèrent à tous les hommes instruits de l'Angleterre. Quatre-vingts ans après l'apparition de son livre, il avait cause gagnée. « C'est ainsi que les grands penseurs gouvernent les affaires humaines et règlent par leurs découvertes la marche des nations. C'est à juste titre que nous pouvons dire, en parlant d'Adam Smith, et le dire sans crainte d'être contredit, que ce seul Écossais a, par la puiblication d'un seul ouvrage, plus contribué au bonheur de l'homme que n'ont pu le faire les talents réunis de tous les hommes d'État et de tous les législa-

teurs dont l'histoire nous a conservé le souvenir authentique » (1).

Adam Smith était professeur de philosophie morale à. Glascow. Il publia d'abord sa Théorie des sentiments moraux où il considérait la sympathie comme le principal mobile des actions humaines. Dans la Richesse des nations, il ne donne qu'un seul mobile à l'économie politique : l'égoïsnfe. Qu'est-il arrivé? Aujourd'hui on peut lire son premier ouvrage par curiosité, mais, à coup sûr, il n'a eu qu'une influence insignifiante sur le développement des rapports des hommes entre eux ; il n'a nullement augmenté leurs sympathies réciproques» Le second, au contraire, basé sur l'égoïsme, a eu une influence prépondérante et qui ne fera que s'accroître sur le développement de la solidarité humaine, d'individu à individu, de classe à classe, de peuple à peuple.

Avant l'adoption de ces principes, tout peuple et tout homme riche provoquaient des sentiments d'animosité , de haine, d'envie. Les commerçants avaient Tesprit belliqueux et croyaient que le meilleur moyen de s'enrichir était de ruiner leurs clients. Maintenant, ils ont compris que leur fortune était celle de leur clientèle. L'esprit commercial est devenu pacifique. Sans doute, beaucoup de négociants ignorent encore les principes d'Adam Smith et seraient incapables de justifier leur manière de voir. Mais ils suivent peu à peu l'esprit du siècle ; et qu'est-ce que cet esprit du siècle ? Celui de la minorité savante.

Les crises entre ouvriers et patrons, entre les salariés et les industriels, proviennent de l'ignorance de la science économique. Les salariés se figurent que les salaires ne doivei^t pas être réglés par la loi de l'offre

(l) Buckle, t. I, 211.

et de la demande ; que, si les patrons leur refusent des augmentations, c*est par simple mauvaise volonté. D'un autre côté, le patron essaye de gagner le plus possible sur le salaire de ses ouvriers, et il trouve fort mauvais que ceux-ci veuillent participer à sa prospérité ; il s'attribue, en outre, un droit de direction intellectuelle et morale, d'origine féodale, qui pousse des gens comme M. Ghagot à placer ses ouvriers sous la domination d'un prêtre, à les obliger d'aller à la messe et à leur défendre d'assister à un enterrement civil.

Enfin, toute notre iégistation a pour but d'empêcher les ouvriers de s'organiser pour vendre leur travail au plus haut prix possible, pour débattre leurs intérêts. Nos préjugés sont tels, que des ministres et des législateurs disent : « Cette grève n'est pas légitime. Le salaire des ouvriers était suffisant. » Maintenant qu'on a renoncé au maximum pour toutes les marchandises, on veut le maintenir pour le travail, parce qu'on ne le considère pas comme une marchandise semblable aux autres. En même temps, les politiques, les patrons qui expriment ces théories s'indignent si les travailleurs demandent que l'État leur assure un minimum, des débouchés constants. Ceux-ci ne veulent pas non plus considérer le travail comme une marchandise. L'esprit qui a présidé à l'organisation des ateliers nationaux n'est pas complètement éteint. Le bourgeois, au lieu d'étudier la question, a peur, et, en dépit de l'expérience si chèrement acquise, serait encore prêt à se jeter dans les bras d'un sauveur.

L'ouvrier commence à réfléchir davantage, mais, au lieu d'étudier les questions économiques, il écoute plus

(1) Directeur des tnines de Blanzy. Affaire de Montceau-les-Mines, octobre 1882.

volontiers des déclamations qui lui promettent le paradis sans effort. Cependant il a fait de grands progrès depuis 1848. Il ne se laisse plus séduire par des phrases redondantes comme celles qui remplissaient les écrits socialistes de Tépoque. En Angleterre, depuis 1868, les trades-unions ont commencé à organiser la vente du travail en gros, et la pratique a appris à leurs membres que la loi du salaire n'était, en dépit de A.Lassalle,quelaloide Toffre et de la demande. Lejour où cette vérité sera bien constatée par tous les intéressés, la paix sociale sera fondée déânitivement (1). Ce progrès moral si important ne sera dû qu*à une nouvelle acquisition intellectuelle.

Gomme autre cause de suppression de la guerre, Buckle ajoute ce propos : « Autrefois, les peuples ne se connaissaient pas. » Il énumère les préjugés que les Anglais et les Français avaient à Tégard les uns des autres. « Plus les deux peuples seront en contact, plus ils se respecteront (2). » Il en sera de même pour tous.

viir

Pour celui qui ne regarde que la surface des choses, qui se laisse emporter par certains courants superficiels, qui prend des modes, des engouements passagers pour des courants profonds de la civilisation, — je

(1) V. Ma Science économique. Tout le livre IV

vais dire une hérésie : — c'est que le développement intellectuel forcément tue la guerre.

Voyez ce qui se passe depuis quarante ans en France. Tous les jeunes gens d'instruction, d'énergie, supportent avec peine le métier militaire. Ils peuvent en subir la nécessité par devoir, mais leurs goûts les en écartent. Je n'en veux pour preuve que la difficulté qui se fait sentir, aussi bien dans ce pays du caporalisme qui s'appelle la Prusse, qu'en France : la difficulté de recruter des sous-officiers. Et pourquoi? Parce que tout jeune homme qui se sent quelque vigueur, quelque aptitude au travail, préfère l'indépendance et les risques des professions civiles aux certitudes passives de la vie militaire.

Il en résulte un fait dont on ne s'est pas assez aperçu, mais qui n'en est pas moins patent : c'est que les hommes qui s'engagent ou demeurent dans la carrière militaire sont les moins énergiques. Peu à peu, nous arrivons à cette situation anormale : les lions sont gardés par les moutons.

Ce contre-sens logique, avec la voie que l'humanité est forcée de suivre, "aboutira à cette conséquence : les lions, voulant la paix pour poursuivre leur œuvre de production, et les moutons redoutant la guerre par tempérament, tout le monde sera d'accord pour la supprimer.

La guerre ? — Quand on prononce ce mot devant nous, nous nous imaginons aussitôt de longues files dé soldats, des rangées de canons ; nous sentons comme

une odeur de poudre, nous entendons les crépitements de la fusillade, les grondements de Tartillerie ; nous voyons des hommes égorgés, des tètes et des membres épars, des entrailles traînant à terre ; des villes en feu, des femmes et des enfants fuyant affolés...

C'est un tort. La guerre ne revêt pas toujours ces formes dramatiques. Il y a une guerre de tous les instants, une guerre sociale, latente, de cités à cités appartenant au même pays; d'individus à individus appartenant à la même ville ; bien plus, d'individus à individus censés collaborer à la même œuvre ; souvent d'individus à individus appartenant à la même famille, et cette guerre individuelle, cette guerre qui ne fait de bruit que lorsqu'elle se traduit par des crimes ou par des procès, est provoquée par des mobiles intellectuels identiques à ceuxqui produisent des guerres étrangères.

Observez ce qui se passe autour de vous, à Paris, et vous constaterez les faits suivants.

Si Paris a une tendance à vouloir imposer ses volontés à la province, le gouvernement, composé d'hommes de province, pour la plupart, veut imposer à Paris le joug de Ploérmel ou de Saint -Pla- de -Cors. Le conflit empêche les solutions des réformes les plus urgentes ; le plus souvent, il se traduit par des taquineries, des manifestations qui n'ont d'importance que parce qu'elles passionnent l'opinion. Quelquefois, elles aboutissent à une explosion comme la Commune de 1871.

A la préfecture de police, il y a des gens qui croient que Paris ne peut pas vivre sans eux ; ils prétendent assurer son approvisionnement, déterminer ce qu'il a le droit et ce qu'il n'a pas le droit de manger, comme Golbert fixait la qualitédes étoffes dontles Français de-

valent se vêtir. Ils ordonnent aux gens de ne pas se faire écraser en descendant de tramway. Ils prétendaienthier encore que les Parisiens n'auraient le droit de lire sur les murs que ce qu'ils jugeraient bon ; ils prétendaient ne laisser colporter dans les rues, vendre dans les kiosques que les journaux imbus de bonnes doctrines. Ils ont une prétendue police des mœurs, chargée de moraliser la population en organisant la prostitution officielle et en livrant aux consommateurs des femmes garanties saines. Ils ont des mouchards, chargés d'espionner la vie privée des homnjes et des femmes et de faire des dossiers. Ils ont des agents de police qui considèrent tout pékin comme un être nuisible, ne pouvant avoir que de mauvaises intentions, bon à arrêter, passer au tabac et ligoter.

Cette institution ne peut se soutenir que parce que chacun de nous est un petit préfet de police chez lui. Il exige de ses employés une souniission servile. Il ne se contente pas de leur réclamer des services déterminés en rapport de leur salaire. Presque toujours, il veut encore un dévouement personnel, une inféodation de lui-même. Il s'occupe de leur vie privée, des journaux qu'ils lisent, des relations qu'ils entretiennent.

Dans la famille, il exige de sa femme l'obéissance. De par la loi, il s'adjuge le droit de mort sur elle. Il lui interdit d'avoir d'autres désirs que ceux qu'il peut inspirer lui-même, si répugnant qu'il puisse être, et il lui impose ses caresses légales. .

Ses enfants ? il les considère comme des esclaves donnés par la nature. Tel qui s'est indigné en lisant la Case de l'oncle Tom des brutalités des planteurs sur les nègres, casse des cannes sur le dos de son fils. « Il m'appartient, j'ai bien le droit de le battre. » Ce n'est pas seulement la servilité physique qu'il

réclame, c'est la servilité intellectuelle. « On ne discute pas avec son père ! »

Il est toujours dans une violente indignation contre ses amis, ses voisins, les gens qu'il connaît. Il leur reproche de n'avoir pas écouté ses conseils. A l'un, il en veut de trop dépenser; à l'autre, de ne pas assez dépenser. Il a à redire sur toutes les femmes : l'une est une pimbêche, l'autre est une dévergondée. Il a des conflits avec les enfants, les chiens, les chats du voisinage. Il s'indigne contre le son des cloches et le bruit des omnibus, comme il s'indigne contre les journaux qui ne partagent pas son opinion, les livres qui froissent ses préjugés. Il y a peu de temps, il demandait des poursuites contre eux. Il prétendait qu'ils gênaient sa liberté, sans même s'apercevoir que personne ne le forçait de les lire. Aujourd'hui, il réserve l'indignation qu'il eût éprouvée autrefois contre les mauvaises doctrines pour des publications qui se livrent à des facécies pjus ou moins spirituelles sur les rapports sexuels. Il demande qu'on arrête les gens qui ne sont pas vêtus comme lui, comme autrefois il eût demandé qu'ont eût emprisonné et un peu brûlé les Juifs. S'il voit une femme faire un signe à un homme, il déclare sa pudeur effarouchée et demande l'aide du bras séculier, comme autrefois il l'eût demandé contre un hérétique. Il appelle « scandale » tout acte ou toute parole qui froisse ses préjugés.

C'est toujours la même chose : chacun veut enfermer les autres dans son moule ; et, quand ils résistent, il emploie la contrainte , si elle est en son pouvoir, et, s'il ne peut aller jusque-là, il se venge de son impuissance en les calomniant. Ne riez pas du cancan des portières : c'est ce cancan, parti d'une étroite loge, qui, grossissant, s'étendant dans toutes les couches, s'éle*

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vant dans toutes les sphères, devient le cri général, le mouvement de l'opinion qui crée le despotisme, et éclate, à certains moments, en ces explosions sanguinaires qui s'appellent des massacres, des guerres civiles et des guerres étrangères.

Dans cette civilisation, chacun envie l'autre, chacun a encore pour maxime le vieil adage de Montaigne : «Nul ne gaigne qu'au dommaige d'aultruy. » Il se figure que les faits économiques n'obéissent qu'à des caprices. De là, ces haines, ces utopies et ces réclamations qui, ne pouvant avoir de bases sérieuses, ne peuvent se traduire dans les faits que par la violence.

Cette portière, ce tyran de ménage, cette mauvaise langue, ce monsieur qui trouve que tous les autres font mal, ce délicat qui sent sa liberté violée parce que d'autres ont des opinions ou une conduite morale différentes de celles qu'il veut exiger d'eux, ce juge, ce préfet, ce ministre, ce général, ce collectivisteanarchiste-révolutionnaire, tous ont le même idéal : gouverner des hommes, au lieu de faire la conquête des choses. Et instinctivement, vous les voyez, dans l'admiration de l'autorité, qui a pour contre-partie obligatoire le servilisme, prendre, pour chef de gouvernement, l'homme de guerre, un général, général de l'armée ou général d'insurrection, qu'ils considèrent comme le plus apte à gouverner, c'est-à-dire à subordonner les volontés des autres à sa volonté, et qui est en même temps le plus inapte à administrer les choses et à augmenter l'action de l'homme sur elles.

Voilà un tel homme au pouvoir. Prenons les proto types des êtres pernicieux : un Tibère, un Néron, un Commode, un Héliogabale, un Alexandre VI, un Georges IV, Napoléon V' et Napoléon III ; certes, pendant leur existence, ils ont fait des victimes par milliers et par milliers.

Mais, en définitive, au moment où j'écris ces lignes, elles seraient toutes mortes : leur existence a été simplement raccourcie de quelques années ; et nous pouvons aiyourd'hui nous demander si leurs bourreaux n'ont pas été plus utiles à la marche de l'humanité qu'un bon empereur comme Marc-Aurèle, qu'un bon roi comme Louis XII, qu'un bon pape comme Clément XIV. Les vertus de ces derniers dissimulaient les vices du système, tandis que les crimes, les abominations, les frénésies de ceux que l'histoire stigmatise comme des monstres les mettaient en relief; de sorte qu'ils ont rendu cet immense service de fournir des arguments indéniables aux adversaires du despotime religieux et politique et de servir de point d'appui à la pesée de ceux qui essayaient d'en dégager l'humanité.

D'un autre côté, les découvertes intellectuelles sont immortelles. Depuis notre ancêtre de l'âge de la pierre, qui trouva le premier outil, elles n'ont cessé de s'accumuler et d'augmenter le fonds commun de l'humanité. Tout homme qui naît aujourd'hui , dans un pays plus ou moins avancé en évolution, a derrière lui , comme capital, tous les outils accumulés, toute la science qui, les ayant produits, lui permet de les re

produire sans difficulté, de les perfectionner, d'en inventer de nouveaux, des vérités acquises, comme la liberté de conscience, la liberté du commerce.

S'il a encore à lutter pour obtenir l'application de ces dernières, il n'a plus à les découvrir. Immense progrès. Les hiboux ont beau fermer les yeux devant la lumière et appeler de leurs vœux la rétrogression vers les ténèbres, elle brille d'un éclat toujours plus intense, et chaque jour des hommes silencieux et immobiles, du fond de leur cabinet ou de leur laboratoire, viennent ajouter un nouvel élément à son foyer.

Buckle a donc raison de conclure :

€ Les changements qui s'opèrent chez tout peuple civilisé dépendent surtout de trois choses :

« i<> La somme des connaissances acquises par les citoyens les plus capables ;

« 2* La direction que prennent ces connaissances, c'est-à-dire le genre de sujets auxquels elles se rapportent ;

« 3* Par dessus tout, l'étendue du centre dans lequel se répandent ces connaissances et la liberté avec laquelle elles pénètrent dans toutes les classes de la société. »

Donc :

1** Les progrès du genre humain dépendent du succès des investigations dans les lois des phénomènes de la nature et de la proportion dans laquelle se répand la connaissance de ces lois ;

2*^ Avaut que cette investigation ne puisse commencer, il faut que l'esprit de doute soit né et que, venant d'abord en aide aux investigations, il en soit aidé ensuite ;

3* Les découvertes, ainsi obtenues, accroissent l'influence des vérités intellectuelles et diminuent, relativement, non absolument, les vérités morales ; car les vérités morales, ne pouvant devenir aussi nombreuses, sont plus stationnaires que les vérités intellectuelles;

4' Le grand ennemi de ce mouvement et, par conséquent, le grand ennemi de la civilisation, c'est l'esprit protecteur, c'est-à-dire l'idée que la société ne peut prospérer si l'Etat et l'Eglise ne protègent nos moindres pas dans les affaires de la vie.

En un mot, la question de la morale, telle que l'avaient posée les philosophes de l'antiquité, doit être complètement retournée.

Ils rapportaient toute connaissance à la morale.

Nous disons, nous : « Le progrès intellectuel seul importe, car le progrès moral lui est subordonné. »

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