CHAPITRE III L'instinct et l'intelligence
I. Enseignement moral, négation. — Organisation scientifique de l'action réflexe. — Objection. — La même chose ?
II. C'est tout le contraire. — Constituer des instincts. — L'homme. — Les niots. — L'accumulation antérieure. — Le vendredi. — L'habitude. — Le premier malheur de Tristam Shandy, — Le développement de l'intelligence est en raison inverse de la puissance de l'instinct.
III. L'instinct et la méthode. — L'escrime. — Utilité de l'instinct. —
L'idéal de l'Indien. — Age de la discussion. — Autorité et liberté. — La morale, c'est la méthode.
IV. L'uniformité. — L'idéal des moules. — La formule de Goethe. —
Les individuations. — La solidarité. ;- Buckle. — Bagehot. L'hétérogène. — Conclusion.
Le Matérialiste. — Enseignement moral ? Des phrases, des formules, des maximes que tu apprendras dans un manuel, que tu donneras comme exemples d'écriture, que tu feras réciter, que tu imposeras comme dogmes.
Tu vicies Tintelligence de tes élèves : tu leur apprends à croire sans comprendre sur la simple affirmation de maîtres. Tu atrophies le besoin d'examen et de recherche pour y substituer le respect de l'autorité. Tu crois faire œuvre morale : tu fais œuvre immorale, car au lieu d'indiquer à tes élèves la méthode de se
conduire dans l'existence, tu leur montres la négation de cette méthode.
Quant à moi, je n'ai point recours à Croquemitaine, je ne menace personne de la colère de Jéhovah, je ne donne aucun cauchemar avec le diable ; je n'^goute point aux angoisses de l'organisme se débattant contre la mort, pour sa conservation, la terreur du purgatoire ou de l'enfer; je n'introduis point de force, dans la tête des gens, depuis leur premier jour jusqu'au dernier, des maximes que je leur impose comme axiomes indiscutables.
J'ai montré l'organisation empirique de l'action réflexe par la théologie et par la métaphysique. Maintenant il s'agit d'organiser l'action réflexe d'une manière scientifique.
L'intuitionnUte. — Ah ! Toi aussi tu veux organiser ce que tu appelles l'action réflexe ; ce que les fondateurs de toutes les religions ont appelé le culte, le rite, ce qu'Aristote appelait l'habitude. Tu veux donc faire la même chose que Moïse et que les sept Sages de la Grèce. C'est de l'éclectisme. Au fond, rien de nouveau.
Tu apprends à ton fils à bien tenir sa fourchette par ' ton exemple et par des indications dont tu ne lui donnes pas l'explication.
Il la tient bien. Action réflexe. Tu lui dis de ne pas mentir. Il en prend l'habitude. Action réflexe. Tu lui fais un besoin de se laver. Action réflexe. Tu l'habitues à saluer, à se servir des formules de politesse, à être prévenant. Action réflexe.
Donc, tu crées des rites. Tu imposes des formules. Tu restes prêtre et métaphysicien.
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Le matérialiste. — Tu as raison, à cela près que c'est tout le contraire.
Dans l'organisation théologique et métaphysique de Taction réflexe, le cercle est fermé. Elle s'est acharnée à constituer des instincts si forts que l'homme est obligé de s'y soumettre, comme les oiseaux migrateurs se soumettent à la migration. L'action réflexe, accumulée dans les générationsantérieure8,est toute puissante. L'idéal pour le patriarche, pour le chef de la tribu, pour l'homme qui détenait l'autorité à la fois par tradition et par croyance à une émanation d'une puissance supérieure, était d'obtenir l'obéissance. Les membres d'une même société voulaient que tous obéissent de la même manière, car celui qui n'obéissait pas heurtait leur manière d'être : c'était un fou, un rebelle, un impie.
Il avait en partage le cigtie de Socrate, le gibet de Jésus. Ici, nous sommes déjà dans des civilisations avancées en évolution : mais dans les sociétés primitives, préhistoriques, l'obéissance à la règle, au formalisme, à la coutume si absurde qu'elle puisse être, est toute puissante (1). Il est défendu, par exemple, chez les Mongols de toucher 1q feu, ou de prendre de la viande dans la marmite avec un couteau, de fendre du bois avec une hache près du foyer, car ils [s'imaginent que ces actes détruisent le pouvoir du feu. Il est défendu aussi de s'appuyer sur un fouet ou de toucher
(1) V. Lubbock. Ori^. de la civilis., trad. fr., p. 440 et suiv.
des flèches avec un fouet ; de tuer les jeunes oiseaux ; de renverser de la liqueur sur le sol, de frapper un cheval avec une bride, de briser des os avec un autre os. A quoi bon multiplier ces exemples, quand nous voyons la majorité des Français faire maigre un certain vendredi de Tannée !
Tous les jours se passent des scènes de ce genre.
Le médecin, — Vous buvez de l'absinthe. Ce sera la folie, sinon la mort. Vous perdez votre avenir.
Le patient. -- Que voulez-vous ? c'est une habitude, je ne puis pas y renoncer.
Des gens sont malades, s'ils n'ont pas sur la tête le bonnet de coton fourni par Jérôme Paturot, par lui et non par un autre. Tel homme, pour aller à tel ou tel endroit, a l'habitude de passer par telle et telle rue; qu'un accident change son itinéraire, et il sera préoccupé, inquiet, il réfléchira toute la journée à ce grave événement, il en rêvera.
Vous connaissez Tristam Shandy, et vous savez les détails de sa conception : «Je l'ai toujours dit : il aurait été à souhaiter que mon père ou ma mère, et pourquoi pas même tous les deux, eussent apporté quelque attention à ce qu'ils faisaient, quand il leur plut de me donner l'existence...
€ — Mon ami, dit ma mère, n'auriez vous point par hasard oublié de remonter la pendule ?
€ — Mon Dieu, s'écria mon père, qui eut soin de modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde, qu'une femme ait interrogé un homme par une question aussi sotte ?
« Mon père qui était naturaliste et philosophe, autant qu'on peut l'être, et qui raisonnait avec beaucoup de justesse et de netteté sur les petites choses, un jour que je fouettais ma toupie, dit en soupirant :
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— Les[mallieurs de mon Tristam ont commencé neuf mois avant sa naissance.
« Il faut savoir que mon père était peut-être l'homme du monde le plus exact... Je peux citer un exemple du scrupule qu'il apportait à toutes ses actions. Il y avait à la maison une grosse pendule qui était placée sur le haut d'un escalier dérobé, et il ne manquait jamais de la monter lui-même le premier dimanche de chaque mois. Il avait au temps dont je parle un peu plus de cinquante ans, et cette raison l'avait forcé à ne s'occuper aussi de quelques autres petites affaires domestiques que dans le même temps. C'était à ce qu'il disait à mon oncle, M.Tobie fehandy, pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin, c'était pour ne plus y penser le reste du mois.
« Cette exactitude était sans doute admirable, mais elle était accompagnée d'une espèce de fatalité qui retomba sans doute su,r moi, et dont je ressentirai peutêtre les effets jusqu'au tombeau. C'est que par une malheureuse association d'idées, qui n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendait point monter la pendule qu'il ne lui vînt inévitablement à l'esprit de penser à quelque autre chose, et ce qu'elle pensait lui rappelait en même temps, et la pendule et ce qu'il y avait à faire. »
Beaucoup de gens ressemblent au père et à la mère de Tristam Shandy.
Je suppose qu'un homme vous dise : Pendant des milliers d'années, trois cent soixante-cinq jours par an, 'j'amènerai des millions de personnes dans certains édifices pour voir un homme porter un livre de droite à gauche et de gauche à droite d'une sorte de bureau, s'incliner, se redresser, se tourner, se retourner, boire un verre de vin, manger des pains à cacheter, et mar-
motter des mots dans une langue que la très grande majorité de ses assistants ne comprendront pas, et, du reste, la comprendraient-ils, que cela ne leur servirait pas à grand chose, car ils n'en comprendraient pas davantage la signification.
Vous lui répondrez : — C'est idiot, vous supposez l'humanité d'une bêtise...
— Égale à celle des catholiques, ni plus ni moins.
Tout aliéné commence par systématiser sa folie ; des millions et des millions de gens qui passent pour raisonnables font la même chose. C'est ainsi que se créent les orthodoxies religieuses, politiques, littéraires, artistiques, les modes.
Une fois qu'il y est enfermé, quiconque n y adhère pas est hérétique pour lui, par conséquent criminel.
Bagehot a dit que l'homme est un animal coutumier. En réalité, il est comme tous les animaux : plus instinctif qu'intellectuel.
Il agit par instinct quand, prédisposé par influence héréditaire à subir les prescriptions d'une coutume ou d'un culte, il y obéit.
Le jeune homme, élevé dans les formules de la métaphysique, a la tête pleine de phrases toutes faites, de mots sonores. Un événement se produit. Aussitôt le clavier vibre. C'est un mot, une formule, une phrase qui résonne. Ce mot, cette formule, cette phrase détermine son action. Il entendra un individu en appeler un autre Prussien. Aussitôt ce mot : Prussien éveillera sa haine et il se sentira prêt à assommer, sans autre motif, celui qui est désigné ainsi. Il entendra ce mot : matérialisme ! Et dans sa tête, ce mot s'associera avec les épithètes < d'abject et d'immonde. » Il prononcera
(1) Lois scientif, du dev, des nations, p. 134.
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le mot de « spiritualisme », et il se figurera qu'il a dit quelque chose, et qu'en prononçant ce mot, il s'eiçt élevé dans des régions supérieures (f).
L'homme, ainsi préparé, se décide, non d'après son expérience personnelle, mais uniquement d'après l'accumulation antérieure.
C'est un impulsif. Il agit comme le petit chien prend la tétine de sa mère, comme les oiseaux font leur nicï, comme le chat guette- la souris. Il ne se retrace pas ses actions passées, il n'en apprécie pas les motifs, il n'a, pour approuver les unes ou désapprouver les autres, d'autre critérium que cet instinct : et c'est cet instinct qui lui fait brûler les sorciers au moyen-âge et fusiller encore de nos jours ceux dont les opinions Jieurtent les siennes. Les coutumes mauvaises, les superstitions absurdes sont pour lui les motifs déterminants.
L'idéal de tous ceux qui réclament l'obéissance à la tradition, au passé, à l'autorité, est d'obtenir des hommes agissant sans savoir ce qu'ils font.
Le théologien, le métaphysicien, l'éducateur autoritaire est satisfait. Il y a bien de quoi, en effet. Il a arrêté l'évolution de l'être humain.
< A mesure que les facultés individuelles se développsnt, les diverses parties du cerveau doivent être en rapports de communication les plus complexes et, comme conséquence, chaque portion distincte doit tendre à devenir moins apte à répondre d'une manière définie et uniforme, c'est-à-dire instinctive, à des sensations particulières ou associées (2). »
(i) V, la loi d'Hartley., ci-dessus, p. 27.
(2) Darwin. La Descend, de ïhom., t. I, p. 39.
On peut donc dire que le développement de Tintelligence est en raison inverse de la ^puissance de l'instinct.
— Mais, me dit le défenseur de l'autorité et de la tradition, toute éducation commence par l'organisation de l'action réflexe. Vous donnez à vos enfants des habitudes, sans leur expliquer pourquoi ils doivent les prendre : et il vous [est impossible de faire autrement.
— Soit : mais apprenez l'escrime : coup droit, dégagez, parez quarte, parez tierce, prenez des contres... vous obéissez docilement, et peu à peu les mouvements deviennent instinctifs chez vous... A la première leçon, vous ne vous êtes pas rendu compte de leur raison d'être ; ce n'est que peu à peu, lorsque vous faites assaut que vous en comprenez l'utilité : vous abandonnez certains coups qui ne sont pas en rapport avec votre complexion, votre manière d'être ; vous en adoptez de préférence : mais vous ne devenez fort que lorsque la méthode, contrôlant l'instinct, dirige vos actes.
De même, ayez soin de n'imprimer à vos enfants que des actions réflexes dont vous puissiez plus tard leur expliquer la raison d'être ; ayez soin peu à peu de leur apprendre à se rendre compte du motif pour lequel ils ont raison de faire telle ou telle chose et non pas telle ou telle autre. Au lieu de soumettre la méthode à l'action réflexe, subordonnez Taction réflexe à la méthode, de manière que Tindividii ne fasse rien, ne croie
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à rien, sans s'être décidé, au moins, à un moment donné par un examen personnel.
— Ah! me dit l'autoritaire, s'il faut qu'à chaque instant, il réfléchisse à ce qu'il fera et qu'il invoque la méthode, il n'agira jamais.
— D'abord je répondrai que les trois quarts et demi des gens ont l'habitude d'agir beaucoup trop sans réfléchir, en obéissant simplement à leurs instincts ou à leurs impulsions. S'ils se donnaient un peu la peine d'examiner les faits, avant de se décider, la plus grande partie des maux qui ont déchiré l'humanité eussent été évités. Mais l'homme n'a pas besoin de réfléchir chaque fois jqu'il répète une action.
Il suffit qu'il y ait réfléchi une fois et qu'il Fait trouvée bonne. Il sait, en escrime, que si son adversaire a trompé son contre, il ne peut trouver son épée que par une parade directe. Cette notion est emmagasinée dans sa tête, jugée exacte par lui, et désormais, il fera succéder instinctivement la parade simple à la parade de contre sans avoir besoin de réfléchir. Mais chaque fois qu'une situation nouvelle se présentera, qu'il se trouvera en face d'un fait nouveau, d'une opinion nouvelle, de la nécessité de faire un acte qu'il n'a pas accompli, il ne se décidera qu'après examen.
Je ne nie point l'utilité de l'instinct dans les sociétés humaines primitives, pas plus que je ne le nie chez les abeilles et chez les fourmis.
Sans lui, les sociétés humaines ne se seraient pas formées. Je n'ai point nié non plus que les commandements de Moïse n'aient aidé à la conservation des Israélites. Le maintien de leur race, à travers les dispersions et les persécutions, atteste leur influence. Mais la question est de savoir si l'homme doit rester un
simple animal instinctif ou devenir un animal métho* dique ; s'il doit se décider, comme ses ancêtres de l'âge de la pierre, à obéir à l'action réflexe accumulée ou se décider d'après sa propre observation.
Prenons l'antique Orient, avec ses castes, ses formules, son cérémonial, sa civilisation immobile. Nous sommes étonnés quand nous lisons dans Elysée Reclus (1) : « Les Thibétains sont certainement un des peuples les mieux doués de la terre ; presque tous les voyageurs qui ont pénétré dans leurs pays s'accordent à louer leur douceur, leur humanité, la franchise de leur parole et de leur conduite, leur équité sans ostentation chez les puissants, sans effort chez les hommes du (peuple. Forts, courageux, naturellement gais, aimant la musique, la danse et le chant, les Thibétains seraient un peuple modèle s'ils avaient l'esprit d'initiative. Mais ils se laissent discipliner sans peine et changer en troupeau. Ce que disent les lamas est loi pour eux. Même la volonté des résidents chinois tout étrangers qu'ils sont, est obéie scrupuleusement et c'est ainsi que la nation pourtant si prévenante et si gracieuse d'accueil, en est arrivée à veiller sur ses frontières pour arrêter les voyageurs. »
Dans une enquête faite par le gouvernement anglais sur la condition des Indiens qui lui sont soumis, la plupart des officiers consultés répondirent :« Ce qui les embarrasse, c'est votre disposition constante à changer, ou comme vous dites, à perfectionner. Comme leur vie est réglée dans tous ses détails, par d'anciens usages, ils ne peuvent comprendre un gouvernement qui introduit toujours quelque nouveauté; ils n'attribuent pas, du tout, cette disposition au désir d'assurer
(i) Géographie, t. VII, p. 64-70.
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leur bien-être et leur bonheur ; ils croient, au contraire, que vous avez quelque intention qu'ils ne peuvent comprendre, que vous voulez détruire leur religion; en un mot que le but et l'objet de ces changements continuels est de faire des Indiens, non pas ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent être, mars quelque chose de nouveau, quelque chose qu'ils ne sont pas et ne veulent pas être (1). »
L'Indien n'obéit qu'à l'action réflexe accumulée. Son organisation sociale est celle d'une ruche.
Nous dédaignons ces gens qui ont pour idéal la fixité. Notre dédain est-il si légitime?
Il y a bien peu de diflFérence entre un laideron et une beauté : quelques millimètres de plus ou de moins dans la longueur du nez, dans la largeur des yeux, un petit pli dans une. narine, la saillie d'une mâchoire, un menton qui avance ou recule un petit peu. Gela suffit. Un coup de pouce sur le front, un autre sur le nez, un troisième faisant avancer le menton et saillir les lèvres et l'Apollon du Belvédère est une caricature. Vous le coulez en bronze ,et il devient le portrait d'un nègre de * Guinée.
A plus forte raison, au point de vue intellectuel. Entre un sauvage et un homme civilisé, entre un religieux et un aliéné, il tf y aque des nuances. — Grattez le Russe, vous retrouverez le cosaque ! A-t-on dit. Ce n'est pas seulement le Russe qu'il suffit de gratter : sous le parisien, vous retrouverez vite le gaulois du temps de César.
Nous, si fiers de notre civilisation européenne et si pleins de mépris pour les Chinois, ne sommes-nous pas plus ou moins Chinois, pires que Chinois, car au
(1) Cité par Bagehot. Loi du développement des nations.
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moins, eux, dans une large mesure, sont alSranchis des préjugés métaphysiques et religieux?
Nous nous prétendons progressifs ; mais chacun de nous se débat encore dans la toile d'araignée du passé. Où est le libre penseur qui ose se dire complètement affranchi?
Et cependant, c'est déjà un symptôme très significatif que celui qui nous empêche de considérer l'immobilité, comme le but à atteindre. Chez nous, ceux-là mêmes qui s'intitulent conservateurs sont réformateurs sur plusieurs points et ne trouvent pas que tout soit pour le mieux dans la meilleure des sociétés.^
Or, tout progrès implique discussion, réaction contre l'instinct.
Deux systèmes politiques sont en présence : celui de la liberté et celui de l'autorité. Des gens qui paraissent pratiques disent: — Ce sont là des mots : Où commence l'autorité ? Où commence la liberté ?
Ce sont des mots, mais qui représentent deux méthodes opposées : l'autorité, c'est la masse humaine, menée cpmme un troupeau, là où son berger veut la conduire et souvent où elle ne voudrait pas aller, si elle se doutait du but que veulent atteindre ceux qui ont pris la responsabilité de sa direction ; la liberté, c'est la discussion affranchie de tout respect.
Dans toutes les luttes qui ont eu pour conséquence, une évolution de l'humanité, se retrouve un caractère uniforme : d'un côté, l'action réflexe accumulée, dans des castes, dans une orthodoxie, dans une organisation sociale, ce que l'avenir appellera les préjugés; d'un autre côté, des hommes qui, poussés par des besoins en opposition avec ces orthodoxies et ces organisations, essayaient de s'en affranchir. Ceux qui représentaient la civilisation existante ont
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voulu la maintenir par la force en écrasant les novateurs : ceux-ci ont résisté, tantôt écrasés, tantôt vain-» queurs.Telle est l'histoire de la Réforme de Luther, de la Révolution de 89 : la première a eu pour résultat d'affranchir la conscience individuelle de Tobélssance aveugle à la parole du prêtre : la seconde a eu pour but d'opposer les droits de l'homme aux droits de l'Etat et de l'église : toutes les deux, et c'est là ce qui constitue leur grandeur, ont été des actes de protestation de l'intelligence contre l'instinct.
Descendez à l'individu : tous les jours vous retrouvez un père qui maudit son fils parce qu'il ne partage pas ses opinions. Ce fils est un Luther de famille.
La gloire de Bacon, plus grande que celle de Luther, a été d'éliminer les discussions théologiques des préoccupations de l'homme et, en substituant à la tradition la décision personnelle, basée sur l'observation et l'expérience, de briser le vieux moule.
En dépit de tous les efforts des réactions, des tendances, chez certains hommes, à vouloir substituer la religion de l'Etat à la religion d'Etat, nous en sommes, en France, arrivés à l'âge de la discussion.
L'évolution sera complète quand nous aurons débarrassés l'éducation de toutes les entités qui l'encombrent encore. Aujourd'hui, les entités religieuses s'effacent pour laisser la place à de timides entités métaphysiques, et celles-ci disparaîtront à leur tour devant le critérium de la méthode objective.
Tous les faiseurs de morale, tous les éducateurs se sont donné pour but, d'une manière plus ou moins consciente, de subordonner l'intelligence à l'instinct; nous, nous voulons subordonner l'instinct à l'intelligence.
Gomment ?
— Par la méthode (1).
Et je définis la morale : — La morale pour chaque individu est la méthode de conserveret développer son organisme et par conséquent de l'adapter au milieu dans lequel il vit, ou autrement :
— La morale est la méthode de vivre en société. Epicure ne disait pas autre chose, qua/id il définissait
la sagesse, l'art de mesurer ensemble les choses, d'embrasser d'un même coup d'œil celles qui sont utiles ou nuisibles.
Quand un phénomène frappe l'individu ainsi préparé, il n'éveille point une formule dans son esprit, il éveillle le besoin d'examen d'après les règles de la méthode scientifique. Celui qui sait en user ne dit pas : Je déteste les Anglais parce que mon grand-père les détestait, comme les chats détestent les chiens. Je supplierai le tonnerre de m'épargner parce que mes ancêtres agissaient ainsi. Il ne répétera point, avec OUivier de Serres : « Ne change pas de soc. » Il ne dira pas : « Je suis né dans cette religion , et je dois y mourir. » Il ne s'imaginera pas qu'il y a des castes qui doivent rester fermées, que la noblesse lui confère des titres d'oppression sur ses semblables, ou que la roture le condamne à la servilité envers ceux qui , à défaut de mérite per-
(i) Voir ma Science économique. Livre I".— Nos préjugés politi» ques, — Les lieux communs, divers articles publiés dans la Réforme économique. Je prépare uu livre sur la Méthode qui sera le complément de celui-ci.
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sonnel, peuvent invoquer la puissance de leurs aïeux. Une prendra pas un vers de Virgile pour une raison, ni un proverbe pour une preuve. Si son père avait de mauvaises habitudes , loin de se croire obligé de les suivre, il s'efforcera de s'en dégager. Il aura, pour toutes choses, le scepticisme de Descartes, et, devant tout fait nouveau, s'efforcera de faire table rase de toutes ses actions réflexes accumulées et de ne conserver que la notion des règles de la méthode scientifique.
Quand vous voulez assurer la prédominance de l'instinct, en soumettant les hommes de générations en générationsà des actions réflexes accumulées, vous avez pour idéal de les uniformiser, de les faire marcher tous au même pas, tourner la tête de la même façon , avoir tous, dans le même moment, exactement la même pensée. Vous voulez établir une discipline intellectuelle et morale, dont nul ne doit s'écarter. C'est ce que vous appelez l'orthodoxie.
Bel idéal vraiment. J'ai parlé de la Méduse : unité de substance ! mais au fur et à mesure que l'être se développe, les organes se différencient ; chacun a sa fonction propre : et le type le plus élevé dans la série animale est celui qui a les organes les plus divers et les plus indépendants les uns des autres.
Gœthe a donné à cette observation la formule suivante : «Plus un être est imparfait , plus les parties individuelles qui le constituent se ressemblent réciproquement, et plus les parties elles-mêmes ressemblent au tout. » Et réciproquement : « Moins un être est imparfait, moins les parties individuelles qui leconsti* tuent se ressemblent réciproquement, et moins ces parties elles-mêmes ressemblent au tout. »
Cette loi s'applique également aux êtres d'une même espèce.
208 LA MORALB OBJECTIVE.
Dernièrement, assis dans le fond d'un accon, je parcourais les bouchots d'Esnandes, et en contemplant les millions de moules qui s'y trouvaient, je me disais : Quel calme! quelle sérénité ! pas de luttes entre elles! toutes ont le même idéal moral. Quel malheur, pour certains moralistes, que les hommes ne soient pas des moules!
Il est évident que si nous prenons dix Australiens , nous arriverons vite au bout de leurs idées : ils i^'auront que quelques mobiles '.très simples : mêmes besoins, mêmes aptitudes, mêmes idées, d'une intensité à peu près égale ; nous avons encore là un bel exemple d'uniformité et de discipline.
Si nous prenons nos paysans , leui*s mobiles sont relativement peu complexes.
A mesure que le type s'élève, les organes et les fonc tiens se spécialisent et se diversifient; les besoins nouveaux naissent du contact des individus entre eux; plus ce contact est fréquent, plus ces besoins se multiplient : et comme les besoins développent les organes, les aptitudes diverses se manifestent, les individuations s'accentuent, se partagent la besogne par cette division du travail, augmentent leur puissance et en même temps resserrent leur solidarité mutuelle, car la nécessité d'échange est en raison de la diversité des besoins et des aptitudes. Le frottement de ces individuations multiples produit la force motrice qui entraîne l'humanité au progrès , et tandis que chacune poursuit son idéal, se consacrant à Tœuvre à laquelle elle est ou se croit le plus propre , elle travaille à la tâche commune, complétant sans y prendre garde la besogne des autres, comme rouage dans une machine, réactif dans une cornue : le monde marche et les éclosions s'épanouissent.
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Certains observateurs superficiels n'en disent pas moins :
— Prenez garde ! avec ce système, vous arriverez à un développement extrême de l'individu ; mais, ne sera-ce pas au détriment de la masse?
Les auteurs de cette objection en reviennent à dire qu'une masse composée d'éléments faibles serait plus forte qu'une masse composée d'éléments forts ; qu'une masse composée d'imbéciles serait plus intelligente qu'une masse composée de gens intelligents ; qu'une troupe de culs-de-jatte marcherait mieux qu'une troupe d'ingambes.
Un peuple comprenant toutes les aptitudes n'est-il pas plus fort qu'un peuple enfermé dans un moule unique ? Jamais il n'y en eut un plus formidable que l'Inquisition : constatez les résultats qu'elle a produits en Espagne.
L'individuation des aptitudes est une conséquence, en même temps qu'une des conditions du progrès intellectuel. Dire qu'un peuple, composé de gens taillés sur le même patron, serait plus fort qu'un peuple composé d'individus à facultés variées , c'est affirmer la supériorité de l'imbécillité sur l'intelligence.
L'organisation scientifique de l'action réflexe n'oublie jamais ces deux vérités constatées, la première par Buckle, la seconde par Bagehot :
« Toutes les grandes réformes qui ont été accomplies ont consisté, non à faire quelque chose de nouveau, mais à défaire quelque chose de vieux. »
« Le difficile n'est pas de conserver un monde semblable, c'est d'en sortir. »
Herbert Spencer a constaté que plus l'organisme est inférieur, plus il est à la merci des circonstances. Il est le jouet de tous les éléments extérieurs. Il
210 LA MORAXE OBJECTIVE.
est incapable de prendre une résolution pour y échapper. Il se fait rouler par la vague, emporter par le vent. Il ne décide pas par lui-même ses moyens de conservation. « Au contraire, chez les animaux supérieurs, qui possèdent la force, la sagacité, Vagilité, il existe un pouvoir de conserver la vie, d'empêcher que l'individualité ne se dissolve aussi aisément. »
€ L'intelligence de l'homme et son aptitude à se modifier d'après les circonstances, lui permettent de conserver sa vie jusqu'à la vieillesse, de compléter le cycle de son existence, c'est-à-dire de combler la mesure de l'individualité qui lui est départie. Il a conscience de lui-même, il reconnaît sa propre individualité. > Contrairement à toutes les vieilles idées, Herbert Spencer pose en principe € l'instabilité de l'homogène » et la « stabilité de l'hétérogène ».
Chaque revendication au nom de la liberté est une réclamation de l'hétérogène.
Bien loin d'enfermer l'individu dans le passé, l'organisation scientifique de l'action réflexe lui donne tous les éléments nécessaires pour en sortir. Elle ne lui impose pas de dogmes moraux, elle n'encombre pas ses cellules cérébrales de maximes morales : elle remet à l'homme un instrument intellectuel : la méthode, à l'aide de laquelle il substituera aux mouvements instinctifs la décision personnelle.
I. Le devoir. — Envers tous. — Envers soi-même. II. Le péché originel. — La prétention des dirigeants.
III. L'enfant. — La crainte. — Le martinet. — Le lycée. — Le jé-
suite. — Action réflexe.
IV. Passions dépressives. — Démonomanie. — Lypémanie. — Délire
de la persécution.
Nous avons vu que presque tous ceux qui ont voulu placer la morale au-dessus de Tintelligence, ont pris pour fondement delà morale: Le devoir.
Devoir envers l'entité au nom de laquelle ils parlaient.
Dans le Décalogue, le Sémite est un esclave que Jéhovah châtie, récompense. Nul droit (1).
Et alors suit toute la litanie des devoirs : devoirs envers les lévites, puis devoirs- envers le prince. Rends à César ce que tu dois à César. — Devoirs des faibles envers les puissants : car la politique des forts
(1) Voir d'Assier. Revue des deux Mondes, i* sept. 1876, p. 187.
est d'augmenter leurs privilèges et les charges du faible.
Dans la théorie du droit divin, le roi a des devoirs envers Dieu qui lui a donné l'investiture du pouvoir : mais tous ses sujets ont des devoirs envers lui : seulement, il y en a quelques-uns dont les devoirs sont limités à lui, tandis que tout en bas de la société, il y a des malheureux qui sont si écrasés par une série de devoirs envers tous qu'ils seraient bien embarrassés pour remplir leurs devoirs envers eux-mêmes.
Presque tous, consciemment ou non, nous sommes imbus du dogme du péché originel ; nous considérons l'homme comme un animal pervers, à qui ses penchants ne pourraient être que néfastes, à lui et aux autres, s'il ne se trouvait point des gens plus sages qui, cependant, sont des hommes, mais qui, paraît-il, ont d'autres penchants que leurs congénères.
En vertu de quel privilège ?
Moïse prétendait que Jehovah le lui avait donné, Jésus qu'il le tenait de son père, Mahomet qu'il le tenait d'Allah par l'intermédiaire de l'ange Gabriel. La plupart de ceux qui veulent diriger leurs semblables n'ont pas des titres si bien établis.
Cependant, ils n'en déclarent que plus haut qu'ils ont pour devoir de maîtriser l'esprit du mal qui habite l'homme et de dompter ses passions. Ils ne paraissent pas se douter, un seul moment, que si les penchants de l'homme étaient si néfastes, ils seraient destructifs de lui-même, et que, en conséquence, depuis longtemps
la race humaine aurait disparu. Ils sont aussi raisonnables que si des ostréiculteurs voulaient dompter le penchant des huîtres à l'immobilité et à la gourmandise, des éleveurs dompter le penchant du cheval à l'activité et du porc à la goinfrerie.
Alors ces gens prennent l'enfant, la femme, l'homme !
Ils se mettent à dompter ses passions et à châtier Tesprit du mal en torturant le corps.
L'enfant, dans cette théorie, est un petit animal malfaisant et pervers qu'on ne peut mener qu'avec la peur de Groquemitaine et les coups immédiats. C'était toute l'éducation du moyen âge. Luther était fouetté régulièrement cinq fois par jour. Nous avons vu M. Louis Veuillot faire l'éloge du martinet. Les frères des Ecoles chrétiennes et les bonnes sœurs, perpétuant cet esprit, ont »même recours à des supplices raffinés. La crainte, tel est le seul sentiment qu'on cherche à développer chez l'enfant.
Dans l'éducation de famille, nous conservons ces traditions de l'éducation scholastique. Les parents mêmes qui gâtent le plus leurs enfants, comme ils caressent un petit chien ou un petit chat, ne s'adressent jamais à sa raison. Ils ont recours à la menace et, quelquefois dans des accès de colère qui sont d'un bien mauvais exemple pour celui qu'ils veulent élever, ils le martyrisent. Combien y a-t-il, en France, de familles où on ne considère pas comme une chose simple de frapper les enfants !
— Oh ! moi ! non... je ne dis pas de temps en temps, dans des moments d'impatience, une gifle.
— Fort bien ! cela me suffit.
Dans nos lycées, espèces de casernes où tout est réglé au son du tambour, le sentiment qu'on cherche à inculquer à rélève, surtout à l'interne, c'est le respect de la discipline et de l'autorité. On le met dans le moule du programme. Bon gré mal gré, il faut qu'il passe par le laminoir. S'il proteste, s'il résiste, si sa nature ne se trouve pas cadrer exactement avec ce lit de Procuste; — Mauvais élève! Mauvais sujet! Indiscipliné ! — Dès lors, il est classé parmi les irréguliers, qui devront toujours être tenus pour suspects par le gouvernement et les pères de famille.
C'est terrible. Ce n'est rien à côté de l'éducation du novice chez les jésuites. Il est soumis à diverses épreuves qui toutes ont pour but de l'exercer à l'humiliation : il est astreint au silence,'il doit se flageller le mercredi et le vendredi, en se mettant à genoux, le dos découvert, avec un fouet composé de fil serré à l'un des bouts. Sa journée qui dure 17 heures, est presque tout entière remplie par la récitation mécanique de prières qui engourdit l'intelligence. On l'amuse en même temps avec des histoires de saints, de miracles, de tentations du diable.Les sciences naturelles sont proscrites, sciences d'observation ; on ne tolère que les mathématiques, science déductive.
Au cours du noviciat, pendant deux ans, l'élève est privé de toute étude. On s'assure, de cette manière, s'il est arrivé à un état de compression suffisante. A 28 ans seulement, on l'admet à l'étude de la théologie qui dure quatre ou cinq ans et il ne devient profès des quatre vœux qu'à l'âge de 45 ans. Jamais plus savant mécanisme ne fut organisé pour broyer l'individu. Toutes ses pensées,
LA MORALE DEPRESSIVE. 215
tous ses actes ne seront .que des actions réflexes. Il sera incapable de penser par lui-même, d'avoir une initiative, une volonté propre. II ne sera plus qu'un être ayant les instincts que lui aura inculqués cette éducation et y obéissant machinalement.
Cette éducation qui se donne pour but de dompter les passions aboutit à provoquer les passions dépressives.
Vous avez façonné ces individus par la crainte : vous recueillez la tristesse, la haine, la peur, le soupçon. Vous|leur avez dit qu'ilsjne valaient rien : vous recueillez le découragement, la faiblesse, l'inertie. Vous avez voulu qu'ils n'aient d'autre volonté que la vôtre : vous avez réussi. Ils n'en ont plus.
Si votre éducation a obtenu des résultats complets, vous aurez des gens tremblant sans cesse, croyant voir partout le diable, l'enfer; se sentant possédés : « — Satan est en moi »; des incubes, des succubes, des lycanthropes, des vampires! La démonomanie a possédé tout le moyen âge.
Vous avez des gens qui voient des espions partout, qui soupçonnent dans chaque regard une mauvaise intention, dans chaque geste une insulte ou une menace; qui croient que leurs ^mis, leurs parents, machinent une perpétuelle conjuration contre eux ; qui, dans les affaires auxquelles ils sont mêlés n'aperçoivent que des pièges qu'ils compliquent à l'infini et au milieu desquels ils se perdent. Les lypémaniaques qui, par
influence héréditaire et par éducation,£ont condamnés au délire de la persécution, remplissent le monde et sont la cause de la plupart de ses calamités.
Il ne se passe pas de semaine où je ne reçoive la visite ou des lettres de malheureux qui, se croyant persécutés par la police, par des ennemis, par de faus- . SOS accusations, viennent me demander d'y mettre fin, me supposant un pouvoir aussi imaginaire que leurs visions.
— Très bien! Ah ! Vous ne voulez pas non plus, concluent-ils en me regardant d'un air soupçonneux. Je sais ce qu'il me reste à faire, je me ferai justice moi-même.
Quelques-uns font, comme ils disent. Le délire de la persécution se transforme en délire persécuteur : et le lypémaniaque tue, un jour, un passant inoffensif qu'il a pris pour un de ses ennemis.
Le lypémaniaque religieux brûle le sorcier qui lui a jeté un sort.
Le lypémaniaque crie : A bas l'affameur du peuple ! Et il jette dans la rivière le marchand de grains qui allait le nourrir.
Le lypémaniaque, en temps d'épidémie, désigne un homme comme empoisonneur de puits : et les assistants, tous plus ou moins prédisposés par leurs antécédents et leur éducation au même délire, se jettent sur un malheureux et le déchirent.
Le lypémaniaque ministre prend un arrêté défendant de manger du lard sous prétexte de 'trichine, et ruine un commerce en prévision d'un danger que n'a îamais connu personne I
Un de ces jours, un lypémaniaque sera poursuivi par les microbes de Pasteur, maintenant que les entités infiniment petites remplacent les entités infiniment
LA MORALE DEPRESSIVE. 217
grandes : et s'il a le pouvoir, il lancera des gendarmes, armés de microscopes, à leur poursuite.
Le lypémaniaque du mariage reconnaît, dans chaque homme, un amant de sa femme : quelquefois, ce délire jaloux flatte la femme, jusqu'au jour où il la tue.
Le lypémaniaque économique se figure que la perfide Albion veut le noyer sous l'inondation de ses produits , et, avec terreur, refuse les présents d'Artaxercès, devenu John Bull.
Le lypémaniaque lit une dépêche qui n'existe pas, une insulte qui n'existe pas, crie : à Berlin I et traite de lâches ceux qui veulent raisonner.
Le lypémaniaque,, sur le champ de bataille, affuble chaque général de la qualité de traître, et donne le signal de la débandade, quand il ne tire pas sur les siens.
Le lypémaniaque découvre un espion prussien dans chaque individu à cheveux blonds et à yeux bleus, et l'arrête, s'il ne le tue.
Quand le lypémaniaque n'a plus d'espions prussiens à soupçonner, il imagine le souteneur, et ne sort plus qu'armé d'un revolver pour repousser les attaques nocturnes dont le menacent chaque coin de mur, chaque ombre de porte cochère, et il prend chaque rayon de lune pour le refiet d'un poignard I
S'il trouve un de ses frères en poltronnerie, ils se fusilleront ou s'enfuiront réciproquement, ce qui constituera une attaque nocturne parfaitement caractérisée.
Réunissez un tas de lypémaniaques; qu'ils s'entendent sur la même idée ; qu'ils aient le même système de délire de persécution, ils feront un massacre, se lanceront dans une émeute, ou vous jetteront dans une guerre. L'Empire a fait appel aux lypémaniaques en
2iS LA MORALE OBJECTIVE.
évoquant le spectre rouge et, aujourd'hui, la police met en avant ses agents provocateurs, pour faire apparaître aux yeux de Joseph Prudhomme, chaque ouvrier, comme un démon, et aux yeux de chaque prolétaire, tout bourgeois, comme un ogre, engraissé de sa chair et de son sang. Puis, tandis que l'un et, l'autre s'acharneront contre 1^ chimère qu'elle leur a fabriquée, elle tapera sur les deux au profit du « gouvernement fort, » qu'elle subordonnera à elle en lui faisant voir partout des complots et des conspirateurs.
Supprimez les lypémaniaques et l'art de s'en servir, et les affaires de Montceau-les-mines n'auraient jamais eu lieu.
Notre système pénitentiaire, en France, est fondé sur la morale dépressive. On prend des individus qui, pour la plupart, ne sont devenus criminels que parce qu'ils ont été faibles. On les enferme et on n'exige d'eux qu'une chose : la soumission passive. On les garde astreints à un régime débilitant, pendant des mois ou des années ; puis, on les rejette dans la société, encore plus affaiblis moralement et physiquement qu'ils ne l'étaient auparavant, le ressort brisé. On s'étonne ensuite qu'il y en ait une partie qui récidive.
Cette morale dépressive n'aboutit qu'à faire des êtres débiles, d'autant plus envieux qu'ils se sentent plus impuissants. Cette morale du devoir envers tous les jette dans Tégoïsme le plus profond. Ils ont
une telle pitié pour eux-mêmes qu'ils ne conservent plus aucune sensibilité pour les autres. Puis cette peur se résorbe de temps en temps en férocité qui provoque des catastrophes privées de toutes sortes, quand elle ne provoque pas des cataclysmes sociaux.
Sois heureux. — Le bonheur chrétien.*- Saint-Augustin. — Gerson.— La réponse des morts. — Le pari de Pascal. — Faux calcuL — Immobilité de Fontenelle. — Les moments heureux de Maupertuis. — La science du bonheur. — L'estimation de Bentham. — Activité physique et intellectuelle. — Quel emploi ? — Organisation scientifique de l'action réflexe. — Olgection.— Morale individuelle. — Masturbation. — Œuvre intellectuelle. — Ivrognerie. — Aie un idéal !
— Le bonheur est dans toi. — Le marquis de Carabas. — Puissance persuasive et puissance coerciiive. — Richesse? Pouvoir?
— Penh!— Savoir!— Développement personneL — Levier interne.
— Mégalomanie. — Réponse. — Type du parfait égoïste. ^
- Sois heureux !
A ce mot, certains individus, fort nombreux même, se scandaliseront. Ils baisseront les yeux d'un air de pudeur effarouchée, n'admettant point que la morale ait une conclusion si simple. Eux-mêmes, il est vrai, ne cherchent pas autre chose que leur propre bonheur. Seulement, ces hypocrites n'en conviennent pas, non-seulement devant les autres, mais encore devant eux-mêmes. Le bonheur terrestre est pour eux de misérable essence. Le christianisme, comme toutes les religions et philosophies sincèrement spiritualistes, a fait tous ses efforts pour les en dégoûter. Ils croient faire une excellente spéculation en mettant tout leur
bonheur possible sur la terre à la caisse d'épargne du ciel. Ce sont tout simplement de grands ambitieux qui veulent un bonheur d'une qualité et d'une durée tout à fait supérieures.
€ Lorsque je serai uni à vous, mon Dieu ! dans toutes les puissances et toutes les parties de mon âme, je ne sentirai plus de travaux ni de douleurs, et ma vie sera toute pleine de vie, lorqu'elle sera toute pleine de vous.
« Je m'ennuie bien, ô mon Dieu ! de ce pèlerinage si pénible. — Je n'ai de véritable joie que de penser à vous, ô bienheureuse vie que Dieu a préparée à ceux qui l'aiment (1) ! »
Et Gerson, logiquement, dans Vlmitation de Jésus, prêche l'ignorance, recommande la prière, défend la lecture, ordonne la soumission passive : — « C'est une grande folie de s'appliquer à autre chose qu'à ce qui peut contribuer au salut. — La science la plus sublime, c'est le mépris de soi-même. — La grâce de Dieu est incompatible avec le goût des choses de la terre. — Oh ! quelle sera la confiance d'un mourant qu'aucune attache ne retient au monde ! >
L'Ashavèrus de Quinet a montré combien elle était mal placée (1).
Les morts sortent de leurs tombes dans la cathédrale de Strasbourg pour se plaindre de ne pas voir arriver le paradis.
Ce sont d'abord les rois morts qui crient : Christ l ô Christ! pourquoi nous as-tu trompés? ô Christ! pourquoi nous as-tu menti ?
(i) Saint August. Conf., liv. X, ch. 6. Médit. 21. (2) Troisième journée.
222 LA MORALE OBJECnVE.
Puis les femmes : O vierge Marie ! pourçpioi nous avez-vous trompées î
Puis les enfants : Ah ! qu'il fait noir dans notre berceau de pierre I
Gharlemagne : Christ ! Christ ! puisque vous m'avez trompé, rendez-moi mes cent monastères cachés dans les Ardennes ; rendez-moi mes peuples agenouillés, de Roncevaux jusqu'à la Forêt Noire ;
Et les femmes reprennent : Rendez-nouë, à nous, nos soupirs et nos larmes ;
Et les enfants : Rendez-nous, à nous, nos couronnes de fleurs ;
Et le pape Grégoire s'écrie : « Malheur ! le paradis, l'enfer, le purgatoire, n'étaient que dans mon âme.... Que tous les morts me cachent leurs blessures, que tous les martyrs mettent leur plaie dans l'ombre, je n'en peux guérir aucune. J'apporte en retour une toile filée par l'araignée à ceux qui ont donné leur couronne au Christ ; j'apporte, dans le creux de ma main, une/ pincée de cendres à ceux qui attendaient un royaume d'étoiles dans locéan du firmament. »
Beaucoup de gens qui ne se trouvaient pas cette nuitlà dans la cathédrale de Strasbourg croient encore que le pape a autre chose à leur offrir; mais d'autres, chaque jour plus nombreux, particulièrement depuis le xvi* siècle, sont convaincus que le bonheur de l'autre monde est aléatoire, et qu'il vaut mieux se préoccuper du bonheur de celui-ci. Pascal le jouait à croix ou pile. « Il faut parier, disait-il. Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. »En ceci, tout mathématicien qu'il fût, son calcul était faux. Sa vie l'a prouvé. Pour gagner, il faut « s'abêtir ».
D'autres osèrent nettement renouer la tradition d'Épicure. Mais chacun interpréta le bonheur à sa
façon. Fontenelle dit : « On entend par bonheur un état, une situation telle qu'on la désirât sans changement. » Fontenelle ne réfléchissait pas que nous n'étions qu'un organisme ; que nous n'éprouvions de bonheur qu'à l'aide de sensations ; que des sensations infiniment prolongées nous deviendraient insupportables ou insipides. Maupertuis avait une perception plus nette du bonheur, quand il le définit une « succcession de moments heureux ». Cependant, au XVIII® siècle, on commença d'avoir la véritable notion du bonheur, parce qu'on voulut bien admettre que l'homme était un animal qui, ayant des organes, avait des besoins. Ces besoins provoquent ce qu'on appelle des désirs. Toute satisfaction de ces désirs constitue un bonheur. Diderot ne se trompait pas, quand il disait : € La nature nous a fait une loi de notre bonheur. » C'est la loi même de notre conservation. Sans désirs, sans appétits, sans sensations de la douleur, nous ne saurions ni nous procurer ce qui nous est nécessaire, ni éviter ce qui nous est nuisible. On définit la morale : la science du bonheur. Maupertuis lui donna pour but la connaissance des biens et des maux, afin que l'homme pût chercher les premiers et se préserverdes seconds. Enfin,Bentham, avec cette audace qui caractérise les penseurs anglais, affirma que le bonheur était la fin de l'homme, et fit cette déclaration :
« Quiconque blâme un plaisir quelconque est, par cela, ascétique. »
Puis il procéda à l'estimation d'un plaisir, comme un commerçant de la Cité dresse un inventaire. Pour lui, la véritable valeur d'un plaisir se compose de six rapports : 1* intensité ; 2° durée ; 3** certitude ; 4" proximité (de l'action) ; 5" fécondité (il y a des plaisirs qui
en amènent d'autres) ; 6® pureté (qui n'engendrent pas de peines). De plus : circonstances : i^ variétés individuelles : tempérament, santé, force, caractère, habitudes, intelligence ; 29 circonstances : sexe, âge, éducation , climat , religion , gouvernement ; 3* influence qu'exerce telle ou telle action sur le bien des autres.
Voltaire, en contradiction avec Pontenelle, et estimant le bonheur d'après son tempérament, dit :
€ L'homme est né pour l'action. N'être point occupé et n'exister pas est la même chose pour l'homme. »
Soit : — Tous les hommes, sauf les stupides, ont un besoin d'activité physique ou intellectuelle. Le besoin d'activité physique prédomine, quand l'activité intellectuelle dort. Autrement, Descartes peut passer enfermé six semaines dans un poêle : écrire le Discours sur la méthode est, pour lui, une occupation suffisante.
Tu es actif : mais à quoi emploieras-tu ton activité? Aux cartes, aux combats de coqs, à l'escrime? en débauches, en polissonneries, en farces désagréables et nuisibles pour ceux qui les subissent? en intrigues, en fourberies? Seras-tu César Borgia, Cartouche, Napoléon, Philidor, Voltaire, Watt? Feras-tu œuvre oiseuse, œuvre nuisible ou œuvre utile ?
Nous allons essayer de régler ton activité d'après les données suivantes : — Ton tempérament et ton milieu étant donnés, de quoi es-tu capable ?
Mais, qu'est-ce que cet examen ? — Un examen intellectuel.En un mot, l'organisation scientifique de l'action réflexe a pour but de porter à son maximum le développement des forces de chaque individu.
— C'est bien, me dit un partisan de la morale théo-
LA MORALE EXPANSIYE, 225
logique d'un air malin ; mais je te pose une seule question. Comment empêcheras-tu les enfants d'atrophier leurs forces en se masturbant ?
— Et toi , les en empêches-tu avec ta peur du diable? Bien plus, non-seulement tu n'arrives pas à supprimer chez tes élèves cette mauvaise habitude , mais ce sont souvent tes maîtres qui les corrompent. Tu as donc échoué ; et si j'échouais de mon côté, nous n'aurions qu'à nous en aller dos à dos.
Mais si je veux empêcher les enfants de se livrer à ces habitudes, je ne les menace pas du diable , je commence par ne pas les mettre dans des conditions où ils devront forcément y succomber. Profitant de l'observation de Sainte-Claire Deville, relative aux béliers parqués ensemble, et confirmée par d'autres observations analogues, j'évite d'enfermer des jeunes gens dans ces immenses casernes qu'on appelle des collèges et des séminaires; je suis le système anglais des petites pensions où ils vivent en famille avec des femmes et des jeunes filles. Ce contact apaise le sens génital qui s'exaspère et tombe dans l'aberration quand des mâles sont exclusivement réunis.
Je ne condamne pas ces jeunes gens à douze heures de stabulation, sur des bancs de bois dur dont le contact les irrite ; je ne les laisse pas croupir dans une immobilité ennuyeuse, pendant laquelle leur imagination peut faire toutes sortes de voyages fantastiques. Je leur donne le puissant dérivatif des exercices physiques qui les jette dans le sommeil, dès qu'ils tombent dans le lit et qui fait exercer le contrôle entre eux. Un jeune homme qui s'éreinte ne trouvera pas à s'engager dans l'équipe d'un bateau d'Oxford ou de Cambridge ; et ce sera une honte pour lui.
Enfin, si les besoins sont impérieux, je ne lui en fais
pas un crime. Les hommes et les femmes ne sont pas faits pour vivre dans l'abstinence. J'avise.
— Et si je pose la question pour une ieune fille au lieu de la poser pour un jeune homme?
— Je réponds, dans ce dernier cas, qu'il est nécessaire de transformer complètement l'organisation actuelle des rapports sexuels qui ne produit que de détestables résultats, de supprimer les préjugés qui t'ont fait me poser cette dernière question pour m'embarrasser; que c'est là encore une œuvre intellectuelle, que contrarient précisément les instincts que, depuis si longtemps, tu accumules en nous.
M. Jules Simon reconnaissait que sa philosophie du devoir était impuissante pour réprimer l'ivrognerie. Jetez un coup d'œil sur la carte publiée par la Société de tempérance : elle vous montrera les ivrognes abondants dans les pays à cidre et à bière, exceptionnels dans les pays à vin; Le besoin qui se satisfait facilement et régulièrement se limite lui-même. Plantez de la vigne et faites circuler le vin , sans le frapper de droits absurdes, et vous aurez plus fait pour la suppression de l'ivrognerie que tous les traités de morale.
Placez l'individu dans de bonnes conditions hygiéniques, et maintenant donnez-lui l'idéal que je viens d'indiquer tout à l'heure.
Loin de vouloir dompter les penchants ou les passions, la morale expansive cherche à les développer en les équilibrant.
L'éleveur qui prépare un cheval de course n'essaye pas de dompter ses penchants : il essaye, au contraire, d'obtenir de lui le maximum de puissance. Seulement, il n'y a pas de puissance sans équilibre. Chercher cet équilibre : telle est la tâche de l'éducateur.
Il ne dira pas à l'enfant :
— Sois humble ! Sois modeste ! Reste petit.
Il lui dira :
— Sois ambitieux. Aie un idéal et place haut cet idéal.
— Mon idéal, c'est le bonheur.
— Oui, mais le bonheur n'est point objectif, il est dans toi, il est dans ta conception, il dépend de l'idéal que tu t'es fait.
Un Esquimau se trouve heureux le jour où il peut s'empiffrer de boyaux de phoque.
Il y a des gens qui placent leur bonheur dans la richesse. Ces marquis de Garabas la portent-iis sur leur dos ? Le plus souvent, ils s'en servent pour éblouir des badauds et des indifférents qui, en passant, disent : — r « Il a de beaux chevaux, un bel hôtel, un beau char teau. » C'est flatteur : mais le château^ l'hôtel, les chevaux sont souvent une corvée. On s'est donné beaucoup de mal pour bâtir le château et l'hôtel, et on se croit obligé d'aller auBois pour montrer ses chevaux. Il serait tout aussi simple de mettre un chien ou un singe dans la voiture.
Quelques-uns y mettent une femme qu'ils couvrent de diamants et de soieries. Elle est un des bibelots de leur luxe.
Ils se donnent un mal énorme et font parfois une foule de bassesses, de canailleries pour se procurer cette satisfaction. On en voit, qui, comme l'astrologue de la fable, en poursuivant cet idéal de bonheur, tombent dans le déshonneur, dans le bagne, dans le suicide.
D'autres veulent porter eux-mêmes le panache. Le nègre pend une boîte de sardine à son cou et donne tout ce qu'on veut pour des verroteries. Les blancs
également s'en affublent avec solennité. Pour un bout de ruban et une petite plaque émaillée, beaucoup sont prêts à tous les actes de courage ou de bassesse. Dans les conseils de guerre de Versailles, des officiers raillaient lourdement les hommes de la Commune de leur amour du galon; et en effet, la plupart avaient manifesté pour lui une passion insensée.
Seulement, comme ils auraient eu beau jeu pour répondre à leurs persifleurs :
— Ehbien ! Et vous ! regardez-vous donc dans une glace !
Alexandre, César, Louis XIY, Napoléon, se sont donné beaucoup de mal, ont couru beaucoup de dangers pour forcer les autres à leur obéir. C'est la portière qui veut mener les habitants de sa maison.
Ton idéal à toi, c'est d'abord de te gouverner toimême.
Ton idéal, c'est d'exercer ta puissance sur tes semblables non par la force, mais par la persuasion : Voltaire et non Napoléon.
Ton idéal, c'est de saisir les lois des phénomènes, encore cachées au reste de tes semblables et de domestiquer les forces de la nature: Newton et Watt.
L'Evangile a beau dire: — Heureux les pauvres d'esprit I Je ne saurais que les plaindre. Je les plains d'abord d'avoir été dupés par lui. Malheureux roulés à tous les flots, emportés à tous les courants, éternelles victimes de leur faiblesse, nuisibles aux autres et à euxmêmes, j'en ai pitié comme de tous les infirmes !
Necker a répété. — « Pour être heureux, il faut être un sot. » .
Qu'eût-il répondu si quelqu'un lui eût dit : — A ce prix, voulez-vous le bonheur ?
La richesse? Le pouvoir? Peuh! — Les circonstances I Le hasard ! — Tu y es subordonné plutôt que tu ne les domines . De toutes le^ propriétés, une seule est sérieuse, dont les titres sont indiscutables, au moins pour toi ; c'est le savoir. Le possédant, tu peux répéter avec Épicure : « Du pain et de l'eau, et je suis prêt à disputer de bonheur avec Jupiter.» Sénèque n'avait pas tort en disant : «Mettre en doute la félicité deDiogène, c'est mettre en doute la félicité des Dieux, tout nus, donnant tout, n'ayant rien, sauf la puissance. » Tu as leur puissance. Gomme Bias, tu la portes partout avec toi.
En quelque lieu que tu te trouves, de jour et de nuit, tu l'appelles : ton savoir est présent, fidèle serviteur ; il arrive à ton évocation, cumme le Diable à l'appel du sorcier. Vends-lui ton âme. Tu as la certitude du gain. Les autres peuvent ne pas le voir, l'ignorer, et si tu leur en fais part, le méconnaître. Que t'importe? Tu en jouis. En l'acquérant, tu es sûr de l'acquérir pour toi. Nulle déception possible.
Emmagasine des sensations et des idées : et les pieds au feu, seul dans ton cabinet, ou marchant dans l'allée solitaire, ou arpentant isolé le pont d'un navire, ou immobile dans un coin de wagon, tu peux arriver au maximum de vie. Tu vois ce que les autres ne voient pas ; et tu es à l'abri de cet effroyable vide,' qui s'appelle l'ennui, et qui saisit quiconque, ne vivant pas d'une vie purement passive, comme le contemplatif Hindou, n'a pas su faire provision de faits, d'idées, d'inductions et de déductions qui ofirent à son activité des ressources si variées que jamais l'humanité ne les épuisera.j
Le homard, enfermé sans nourriture, se mange luimême : Tours blanc, durant les longs mois d'hiver et de famine, se lèche les [pattes. Fais provision, afin que, dans tant de circonstances où tu seras condamné à la famine intellectuelle, tu puisses vivre sur toimême.
Helvétius avait raison en disant : « L'homme le plus heureux, c'est celui qui rend son bonheur le moins dépendant des autres et en même temps celui qui possède plusieurs goûts auxquels il commande. »
Ton idéal de bonheur, il t'est indiqué par tous les naturalistes qui ont étudié l'évolution des organismes : il obéit à la même loi que le chêne qui, dans les forêts, pousse tout droit, pour arriver jusqu'à la lumière ; il obéit à la même loi que l'animal livré à luimême : — C'est le maximum de développement dont ton organisme est susceptible.
Au lieu d'avoir un levier extérieur : Dieu, Diable, j paradis, purgatoire, enfer, j'ai un levier interne. Ce n'est pas l'impératif catégorique de Kant. C'est l'énergie accumulée.
L'intuitionniste.—SoiUtvL ne te préoccupes que d'accumuler de l'énergie chez les enfants ; tu les bandes comme des ressorts ; tu les trempes, comme de l'acier. Au lieu de leur inspirer la crainte, tu leur inspires la confiance. Au lieu de restreindre leur activité, tu la surexcites. Au lieu de leur imposer tes opinions, tu les pousses à s'en créer. Au lieu de décourager leur esprit de recherche, en accueillant avec brutalité leurs questions, tu le développes.
Sais-tu ce que tu fais de tes élèves ? Tu prépares des mégalomanes.
Le matéfialiste, —Non ; car l'homme élevé ainsi, régi par
la méthode scientiâque, sait qu*il y a des lois qu*ilnepeut violer, qu'il ne peut ni faire marcher le soleil, ni arrêter la lune, ni commander à des esprits qui n'existent pas. Il a enfin des habitudes intellectuelles qui le ramèneront forcément à la réalité, tandis que les habitudes religieuses et métaphysiques l'en éloignent. Du moment qu'on croit au surnaturel, pourquoi des limites ? et pourquoi à mon tour, n'enfourcherais-je pas le balai des sorcières ou le fameux cheval Glavilègne sur lequel chevaucha si hardiment Don Quichotte et du haut duquel Sancho vit tant de choses? Mais si toute notion de surnaturel est bannie de mon cerveau, la mégalomanie difficilement y prendra place.
Alors un positiviste, fidèle de l'école orthodoxe d'Auguste Comte, me dit : — Je vois que vous aurez des hommes puissants, très intelligents, très savants. Comment allez-vous les faire vivre ensemble ? Entre eux, la lutte pour l'existence augmentera en intensité en raison de leur force. Vous serez arrivé à perfectionner les volontés et les moyens de destruction. Est-ce là ce que vous appelez le progrès ? Vous aurez créé de magnifiques et parfaits égoïstes. Beau résultat.
— J'admets, pour le moment cette allégation; mais, je vous soumets à mon tour cette hypothèse:
Un homme qui ne s'emporte pas sur une lubie, sur un on-dit, et dont l'imagination ne s'envole pas sur tous les bruits qui circulent ; qui n'a aucune prédisposition à tomber dans le délire de la persécution et, par conséquent, dont on n'a pas à craindre des attaques de délire persécuteur: qui, grâce à l'équilibre établi par la méthode entre ses facultés, examine les rapports multiples et complexes des situations, ne se laisse point entraîner par des antipathies ou des sympathies sans
cause; qui comprend la nécessité de la discrétion pour les autres, du moment qu'il la veut pour lui; qui, par induction, sait se rendre compte qu'il n'est point seul au monde, que les vanités d'apparence sont peu de chose, qu'il n'y a point de supériorité qui place un homme au-dessus de tous' les autres ; qui, ayant appris par expérience que les phénomènes sont complexes, que les vérités sont relatives, ne lance point d'anathèmes contre ceux qui ne partagent pas ses opinions, et ne les considère pas comme des ennemis personnels ; qui mesure ses paroles, ses gestes, ses actions, parce qu'il veut éviter tout contre-coup ; voilà mon idéal.
Maintenant réunissez des hommes de ce type, tous parfaits égoïstes, dénués de tout altruisme, et immédiatement vous trouvez un état social dans lequel il n'y a plus de crimes ni de délits, commis par passion; toutes les persécutions religieuses et politiques disparaissent ; le gouvernement est parfait, car il n'a rien à faire; les tribunaux sont licenciés, car la prudence a commandé à chacun l'absence d'action dommageable à autrui; en cas de désaccord, tous arrivent à s'entendre, car ils apportent, dans leurs relations, les scrupules de la méthode scientifique ; point de gens qui veuillent imposer leur direction aux autres: par conséquent, ni tyrannie, ni révolte ; les rapports d'hommes à femmes ne seront ni brutaux ni cruels ; point de filles s' abandonnant sans garantie, ni séducteurs les prenant par hasard, avec l'intention de les rejeter dès qu'elles pourraient devenir une gêne pour eux; les parents n'embrasseront peut-être pas souvent leurs enfants, mais à des emportements de caresses, ils ne feront pas suc-
I céder des emportements de colère, et ils ne les détra-
queront pas, tantôt en les mangeant de baisers, tantôt en les rouant de coups.
Cette société d'égoïstes parfaits ne vaudrait-elle pas la nôtre ?