VI. Imprécation. — Doctrine immorale
— Entendez- VOUS cette clochette?
— - Oui. C'est le Bon Dieu qu'on porte à quelque moribond.
Autrefois tout le monde s'enfuyait sur son passage. Sa rencontre était fatale. En 1277, à Utrecht, des jeunes gens ayant continué à danser sur un pont, au moment où il se présentait, le pont s'écroula, et ils
2 LA MORALE THEOLOGIQUE.
furent tous engloutis. Aujourd'hui, il est moins dangereux. On fait seulement le signe de la croix, et on s'agenouille devant le cortège: d'abord, un homme porte une lanterne au bout d'un bâton, car le Saint- Sacrement ne saurait se passer de lumière ; puis, un enfant de chœur, couvert d'un surplis, quadépasse une robe rouge, sous laquelle s'agitent de gros souliers, d'une main secoue une petite clochette, et de l'autre porte un vase d'où sort le manche d'un goupillon ; enfin, le prêtre, son rocher sur sa robe noire, revêtu de son étole^ tient, contre sa poitrine, un Saint-Ciboire.
Les bonnes femmes et les hommes, en se relevant, disent :
— Il paraît que X... est bien mal, puisqu'on lui porte le Saint-Sacrement.
C'est l'avis de X... aussi. En entendant la sonnette se rapprocher de lui, il lui semble que c'est la mort qui arrive. On a tout préparé pour la recevoir; les murs sont couverts de draps blancs ; on a dressé une sorte de reposoir sur une table; une branche de buis' trempe dans une soucoupe remplie d'eau bénite. L'aspect de tous ces préparatifs, la vue du prêtre, noir et blanc, accompagné de ce petit diable, les incantations qu'il semble faire au milieu des visages consternés qui l'entourent, enfoncent dans le cerveau de X... la conviction bien intime que son dernier moment est venu et qu'ensuite...
X... étant ainsi préparé, les assistants se retirent, le prêtre s'approche de lui et lui tient ce langage :
— Mon cher frère, vous avez pu commettre bien des fautes ; mais la miséricorde de Dieu est infinie, pourvu que votre confession et votre repentir soient sincères.
Alors, péniblement le moribond répond :
— J'ai complètement négligé mes devoirs religieux,
CaiOQUEMITAINE. 3
depuis que j'ai été libre; et étant enfant, je ne les remplissais que par contrainte.
— Hélas I mon cher frère, c'est là un des grands malheurs de notre époque ; mais si votre repentir est sincère, Dieu pourra vous pardonner, surtout si vous compensez cette négligence par quelque bonne œuvre qui montre que vous êtes toujours sincèrement attaché à l'église dans laquelle vous êtes né et vous allez mourir.
A cette consolation, X. pousse un gémissement. Le prêtre continue :
— Interrogez sévèrement votre conscience, et surtout n'oubliez pas que Dieu voit tout, que Dieu sait tout, et que, par conséquent, vous ne devez rien me cacher.
— Hélas! mon père, j'ai commis tous les péchés...
— Tous ? mon frère, reprend le prêtre, d'une voix remplie d'une sévérité affligée. J'espère qu'il y a quelques exceptions.
— Je ne me rappelle plus, halète le moribond.
— Je vais vous aider. Vous avez négligé vos devoirs envers Dieu.
— Complètement.
— J'espère que vous n'avez pas été homicide.
— Si! J'ai été soldat, j'ai été zouave en Afrique, en Chine, j'ai fait la contreguerilla au Mexique, j'ai pillé, j'ai violé, j'ai tué, non seulement par nécessité, mais par plaisir...
— Hélas, mon très cher frère, je vois que votre âme est bien malade.
Le moribond pense peut-être, au fond, qu'elle se porterait assez bien, si son corps n'était point en mauvais état; mais l'avenir l'inquiète, et c'est, frissonnant de terreur, qu'il entend le prêtre porter un pareil -jugement.
4 LA MORALE THEOLOGIQUE.
— Mon cher frère, achevez votre confession... La guerre peut excuser bien des choses...
— Je n'ai guère mieux valu en temps de paix. Je suis devenu riche en dépouillant une pupille... J'ai été luxurieux. J'ai perverti des jeunes filles et les ai ensuite abandonnées avec leurs enfants, sans ressource. J'ai fait une banqueroute dans laquelle j'ai ruiné une quantité de pauvres gens qui avaient eu confiance en moi.
Le prêtre soupire et hoche la tête d'un air accablé à chaque nouvel aveu. Le moribond le regarde avec anxiété. Le prêtre reprend posément, en homme qui laisse à chaque mot le temps de produire tout son effet :
— Je vous plains, mon très cher frère. Vos fautes sont grandes : votre expiation doit être grande. Il vous reste trop peu de temps à passer sur la terre pour faire pénitence. Vous avez mal acquis votre fortune ; purifiez-la, en en faisant hommage à Dieu... notre souverain juge.
— Mais comment ?
— Dieu est représenté sur la terre par son église et ses ministres.
— Et alors, si je leur donnais une partie de ma fortune?...
— Vos crimes sont grands, mon très cher frère ; votre expiation ne serait pas complète. Il faudra bien des prières et bien des messes pour arracher votre âme aux tourments du Purgatoire.
Le moribond se voit rissoler dans le Purgatoire et tourner et retourner avec les fourches de fer rouge par de terribles démons. Il frissonne comme si de la bouche du prêtre avait jailli une langue de feu.
— Tout... tout... mais vos prières pour moi... vous ferez en sorte que je n'aille pas dans le Purgatoire...
— Ce sera difficile...
CROQUBMITAINB. 5
— Que je n'y reste pas, au moins...
— Le moins possible.
— Des messes tous les jours, des prières .. vous allumerez des cierges...
— Oui.
— Vous allez me donner l'absolution !
— Je vois, mon cher frère, que votre repentir est sincère, je vais vous donner l'absolution.
— Pour un vol. ■
— Oui.
— Pour un viol?
— Oui.
— Pour un meurtre ?
— Oui; pleine et entière !
Le prêtre prononce certaines paroles magiques, fait certains signes de croix, fait avaler au malade un pain à cacheter, lui graisse les orteils avec de l'huile, et s'en retourne l'air conflit, en disant :
— Je viens de blanchir une âme bien noire.
Quant au moribond, rassuré par l'absolution du
prêtre, calculant la portée de l'acte qu'il vient d'accomplir, il se dit :
— Au fond, j'ai fait une bonne affaire. J'ai joui, sans scrupule, pendant ma vie. Maintenant, j'ai l'absolution, je suis sûr de ma place au paradis. C'est égal, j'ai bien fait de voler, car si je n'avais été qu'un pauvre diable, comment aurais-je pu racheter mon âme?
Un enfant crie avec ou sans motifs. La maman lui dit :
— Si tu n'es pas sage, Groquemitaine va t'emporter.
6 LA MORALE tHBOLOGIQUE.
Le Saint-Sacrement arrive à ce moment. La maman fait le signe de la croix et s'agenouille dévotement.
Un matérialiste qui se trouve là, en entendant cette menace, sourit doucement :
— Madame, je viens de vous voir faire le signe de la croix.
— Certainement, monsieur, répond ladame avec une surprise presque indignée...
— Et vous menacez votre enfant de Groquemitaine.
— Oui, répond la dame en riant. *
— Vous y croyez ?
— Oh ! pour ça, non !
— Alors, pourquoi vous agenouillez-vous devant le Groquemitaine du prêtre ?
La dame regarde le matérialiste, avec une surprise épouvantée.
— Olil ce n'est pas du tout la même chose !
Le matérialiste répond tranquillement :
— Je vous assure que si, madame.
La dame prend son enfant par la main et l'attire violemment à elle, pour le soustraire au matérialiste, croyant voir en lui le véritable Groquemitaine en chair et en os.
Le matéraliste sachant bien qu'il est inutile, pour le moment au moins, d'essayer de réformer ses idées, s'en va monologuant ainsi :
— C'est là une des expressions de la loi de survivance, si bien déterminée par Tylor. Cette femme se moque du Groquemitaine qu'elle appelle contre son en
fant et croit au Groquemitaine qu'évoque le prêtre. Elle s'imagine, comme le moribond, que si elle n'est pas bien sage, il la châtiera, sinon dans cette vie, du moins dans l'autre, et qu'elle doit adoucir sa mauvaise humeur par des prières, des offrandes, des présents. Elle se moque des fétiches et des manitous des nègres ou des Peaux-Rouges ; mais elle a des images de saints dans sa chambre, et s'agenouille devant un bon Dieu de bois. Non seulement elle, mais presque la totalité des 13 à 1400 millions de bipèdes sans plumes qui peuplent le globe terraqué, se figurent qu'il y a, en dehors d'eux, à côté d'eux, des êtres aj'^ant une vie propre, une personnalité, une volonté qui peut influer sur la nature; ils leur donnent le nom de démons, de bons et mauvais esprits, de génies, de djinns, de Dieu, de saints, d'anges. Bien plus, ils se figurent qu'il y a, dans leur corps, à une place qu'ils ne peuventdéterminer, un être distinct qu'ils appellent âme ; que cet être leur était antérieur ou, tout au moins, leur survivra, et éprouvera les besoins, les joies, les douleurs, qu'ils éprouvent, sans que cet être ait aucun des organes à l'aide desquels ils éprouvent ces besoins, ces joies et ces douleurs.
L'enfant se heurte contre une chaise , il dit : « Méchante chaise, » et il la frappe : et il rit, si sa mère la brutalise et la met en pénitence pour le venger. Il s'imagine que cette chaise est une personnalité, animée de volonté, qui lui a fait mal à dessein et qui, étant responsable de ce mal, doit être punie.
Il rapporte tout à lui et voit toutes choses comme il se voit.
Entendez- vous ce hurlement lugubre? Le chien engage un dialogue avec la lune. Voyez-vous ce bouledogue chercher à atteindre la lune au fond d'un seau ?
Présentez-lui une barre de fer et il la mordra. Ce chien prête à des objets une personnalité analogue à la sienne. Il est animiste comme l'homme, dirait Tylor. M. de Quatrefages avait oublié ce détail quand, lui, naturaliste, voulait baser sur la religiosité la démarcation d'un prétendu règne humain.
Certains hommes, frappés d'arrêt de développement, en restent là, à peu de chose près: d'autres, continant d'évoluer, essayent d'expliquer ce qu'ils ne comprennent pas et de coordonner leurs explications, et alors, à l'aide des matériaux ojecctifs qu'ils ont à leur disposition, ils construise]" t des images subjectives (1).
C'est ainsi que jusqu'à présent, presque tous mes semblables ont été dans un état d'hallucination perpétuelle, peuplant toute la nature d'êtres animés et volontaires.
Tu dis que tel de tes congénères est fou, parce qu'il prétend avoir une horloge dans le ventre : tu prétends bien, toi, que ton existence est liée à un être, qui habite en toi.
D'après certains vitalistes, les femmes qui ne veulent pas a^ oir d'enfants, doivent fermer la bouche au moment de l'acte génital, pour empêcher d'entrer les âmes vagabondes à la recherche d'un domicile.
Tu enfermes ce malheureux, parce qu'il entend des voix qui le menacent : tu crois bien au Diable, aux saints et aux anges. Tu l'enfermes, parce qu'il prétend qu'il est sous l'influence d'une force surnaturelle: tu crois bien à Dieu et tu payes le prêtre qui te garantit, moyennant finances, une place en paradis, et en dé-
{{) V. pour la manière dont elles se produisent : Etudes sur les Doctrines sociales du Christianisme^ par Yves Guyot. Introduction.
pit de toutes tes déceptions, tu lui fais faire des neuvaines pour provoquer de la pluie ou pour appeler du soleil.
Tu enfermes ce fou, comme dangereux, parce qu'il a des accès de peur ou de violence, indépendants de toute cause objective ; mais en vertu de quel critérium?
Le fou est celui qui ne pense pas comme toi, dis-tu ; qui n'a pas de « bon sens », comme si ton € bon sens » pouvait ne pas être le € mauvais sens », pour moi ; qui n'a pas le « sens commun», comme si tous les hommes avaient des sentiments et des pensées coulés dans un moule unique !
Eh bien ! moi, matérialiste, seul, au nom de [la méthode objective, je peux répondre à cette question:
— Qu'est-ce que le fou?
— Un individu pour qui les images extérieures se sont effacées, et pour qui les images subjectives ont pris la prépondérance, en raison de la lésion de telle partie du cerveau et de l'éréthisme de telle autre. Mais qu'est-ce que le religieux, qu'est-ce que le croyant à telle ou telle conception théologique, à l'aide de laquelle il essaye d'expliquer ses actes ou les phénomènes dont il est témoin ? C'est un être en état 4© subjectivité. Gomme le fou, au lieu de construire l'hypothèse la plus simple que comporte l'ensemble des documents à représenter, il estobligé de compliquer ses hj^pothèses, pour expliquer, les unes par les autres, ses images subjectives. En réalité, entre le religieux et l'aliéné, il n'y a qu'une question de plus ou de moins.
Jusqu'à ces derniers temps, Thomme n'avait que de pauvres matériaux objectifs à sa disposition ; il n'avait pas acquis l'habitude de l'observation voulue; il se contentait d'à peu près ; et en même temps, dans son besoin d'explication, il fabriquait des hypothèses qu'il
prenait ensuite pour des réalités, quoique aussi inexplicables que les phénomènesqu'elles étaient destinées à expliquer.
Il se servait cependant de la méthode objective pour la satisfaction de ses besoins de chaque jour ; mais il s'en servait, comme M. Jourdain faisait de la prose, jusqu'au jour où Gassendi, Bacon, et tous les savants qui les ont suivis depuis, l'ont employée à l'étude des phénomènes perceptibles à l'homme.
Elle a eu pour résultat d'éliminer les personnalités subjectives et de les remplacer par des réalités objectives.
Depuis que Franklin a ramassé le tonnerre avec son cerf- volant et que Morse en a fait un courrier, bien peu de gens, -parmi ceux qui ont vu des paratonnerres et des télégraphes électriques, croient qu'ils doivent le prier pour le détourner de leur personne ou de leur maison. Tous ceux qui ont eu un traité de cosmographie entre les mains ne songeront point à adorer le soleil et ne trembleront pas devant une éclipse de lune. Ils savent que les astres ne sauraient avoir d'influence sur les destinées humaines et que, s'ils brillent dans la^nuit, ce n'est point pour nous éclairer.
Tous les Dieux, que ce soient le Manitou du Caraïbe, le Jehovah hébreu, le Dieu trinitaire, mi-partie sémitique, mi-partie aryen des chrétiens, ont des affections variables, des accès de bonté et de férocité, d'amour et de haine. Si vous faites passer deux fils électriques à travers un bocal d'eau, dans tous les laboratoires du monde, vous obtiendrez, à peu de choses près, deux centimètres cubes d'hydrogène pour un d'oxygène.
Les phénomènes n'ont point de volonté capricieusjei, mais sont régis par des lois ; les lois étant, selo|i labelle
CROQUBMITAINE. Il
définition de Montesquieu (1), les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.
Le subjectivisme, c'est le caprice.
La méthode objective, c'est la notion de fixité des rapports entre des phénomènes de même ordre. •
De là, deux civilisations nettement tranchées par un critérium positif;
La civilisation religieuse, qui prête à des êtres sans organes une action propre ; qui place des personnalités derrière chaque phénomène, quand elle ne les revêt pas eux-mêmes d'une personnalité ; qui attribue à toutes ces images subjectives des volontés particulières, une action dans le passé, dans le présent et dans l'avenir de l'homme ; qui compose celui-ci de deux êtres : un corps et un esprit ; l'esprit, presque toujours survivant au corps, devant, par conséquent, veiller auxintérêts de son avenir au-delà de la désagrégation de l'organisme qu'il habite momentanément.
En un mot, ceux qui appartiennent à cette civilisation créent des images subjectives depuis les fétiches primitifs jusqu'aux dieux des religions qui dominent encore les peuples les plus avancés en évolution.
Ceux qui appartiennent à la civilisation scientifique, rejettent toutes ces créations subjectives, ne considèrent plus les entités que comme des symptômes de pathologie psychologique, et substituent aux hypothèses qu'elles représentaient et qu'elles provoquaient tour à tour, l'étude des lois qui régissent les phénomènes.
(i) Esp, des lois. Liv. I", ch. 2«, plus exactement on devrait dire ; « l'expression de rapports », car si elles existent par elles-mdmes, c'est l'homme qui les formule.
12 LA MORALE THÉOLOGIQUB.
En face de cette doctrine, éclate, dans un chœur formidable, rétonnement de presque toutesles civilisations contemporaines et de toutes les civilisations passées. (1).
VAlgmquin : — Ainçi il est inutile de me faire enterrer avec mon mousquet, mon casse-tête, mon calumet, les couleurs dont je me peignais; il est inutile d'enterrer ma femme avec une pagaie, un chaudron, la courroie avec laquelle elle devait attacher, dans l'autre monde comme dans celui-ci, les fardeaux sur ses épaules?
Le Valais: — Il est inutile que j'aille demander à un € poyang » des mintivas d'infliger à mes ennemis le malheur et la mort. Je ne puis être )e jouet des caprices du Jekoun.
Une prêtresse desîles Sandwich. — Les hommes vivants quej'ai jetés aux requins pour les rendre plus cléments ont donc été des victimes inutiles ? Pelé n'habite pas le grand volcan d'Havaï ?
Un Abiptme. — Les petits canards qui volent dans la nuit ne sont pas les esprits des morts ?
Un Esquimau — Je n'irai pas, après ma mort, dans un monde où le soleil brillera toujours et où je pourrai toujours manger à ma faim des veaux marins, des poissons et des oiseaux qui se laisseront prendre sans peine ?
(1) Presque tous ces exemples sont pris dans Tylor : La civilisation primitive, ou dans Letourneau : La sociologie d'après l'ethnographie.
L'Australien,— Et moi je dois renoncer à l'espoir de fumer un jour tant que je le voudrai?
Un Osage, — La chevelure de mon ennemi accrochée devant mon tumului^n'en fera' pas mon serviteur dans Tautre monde?
Le Tasmanieriy — Je n'irai pas dans une île où je serai changé en homme blanc ?
Le Vitien, — Alors le Bolotou n'existe pas ; mon âme n'a pas besoin de se procurer une dent de cachalot pour aller à la pointe de Vanna Levou, et cette dent ne deviendra pas un arbre au haut duquel mon âme devra grimper et où elle devra rester en attendant les âmes de mes femmes ; celles-ci ne doivent pas être étranglées pour venir me rejoindre et me soustraire au dieu Ravuyalo ?
L'Achanti — Moi, je tue les femmes, les esclaves, les sujets, je fais des boucheries pour assurer le cortège des morts ; et tu prétends que ce cortège n'existe pas?
Le Nègre du Gabon, — Tu ne crois pas que les sorciers ont des maléfices qui tuent ?
Le Nègre du Congo, — Je n'ai pas besoin. de tuer ma mère pour la transformer en puissant esprit ?
Montézuma. — L'égorgement de 80,000 êtres humains n'a jamais fait plaisir à Huitzilopotchi ? Un mois de fête au dieu Manahualt est beaucoup moins efficace pour ses victimes qu'un bonne dose de mercure et d'iodure de potassium?
LInca. — Pachacamac ne gouverne pas le monde ?
Un prêtre polynésien, — Vraiment, le monde serait autre chose que la coquille de Taaroa; il n'est pas nécessaire de porter les prémices de toutes choses au Moraï, et je n'ai pas le pouvoir de tabouer !
Le Khond. — Il est indiflërent à Tari Pennon qu'on lui dépèce des femmes vivantes I
44 LA MORALE THÉOLOGIQL-E.
Le Veddah de Ceylan. — Les esprits des morts ne réclament pas de viande de singe ?
Le Chaman mongoliqiLe. — Mes extases, mes convulsions sacrées sont inutiles ? Mon* tambour magique ne peut évoquer des esprits et ne peut leur soustraire l'âme du moribond ?
Le Tao-sse (1). — Ma magie, mon astrologie, mes génies sont impuissants ?
Un mandarin.^ — Tu soutiens alors qu'un des trois esprits de l'homme ne vient pas habiter les tablettes des ancêtres et qu'un cercueil de laque dorée n'est pas un séjour agréable pour le second esprit ; tu prétendrais que l'empereur Lao-Kouany avait raison de dire que toutes les religions, étant également fausses, devaient être méprisées également ?
Le Japonais. — Ce n'est donc pas une grosse baleine qui fait les tremblements de terre? Il n'y a pas de jugement après la mort ? Les âmes des vicieux ne sont pas plongées dans le royaume des racines ; et il est inutile d'adresser des prières aux Kamis, nos glorieux ancêtres ?
Le Fakir, — Je me serai laissé ankyloser pendant vingt ans sur une chaise, avec des clous dans les fesses, et la pourriture de mon derrière ne m'embaumera pas dans l'autre vie !
Le Dalaï'Lama. — Les reliques que je fabrique sur ma chaise percée n'ont pas de vertu sainte !
L'Arya Védique. — Le feu de mon regard ne retourne pas au ciel, mon souffle, aux vents: mon âme n'ira pas goûter le bonheur parfait auParadeça, situé au-dessous des cieux, et celles qui y sont déjà dédaignent le riz bouilli dans du lait que ieleur offre le treizième jour
(1) Docteur de la raison.
de la lune ; Indra ne frappe pas le nuage de la foudre et ne fait pas couler des pluies sur la terre fécondée ? Roudra ne conduit pas la troupe mugissante des marouts qui sont les vents ;Agni n'est pas le feu, la chaleur vitale et le principe pensant, et il n'aime pas le beurre fondu ?
Çâkya-A/ouni. —Tu nies que j'aie ressuscité [dans ma. pensée le souvenir de mes incarnations précédentes ; que les planètes forment une masse moins grosse que les ossements que j'ai animés, dans mes divers états de péché, et que les eaux de l'univers sont moins abondantes que les flots de sang qui ont coulé de mes innombrables décapitations , subies en punition de mes crimes !
Le Brahme. — Mon corps n'est pas le fourreau de mon âme , émanation de l'âme suprême : elle ne se retire pas, pendant mon sommeil ; après ma mort, elle n'ira pas de transmigrations en transmigrations; si elle est pécheresse, elle ne sera pas condamnée à des tourments, dans les régions infernales ; si elle est vertueuse, elle n'ira pas plus haut que la lune jusqu'au séjour et à la cour de Brahma, et elle ne rentrera pas dans la divine essence?
Le Rabbin. — Tu ne crois pas que Jéhovah a dicté ses commandements à Moïse sur le mont Sinaï. Tu ne considères pas que la peste est un de mes anges exterminateurs ; tu ne crois pas que mon âme ira dans le scheôl, pays ténébreux et souterrain, fermé par des portes ? Tu ne crois pas que manger du lièvre, soit un péché, parce que, bien qu'il «rumine, il n'a point la corne fendue, et que, manger du porc, est également