CHAPITRE VI L'altruisme
I. Identité de Tintérêt et du devoir. — Ma méthode. -- L'altruisme est l'adaptation au milieu. — Le roman de l'état de nature. — Animal sociable. — L'altruisme, fait nécessaire.— Le frottement des épidermes. — Les gens mariés et les célibataires.
n. Extension des affections sexuelles, maternelles et filiales. — Survivance des sociables. — Erreur chronologique. — L'altruisme des animaux. — Le besoin de sécurité. — Le langage. — Egoïsme agrandi. — Faits. — Le remords. — La conscience. — Graine de bagne. — L'enseignement moral doit être l'exemple.
III, La morale du sacrifice. — La conséquence. — Critérium égoïste
de Jésus. — Sauver son bienfaiteur ! — Se jeter à l'eau ! — Individus forts, seuls utiles. — L'héroïsme du babouin. — Le courage. — Plus grand chez émancipés. — Instincts de destructivité et de combattivité. - Leur utilisation. — Fait personnel.
IV. La dépression de la misère. — La confiance. — La lettre de
change. — Le crédit. — La probité commerciale. — Méfiance des montagnards. — Les ordres de bourse. — Parole donnée. — Principe égoïste des sociétés coopératives. — L'altruisme et l'intelligence économique.
V, Debteurs et emprunteurs. — Tout à soi. — Ver luisant. — Isolement de l'ignorant. — Parisiens et paysans. — Les individualités au point de vue scientifique. — Hygiène publique. — Mauvaise récolte. — Besoin des faibles. — De Lanessan. — Les forts et les faibles. — Vie compliquée. — Les cataclysmes de l'histoire et les faibles. — Sécurité. — Besoin d'expansion. L'anthropomorphisme. — Agrandissement de l'homme par le savoir.— Sympathie universelle.— Tolérance.— Le développement de l'altruisme est en raison du développement intellectuel. — Diminution du besoin de l'altruisme.
— Soit, je vous abandonne notre société actuelle, me dit l'altruiste.
— Et les sociétés antérieures?
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— Également.
— C'est déjà quelque chose, puisque c'est tout.
— Mais nous devons regarder vers l'avenir et en dépit de votre hypothèse de tout à l'heureje trouve que vous ne faites pas une part suffisante à l'altruisme. Vous n'essayez même pas, comme certains philosophes du xvni* siècle, de prouver que l'intérêt de l'homme et ses devoirs envers ses semblables sont toujours identiques.
— Non, parce que d'abord il faudrait me déterminer exactement ces devoirs; ensuite, parce, que j'ai pour premier devoir envers mon semblable de ne pas lui présenter un petit système destiné à le tromper, l'abuser, à lui faire croire ce qui n'existe pas. J'essaye de montrer l'homme tel qu'il est et de déterminer seulement les conditions les plus favorables et les plus défavorables à son développement. Pour moi, l'altruisme n'est que l'adaptation au milieu.
Au XVIII® siècle on avait imaginé je ne sais quel ét^t de nature dans lequel l'homme était près d'atteindre le parfait bonheur, parce qu'il était isolé. En en laisant part au public, les auteurs de ces rêves obéisrsaient à un sentiment éminemment altruiste : le désir (l'être lu, par conséquent, d'être en communication avec leurs congénères. Mais cet homme, apparemment, était né tout grand, tout élevé, en état de se défendre? Il n'avait pas eu besoin d'être allaité par sa mère, porté par elle, protégé par elle, contre les mille dangers qui l'entouraient? Une fois grand, il n'avait jamais eu besoin de famille? La femelle n'avait jamais eu besoin de mâle ? Cette série d'impossibilités admise, il devenait facile de rêver le roman de l'état de nature, si nettement démenti par les faits I
Un homme vit en société comme la moule, comme l'huître, comme la sardine. Bien plus. Vous flgurez-
VOUS un Robinson jeté dans une île déserte, au moment de sa naissance et s'élevant tout seul ? Ce sont là des chimères. L*homme est un animal sociable et il ne peut pas être autrement, sinon il ne serait plus l'homme. Il est donc forcément altruiste, parce que s'il ne l'était pas, il n'existerait pas.O'est un fait nécessaire.
On prend perpétuellement l'eflfet pour la cause. J'ai cité la loi de Moïse. Il y a des gens qui se figurent que la loi de Moise a fait le peuple juif. Ils oublient de se demander si Moïse eût été possible chez un autre peuple , dans d'autres conditions , dans un autre milieu.
Les lois de Moïse étaient adaptées à la nation juive, pour le but que devaient se proposer les Juifs. Ils l'ont acceptée parce qu'en majorité, ils en ont senti l'utilité; mais dire que la loi juive a fait les Juifs, c'est retomber dans la croyance au surnaturel, à Jéhovah la dictant au mont Sinaï. Nous, qui ne partageons pas cette illusion, nous disons tout simplement que ce sont les Juifs qui ont fait leur loi.
Je parlais des moules entassées les unes sur les autres. Sont-elles réunies par un principe religieux ou moral ? — Oui, elles ont un principe moral, en prenant ce dernier mot dans le sens de manière d*être : elle« sont réunies par le besoin. C'est le besoin qui a fait toutes les sociétés.
Ceux qui redoutent que le développement de l'individu ne l'isole peuvent se rassurer. Tant qu'il y aura des mâles et des femelles, il y aura acte de société. Les uns et les autres se rapprocheront, au moins à certaines époques. Ah ! vous craignez l'isolement ? Vous oubliez le frottement des épidermes, — pour me servir de l'expression brutale, mais juste qu'employait Ghamfort, comme définition de l'amour.