CHAPITRE m L'impératif catégorique
La loi morale.— Va. priori, — Il faut! — Devoir, — L'oblîgatioa de la répugnance. — Le Jtibeo et la veto du juge intérieur. — Le petit Dieu intérieur.
Le Kantien hausse les épaules dédaigneusement, en homme de beaucoup supérieur à toutes ces grossières et misérables conceptions, et dit :
— La morale est le système des fins de la raison pratique pure (1). Le prescrit absolu ou l'impératif catégorique de la raison est l'élément rationnel de la morale. C'est un concept pur, a priori^ qui n'emprunte rien à l'expérience interne ou externe. La loi morale n'est pas un fait de conscience, se démontrant par expérience interne ou externe. La réalité du principe moral n'est pas déduite de la constitution particulière de la nature humaine. Il n'est pas valable pour l'homme seulement, mais pour tous les êtres raisonnables possibles ; car la raison n'est pas une faculté intellectuelle de l'homme, mais une chose qui subsiste par soi, une hypostase.
(1} Métaphysique des mœurs. Trad. Tissot, p. 149
Le tnatérialiste. — Les prêtres fondaient leur morale sur des dieux ; toi tu la fondes sur des entités plus raffinées, mais non moins incompréhensibles ; et quand tu dis que ton principe moral est valable non seulement pour l'homme, mais pour tous les êtres raisonnables possibles, avoue que tu penses un peu aux anges et autres créations anthropomorphes.
Le kantien. — Je répète que l'éthique est un principe transcendantal, métaphysique. Les lois espace, temps, causalité nous sont données à priori; de même la règle morale de nos actions, exprimée sous la forme d'un impératif catégorique : « Il faut ! >
Le matérialiste. — « Il faut ?» — « Tu dois ? »
Le kantien. — Oui, c'est une nécessité morale absolue.
Le matérialiste. — Mais comme le remarque fort bien Schopenhauer, c'est là une contradictio in adjecto: une nécessité morale n'a de sens ni de valeur que par son rapport à une menace de châtiment ou à une promesse de récompense.
Le kantien. — Je proteste. Une action, pour avoir une valeur morale authentique, doit être faite par devoir, et à cause du devoir, sans aucun penchant naturel qui porte l'agent à l'action.
Le matérialiste. — Tu es de l'avis de la bonne femme d'Alexandrie , qui se promenait dans les rues , une torche dans une main, pour brûler le paradis, et un seau dans l'autre, pour éteindre l'enfer, afin qu'on n'aimât plus Dieu que pour lui-même.
Le kantien. — Elle avait du bon. Ainsi, pour qu'un homme soit véritablement charitable, il faut que la nature ne l'ait en rien disposé particulièrement à la charité. L'homme doit obéir à la loi morale par devoir, non par inclination libre.
l'impératif catégorique. 73
Le matérialiste. — C'est ce .que Schiller a traduit ainsi : « Scrupule de conscience : — Je sers volontiers mes amis, mais, hélas ! je le fais avec inclination, et ainsi j'ai souvent un remords de n'être pas vertueux. — Décision : — Tu n'as qu'une chose à faire : il faut tâcher de mépriser cette inclination et faire alors avec répugnance ce que t'ordonne de faire le devoir. » Le kantien. — Parfaitement.
Le matérialiste. — Et, dis-moi, cçla t'arrive-t-il souvent de ne faire les choses que par devoir, contrairement à ton inclination ?
Le kantien.-- J'avoue qu'il a été impossible de découvrir un seul cas bien certifié où une action conforme au devoir ait eu pour principe unique la pensée du devoir. Mais cela n'a aucune importance ; car, dans une philosophie pratique, il ne s'agit pas de donner les raisons de ce qui arrive, mais les lois de ce qui devrait arriver, cela n'arrivât-il jamais.
Le matérialiste. — Nous n'avons pas la même notion du terme loi. Je comprendrais difficilement un physicien, un alchimiste qui formuleraient des lois de ce qui pourrait ne jamais arriver.
Le kantien. — Toi, tu n'es que pour les à posteriori. Moi, j'admets certains à priori. Cette constatation est une des plus importantes découvertes du Maître. La loi morale est à piiori. La raison commande sans se soucier des résultats empiriques. La loi morale nous oblige, par la raison que l'idée de liberté nous rend membres du monde intelligible. L'homme se partage en deux êtres : l'être physique, animal ; l'être moral, intelligible. L'homme-raison (noumène) est l'obligeant ; l'homme-animal (phénomène) est l'olifigé. La volonté est la causalité des êtres vivants raisonnables. La liberté est la propriété que possède la volonté na-
tionale d'être elle-même sa propre loi: autonomonie de la volonté. La moralité est le rapport des actions à l'autonomie de la volonté. L'action qui peut subsister avec l'autonomie de la volonté est permise ; celle, au contraire, qui ne le peut pas, est défendue. La nécessité objective d'une action par obligation s'appelle devoir.
Le matérialiste. — Merci ; c'est très clair. Mais qui juge?
Le kantien, — La conscience morale.
Le matérialiste. — Un ej^emple ?
Le kantien. — « Tu ne dois pas mentir. »
Le matérialiste. — Mais tu parles comme Moïse, au nom de Jehovah. Et comment concilies-tu l'absolue nécessité que tu donnes à la loi morale avec sa violation constante ?
Le kantien. — Nous devons croire à la puissance du juge intérieur, vénérer sonjubeo et son veto.
Le matérialiste. — Tu reviens à la sanction théologique ; tu veux faire de ta conscience un nouvel Osiris, un nouveau Minos, un nouveau Dieu, dans la main duquel tu mets la balance du bien et du mal. Gela est si logique que tu es même allé jusqu'à lui donner un appareil judiciaire. Ta conscience est un être à part de l'individu ; tu le dédoubles ; car, si elle était identique à lui-même, il n'aurait pas besoin de plaider devant elle. Jamais il ne perdrait son procès. Mais où est la sanction des jugements de la conscience ? Ton système est moins bien coordonné que celui de la plus grossière religion ; là, au moins, apparaissent clairement des récompenses et des châtiments.
Le kantien. — Il y a bien là, en effet, quelque chose d'insuffisant dans le système de Kant; mais Fichte a
l'impératif catégqrique. 75
déclaré que l'homme n'est qu'un instrument de la loi morale, un véhicule.
Le matérialiste. — Mais cette obligation morale absolue devient une fatalité morale. Avoue que tu es pris dans les propres subtilités de tes raisonnements et que tu n'es pas parvenu à concilier la coexistence delà liberté avec la nécessité. Tu prétends que tu as un impératif catégorique...
Le kantien, — Oui.
Le matérialiste. — Affaire de vanité. Tu veux avoir aussi ton petit dieu intérieur, et tu veux, par amourpropre, lui, donner une puissance, parce que tu crois, par une de ces aberrations si communes à l'homme, qu'en là lui prêtant gratuitement, tu y participeras toimême. Tu as substitué aux manitous passés, aux esprits, aux âmes, une nouvelle entité, un nouveau concept. Au fond, ta morale métaphysique n'est que Testompage de la morale théologique. Celle-ci donnait une sanction extérieure ; foi, tu essaies de donner à l'homme une sanction intérieure, mais tu en arrives à l'obligation de le dédoubler lui-même, de sorte que sa conscience lui devient étrangère. Aux hypothèses brutales, mais claires, tu as ajouté des hypothèses plus raffinées, înais plus enchevêtrées encore. Tu avoues toi-même que tu es incapable de prouver la réalité d'ilne seule des affirmations de ton système, et nous ne voulons que des réalités .
Ta morale de l'obligation morale, ta morale du devoir n'est qu'une bulle de savon. Elle crève dès qu'on la touche du doigt. Ton impératif catégorique est un Croquemitaine sans sanction.
Le libre arbitre. — « La Société s'écroule. » — Défaut de méthode. ~ La fourchette. — Le chien d'arrêt. — Liberté de faire et de vouloir. — La volonté des truffes. — Hic habitat félicitas. — « Immonde spiritualiste. »
Un de ces hasards de congrès avait réuni des hommes d'opinions fort différentes sur la terrasse d'un restaurant qui dominait le Lez, dont les eaux bleues allaient se perdant sous les tamaris et les platanes.
Il y avait là un professeur de l'Université, nourri des livres de Cousin, de Jouffroy et de Jules Simon. Ce n'était que par tolérance que lui, représentant des saines doctrines, avait consenti à se mettre à table avec un « immonde matérialiste » comme moi.
En s'asseyant, il leva les yeux au ciel, enveloppa le paysage d'un geste élégant, et nous gratifia d'une phrase lamartinienne sur l'admirable nature, dont le seul spectacle prouvait l'existence d'un créateur.
Le dîner commença par une bouillabaisse épicée, continua par du gibier bourré de truffes, le tout arrosé des vins chauds de Bourgogne et de la côte du Rhône. Le spiritualiste mangeait bien, buvait ferme, et n'en
parlait que davantage. Il lançait des apophthegmes dans le genre de ceux-ci :
— L'Allemand est lourd. Gela tient à son climat humide, à ses saucisses et à sa bière. Le Français est léger. Gela tient à son bon vin, à son ciel limpide.
— Eh ! eh ! lui dis-je , voilà des raisonnements singulièrement naturalistes pour un spiritualiste ; quoi ! vous attribuez les défauts et les qualités de chaque peuple à sa nourriture, sa boisson et son climat !
— Oh ! me dit-il immédiatement avec l'ardeur du dialecticien habitué aux disputes d'école, quelle conclusion voulez-vous en tirer?
— Que vous ne croyez pas au libre arbitre.
— Moi ! s'écria-t-il, encore plus surpris que menaçant, je dis avec mes maitres, Victor Cousin, Jouffroy : « La négation du libre arbitre est la négation de toute morale. Otez la croyance à la liberté, a dit Jules Simon, et la société s'écroule » (1).
— Il ne s'agit pas des conséquences de l'existence ou de la non existence du libre arbitre. Vicieuse méthode que d'essayer de prouver quelque chose par ses conséquences. C'est l'existence ou non du libre arbitre qui, actuellement, est en question.
— Suis-je libre, oui ou non, de prendre ma fourchette de la main gauche ou de la main droite ?
— Mais non ; car, si vous la tenez de la main gauche, c'est par suite de l'habitude contractée dans votre enfance. Puis vous avez observé que, du moment que vous coupiez votre viande de la main droite, il était inutile de faire faire un perpétuel voyage à votre fourchette entre les deux mains. Ce motif déterminant a consacré l'habitude ; et maintenant vous tenez votre
(1) Le Devoir^ p. 6.
fourchette de la main gauche, vous vous en servez sans y penser, par action réflexe.
— Action réflexe ? La manie de mêler la physiologie à la métaphysique.
— Regardez donc ce chien.
— Oui, un beau chien d'arrêt.
— Croyez-vous qu'il arrête en vertu de son libre arbitre ? Il arrête par une double influence : celle de l'hérédité et celle de l'éducation.
— Mais un chien n'est pas un homme.
— Vous avez connu X. . ., je crois ?...
— Oui ; c'était un fameux imbécile, mais prétentieux.
— Et son père?
— Il lui ressemblait.
— n n*était donc pas libre, puisqu'il avait reçu des défauts d'un père qu'il n'avait pu choisir.
Le spiritualiste continuait à manger des truffes et du gibier, tout en buvant force verres de vin, pour se donner le temps de chercher un argument.
— Cependant, dit-il, je ne fais que ce que je veux.
— J'en conviens.
— Alors, nierez-vous que c'est la liberté ?
— Tenez... vous mangez en ce moment du gibier, des trufl'es; vous buvez des vins capiteux. Vous avez un tempérament sanguin, qui estexpansif; nierez-vous que l'influence du dîner ne provoque chez vous des sensations agréables et des idées qui y correspondent?...
— J'ai diné parce que j'ai voulu.
— Vous avez été trop aimable.
— Le plaisir a été pour moj... et c'est parce que je savais que j'aurais ceplaisir que je suis venu; j'ai donc été libre...
— De faire ! mais non de vouloir !
— Gomment !^e n'ai pas été libre de vouloir?
— Non!
— Ceci est trop fort !
— Tout acte n'est qu'un effet ; tout changement est l'effet d'un changement précédent.
Le spiritualiste m'interrompit pour se lancer dans une série d'épigrammes de toutes sortes ; puis il en vint à expliquer son caractère.
Il disait qu'il était bon garçon, qu'il ne fallait pas cependant se fier à ses allures rondes ; qu'il était très ferrailleur sans en avoir l'air...
Pendant ce temps, je gardais mes réflexions pour moi, en, me disant :
— Quand les hommes intelligents se mettent, après dîner, à expliquer leur caractère, ils commencent, sans s'en douter, à fournir un fameux argument contre le libre arbitre.
Bientôt après, il se retourna vers moi et m'accabla :
— Oh ! voyez-vous, c'est que, pour traiter les questions philosophiques, il faut les connaître. Aujourd'hui tout le monde veut les aborder : les physiologistes voudraient les aôcaparer à leur profit; les matérialistes nient les vérités éternelles démontrées par tous les maîtres. Je suis un de ceux qui les soutiennent, non sans succès, je puis le dire ; je prépare de grands travaux qui réduiront au silence...
La langue commençait à s'empâter un peu.
— Bon ! me dis-je, nous voici à la seconde phase : le libre arbitre fait comme la Peau de chagrin de Balzac. I^ voilà encore diminué.
Des dames qui dînaient à l'autre bout de la terrasse, partirent. L'attention de mon professeur ne demandait que cet éveil. Aussitôt, ses idées changèrent de cours,
et il se lança dans des digressions qui eussent-réjoui Brantôme.
Dix minutes après, à la sortie de table, il me prenait par le bras et, confidentiellement, me disait, après un moment d'hésitation :
— En votre qualité de spécialiste, vous devez connaître...
— Oui.
— Alors, voulez-vous?...
— Pour vous obliger.
— Merci. Au fait, c'est bien permis. Gaton le tolérait.
— Et le libre arbitre ? repris-je.
— Oh ! mais si j'y vais, c'est parce que je le veux.
— Soit ; mais pour quelle part entrent en ce moment dans votre volonté le poisson, les truffes, le gibier, les vins chauds de Bourgogne et de la côte du Rhône ?
— Je n'en fais pas moins ce que je veux.
— Oui, mais tu ne veux pas ce que tu veux ; ce sont les truffes qui veulent.
— Eh bien! la preuve que je fais ce que je veux, me dit-il d'un air boudeur, c'est que je ne vais pas y aller.
— Tu me prouveras tout simplement qu'un mobile plus puissant que les truffes vient de provoquer en toi une autre excitation...
II fit quelques pas : les truffes et l'honneur du libre arbitre se livraient une terrible bataille dans son cerveau. Les truffes l'emportèrent. Hic habitat félicitas!
Une heure après, il était à la phase de l'attendrissement et du remords, et pesant lourdement sur mon bras, il me disait :
— N'en parlez pas, surtout...j'ai confiance en vous... un professeur!... la morale !...
— Oh ! lui disais-je, ce sont les truffes.
— Non, non; ce serait la négation du libre arbitre...
— Ça vous rendra indulgent pour le malheureux qui, placé dans une situation analogue, se rend coupable...
— Oh ! mais c'est la destruction de la responsabilité, c'est le renversement de toute morale...
— Jugez par vous-même.
Tout s'écroulait en lui, même sa foi dans le libre arbitre. Un quart d'heure après, le laissant dans son lit, plongé dans une prostration cotnplète, je retournais l'argument qu'il m'avait lancé tant de fois et lui disais :
— Adieu, immonde spiritualiste !
Dieu, — Le bien, le beau, le vrai. — « Le devoir et l'amour de soi. — Pourquoi? Parce que. — Le devoir. — Quèsaco?— Sanctions suprêmes. ^- « Quoi qu'il en soit. » — L*horloge et l'horloger. — Humiliation de la philosophie devant la religion. — L'infaillibilité de l'Étot.
Cousin, dont l'influence domine encore tout notre enseignement universitaire, dit : < Dieu est le principe du bien ; il sert comme fondement de toute vérité, de la vérité morale comme de toutes les autres. — Tous mes devoirs sont compris dans la justice; or, d'où, de qui peut nous venir une telle loi, sinon d'un être essentiellement juste et bon? — Tout semble ordonné en vue du bien général. — Il faut qu'il y ait un être qui se charge d'accomplir l'ordre moral ; et cet être, c'est Dieu. — Nous avons la faculté du bien , du beau, du vrai. La vérité n'est pas à nous; elle arrive jusqu'à nous par l'intermédiaire d'une faculté qui est en nous. L'idée du bien est une idée absolue. La loi du devoir, la justice absolue sont des vérités a priori dont le fondement n'est pas l'expérience, mais la raison. »
LA MORALK ÉCLECTIQUE 83
Les emprunts à Platon, revus par Kant, peuvent durer indéfiniment; je vois là des affirmations. Où est la preuve de leur vérité ?
M. Jules Simon a consacré tout un volume au devoir, qu*il fait dériver du libre arbitre. Il affirme que l'amour de Thumanité, inspiré par le devoir, crie à l'homme : € Oublie-toi I sacrifle-toi ! » Mais, en même temps, il reconnaît lui-même que, « dans la plupart des âmes, c'est l'amour de soi qui domine (1). »
Cependant il ajoute ailleurs : « Nous ne ferons pas difBculté de dire que le plaisir de sauver son bienfaiteur est supérieur à toutes les satisfactions qu'on pourrait se procurer. Pourquoi? parce que la justice existe. »
Ces citations suffisent pour montrer cette manière de raisonner : on justifie une affirjnation par une autre affirmation , toutes les deux également dénuées de fondement.
M. Marion , professeur de philosophie au lycée Henri IV, qui a eu un poste important au ministère de l'instruction publique, a écrit un manuel pour l'éducation morale et civique des petits Français, intitulé : Devoirs et droits de Vhomme (1) .
Il fait du devoir une entité : « Le devoir ne nous dit pas : « Si tu veux devenir riche, fais ceci ; si tu veux être heureux, ne fais pas cela. » Il nous dit simplement : € Fais ceci, ne fais pas cela. » — Ah! il nous dit cela ! Et si je ne l'entends pas ?
A tout instant, la morale interdit, la morale commande. La morale ? quid ? Quand les conjurés de la Société du Nord essayèrent de faire proclamer Gons-
(1) Le Z)evoir,l" édition, in-S®, p. 508.
(2) 1880, in-12.
tantin empereur à la place de Nicolas, certains officiers avaient dit aux soldats qu'ils avaient entraînés dans leur mouvement : — « Criez : « Vive la Constitution ! » Et les malheureurx criaient : — « Vive la Constitution! » Mais, de temps en temps, les plus perspicaces murmuraient : — « Nous voudrions bien voir la femme de Constantin, Madame la Constitution ! >
Plus d'un de ceux à qui s'adresse le petit manuel de M. Marion diront : « La morale? quésaco? qu'est-ce que c'est que cette personne ? et de quel droit et à quel titre nous ordonne-t-elle ceci et nous défend-elle cela? »
M. Marion sent si bien l'impuissance de ce stimulus, qu'il intitule un chapitre : « Sanctions suprêmes : Dieu et la vie future. » La morale ne suffit donc plus. Il faut y ajouter le Croquemitaine religieux. Le professeur de philosophie crie-: « A moi, Jéhovah ! à moi, Allah ! à moi, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit ! à moi, Satan ! à moi, saint Michel ! à moi, le paradis ! à moi, l'enfer ! »
Puis, un peu honteux, il reprend : « Quoi qu'il en soit, le devoir est clair et parle haut... » Il en parle bien à son aise, M. Marion, et avec un étrange scepticisme : « Quoi qu'il en soit ! » C'est que c'est très important de savoir s'il en est quelque chose. Quelle « sanction suprême » peut avoir ce « quoi qu'il en soit ?» On n'espère pas en un « quoi qu'il en soit » ; on ne redoute pas un « quoi qu'il en soit ». € Quoi qu'il en soit » est faible. On pourra répéter indéfiniment : « Quoi qu'il en soit, le devoir est clair et parle haut », jamais avec une formule aussi vague on n'organisera une action réflexe, ayant quelque influence.
LA MORALE ECLECTIQUE. 85
M. Marion en fait Taveu à la dernière page de son livre : il supprime le « quoi qu'il en soit » et il affirme « que Texceliente horloge suppose un habile horloger ». « Si nous ne reconnaissons pas sa puissance, comment ne pas reconnaître son autorité suprême et la majesté de son commandement, dans cette loi du devoir qui parle-si haut au dedans de nous ? » Gomme dans cette excellente horloge il y a des rouages détraqués qui assurent « le triomphe des méchants et causent la souffrance des bons » , « comment croire qu'un jour ne viendra pas où il sera fait à chacun selon ses œuvres?»
Le dernier mot est celui-ci : « Accomplissons tous les devoirs de notre religion. » Par une singulière inconséquence, M. Marion ne témoigne pas de préférence plutôt pour Tune que pour l'autre. « Soyons sérieusement de la religion que nous croyons la meilleure, dit-il, tout en souffrant que d'autres pratiquent en paix à côté de nous celle que leur conscience juge la bonne. »
En reconnaissant la nécessité des cultes, la métaphysique éclectique se juge donc incapable d'organiser une morale sans le secours de la religion et de ses trucs les plus grossiers. Elle a recours à tout son bricà-brac d'inventions surnaturelles. En même temps, elle déclare sa propre infaillibilité, proclame qu'elle est la vérité, et au moment où M. Marion montre si peu de confiance dans l'efficacité des règles de la civilité puérile et honnête qui composent la partie la plus importante de son manuel, il affirme que « la loi ne peut permettre au premier venu d'enseigner ce qu'il lui plait et de répandre l'erreur impunément ». Morale d'État, foi de l'État, direction de l'État, c'est une inquisition édulcorée, sans bûchers et sans tortures. Si les
procédés ont changé, le système est identique. La métaphysique, fille abâtardie de la religion, l'appelle à son aide, puis, comme elle, demande le secours du bras séculier, et , à Tinfaillibilité du Pontife substitue l'infaillibilité d'une entité : l'État!
CHAPITÇIE VI
Résultats négatifs de la morale métaphysique
Réplique. — Théologie et métaphysique. — Impuissance de la métaphysique. — Instrument commun. — Les bonnes doctrines. — Impuissance du métaphysicien. — Supériorité du théologien. — Le fou complet. — Le fou convalescent. — Aveu. — Il faut de la religion pour le peuple. — Le délire, élément moral. — Colère. — Mélancolie du croyant. — Le silence. — La foi revivra-t-elle jamais?
Le théologien a beau jeu pour se retourner vers le métaphjrsicien, et lui dire :
— Tu vois bien que tu n'as pas le droit de faire le dédaigneux à mon égard. Nous nous entendons même assez bien, tes philosophes et moi. Platon, Aristote, Ghrysippe, comme moi, aboutissent à la vie contemplative. Gomme ma religion, le stoïcisme n'est que l'apprentissage de la mort, et je lui dois une partie de mon quiétisme. A' Alexandrie, je me suis inspiré de Platon, et lui qui semblait optimiste à Athènes, finit en Plotin, qui, à ses derniers moments, déclara que < mourir est un bien ! » — € Je lutte pour délivrer la divinité qui est en moi! Au XIIP siècle, à Rome, dans tout l'occident, j'ai fondé ma scholastique sur Aristote. Si je t'ai tout
donné, je reconnais avoir reçu de toi, en échange, quelques formules, quelques tendances, quelques impressions; mais il a fallu qu'elles passent par mon moule pour qu'elles s'imposent à la masse humaine.
« Quant à ton impératifcatégorique, c'est une maquette en carton que personne ne prendra pour un moteur. Tes phrases sonnent creux. Tu as beau varier ton orchestre, il ne vaut ni l'orgue de mes cathédrales, ni le chant de mes psaumes, ni le spectacle de mes l)orapes, ni l'engrenage de mes rites. Tu me reproches mon impuissance! Regarde autour de toi. Qu'a été ta puissance dans le passé auprès de la mienne? Qu'estelle dans le présent? et dans l'avenir, le jour où la science aura détruit la mienne, que restera-t-il de toi? Je puis tromper l'homme, moi; toi, tu ne peux même pas lui créer les illusions, lui donner les mirages à l'aide desquels je l'ai conduit, et je l'ai tour à tour élevé ou abaissé. Le mensonge, conscient ou non, a été mon instrument. C'est le tien aussi. J'ai imposé mes croyances; toi également tu veux les imposer par l'éducation, par le professorat. N'as-tu pas fait des lois contre l'athéisme ? et n'as-tu pas aussi des anathèmes pour les mauvaises doctrines ? Tu es despote comme je le suis moi-même, seulement tu ne saurais aller logiquement jusqu'à l'inquisition. Tu restes dans la demi-teinte, tu te contentes de grocès de presse , de mois de prison et de milliers de francs d'amende ; tu proscris de tes chaires, de tes facultés, toutes les théories qui ne font pas partie de ton orthodoxie ; tu veux aussi subordonner la science à tes concepts, et tu nies Darwin, parce qu'il conduit au matérialisme. Métaphysicien ! tu n'es que mon produit dégénéré. Pas plus que moi, tu n'as trouvé la solution. Mais en plus que toi, j'ai donné au déshérité l'illusion des extases dans
cette vie, et, au-delà, l'espoir des paradis, pleins de houris, et des harmonies célestes, selon les goûts. Il y a déjà longtemps que Quinte Curce constatait que nul à mon égal, ne savait mener les multitudes (1).
« Gomme moi tu prends, comme auxiliaires, les êtres extra-naturels, afin qu'ils te livrent des troupeaux passifs ; mais moi, je sais donner à ces êtres une telle puissance subjective, qu'ils deviennent des réalités objectives.
« De même que le fou entend des voix, si intenses qu'elles sont pour lui plus vraies que la réalité, voit des fantômes, des apparitions, des images, qui ont pour lui une existence positive ; de même je prête une vitalité, une action, une volonté positives aux objets de ma foi. » Le matérialiste. -- Tu as raison, tu es le fou complet. Le métaphysicien est un fou en convalescence. Sa subjectivité a diminué. Pour lui, les voix sont à peine distinctes , les fantômes s'effacent. Tous ces êtres surnaturels perdent la certitude de leurs contours. Ils ne lui apparaissent plus qu'à travers un brouillard. Au lieu de se mouvoir et d'agir, ils restent dans une immobilité passive. Ils ne se révèlent plus par leurs actes, nous ne les connaissons qu'à l'aide d'une série de mots qui en donnent une perception confuse. Théologien ! tu as raison : les entités métaphysiques ne sauraient avoir une action aussi efficace sur l'homme que les entités théologiques. Leurs créateurs et leurs adorateurs le sentent si bien que Gicéron et M. Cousin s'accordent pour dire :
— <c II faut de la religion pour le peuple. »
(4) Nulla res ef/icacius muUitudinem régit, quam superstUio ; alioqtuD împotenSy amva , mutabilia; ubi vana religione capta est, welius vatibust quam ducibus suis paret.
90 LA MORALB MÉTAPHYSIQUE.
G*est Taveu de leur impuissance à organiser l'action réflexe. Ils se servent bien de mots; ils répètent des phrases; la morale oratoire de Platon, de Gicéron, de Sénèque, de Rousseau, de Cousin, peut séduire ceux qui aiment le beau langage, les périodes harmonieuses, les sentences bien frappées : mais après?
— Après? il faut revenir à moi, dit le prêtre.
— Merci, répond le matérialiste. Tu me conseilles de jouer le rôle de Gribouille.
Sous prétexte que les métaphysiciens n'ont su prendre que les restes de tes délires, tu m'offres tes délires complets. C'est généreux de ta part : mais je pose la question d'une autre manière :
— Le délire est-il un élément nécessaire de la morale ? Pour qu'il puisse être une cause déterminante de mes actes, il faut que je le subisse. Or, depuis que nous mangeons à notre appétit, nous n'avons plus cette anémie cérébrale, qui prédispose si bien les peuples affamés ou les jeûneurs à toutes les insanités. Depuis que nous commençons à étudier les phénomènes à l'aide de la méthode d'observation et de la méthode expérimentale, nous devenons singulièrement sceptiques à l'égard des êtres sans organes, que vous nous représentez comme participant aux plaisirs et aux douleurs que nos organes seuls nous font éprouver.
Alors le métaphysicien et le religieux, qui s'excommuniaient hier, s'appuient l'un sur l'autre, et dans un touchant unisson, s'écrient:
— € L'esprit du mal vous conduit aux abîmes. Vos immondes doctrines sont la perte de l'humanité. »
Il est vrai que quelques-uns, laissant de côté ces malédictions et ces imprécations impuissantes, es-
RÉSULTATS NÉGATIFS DE LA MORALB MSTAPHTSIQUE 91
sayent d'apercevoir ravenir à travers les illusions dont leur vie a été entourée. Malgré les foules de croyants qu'attestent les dénombrements et qui remplissent encore les églises, les temples, les écoles « bien pensantes », ils se sentent pénétrés par le sentiment de leur solitude. Ils contemplent les ruines amoncelées, depuis un siècle, des institutions qui leur sont chères. Les vieilles croyances ont été brûlées comme les herbes des terres en jachère et sur leurs cendres sont poussées tant d'idées I Ghaquejour enfait éclore de nouvelles, mais toujours de plus en plus empreintes du caractère scientifique. Le croyant, prêtre ou philosophe, a beau fouiller l'horizon du regard ; il a beau se pencher vers le sol et l'interroger : ses chimères s'eflfacent, comme les Elfes s'enfuient sur les bords des rivières aux rayons du soleil levant ; il parle, et sa voix se perd sans écho, car les évocations du génie de Platon ne lui donnent pas une réponse plus perceptible que celles de saint Paul. Aujourd'hui, l'univers reste muet pour lui: car il réserve ses mystères au seul savant. Et pris d'angoisse, le pape, du haut du trône de saint Pierre, le pasteur protestant dans sa chaire, le professeur imbu des bonnes doctrines de la philosophie officielle, se demandent avec épouvante :
— La foi qui disparaît si rapidement, revivra-telle jamais ? (1).
Ils n'obtiennent que cette réponse académique d'un scepticisme aimable :
« Il est prudent de n'associer le sort des croyances morales à aucun système. Le mot de l'énigme qui nous tourmente et nous charme ne nous sera jamais livré.
(1) V. Lettre au duc de Norfofk de J. H. Newman, 1875. — William Huvell Mallock : Vivre? la vie en vaut-elle la peine ? 1882.
Pour moi, quand on nie ces dogmes fondamentaux, j'ai envie d'y croire; quand on les affirme autrement qu'en beaux vers, je suis pris d'un doute invincible. J'ai peur qu'on n'en soit trop sûr, et, comme la mystique dont parle Joinville, je voudrais par moments brûler le paradis par amour de Dieu. C'est le doute en pareil cas qui fait le mérite. La grandeur des vérités de cet ordre est de se présentera nous avec le double caractère d'impossibilités physiques et d'absolues nécessités morales. Si je vois la vertu songer trop à ses placements sur une vie éternelle, je suis tenté de lui insinuer discrètement la possibilité d'un mécompte. » (1).
(1) Renan. Discours pour la réception de M. Pasteur, 27 av. 1882.
Schopenhauer. — Toute vie est douleur. — Douleur positive : plaisir négatif. — Pessimisme. — La pitié. — Effacement de la personnalité humaine. — Inconséquence. — Le crime de l'amour. — Négation de vouloir vivre.
— Des professeurs de philosophie I ils ne méritent que le mépris, dit dédaigneusement Schopenhauer, métaphysicien, fils de Kant, mais versé dans les littératures française et anglaise, ayant vécu en Italie, et plein de profond mépris pour les doctrines reçues dans son pays et ailleurs. (1) Il laisse de côté Dieu, « mot vide de • sens pour contenter les niais et faire taire les cochers de fiacre ; » mais il croit en une métaphysique : c'est une nécessité pour la morale.
Les anciens systèmes expliquaient l'univers par Tintelligence; il y substituela volonté(2); « elle est une et identique ; la pluralité des phénomènes 'n'est qu'une
(1) Son premier ouvrage date de 1818. Schopenhauer est mort en 1860.
(2) En réalité, ce que Schopenhauer appelle la volonté, c'est la force. Cependant il donne à ce mot un sens que ne contient pas tout àfaitceluirci.
apparence, résultant de la constitution de l'intelligence, faculté secondaire et désirée ; par elle toutefois la volonté inconsciente devient consciente et passe de l'existence en elle-même,à l'existence pour elle-même. Reconnaissant alors qu'elle n'est dans son fond que désir, par conséquent besoin, par conséquent douleur, elle ne trouve d'autre idéal de la vie que de se nier ellemême et d'opérer par là même sa libération (1) !»
« La nature, qui est la volonté objective, ne connait que ce qui est physique,non ce qui est moral. Bien loin de l'identifier avec Dieu, comme le faitle Panthéisme, il faudrait plutôt l'identifier avec le diable .. ce qui règne dans le monde est la force et non le droit, dans le monde de l'homme comme dans le règne animal. Sur ces prémisses, Schopenhauer construit un pessimisme systématique. Tout ce qui entrave la volonté est douleur ; tout ce qui lui permet d'atteindre son but, nous l'appelons satisfaction, bien-être, plaisir. Gomme tout effort nait d'un besoin,tant qu'il n'est pas satisfait, il en résulte de la douleur ; et s'il est satisfait, cette satisfaction ne pouvant durer , il en résulte un nouveau besoin et une nouvelle douleur. Vouloir,c'est donc essentiellement souffrir, et comme vivre, c'est vouloir, toute vie est par essence douleur. Plus l'être est élevé, plus il souffre. Dans la plante, nulle sensibilité, par suite nulle douleur. La souffrance est ressentie à certains degrés par les animaux inférieurs, infusoires et rayonnes ; plus encore par les insectes. A mesure que le système nerveux se développe, que l'intelligence s'accroit, l'être est plus sensible à la douleur. Enfin, elle a atteint son plus haut degré dans l'homme, et comme l'homme de génie vit le plus , il
(i) Th. Ribot, LaphiL de Scbopenbaaer, p. 149.
soufl&*e aussi le plus. Le vouloir et Teffort qui sont l'essence entière de l'homme, ressemblent à une soif inextinguible. La base de tout son être est le besoin, manque, douleur. Étant Tobjectivation la plus complète delà volonté, il est par là même le plus besoigneux de tous les êtres. Il est, dans sa totalité, un vouloir et un besoin concret, un agrégat de mille besoins. Sa vie n'est qu'une lutte pour l'existence, avec la certitude d'être vaincu (1). »
En un mot, la douleur est positive : le plaisir est négatif.
A l'appui de son pessimisme, Schopenhauer invoque Dante : avec les matériaux pris dans notre monde, il a créé un véritable et épouvantable enfer: mais quand il a voulu peindre le ciel et ses joies, il n'a pu que se faire donnerdes avis par ses aïeux, sa Béatrix et divers saints. « Et, conclut Schopenhauer,la vie est une chasse incessante, où, tantôt chasseurs et tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ; une guerre de tous contre tous ; une sorte d'histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite, dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que la croûte de notre planète s'écaille en tous petits morceaux. Quel est donc « le professeur de philosophie » qui a osé dire que notre monde est le meilleur des mondes possibles? En réalité, il est le plus mauvais des mondes possibles. »
Toute la base métaphysique de la morale se réduit à ceci: la multiplicité et la distinction des individus sont une pure apparence qui n'existe que dans l'idée que je me fais des choses. Mon être intérieur, véritable,
(i) Cité par Th Rîbot, p. 139.
est tout aussi bien au fond de tout ce qui vit, il y est tel qu'il m*apparait à moi-même dans les limites de ma conscience. Cette vérité éclate aux yeux sous la forme de la pitié, principe de toute vertu véritable, c'est à-diredésintéressée, et trouve sa traduction réelle dans toute action bonne.
« Celui qu'anime le vsîxoç (la haine) s'il pouvait par un effort de sa haine, pénétrer jusque dans le plus détesté de ses adversaires, etlà, parvenir jusqu'au dernier fond, il serait bien étonné : ce qu'il y découvrirait, c'est lui-même.
« Le méchant sent partout une barrière infranchissable entre lui et tout le reste. Le monde pour lui est au sens le plus absolu un non-moi ; il y voit, avant tout, un ennemi ; aussi la note fondamentale de sa vie estelle la haine, le soupçon, l'envie, la joie maligne.
< Au contraire, l'homme bon vit dans un monde qui est homogène avec sa propre essence : les autres ne sont pas pour lui un non-moi, mais il dit d'eux : c'est encore moi. Aussi se sent-il pour eux un ami naturel : il sent qu'au fond tout être tient à son être, il prend part directement au bien et au mal de tous ; et, avec confiance, il attend d'eux la même sympathie.
« Le sanscrit a donné la formule définitive de cette vérité : « Tu es cela. »
€ La mort n'est pour l'homme bon que le clignement des yeux qui n'interrompt pas la vision. »
En réalité, la conclusion de la morale de Schopenhauer, c'est l'effacement de la personnalité humaine. Plus elle sera faible, moins elle sera pressée par le besoin ; si elle veut s'affranchir de la douleur, il faut qu'elle s'évanouisse.
(l)Schopenhau6r,Z>u/oi2(feizieii<<fe Ja morale, trad. Burdeau,p. 190.
Je sais que, par une contradiction qui prouve combien un pareil système est inconciliable avec Texistence même de l'humanité, Schopenhauer conseille à l'homme d'acquérir la plus haute valeur intellectuelle; car son bonheur sera en raison de son développement personnel (1). C'est une inconséquence. Schopenhauer redevient logique, lorsqu'il dit :
« Voyez- vous ces amants qui se cherchent si ardemment du regard ? Pourquoi sont-ils si mystérieux, si craintifs, si semblables à des voleurs ? — C'est que ces amants sont des traîtres qui, là, dans l'ombre, cherchent à perpétuer la douleur et les angoisses ; sans eux, elles prendraient fin. Mais cette fin, ils veulent l'empêcher, comme leurs semblables l'ont déjà fait. » L'amour est un grand coupable, puisqu'en perpétuant la vie, il perpétue la douleur. L'amoiu*, mais non pas les amants,car ils ne sont que des instruments : l'amour est une passion spécifique; l'individu n'a qu'une éphémère réalité : l'expression permanente de la tendance aveugle de la volonté à .vivre, ^à produire, à perpétuer la vie, c'est l'espèce.
Nous en revenons toujours à la même négation de l'individu.
L'individu ne prouvera son affranchissement que par une chasteté absolue qui amènera ainsi la fin du monde. « De même que dans la satisfaction de l'appétit sexuel, s'affirme la volonté de vivre de l'individu ; de même, l'ascétisme en empêchant la satisfaction de cet appétit, nie cette volonté de vivre, et montre par là, qu'avec la vie de ce corps, la volonté dont 11 est l'apparence cesse aussi. »
En un mot, les êtres inférieurs, grossiers, égoïstes
(IJ La sagesse dans la vie.
sont les jouets du vouloir-vivre. Pour les êtres supérieurs, la volonté, éclairée par la connaissance du monde, cesse son vouloir, et dans tous les phénomènes qui la sollicitent à agir, elle trouve non des motifs d'action , mais des empêchements et des apaisements, pour arriver ainsi à la liberté parfaite par le parfait repos : c'est la négation du vouloir-vivre (1). Tel est le point culminant de la morale.
(1) J'ai emprunté presque textuellement cet exposé de la morale de Schopenhauer au livre de M. Th. Ribot : La philosophie deSchopenhauer.