‹ La moraleChapitre 8 sur 53 · I. Position de la question · texte numérisé non relu

I. Position de la question

l\. Écoles de Platon et d*Aristote. — Le stoïcisme. — Intellect d'un Grec. — Haine de l'étranger. — Les vertus du Grec d'après Homère. — Les maximes des sages de la Grèce. — Enseignement dogmatique de la morale. — Organisation de l'action réflexe. — Socrate.

III. Platon. — Identité du bonheur et de la justice. — Les types du beau et du bien. — Émanations de Dieu — Jouir de Dieu.

rv. Aristote. — La vertu et le bonheur. — Le juste milieu. — Le bien en soi. — L'habitude.

V. Le stoïcisme. — La science suprême. — Suis ta nature. — Quelle nature-? — Le type du sage. — Irréalisable. — Senèque. — Epictète. — Egoïsme. — Trouver Dieu. — La préoccupation d© la mort. — Ne peiùse qu'aux héros. — Dédaigne la morale quotidienne. — Néron et Commode.

L'organisation de l'action réflexe par la religion a abouti au détraquement de l'humanité.

Maintenant se pose une nouvelle question : La métaphysique a-t-elle eu une plus puissante et une plus utile influence morale ?

Trois grandes écoles philosophiques, — en dehors de répicurisme, dont nous parlerons ailleurs, — ont eu une influence considérable en Grèce, à l'époque où elles se sont produites : l'école de Platon, l'école d'Aristote et le Stoïcisme.

Il est bien entendu que, si nous désignons les deux premières écoles sous le nom de ceux qui en passent pour les révélateurs, personne ne s'imagine plus que Platon et Aristote sont des génies spontanés. Ils ont éclos, ils se sont développés en Grèce, parce qu'il y avait un milieu favorable pour leur naissance et leur développe ment. Ils ne sont que des résultantes.

11 n'est pas facile à un Français du xix** siècle de se rendre un compte exact de l'intellect d'un Grec du siècle de Périclès. Nous n'avons point le même climat ni la même condition d'existence. Nous avons des notions scientifiques qui, aujourd'hui, nous paraissent toutes simples et dont ne se doutaient naême pas les plus intelligents des Grecs. Nous avons des préoccupations de vie quotidiennes qu'ils n'avaient pas. Si les Athéniens étaient d'habiles et hardis commerçants, évidemment leur commerce n'avait rien de comparable aux procédés du commerce actuel. L'industrie était le lot des esclaves. La lutte pour l'existence n'avait pas le même caractère d'âpreté qu'elle a aujourd'hui. Le bourgeois athénien ne s'enfermait point dans un comptoir, mais passait la plus grande partie de ses journées sur la place publique,à délibérer sur les affaires de l'État et,en même temps,à s'entretenir de problèmes philoçophiques,où il

exerçait toute sa sagacité d'esprit subtil et son art de beau parleur. C'était une gymnastique qui pouvait lui servir dans les lattes de l'agora. Il savait quitter cette vie aimable pour prendre les armes, pour défendre sa patrie ou en agrandir l'influence. Les sophistes proclamaient le droit du plus fort comme étant la justice selon la nature, tandis que, dans la justice selon la loi, c'est le fort qui est opprimé. Nous trouvons là la même conception que dans le Deutéronome : haine de l'étranger; la justice n'existe que pour les membres de la même cité. Homère nous montre les vertus préférées du Grec : la bravoure, la fidélité à l'amitié, le respect de la vieillesse.

Les sentences attribuées aux sept sages de la Grèce, à Solon, Sosiade, Thaïes, Bias, Périandre, disent : « Recherche la gloire. Repousse la force par la force. Ne dis pas de mal de ton ami ni de bien de ton ennemi, cela est absurde. Sois bienveillant env^stes amis, à tes ennemis rends la pareille. Garde ce qui t'appartient. Expose-toi avec prudence. Discerne l'occasion. Ne blâme personne. Cède au temps, prévois l'avenir. Ne sois ni dupe ni fripon. Jouis de ce que tu possèdes ; règle tes dépenses. Parle à tout le monde ; vis avec tes égaux » (1). Ces règles de conduite, fort étroites, fort égoïstes, avaient été enseignées par l'expérience, formulées, répétées par des vieillards ayant la réputation de sagesse.

Elles étaient un produit de l'empirisme et s'imposaient comme des dogmes. On ne les discutait pas, on les répétait. Le père les transmettait à son fils, et celui-ci ne s'avisait point de dire : Pourquoi celles-

(1) Ces citations sont empruntées à Garnier : Morale dans Pantiquité.

ci et pourquoi pas d'autres ? pas plus que le fidèle ne demande : Pourquoi tel dogme et pourquoi pas tel autre ?

L'enseignement de la morale était dogmatique. On essayait d'emmagasiner ces formules dans les cerveaux par une répétition fréquente, parlée et écrite, de manière que le souvenir toiyours présent de ces maximes devint une cause déterminante d'action, un des modes de l'organisation de l'action réflexe.

Les philosophes essayèrent de les justifier et de les expliquer.

Platon raconte, dans son Protagoras, que les sept sages de la Grèce avaient fait inscrire sur le temple de Delphes les deux sentences suivantes : « Connais-toi toi-même » ; « Rien de trop. » Tous les jours, dans nos classes de philosophie, les professeurs répètent que la première devise signifie la science de l'homme , la source de toute sagesse. En réalité," cette devise, telle que la comprenaient les Grecs, telle que la comprennent aujourd'hui les philosophes classiques, ordonne la contemplation de soi-même, et non l'étude physiologique, l'observation objective, autant que possible, des phénomènes psychologiques qui résultent de notre organisation. La connaissance de soi-même aboutissait chez Socrate à cette constatation que le bien et l'utile étaient à peu près la même chose, et que la vraie liberté pour l'homme est de se rendre maître de ses passions.

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Platon poussa l'analyse un peu plus loin. Chaque partie de l'âme a sa vertu propre : la raison a pour

vertu, la prudence, en donnant à ce mot une extension qu'il n'a pas dans la langue française ; le cœur a pour vertu, le courage ; l'appétit sensible a pour vertu, la tempérance ; ces trois vertus en engendi*ent: une qua-r trième : la justice- Dans le Dialogue de Philèbe, il établit qu'il y a deux principes dans l'homme : l'amour du bien et Tamour du plaisir. Le plaisir n'est donc pas le bien ; car, si le plaisir était le bien, tous les plaisirs seraient bons. Platon dédouble l'homme. « Pour juger le bien et le mal, dit-il, nous n'avons qu'à les considérer tels qu'ils sont dans l'âme, loin des regards des hommes et des dieux ; nous trouvons deux parts dans sa nature : l'une animale et sauvage, l'autre, comme apprivoisée, humaine ou plutôt divine; la première est faite pour être assujettie à la seconde, qui la dompte. » Volontiers, il considère le corps comme le tombeau de l'âme; mais , avec ce génie de la mesure qui caractérisait les Grecs de cette époque, le « Rien de trop » qu'ils avaient pris comme règle, il se garde bien d'en tirer les conséquences ascétiques auxqueUes devaient aboutir ses disciples chrétiens. La vie heureuse et sage est la vie mixte, où se réunissent et se mélangent la science et le plaisir, non pas, il est vrai, tous les plaisirs, mais au moins les plaisirs purs, simples et vrais qui sont l'accompagnement et la récompense delà sagesse, ou ceux des plaisirs sensibles qui naissent des objets simples et ne sont accompagnés d'aucune douleur : le plaisir des belles couleurs, des beaux sons et même des pures odeurs (1). < Semblables à des échansons, nous avons à notre disposition deux fontaines, celle du plaisir, qu'on peut comparer à une fontaine de miel, et celle de la sagesse, fontaine sobre , à laquelle le vin est

(1) p. Janet, Hist. delà A/ora/e, T« l,p. lU.

inconnu et d'où sort une eau austère et salutaire. Voilà ce qu'il faut nous efforcer de mêler ensemble de notre mieux. » Le Philèbe est consacré à l'éloge de la vie tempérante. Réduite à sa plus simple expression, dépouillée des artifices du style et de la dialectique, rien de plus simple que cette morale : c'est la morale de Yaurea mediocritas d'Horace, d'un honnête rentier, d'un bon petit bourgeois.

Mais celui-ci se révoltera quand Platon voudra lui prouver que la justice et le bonheur sont identiques. Il citera des faits qui lui démontrent le contraire de la manière la plus évidente. Platon lui répond par des mots : € Quiconque aura la connaissance du bien et du mal ne pourra jamais être vaincu par quoi que ce soit. Le vulgaire peut se tromper par les apparences de bonheur et de malheur; mais ce ne sont pas les accidents extérieurs qu'il faut considérer pour juger du bonheur des hommes : il faut savoir si l'âme est saine et non pas malade. Une âme juste, c'est-à-dire bien réglée, est en bonne santé ; elle a le bien qui lui est propre. Le reste ne la regarde pas (1) .» Puis Platon achève de quitter toute réalité pour présenter les types absolus et parfaits du beau, du bien. Mais d'où émanent-ils? de Dieu. Si Dieu est le principe de l'ordre moral, la vertu consiste dans l'imitation de Dieu. Dieu est la vraie mesure de toutes choses; on ne participe au bien et à la vérité qu'autant qu'on s'en approche. Des liens d'amitié unissent le ciel et la* terre : une même société enchaîne l'homme et Dieu.

Les néoplatoniciens , Plotin, voulurent atteindre au supérieur en dépouillant l'inférieur. Ils se lancèrent à la recherche de l'inaccessible avec tant de violence,

(1) Paul Janet, T« i, p. 124.

qulls crurent le saisir quelquefois. Porphyre assure que, dans les dix ans qu'il vécut avec Plotin, celui-ci vit quatre fois le Dieu suprême et s'unit avec lui. Lui-même éprouva une fois ce bonheur. Saint Augustin, commentant Platon, déclarait que « le philosophe ne devenait heureux que quand il commençait à jouir de Dieu ».

Le disciple d'Horace, ahuri devant toute cette logomachie et ce surnaturel, répond :

« Je comprenais encore les deux fontaines, mais ici je perds pied. Je ne vois pas comment je pourrais jamais arriver à ce souverain bien, à ce mariage entre Dieu et moi. Je devine maintenant d'où vient le nom d'amour socratique et je ne m' étonne. plus que certains disciples chrétiens de Platon s'y adonnent. Pour mon compte, je trouve cette jouissance contre nature et je la laisse à sainte Thérèse. >

Du reste, d'avance Platon avait avoué son impuissance, en examinant dans le Menon si la vertu peut s'enseigner, et il conclut par un mot de Théognis : € Jamais, par tes leçons, du méchant tu ne feras un homme de bien. » Plus loin, il ajoute : 4c Quand un homme a le bonheur de posséder la vertu, c'est sans réflexion, par faveur, divine. » C'est la grâce, et la grâce est la négation de l'eflfort humain, puisqu'elle n'est qu'une faveur surnaturelle.

Aristote semble plus pratique que Platon. Il commence à comprendre l'importance de l'expérience, des faits ; mais au dessus , au delà, il n'en cherche pas

moins un principe suprême dont toutes les sciences dépendent, et, comme Platon, il croit que le commencement de la philosophie doit être exempt de supposition.

La morale d'Aristote n'est pas fort claire, d'autant plus qu'il faut la chercher à travers trois ouvrages : la Morale à Nicomaqtie, la Morale à Eudème, la Grande Morale. C'est la première qui doit être considérée comme la véritable œuvre d'Aristote (1).

Le but suprême de l'homme est le bonheur ; la vertu fait le vrai bonheur. La vertu est, pour une chose quelconque, la qualité qui complète et achève cette chose. Il distingue avec perspicacité les vertus en vertus intellectuelles et en vertus morales. Les premières résultent d'un enseignement auquel elles doivent leur origine et leur développement ; leur objet, c'est la vérité. Agir suivant la droite raison, c'est agir de façon que la partie irrationnelle de l'âme n'empêche pas la partie raisonnable d'accomplir l'acte qui lui est propre. Les vertus morales naissent de l'habitude, l'habitude étant une manière d'être qui nous dispose à bien faire. Dans l'âme, il y a trois éléments principaux : les passions, les facultés, les habitudes. Les passions sont des dispositions de l'âme suivies de plaisir ou de peine. Les vertus et les vices ne dérivent pas des passions, mais de l'habitude. Les vertus consistent dans une certaine apathie, un certain calme à l'égard des plaisirs, et les peines et les vices dans des dispositions contraires. Nous retrouvons cet esprit de mesure que nous avons déjà aperçu au milieu des divagations de Platon. La vertu morale est un milieu : prodigalité , avarice : '=: libéralité; fourberie, niaiserie : = prudence, etc.

(1) V. Aristote, trad. Barthélémy Saint-Hilaire. — OUé Laprune. L« Morale d'Aristote, — RiUer, Histoire de la phil, anc, T« 3.

LES TROIS aHANDES ÉCOLES GRECQUES. 59

Un spirituel député, M. Eugène Delattre, appliquant la doctrine d'Aristote, en a fait les Quatorze péchés capitaux.

Rien de plus terre à terre que cette morale pratique ; mais au-dessus, Aristote, à la place de la conception du souverain bien de Platon , met « le bien en soi ». Le bien en soi est le développement complet de l'être. Le bien relève de la science souveraine. Le but suprême de l'homme est le bonheur, et le bonheur pour l'homme est le développement de tout ce qu'il a en puissance. Mais la sagesse ou la raison et [la science sont au-dessus de l'homme, la vie sage est au-dessus de la vie humaine ; elle n'est pas humaine, mais divine. — Ici on perd pied.

Si on redescend, on trouve que l'activité pratique de l'âme qui s'exerce raisonnablement est la seule chose qui constitue l'œuvre et la félicité de l'homme. Nous voila ramenés à la vie contemplative.

En réalité, il n'y a à retenir de toute cette morale qu'une chose : la constatation de l'influence de l'habitude. « La vertu ne se forme que par l'habitude. Il faut contracter de bonnes habitudes dès la première enfance. » Mais qu'est-ce que l'habitude? C'est l'action réflexe.

Les religions ont su l'organiser ; le philosophe qui, le premier,* en a déterminé l'importance, a laissé des prescrits moraux vagues et incertains. S'ils ont fait le bonheur de ses commentateurs, ils n'ont pas beaucoup servi au bonheur de la généralité des hommes.

Les fondateurs du stoïcisme, Zenon, Gléanthe, Chrysippe, comme presque tous les autres philosophes, faisaient de la science du bien et du mal le principal but de la connaissance de Thomme. Ariston, de Ghios, alla même jusqu'à supprimer de la philosophie tout ce qui n'était pas la morale. Pour ceux qui étaient moins exclusifs, la physique ne devait avoir d'autre résultat que d'apprendre à distinguer le bien du mal ; car on ne peut trouver la cause, l'origine de la justice que dans Jupiter et dans la nature universelle. L'univers étant soumis à une loi universelle, chaque partie du monde devait y obéir. De là le précepte de leur morale : « Suis la nature.» Mais quelle nature? Gléanthe répond: < L'homme doit suivre la nature universelle, mais non pas sa nature particulière. »

Alors, les stoïciens en arrivent à distinguer trois natures : nous devons vivre d'abord conformément a notre nature universelle , puis conformément à notre nature particulière humaine, enfin conformément à notre nature rationnelle, tant qu'elle n'est pas corrompue. Agir avec sagesse, voilà le seul bien ; la vertu seule suffit pour rendre heureux; le méchant peut être riche, bien portant, le stoïcien le déclare pauvre et malade. Le bon, lui, n'a besoin de rien, parce qu'il possède tout ce qui peut lui être utile.

Devant les conséquences de cette doctrine, les stoïciens furent obligés de s'arrêter, et Ghrysippe convenait que les richesses et la santé avaient quelque va-

leur. Mais le sage ne doit jamais essayer de se procurer les biens corporels ou extérieurs pour lui-même ; il doit tâcher de les procurer aux autres.

Ghrysippe et ses amis avaient fait du sage un type si élevé, que, loin de considérer qu'ils le représentaient, ils déclaraient quejamais il n'avait existé. Le sage doit être libre de toute crainte, de tout désir, de toute peine et de tout plaisir; il est véritablement libre, puisque, parvenu à une connaissance parfaite du bon, il ne suit que sa raison. Quand on est à une telle hauteur, on regarde avec mépris le commun des mortels, qui ne peut y atteindre.

A Rome, le stoïcisme aboutit à la morale oratoire de Sénèque, qui fait l'éloge de la pauvreté dans ses palais et méprise les richesses en écrivant sur des tables d'or. Il place le sage non seulement au-dessus des hommes, mais au-dessus des dieux ; car les dieux sont sages par nature, tandis que lui est sage par vertu ; ils sont exempts de passions, tandis qu'il estaudessus de la passion. Au point de vue pratique, Sénèque recommande les sentences courtes qui se gravent dans l'esprit, sans que celui-ci ait à se demander pourquoi il doit les adopter.

Epictète considère que toutes les questions se rattachent à la morale. Nos opinions, nos penchants, nos aversions dépendent de nous ; notre corps, nos biens, le pouvoir, la renommée, tout cela n'est point notre ouvrage et n'est point en notre pouvoir. Il n'y a de bien et de mal que dans ce qui dépend de la volonté. Notre tâche est de faire repousser les mauvaises idées par les bonnes. Il croit que les idées générales sur le bien et le mal sont communes à tous. Epictète donne des règles pratiques, qui ont pour but d'organiser le renpncement aux choses extérieures ; il va fort loin

dans ce sens, jusqu'à isoler le sage de ses parents, de ses frères, de ses enfants, de sa patrie ; il renonce même à rendre sages ses enfants s'ils sont méchants (i) . Il en résulte que cette morale sévère aboutit à un complet égoïsme, dans lequel l'homme est uniquement occupé à perfectionner sa sagesse et à contempler Dieu et ses œuvres.

Nous sommes ses enfants. Son essence est le bien ; il nous a donné tout le bien qu'il pouvait donner, ce démon, ce Dieu qui réside en nous. € Ferme ta porte, empêche la lumière extérieure d'entrer : non seulement tu ne seras pas dans les ténèbres, mais encore tu trouveras Dieu et sa lumière qui éclaire toutes les actions. » Si nous ne voulons que ce que Dieu veut, nous serons vraiment libres. Platon avait déjà dit: € Suis Dieu » Les stoïciens répètent ce commandement.

La mort les préoccupait à ce point que, comme l'a remarqué Bacon avec justesse, ils la faisaient pleine d'épouvante. Ils s'y préparaient, comme les religieux qui la considèrent comme l'entrée d'une nouvelle vie, bien que cette survivance ne paraisse pas tenir une grande place dans leurs préoccupations. Spinoza a répondu avecraisonque l'étude de l'homme sage n'était pas de savoir comment mourir, mais comment vivre.

Le suicide est la solution de tout embarras. « Si vous n'êtes pas content de la vie, la porte est toujours ouverte. »

Les premiers Romains qui s'inspirèrent du stoïcisme grec, Gaton, Gicéron, le présentèrent comme la morale des héros ; les derniers, Sénèque, Marc-Aurèle,en firent

(i) U est vrai <iue, dans un autre passage, il reconnaît qu'il y a une étroite liaison entre les hommes et que nous devons nous efforcer de rendre bons ceux qui vivent avec nous.

une sorte de quiétisme. Ce qu'ils recommandent, c'est l'examen de soi-même et la pureté de l'âme.

On n'a pas l'occasion d'être tous les jours Décius ou Régulus, et le saint est le contraire de l'homme. On a, au contraire, tous les jours, à chaque instant, l'occasion d'être honnête : la vie morale se compose de petits actes incessamnent répétés. Ce sont ces petits actes que dédaigne le stoïcisme. Il pense trop à la mort pour bien enseigner à vivre. 11 se tend trop: c'estl'effort continu.Il soulève la vertu comme un hercule de foire soulève un poids à bras tendu :1e bras tendu se fatigue vite.

Le poids qu'il soulève est relativement faible. Ces hommes d'élite peuvent agir sur quelques ns^tures disposées à recevoir leurs maximes : mais comment pourraient-ils agir sur les masses quand ils viennent leur affirmer, « que le sage est heureux dans le taureau de Phalaris » ? Chacun se rappelle qu'il n'a jamais considéré comme un bonheur de se brûler les doigts, et son expérience personnelle et fréquente le met immédiatement en méfiance contre des gens qui commencent par lui affirmer une pareille impossibilité.

Certes, elle a eu de l'influence, la doctrine qui fait de l'empereur Marc- Aurèle le disciple de l'esclave Épictète; mais cette influence reste limitée dans un petit cercle d'esprits d'élite. Si Marc-Aurèle non seulement écrit ses maximes, mais montre, dans toutes ses actions, le profond sentiment qu'il avait de ses devoirs et arrive à concilier ceux d'homme et d'empereur, cependant si inconciliables, deux des plus épouvantables empereurs romains avaient été élevés par des stoïciens, Néron par Sénèque, Commode par Marc-Aurèle ; et tous les deux semblèrent s'acharner à prouver par leur conduite l'impuissance moralisatrice des doctrines, le premier, de son précepteur, le second, de son père.

I. La philosophie du sentiment. — La voix du cœur. — « La voix

delà nature». — L'homme est né bon.

n. Exemples.

IIL Mauvais résultats des bons sentiments. — La pitié et le délire persécuteur. — « Il a souffert. » — « Le roi est si bon. o — L'amour — L'orgueil. — La colère. — La politique de sentiment. — Domination de l'intelligence par l'instinct.

J'ouvre le cours de VHistoire de la philosophie moderne de Victor Cousin, et j*y trouve :

« Il y a des philosophes qui, repoussant la suprématie des sens et celle de la raison, cherchent dans le sentiment le vrai guide et la lumière de la vie intellectuelle et morale; Rousseau, en France, en Ecosse, Hutcheson et Smith, en Allemagne, Jacobi.»

Rousseau et Jacobi font reposer sur le sentiment la science , Tart et la morale. L'instinct du cœur domine tout. Le cœur sent le beau et le. bien. L'homme a un amour inné pour le beau et le bien. Et Cousin continue : « Le sentiment est comme une grâce divine qui nous aide à accomplir la loi

sévère et austère du devoir. La voix du cœur est la voix de Dieu. »

Mais qu'est-ce que le sentiment? Au point de vue intellectuel, c'est une opinion qui n'est pas appuyée sur des observations conscientes. Entendez quelqu'un soutenir une thèse sans argument : il vous dira. — C'est une affaire de sentiment.

Le sentiment, c'est l'impulsion instinctive; c'est le contraire du jugement méthodique. Les charlatans seuls font du sentiment l'instrument de la science.

Je me rappelle toujours le profond étonnement que j'éprouvai, lorsqu'enfant, ouvrant le dernier volume de VHi&toire de France de M. Henri Martin, je tombai sur le passage où il s'extasie devant cette affirmation de Rousseau : « L'homme est né bon. » Vous le dites ? Prouvez-le.

Souhaiter qu'il en fût ainsi accuse d'excellentes intentions, mais les intentions ne sauraient suppléer à la réalité.

Malheureusement tous les faits viennent protester contre la thèse de Rousseau. Les Australiens, les Andamanites, les Botocudos ne sont pas les pires des hommes, et cependant leur bonté se manifeste par l'infanticide, l'esclavage de la femme et le cannibalisme (1).

La morale de sentiment?Mais jusqu'à présent c'est

(1) V. Abel Hovelacque, les Débuts de rhum&nité.

elle qui a dominé rhumanité, et nous allons voir ses résultats.

L'homme primitif a faim et soif, a des appétits sexuels ; il est paresseux et violent. Satisfaire sa faim, sa soif, ses appétits sexuels, sa paresse, c'est toute sa morale. Il s'empiflre, comme l'Esquimau quand il a fait bonne chasse, comme l'Australien , après ses longs jeûnes-, comme le Botocudo, s'il a la chance de tuer un pécari. Il s'enivre, s'il a de l'alcool à sa disposition. Il se jette sur la femelle ; à défaut de femelle, prend le mâle. L'Australien charge sa femme comme une bête de somme, la roue de coups si elle oublie quelque chose ou simplement s'il veut manifester à ses dépens sa bonne ou sa mauvaise humeur, ne la nourrit que des débris de ses repas, et, en compensation, la mange en temps de disette. Pendant qu'il se repose, il lui fait faire i'efibrt, réservant pour lui la jouissance. C'est son esclave.

Voilà la première phase de la morale sentimentale qui prouve, d'une manière évidente combien est justifiée l'affirmation de Rousseau 1

Les partisans de la morale du sentiment ne peuvent nier ces faits; mais alors, ils déclarent qu'ils entendent autre chose. Les partisans de cette morale doivent forcément rester dans le vague , car le sentiment est le contraire de la précision.

L'histoire est là pour nous montrer comment les

meilleurs sentiments peuvent être la cause des plus grands maux. Il n'y a pas de sentiment plus généreux que celui de la pitié. Il fait vôtres les douleurs de votre semblable. A première vue, vous croiriez que ce sentiment ne pourrait jamais nuire à personne, sinon en exigeant de trop grands sacrifices de celui qui le ressent trop vivement.

Eh bien ! prenez garde ! cet homme qui ressent si vivement la pitié peut devenir un monstre.

Vous avez, sans doute, vu un fou atteint du délire de la persécution : il voit des ennemis partout; chaque passant le menace ou se moque de lui. Ses voisins agitent leurs rideaux tout exprès pour lui faire des misères, des lumières le poursuivent. Vous plaignez cet homme, et vous le croyez inoffensif.

Vous êtes heureux que cet homme tremblant ne vous ait pas assassiné. En vous quittant, il va peut-être tuer quelqu'un. Chaque passant qu'il croise court un danger de mort : car à tout coup, son délire de la persécution peut se transformer en délire persécuteur; et le malheureux, pour se débarrasser d'un ennemi imaginaire, tuera un homme inoffensif fort réel.

De même, la pitié se transforme à tout instant en férocité.

Écoutez des femmes à la lecture d'un crime bien noir : de suite, leur pitié pour la victime se traduira de la manière suivante à l'égard de l'assassin :

— Oh ! le monstre, il faudrait le faire mourir à petit feul

C'est poussées par l'immense pitié qu'excitaient en elles les souffrances et la mort de Jésus, que les misérables populations du moyen âge, qui auraient dû réserver pour elles-mêmes leur propre pitié, mettaient les Juifs à la torture et les brûlaient avec joie.

Nous avons vu, au mois de mai 1871, la pitié, excitée par le massacre de deux à trois cents otages, faire fusiller de 15 à 20,000 hommes et en enfermer 40,000.

Tous les jours, à propos d'un homme politique qu'on entoure d'une légende, vous entendez crier, pour justifier cette légende : — Il a souffert !

Mais Jésus a souffert, et pour lui des milliers et des milliers d'hérétiques et de Juifs. L'humanité aurait trop à faire si elle était obligée de ramasser tous les martyrs dont elle a jonché sa route. Pour élever un piédestal à un homme, il ne s'agit pas de savoir s'il a souffert ou non , il s'agit de savoir pourquoi il a souffert. Notre démocratie doit se garder de mettre la pitié au-dessus de l'intelligence, le sentiment au-dessus du discernement.

La bonté est un sentiment excellent aussi. Demandez aux populations de l'ancien régime. On disait de Louis XVI : « Le roi est si bon! » Et, par bonté, le pauvre roi ne pouvait refuser les pensions que lui demandaient ses gens de cour, ni même de petites lettres de cachet.

L'amour ! Ah ! si on n'écoute que lui, on fait de jolies choses. Il met les filles à mal et conduit les hommes au viol. Exclusif, en raison de son intensité, il fait sacrifier l'objet aimé par celui qui l'aime, au nom des droits de l'amour. C'est à lui que nous devons la jalousie idiote d'Othello. Notre code pénal va jusqu'à sanctionner son acte, et nous donne les Dubourg et les Fenayrou.

Il faut bien aimer quelque chose! La vieille fille aime son serin et sa chatte à ce point qu'elle leur sacrifiera sa domestique et dédaignera profondément le^ misères humaines. Cette affection devient un égoïsme féroce.

N'écoutez que votre sentiment. L'orgueil pourra vous

faire faire de grandes choses ; il vous rendra insupportable aux autres, et la tête haute, perdu dans votre propre admiration, comme l'astrologue delà fable, vous ne verrez pas le puits qui est à vos pieds.

La colère est aussi une explosion de sentiment, et c'est elle qui a fait faire presque toutes les grandes sottises de l'humanité. Il y a des gens qui se vantent de ne pas pouvoir se contenir quand ils sont en colère. Il n'y a pas de quoi, en vérité. Autant un fou devraitil se vanter de sa folie. Par colère, vous tuez votre femme, votre ami; par colère, vous battez vos enfants; par colère, vous déclarez la guerre à d'autres peuples, et vous faites massacrer réciproquement des milliers de braves gens qui n'en peuvent mais, et qui, par la contagion de l'exemple, arrivent pour la plupart à partager votre colère.

Actuellement, toute notre politique est dirigée par le sentiment. Nous nous décidons, non d'après des informations étudiées et coordonnées, mais sur des mots qui vibrent plus ou moins en nous, sur des aflarmations sans contrôle, par sympathie pour les uns, par antipathie pour les autres, sans que, le plus souvent, nous puissions nous rendre un compte exact des motifs de cette colère ou de cette sympathie. Nous démêlons vaguement le but que nous voulons poursuivre, et fort souvent nous prenons les décisions qui nous en écartent le plus. Nous faisons des dieux, un jour, auxquels nous demandons l'impossible, et nous les brisons le lendemain. C'est là morale de sentiment qui ramène les Bonapartes en France, alors qu'elle aurait dû à tout jamais livrer leur mémoire à la haine. C'est la morale de sentiment qui fait dire à Lamartine : « Aléa jacta est. Il faut laisser quelque chose à la Providence ! » comme

si Tart de Thomme ne devait pas consister à laisser le moins possible au hasard.

Ah! quand nous n'écoutons que notre sentiment, nous faisons de jolies choses!

La morale du sentiment est modeste : c'est la domination de l'intelligence par l'instinct.

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