‹ La morphineChapitre 14 sur 14 · OO · texte numérisé non relu

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tal de la ville la plus proche de l’asile, où on le dêmorphinisa par la méthode demi-lente.

Il p’avait pas l’intention de se faire guérir de sa funeste habitude, mais, dépourvu d’argent et incapable de travailler, il pensa qu’il serait mieux à l’hôpital, se promettant d’ailleurs de se procurer de la morphine par tous les moyens possibles.

En effet, aussitôt qu’il fut sur pied, il aida les infirmiers dans différents services; à la la chirurgie, il déroba de la cocaïne et dans les autres, de la morphine.

Comme il était chargé de nettoyer les instruments, il se procura facilement une seringue et des aiguilles. Nous ne voulons pas nous répéter en décrivant les huit démorphinisations successives qu’il a subies ; disons seulement que, dans tous les hôpitaux où il a ôté traité, à l’exception des asiles de New- York et de Paris, il trompait les médecins et la surveillance des infirmiers, en dérobant de la morphine et en se faisant des piqûres clandestinement.

Dans ces huit démorphinisations, le malade n’a, en effet, été guéri que deux fois : la première, quand il est resté dix-sept mois sans reprendre de morphine ; la seconde fois, lorsqu’il fut guéri à Paris par la méthode progressive.

S’il retomba dans son vice, ce fut par

la faute du médecin qui eut la « seringue trop facile ».

Voici donc un morphinomane thérapeutique devenu passionnel, car, malgré toutes les souffrances endurées, il retombait toujours dans le péché, et qui, grâce à la négligence de certains médecins et à la complicité de quelques pharmaciens, au manque de surveillance dans les hôpitaux pour le traitement du morphinomane, n’a été guéri qu’au bout de vingt ans, période pendant laquelle ses souffrances étaient si horribles, si épouvantables, que sa vie était un enfer.

- Nous se voulons pas terminer le récit de ce chemin de croix, sans vous décrire les hallucinations produites par la morphine et la cocaïne. Pour cela, nous laissons la parole au malade.

Quelques hallucinations et manies

produites par la Morphine et la Cocaïne

Pendant mon séjour dans un port de mer où j’avais de la famille, j’étais descendu à l’hôtel, pour pouvoir me piquer plus librement.

Mes facultés mentales étaient alors très affaiblies, résultat des fortes doses de poison queje consommais.

Je changeais d’hôtel fréquemment, me figurant toujours que les gens de la rue m’insultaient.

Je prenais toujours une chambre à l’étage le plus élevé et ne donnant pas sur la rue.

Quoique cela, j’entendais des voix: ! Je me figurais que ma famille payait des détectives pour me faire suivre et arrêter au besoin.

Je voyais partout des ennemis, j’étais persécuté.

Je m’entendais souvent traiter de dope, sorte de mot argot américain, par lequel on désigne tout individu presque continuellement sous l’influence d’opiacés.

Je me croyais suivi par des débardeurs, et mes actions étaient si étranges qu’après un

certain temps je l’étais réellement, lorsque je sortais à de rares intervalles.

J’avais de fréquentes hallucinations de la vue, qui furent, au début, plutôt gaies, mais qui devinrent effrayantes par la suite.

Je n’avais qu’à regarder une ombre sur le mur, un point lumineux, un dessin du papier tapissant ma chambre, les fixer, et, d’après mon imagination, je voyais des figures, des fleurs, des animaux qui, au bout de quelques minutes, devenaient mobiles, me faisaient des grimaces et me menaçaient.

Les plis de mes draps me représentaient des rats et des serpents que je prenais dans la main et dont je sentais la morsure ou la piqûre/

J’étais semi-conscient, je savais que c’était la morphine et la cocaïne qui me causaient ces hallucinations; mais, elles étaient si naturelles que j’en avais neur.

Pendant la période d’intoxication, il me semblait, en marchant, qu’à chaque pas mes pieds enfonçaient dans le sol et que mes jambes étaient de caoutchouc, ce qui entravait beaucoup ma marche.

J’avais aussi deux idées fixes que je n’ai jamais, du reste, expérimentées, mais que je croyais réalisables; l’une, que je pouvais parcourir de longues distances courant à grandes

enjambées, effleurant le sol et comme soutenu par des ailes.

L’autre, qu’il m’était possible d’exécuter la même chose sur l’eau et sans danger.

J’avais aussi la manie du microbe.

Je retirais du pus et du sang de mes plaies et je les examinais dans un petit microscope de poche que j’avais toujours avec moi; j’y voyais des microbes sous forme d’insectes courir sur le verre.

Je voyais des vers ronger mes plaies, et je racontais à mes amis que j’avais la gangrène.

Je me rappelle m’être bien fâché contre une personne à qui je voulais persuader que je voyais des microbes sur sa main- et qui disait ne pas les voir.

J’envoyai une fois à un médecin, avec prière de les analyser, des petits morceaux de laine arrachés à ma couverture, lui écrivant qu’ils étaient pleins de microbes.

D’autres fois, je n’avais qu’à regarder dans mon microscope pour y voir des jardins magnifiques, des montagnes, des rivières, etc... Mais cela finissait toujours par tourner au tragique, je voyais alors des choses horribles.

Il me suffisait, dans une demi-obscurité, de fixer le mur ou le plafond, d’invoquer l’apparition de mes parents et amis décédés

ou vivants pour voir leur image frappante de ressemblance, mais pâle, semblable à une statue de plâtre.

Je prenais aussi un certain plaisir à me piquer et à me faire saigner.

Une autre de mes manies ôtait de m’arracher les dents; celle-ci était devenue pour moi une véritable passion. J’en souffrais horriblement, mais je ne pouvais pas résister à cette impulsion.

J’ai aujourd’hui deux dents de reste.

J’étais toujours armé d’un revolver, et à plusieurs reprises, j’en menaçai mes parents et amis, car je ne pouvais pas supporter que me l’on contredise.

J’ai habité quelques mois dans un hôtel de la rue Bergère et j’allais parfois passer la soirée dans un café du boulevard de Strasbourg; vers les onze heures du soir, alors que les boulevards, remplis de promeneurs, étaient encore brillamment éclairés, je n’osais rentrer seul et je payais le chasseur du café pour m’accompagner.

J’osais à peine toucher aux aliments préparés, car je croyais qu’on voulait m’empoisonner; aussi, lorsquej’avais faim, j’achetais des boîtes de conserves, des fruits, etc...., certain qu’on n’avait pas pu les empoisonner au préalable.

' On dit que les morphinomanes font des

adeptes, je puis assurer que jamais je n’en ai fait, ou alors inconsciemment, c’est-à-dire qu’ôtant dans les hôpitaux, après ma piqûre, j’ai peut-être laissé voir le bien-être qu’elle m’avait causé.

Au contraire, jfe disais à qui voulait l’entendre, que j’étais malheureux et que je ne conseillerais jamais à personne d’user de la morphine.

Morphinomanes ! j’espère que le récit de mes souffrances vous engagera à vous faire guérir.

Croyez-moi ! Un peti de courage.

Sachez que. les souffrances endurées pendant la démorphinisation ne sont pas comparables à celles qui vous torturent en ce moment.

Appel aux parlementaires

dans le but d’enrayer

la Morphinomanie

Pour terminer ce livre, qui vous montre d’une manière succinte, mais complète, les accidents terribles et effroyables que cause la morphine, il nous reste à émettre une idée pour combattre ce fléau.

C’est à vous, représentants du pays, à qui nous confions nos intérêts, qui avez pour mission de faire les lois qui nous protègent, que nous lançons un appel.

Sera-t-il entendu? C’est le plus cher de nos vœux.

Parlementaires ! Vous qui avez combattu l’alcool, le tabac, combattez maintenant la morphine et les toxiques; frappez-les d’un impôt tellement élevé, que quiconque voudra devenir morphinomane y dépensera sa fortune.

De la sorte, la morphinomanie ne fera de victimes que parmi quelques vicieux dont la fortune pourra subvenir à alimenter la passion.

Alors les classes moyennes, les classes ouvrières seront sauvegardées, vu la modicité de leurs moyens.

Supposons qu’on impose par gramme de morphine un droit de vingt francs perçu par l’État, les morphinomanes ne pourront se procurer cette quantité qu’à raison de vingttrois francs environ.

De cette façon, la plupart d’entre eux ne pouvant faire une telle dépense, se verraient obligés de se faire soigner.

Le prix du centigramme étant relativement minime, le médecin pourra faire une injection à ceux de ses malades qui souffriraient de douleurs aiguës.

Cet impôt n’empêchera donc pas l’usage de la morphine pour soulager les douleurs violentes ; non, nous le répétons, il n’aura d’autre but que d’enrayer la morphinomanie et par cela même faire disparaître cette classe d’individus tarés et inutiles qui s’abandonne à cette funeste passion.

Nous émettrons aussi un avis qui, nous croyons, aiderait à atteindre le but que nous poursuivons; nous voudrions voir l’État se réserver le monopole de l’importation de l’o-

pium, le taxer d’un impôt élevé et en régler la vente et la consommation.

Par ce fait, on détruira donc presque totalement ce vice aussi dangereux que l’alcoolisme, qui s’étend rapidement, sans pour cela, empêcher l’usage de l’opium et de la morphine comme médicaments.

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