VINGT ANNÉES
DE MORPHINOMANIE
Nous allons vous présenter maintenant le cas d’un morphinomane thêrapeuthique devenu passionnel et qui a passé par toutes les phases de la morphinomanie.
Après vingt années de morphinisation, pen dant lesquelles il se fit démorphiniser huit fois (imparfaitement et dans les hôpitaux), il a enfin suivi le conseil que nous donnons dans ce livre en se faisant interner dans un asile où il fut radicalement guéri par la démorphinisation progressive, qui donne le minimum des souffrances et se passe sans accidents graves..
Voyons d’abord ses antécédents héréditaires, du côté paternel, aucun; sa mère a souffert pendant de longues années de douleurs névralgiques.
Le malade n’était ni alcoolique ni syphilitique, mais un fumeur excessif. A dix-huit ans, il s’engageait aux chasseurs d’Afrique, v pendant l’insurrection du Sud-Oranais. Envoyé en colonne, il dut camper dans des, endroits marécageux ; il se rappelle avoir dormi la tête appuyée sur le bras gauche, le coude reposant sur le sol ou sur la couverture de cheval, humide de sueur ou mouillée de pluie. • Pendant son congé rien d’anormal, sa santé fut bonne, sauf quelques accès de fièvre intermittente (malaria). Il fut appelé à soigner des • • typhiques et des cholériques sans contracter ces maladies.
Libéré,il partit pour les États-Unis d’Amérique.
Tous ces détails peuvent ne pas vous paraître d’un grand intérêt, mais ils sont nécessaires pour vous faire comprendre que le morphinomane, dans bien des cas, n’est pas au début un vicieux ou un passionnel, mais la victime d’un médecin peu consciencieux ou imprudent.
Le venons à notre malade : Quelques mois après son arrivée à New-York, il éprouvait une violente douleur au coude gauche, excessivement sensible au toucher.
Il ressentait des élancements continuels ; la douleur était plus forte la nuit, mais tomjours localisée au coude.
Il consulta le docteur S..., spmmitô médicale (spécialiste neurologiste), qui lui prescrivit l’électricité. Ce traitement, au lieu de le calmer, lui causa des douleurs atroces. Ne voyant aucun résultat satisfaisant, il s’adressa au docteur G..., de l’hôpital duM...-S..., qui lui conseilla de faire radiographier le membre malade, ce qui fut fait. Rien d’anormal n’apparut sur l’épreuve. Ce voyant, le docteur lui suggéra d’entrer à l’hôpital où il fut admis ocmme malade payant.
Le diagnostic ôtait névralgie localisée.
Tout fut essayé pour le soulager: douches suédoises, applications chaudes et glacées.
Un docteur émit l’avis de lui administrer de la quinine en grande quantité, mais le traitement dut être abandonné, le malade était devenu complètement sourd et se plaignait de bourdonnements dans les oreilles. La douleur empirait et avait maintenant des tendances à se généraliser.
Une opération fut pratiquée.
Le cubitus fut mis à nu par une large incision, mais rien d’anormal ne fut remarqué.
Après l’opération, la douleur aurait plutôt augmenté. Au bout d’un mois, l’état du malade ne s’était pas amélioré ; une semblable opération fut décidée, mais l’opérateur pria le malade de se laisser inciser sans se faire anesthésier afin qu’il puisse voir le fonction-
nement des nerfs ; ce qui fut fait pendant la première partie de l’opération, de l’éther lui fut administré aussitôt l’incision faite.
Cette fois un petit morceau d’os pressant sur les nerfs fut enlevé et montré au malade.
Il n’éprouva aucun soulagement après cette opération. C’est alors que l’on essaya tous les calmants : antipyrine, phénacétine, vaporisations de menthol et d’éther, codéine, puis enfin de la morphine par la voie œsophagienne.
On avait laissé ignorer au malade que c’était de la morphine qu’il prenait. Il dormit un peu, mais la douleur du coude ne diminua pas d’intensité.
Un mois après, le docteur G... ôtait appelé dans le Sud pour une opération, et laissait son service au docteur L..., son élève, qui promit au malade de s’occuper de son cas, et de faire une nouvelle tentative pour le guérir ou au moins le soulager.
Une troisième opération lui fut proposée, et sur l’affirmation du docteur L... qu’elle serait saris suites graves, et qu’il pourrait vaquer à ses affaires peu après, il accepta, ses souffranoes devenant intolérables.
Nous devons vous dire, que si le malade a pu nous communiquer ses impressions sur les traitements et les opérations qu’il a
subies, c’est qu’à sa sortie de l’hôpital du Mont-Sinaï, il retourna en France pour y consulter des docteurs et qu’on lui remit pour le leur communiquer un résumé de tout ce qui avait ôté essayé pour sa guérison,
Revenons à la dernière opération :
L’élongation des nerfs par la méthode sanglante ; Une large incision fut pratiquée à l’épaule, parallèlement à la clavicule gauche et les nerfs furent allongés jusqu’à ce que l’instrument, sorte de balance romaine, marquât 90 livres.
Après l’opération, le malade ne pouvait remuer le cou et le bras qui ôtaient encastrés dans du plâtre ou des bandelettes plâtrées, comme pour une fracture laissant les articulations libres.
C’est alors qu’essayant de mouvoir le bras, il s’aperçut qu’il était comme paralysé, c’està-dire qu’il ne pouvait le soulever, qu’il lui fallait le prendre avec la main droite pour le changer de place ; tout le côté gauche jusqu’à la ceinture était insensible aux piqûres d’aiguille, au froid, à la chaleur.
La douleur, quelques jours après, avait empiré et s’était étendue au cou et à la face.
Le médecin, effrayé du résultat de l’opération, et ne voyant d’autre moyen de soulager son patient, lui fit donner une injection hypodermique de morphine : (7 gouttes de la
morphine de Magendie); aussitôt le malade éprouvait le bien-être causé par la première piqûre (euphorie), surtout à un. malade souffrant beaucoup et frappé d’insommie depuis plusieurs mois.
L’effet fut presque instantané,, il disait ne plus souffrir ; mais, trois heures après, la douleur se faisant de nouveau sentir, on lui fit une seconde piqûre. Le docteur avait laissé des ordres pour qu’on lui fît des injections lorsque la surveillante le jugerait nécessaire.
Son cas n’intéressant plus les médecins, on cessa de s’en occuper et chaque fois qu’il réclamait une piqûre, le jour ou la nuit, ôn la lui donnait, on arriva à lui injecter de 40 à 50 centigrammes de morphine journellement.
Il était devenu morphinomane.
Nous ouvrirons ici une parenthèse, pour faire remarquer la responsabilité du médecin dans ce cas.
: Nous ne lui reprochons pas d’avoir employé la morphine, après avoir essayé de tous les calmants,pour soulager ce malade, mais nous le blâmons d’avoir persisté dans ce traitement.
Son devoir était, puisqu’il avait à traiter une névralgie rebelle, que le malade n’était
pas en danger de mort, de ne pas continuer les piqûres et de lui donner son exeat.
Voilà donc un cas de morphinomanie thérapeutique (médicale).
Les facultés du malade étaient obscurcies ; ses amis s’en émurent, et envoyèrent un spécialiste neurologiste à l’hôpital pour l’examiner .
Il s’informa du traitement suivi, protestacontre les grosses doses de morphine administrées; on décida alors de le démorphiniser.
Le malade nous dit qu’à ce moment il souffrait encore de sa névralgie,mais qu’il exagérait ses souffrances de peur qu’on lui supprimât ses piqûres
Il y avait alors dix mois qu’on le môrphinisait,on essaya un semblant de démorphinisation, c’est-à-dire que, lorsque le malade était trop bruyant, on lui rendait les piqûres qu’on lui avait supprimées la veille.
Pendant cette soi-disant démorphinisation, le médecin ordonna la démorphinisation brusque.
De l’eau distillée fut substituée à la morphine pendant une journée et une partie de la nuit. Se trouvant dans l’état de besoin, le malade essaya de se pendre avec ses draps de lit.
Le médecin lui conseilla de. retourner en
France, prétendant que le voyage et le changement de climat lui seraient favorables.
A sa sortie de l’hôpital, il obtenait une prescription rédigée en anglais pour se procurer de la morphine.
Il achetait une seringue, des aiguilles, en un mot tout l’attirail du morphinomane.
Le pharmacien où il fît ses emplettes lui apprit la manière de s’en servir.
Quelques jours le séparaient de la date de son embarquement pour la France, il était devenu expert en la manière de se piquer.
Jusqu’à ce jour, il n’était pas un passionnel; il se piquait par peur du retour des violentes douleurs causées par sa névralgie (maintenant un peu calmée) et aussi par crainte de ressentir l’état de besoin qu’il avait éprouvé pendant la tentative de démorphinisation .
Il s’approvisionna de plusieurs flacons de l’alcaloïde, de seringues et d’aiguilles de rechange.
Enfermé dans sa cabine pendant la traversée, sans contrainte, n’ayant personne pour lui faire des reproches, il augmenta les piqûres pour retrouver l’euphorie, c’est-à-dire la sensation de bien-être éprouvée après- la première piqûre, mais en vain.
Il était devenu Morphinomane passionnel.
Pendant le voyage, son stock d’aiguilles s’épuisa.
Pour faire ses piqûres, il s’enfonçait dans le bras une aiguille à coudre, puis introduisait dans la plaie le tronçon de son aiguille à morphine; l’opération était des plus douloureuses ; aussi laissait-il l’aiguille dans le bras pour plusieurs injections .
A son arrivée en France, comme il n’avait plus de morphine, il ôtait dans un grand état de besoin, il avait en plus l’appréhension de ne pouvoir faire exécuter son ordonnance.
Il se fit conduire chez un pharmacien.
Ce dernier était docteur et donnait des consultations.
Il ne fit aucune difficulté pour lui vendre de la morphine, au contraire, il rechercha sur le Codex une solution approchant comme titre de celle dont il avait habitude de se servir, et lui offrit même de lui faire sa piqûre dans le cabinet affecté aux consultations.
Pendant les quelques jours passés dans le port de débarquement, il n’eut aucune difficulté pour renouveler sa provision de morphine plusieurs fois par jour avec la même prescription.
Disons en passant que ce pharmaciendocteur abuse de sa qualité de médecin, non
seulement pour vendre impunément de la morphine, mais encore qu’il fait des piqûres chez' lui et va en ville.
Notre morphinomane fut pris de troubles gastriques assez graves, dus probablement au changement de solution ; le sulfate de morphine étant employé aux États-Unis et le chlorhydrate en France.
Il avait des vomissements, il se croyait atteint du cancer de l’estomac, prétendait voir des points noirs dans les matières rendues. En réalité, c’étaient des hallucinations de la vue produites par l’intoxication.
Il consulta un médecin qui, après examen, déclara qu’il avait des symptômes du cancer et lui remit une lettre d’introduction pour un professeur de Paris.
Il conserva cette lettre qu’il faisait lire comme une excuse de son vice à qui le lui reprochait.
Venu à Paris et sur l’avis de ses amis, il
se fit admettre à., non pour se guérir
de sa funeste habitude, mais de la douleur qu’il ressentait au bras, qui était comme paralysé.
Présenté à la clinique, les médecins décidèrent qu’il n’y avait aucun traitement à suivre; mais le docteur C... lui affirma que son bras reprendrait des forces, sans
toutefois devoir revenir à son état normal, ce qui arriva. Le bras resta ankylosé au coude et légèrement atrophié.
Pendants on séjour à., le malade
jouissait d’une grande liberté et continuait ses piqûres en augmentant les doses.
Après un séjour de quelques mois à Paris, il se décide à retourner à New-York, et cette fois morphinomane invétéré, il évite ses amis, loue une chambre dans un quartier retiré et se pique de plus belle.
Connu à New-York dans plusieurs pharmacies, il se procure facilement ses doses journalières.
Couché une grande partie de son temps,il ne se levait que lorsqu’il y était forcé, pour faire ses provisions de morphine.
Couvert d’abcès, il marchait alors très difficilement ; il souffrait horriblement de l’état de besoin, ne prenait pas ses piqûres régulièrement, et faisait faire ses prescriptions chez différents pharmaciens dont quelquesuns, peu consciencieux, ne lui remettaient que de faibles solutions.
Un jour qu’il souffrait de névralgie dentaire, le pharmacien imbiba un morceau de coton hydrophile d’un peu de cocaïne qu’il plaça sur la dent malade ; la douleur disparut pendant quelques heures, puis redoubla.
Le pharmacien, pour lui éviter de revenir, lui remit un flacon de cocaïne.
Il éprouvait un certain plaisir quand sa langue et son palais se trouvaient anesthésiés par la cocaïne.
Comme la douleur devenait plus violente, il s’avisa de s’injecter la cocaïne dans les gencives, ce qui était très douloureux.
Mais le mal se calma peu après.
Enchanté de la sensation produite par la cocaïne, il en prit d’abord de faibles doses, afin de pouvoir s’injecter la morphine sans douleur. Peu à peu, il les augmenta, ayant remarqué, que lorsqu’il était dans l’intoxication aiguë et ne pouvait réagir, quelques piqûres de cet alcaloïde le stimulaient.
Dans cet état, il pouvait faire de longs trajets et parfois exécuter des travaux pénibles, car il y était forcé, pour subvenir aux dépenses occasionnées par ses passions.
C’est ainsi qu’il travailla toute une journée à déblayer la neige après un blizzard .*, à New-York, sans beaucoup de fatigue, soutenu par des injections répétées de cocaïne.
Il employa d’abord des solutions à 1 0/0, puis à 2 0/0 et enfin à 6 0/0.
Voici maintenant, d’après son dire, les sensations produites par la cocaïne :
‘Tempête de neige.
Douleur épigastrique violente, presque instantanée, après la piqûre ; battements précipités puis intermittents du pouls, douleurs violentes dans la région du cœur, sensation d’étouffements, éblouissements, dilatation des pupilles ; il semble au malade que ses yeux sont démesurément ouverts, sa vue se trouble, il voit double.
Il éprouve le besoin de vomir et, les yeux fermés, il lui semble voir les nuages apparaître et disparaître alternativement. Chose étrange, après la première piqûre, l’état extrêmement nerveux dans lequel il se trouve le force à recommencer rageusement. Il nous dit être arrivé aux fortes doses beaucoup plus rapidement qu’avec la morphine.
Il abuse de ce toxique qui le stimule, quel que soit son état de faiblesse.
Voyons au prix de quelles souffrances il obtenait cette énergie factice :
Lorsqu’il fut aux grosses doses commencèrent les hallucinations de toutes sortes, visuelles et auditives.
11 voyait des spectres, des rats, des serpents, etc.; il entendait des voix, était persécuté, avait des cauchemars nocturnes et de la veille; sa vie était un véritable enfer ; quoique cela, il ne pouvait se résigner à se faire soigner. Il se barricadait dans sa chambre,
voyait partout des ennemis, même parmi ses amis.
A sa porte, il attachait des cordes dont il tenait les extrémités pour l’avertir de l’arrivée de quelqu’un; il avait toujours un revolver chargé à sa portée.
Il souffrait non seulement physiquement, mais aussi mentalement, prenait très peu de nourriture; pendant quelques jours, il ne buvait que du lait; puis, comme pressé par la faim, il allait faire des achats de toutes sortes de victuailles qu’il goûtait et laissait ensuite se gâter.
Il achetait tous les journaux qu’il pouvait se procurer, mais n’en lisait aucun. Il avait un faible pour les sucreries et friandises de toutes sortes.
Puis il eut des vomissements et alternativement des diarrhées, de la constipation et ce dernier état était pour lui un sujet de souffrances atroces. Très souvent, il devait se servir de ses doigts pour extraire ses matières fécales. Son état de faiblesse était extrême.
Couvert d’abcès, il lui fut impossible de se lever. Alors commença son véritable chemin de croix.
Tout son entourage profitait de son état, le pharmacien faisait des difficultés pour lui
faire ses solutions, dans le but d’en augmenter le prix.
Les personnes à qui il s’adressait se faisaient payer bien cher les courses à la pharmacie.
Un soir qu’il manqua de morphine, vu l’heure tardive, on refusa d’aller lui en chercher. Il tomba bientôt dans l’état de besoin, pleura, supplia, menaça, cria, se tordit dans la douleur.
Apercevant alors, sur sa table, un flacon d’alcool de menthe, l’idée lui vint que l’alcool pourrait le calmer.
Il en prit quelques injections qui eurent le don de l’énerver davantage.
Au milieu de la nuit, il eut des cauchemars épouvantables. Il croyait entendre le policeman de ronde lui imposer silence, son père lui reprocher son vice. Exaspéré, il décida de mettre fin à ses souffrances, et saisissant une de ses aiguilles, se l’enfonça dans l’artère radiale. Quelques gouttelettes de sang apparurent, mais la plaie se referma.
Désespéré, découragé, il se leva comme mu par un ressort, chercha son revolver qu’il ne put trouver; 'apercevant son rasoir, il le prit, s’étendit sur son lit, ferma les yeux et s'en frappa plusieurs fois au poignet. Il affirme ne pas avoir ressenti de douleur.
mais une violente contraction au palais. Le sang coulait abondamment. Il tomba dans une sorte de coma, qu’il prit pour la mort.
Il prétend avoir vu comme dans un rêve, sa famille, son pays, avoir entendu des sons de cloche, puis plus rien, jusqu’au matin, où une personne de la maison vint pour le réveiller,
Au spectacle de ce lit maculé de sang, elle poussa des cris perçants, il se réveilla, conscient de ce qui s’était passé, mais profondément surpris d’être encore en vie. Le suicide est considéré comme un crime aux États-Unis. Cette tentative fit grand bruit, la police fit irruption dans la cljambre et quelques minutes après une ambulance arrivait.
L’interne de service pansa le blessé qui lui demanda pourquoi il n’avait pas réussi dans sa tentative ; pour toute réponse l’interne prit ses pinces et enleva la croûte formée par le sang coagulé. Celui-ci gicla. Le médecin fit une suture et banda le poignet. A la portée de la main se trouvait une petite fiole de laudanum que le malade avait toujours avec lui pour s’en servir au cas où il se trouverait sans morphine.'
Nous avons omis de dire qu’il en avait bu une partie avant de sé servir de son rasoir, mais que probablement la morphine avait neutralisé son effet. Il s’en empara et essaya d’en boire le contenu mais un coup de bâton
du policeman lui fit lâcher prise. Une fois pansé, le malade, soulagé,demandaàmanger, ce qu’il fit de bon appétit. Emmené au dépôt, il refusa de donner ses véritables noms et et adresses, ayant pris un nom d’emprunt pour se cacher de ses amis, honteux de son action.
En cellule, il eut, après quelques heures, tous les symptômes de l’état de besoin : douleurs intestinales, impatiences, inquiétudes et impulsions au suicide.
Il essaya de s’étrangler avec son drap qu’il enroula autour de son cou jusqu’à ce qu’il eût perdu connaissance, mais le drap se desserra, il revint à lui.
On lui administra plusieurs doses de chloral et de bromure qu’il rejeta. Il resta, cinq jours et cinq nuits dans un état que le médecin de la prison compara à « Hell on earth » (1).
Enfin, le sixième jour on lui donna une injection hypodermique, bien faible sans doute, car, il ne ressentit aucun soulagement.
Il se décida ensuite à dévoiler son identité et l’adresse de ses amis qui, afin de lui éviter une condamnation pour tentative de suicide, firent déclarer par un aliéniste qu’il était atteint d’affaiblissement des facultés mentales.
(I) L’enfer sur la terre.
Us demandèrent de ie faire interner dans un sanatorium payant, où on traitait les morphinomanes et le salcooliques ; le juge refusa, prétendant que dans ces maisons payantes .on ne guérissait pas les malades ou imparfaitement, et il décida son internement au Manhattan Hospital for the insanis (1).
Nous allons voir brièvement comment sont traités les morphinomanes et les aliénés dans cet hôpital.
Avant d’étre interné définitivement, le malade est envoyé dans un pavillon d’observation qui fait partie de Bellevue Hospital (2), sur la demande d’un médecin aliéniste. Tous les malades qui y sont amenés, soit par la police ou par leurs parents, sont enfermés dans ce pavillon bien installé au point de vue de l’hygiène et de la sécurité.
Quand le malade est trop violent, pour'éviter qu’il ne se blesse, il est attaché à son lit avec des draps préparés pour cet usage.
On se sert aussi de la camisole de force qui, nous le croyons, est encore le moyen le plus humain de restreindre le malade.
Lorsqu’il est trop turbulent et que le médecin a décidé de le faire lever, on l’asseoit sur un banc auquel il est retenu par une
(1) Hôpital de l’État de New-York, pour aliénés.
(2) Hôpital de la Faculté.
ceinture large et peu serrée, tel un enfant attaché à sa chaise.
Les malades tranquilles mangent au réfectoire, les agités sont servis dans leur cellule.
Deux fois, par jour les médecins passent la visite, et à mesure que la période d’observation du malade est terminée, il est renvoyé ou remis à ses parents qui s’en rendent responsables, ou son internement définitif est’ décidé par une commission de médecins aliénistes. Tous les matins, les médecins attachés aux différents services de l’asile viennent ohoisir leurs malades qui, au préalable, ont été habillés. Ils sont emmenés par la voiture de Bellevue Hospital jusqu’au bateau qui les conduit à Ward’s Island(l), île où se trouve l’asile d’aliénés.
Ils passent en arrivant au service anthropométrique de l’asile, puis après un diagnostic sommaire de leur maladie, ils sont versés au Réception Ward (2), où ils restent quelque temps pour y être observés à nouveau.
A ce service est attachée une infirmerie pour les plus faibles qui sont mis au lit et soignés par des infirmières (des gardiens sont à proximité pour leur prêter main forte si un malade est agité). Les autres, sont dans une
(1) L’île Ward.
(2) Quartier de réception.
salle commune. Il faut dans ce service une surveillance de tous les instants, tous les cas étant mêlés.
On avu en effet.des sujets qui, tranquilles à leur arrivée, développaient peu après une crise aiguë.
Tous les matins,de dix heures à midi, les malades de l’asile, sauf ceux exemptés par le docteur, doivent marcher autour de Me deux ' par deux au pas de promenade, sous la surveillance des gardiens. Il en est de même l’après-midi, de trois heures à cinq heures.
L’été, ils se promènent à volonté, chaque service ayant une certaine partie de lié à sa disposition.
Toutes sortes de jeux leur sont procurés, mais la discipline y est de fer.
Des concerts et des bals sont donnés deux fois par semaine; les malades valides et désignés par les médecins doivent y assister au moins une fois.
Le traitement des aliénés aux Etats-Unis a donc pour bases : l’hygiène, les distractions et une discipline rigoureuse.
Dans le réception ward, les docteurs font dans la soirée de fréquentes visites, causent à leurs malades, les interrogent, participent à leurs jeux et arrivent ainsi à connaître les différents cas qui leur sont soumis, lesdiâg-
nostiquent, et chaque malade est versé dans le quartier affecté à sa maladie.
Mais revenons à notre malade entré à l’infirmerie du réception Ward; il arriva dans un état voisin du coma. Pendant la première nuit, il fut extrêmement nerveux, puis violent. On fut obligé de le restreindre pour l’empêcher de quitter l’infirmerie.
Il dit avoir toujours eu conscience de ses actes ; mais que des impulsions le faisaient agir; ainsi il poussait des cris perçants, nous assurant du reste qu’après ces crises, il retrouvait un peu de calme; il prenait plaisir à lutter avec les gardiens qui le forçaient à se. remettre au lit, cela le soulageait, l’aidait à passer la nuit et lui donnait l’occasion de voir du monde.
Le malade étant dans l’état d’abstinence n’avait plus d’hallucinations, n’entendait plus de voix, mais ses nuits étaient troublées par des cauchemars.
Sa raison lui revenait peu à peu, mais son état physique était critique. Le matin suivant son arrivée, le médecin lui fit une injection hypodermique qui le calma un peu, mais ce dernier le prévint que quoi qu’il pût arriver, c’était la dernière.
L’effet de la piqûre passé, tous les accidents de l’état de besoin reparurent avec plus de violence ; il avait des vomissements mêlés
de sang, des selles ressemblant à de la dysenterie, des bourdonnements dans les oreilles, il était pris de vertige, de douleurs intestinales intolérables, d’éternuements, de sueurs et de sécrétions abondantes ; il prétend qu’il avait toujours dans la bouche plus de salive qu’elle n’en'pouvait contenir.
Durant ces crises nerveuses, il se serait détruit, dit-il, s’il n’avait ôté surveillé oumême commis un crime, tout plutôt que de souffrir de cet énervement.
Ôn dut le restreindre pendant les quinze jours suivant la démorphinisation brusque.
Puis il devint moins violent, mais resta très énervé.
Un mois plus tard, il eut des périodes alternatives d’énervement et de coma.
Après deux mois de traitement, il tomba tout à fait dans ce dernier.
Tout lui était indifférent. On dut le forcer à prendre un peu de nourriture ; la contenance d’un verre à bordeaux de lait pasteurisé tous les quarts d’heure, mais il ne pouvait le retenir ; pour le lui faire conserver, on y ajouta quelques gouttes de « Sweet spirit of ammonia ».
Il ne pouvait même pas se lever poursatisfaire ses besoins naturels.
Lorsqu’il arriva à l’asile, il était couvert d’abcès, son corps n’était qu’une plaie ;
ceux-ci, quoique superficiels, étaient très gros et le faisaient horriblement souffrir ; ils nécessitèrent plusieurs opérations, ce qui ajouta encore à ses souffrances.
Enfin, après trois mois, il reprit un peu de force ; c’est alors qu’on l’obligea à se lever et qu’on le transféra dans un service de convalescents où les malades en général sont tranquilles. Il passait ses journées dans un fauteuil, se sentant tellement faible qu’il se figurait ne jamais pouvoir se rétablir. Il ressentait encore l’état d’abstinence mais seulement quatre ou cinq fois par jour, il dormait à peine trois heures par nuit, jamais plus d’une demi-heure à la fois, il se réveillait alors en sursaut, pris de cauchemars, couvert de sueur et dans l’état de besoin, c’était à un tel point que* tombant de fatigue, il appréhendait de s’endormir et faisaittous ses efforts pour se tenir éveillé.
Peu à peu, il devint plus fort, le « craving for morphine » (1) disparut, l’appétit lui revint.
Sur l’ordre du médecin, il prit part aux promenades quotidiennes et aux travaux d’entretien du quartier, car les malades de ce service doivent s’occuper un peu. Au bout de six mois on pouvait le considérer comme
(1) Appétit pour la morphine.
guéri, mais non dans son état normal, se sentant encore très faible.
Il obtint sa sortie, car aux États-Unis, tout morphinomane traité dans les asiles est supposé guéri après six mois. Nous devons vous dire que ce malade était d’une constitution des plus robustes, et c’est pour cette raison qu’il a pu supporter la démorphinisation brusque. Il nous a affirmé avoir vu des morphinomanes plus faibles suivre le même traitement qui se terminait par la folie ou la mort.
En sortant de l’asile, il ne pensait plus à la morphine, mais il ne pouvait se faire au bruit de la rue.
Il se fatiguait outre mesure, s’inquiétant au sujet de ses futurs moyens d'existence.
Vers le soir, il se sentait tout disposé à se faire une piqûre; mais comme il avait peu d’argent, pas de prescription, réfléchissant aux conséquences d’un second internement qui, cette fois, aurait ôté de longue durée, il réagit pendant deux jours, constamment obsédé par la pensée de retourner à son vice, malgré les tortures qu’il venait d’endurer.
Il apprit alors que l’on demandait des gardiens dans un asile d’aliénés de l’État de New-Jersey ; l’idée lui vint de s’y présenter, car pendant son séjour à l’asile de New-York, il avait maintes fois aidé les gardiens dans
leurs occupations journalières, et beaucoup observé.
Il fut accepté après avoir subi avec succès l’examen sommaire exigé en pareil cas.
Ceci fit diversion à ses idées. Son esprit étant occupé, il resta dix-sept mois sans prendre de morphine.
Quelque temps après, il était pris d’un accès de malaria et restait deux nuits sans sommeil. Le troisième jour, le docteur vint le voir, et, le trouvant très agité, il sortit sa seringue et lui .fit une injection hypodermique de morphine.
Le malade n’avait pas eu le courage de refuser la piqûre, de dire au médecin qu’il avait été morphinomane, tranquillisant sa conscience en pensant qu’une piqûre n’aurait pas de suite et qu’il n’en reprendrait pas d’autres. Mais le lendemain, le morphinomane reparaissait ; il se procura une seringue, s’approvisionna de morphine et de cocaïne et se fit des piqûres ; il était retombé dans son vice. Quelques jours’ lui suffirent pour reprendre les grandes quantités de poison qu’il avait consommées auparavant.
Il resta encore quelques mois employé à l’asile, sans que les médecins ou ses collègues ne s’aperçussent de sa passion.
Enfin, couvert d’abcès, né pouvant pas faire son service, il se fit admettre à l’hôpi-