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CHAPITRE III

Causes de la Morphinomanie et Classification des Morphinomanes

Nous pouvons ramenerla morphinomanie à trois causes principales :

1° La douleur physique ou morale, la maladie ;

2 ° La passion, le vice ;

3° Les besoins d’énergie, le travail.

A ces trois causes principales correspondent trois sortes de morphinomanes :

1° Les thérapeutiques ;

2° Les passionnels ;

3° Les intermittents.

Des Thérapeutiques

Cette classe est formée par les malheureux qui, atteints d’une affection douloureuse, ont eu recours à leur médecin, ce dernier après avoir essayé bien des remèdes, s’est vu

obligé de recourir à la morphine, pour calmer son patient. Ce poison a èn effet le pouvoir, les premières fois qu’on Üemploie, de suspendre la souffrance, en faisant pour ainsi dire la scission entre le corps etl’esprit, si bien que la personne qui est morphinisêe pour la première fois éprouve un bien-être, qu’aucun remède ne pourrait lui donner ; sa souffrance diminue, ses pensées deviennent flottantes, son âme est radieuse, mais ce n’est que passager ; ce phénomène ne se produit que les premières fois et en augmentant la dose ; ensuite lorsque l’intoxication est commencée, le morphinique n’a plus cette allégresse des premiers temps, il ne prend plus de morphine que par nécessité, pour ne pas se trouver dans l’état de besoin, pour se soutenir.

Ses souffrances ne tardent pas à reparaître plus intenses, il augmente continuellement les doses, sans résultat appréciable ; le morphinique thérapeutique devient alors morphinomane, la morphine estson aliment, car il n’a plus d’appétit, toutes ses fonctions étant ralenties.

Voilà donc une personne que le médecin n’a pas voulu laisser souffrir plus longtemps, qui, elle, n’a pas eu non plus le courage de résister à la douleur, et qui s’est laissée prendre par cette terrible passion.

Mais il ne faut pas pousser cette chose à l’exagération, car parfois une seule piqûre de morphine peut dissiper la douleur et nombreuses sont les personnes qui sont dans ce cas. Nous n’avons donc pas à critiquer le médecin, lorsqu’il est certain qu’une ou deux piqûres suffiront pour la guérison, mais là où nous le blâmons, c'est dans le cas où il est certain que la guérison peut s’opérer, que le patient n’est pas en danger de mort ou que la maladie n’aura pas de suites graves; dans ce cas, il doit éviter à tout prix l’injection sous-cutanée ou n’en donner qu’à des intervalles de quelques jours, ne pas laisser le poison à portée de son malade, faire les injections lui-même, et au paroxysme de la de la crise seulement.

Ainsi il évitera au patient la tentation de se soulager lui-même chaque fois que la douleur le prendra, et le danger de devenir ainsi morphinomane sans le savoir.

Il y a un cas cependant pour le médecin où il est humain de préconiser la morphine, c'est lorsque le malade est condamné. Dans ce cas, il peut donner des doses massives pour neutraliser la douleur de l’individu qui, dans peu de temps, ne sera plus. (Exemple : le cancer ou toute autre maladie incurable.)

Dans les autres cas (névralgies rebelles, tabès, néphrite aiguë), il doit absolument

s’abstenir de morphiniser, car il sait que, lorsque la première piqûre aura fait son effet, la douleur reparaîtra, qu’il en faudra une seconde, que s’il la refuse le patient se la fera lui-même et, croyant mettre fin à ses souffrances, contractera cette funeste habitude.

Nous pourrions citer le cas d’un jeune médecin qui faisant, son volontariat à Versailles, fut piqué par le major pour des douleurs rhumatismales. Trois semaines après, lorsqu’on voulut supprimer le traitement, il était morphinomane ; on l’enferma pendant quarante-huit heures mais dès qu’il fut libre, il se morphinisa immédiatement ; voilà un cas de morphinomanie thérapeutique.

Maintenant, ne croyez pas que la morphine est susceptible de calmer la douleur continuellement. Non, lorsquel’intoxication estproduite l’individu s’effémine, son système nerveux devient très sensible et il ressent plus vivement la souffrance.

Donc, messieurs les médecins, réfléchissez bien avant de faire une injection de morphine et, pour employer le mot d’un professeur :

n’ayez pas la seringue trop facile.

Des Intermittents

Cette seconde catégorie peut se placer entre les thérapeutiques et les passionnels,

car les intermittents se piquent tant par nécessité que par passion. Ils emploient la morphine comme excitant, comme stimulant, pour travailler longtemps sans se reposer, pour veiller les nuits sans fatigue, pour se donner des idées.

Le morphinomane intermittent ne se fait des injections sous-cutanées que lorsqu’un des cas ci-dessus se présente, mais, comme tout morphinomane, son corps s’habitue petit à petit aux doses, si bien qu’à un certain moment, la quantité qu’il prend ne lui suffisant plus, il l’augmente à mesure que le besoin s’en fait sentir et il arrive une période où il ne peut plus être intermittent, parce que s’il cessait pendant quelques jours, les symptômes, de la démorphinisation brusque apparaîtraient (état de besoin), c’est-à-dire les vomissements, les nausées, les diarrhées, douleurs intenses qui le forceraient à en reprendre.

Le morphinique, qui, au début, était intermittent, devient, par la force des choses, morphinomane, et, comme nous l’avons déjà dit, l’euphorie qui, au début, lui permettait de faire des prouesses, n’existe plus au bout de quelques jours ; au contraire la morphine devient alors une entrave, car le morphinomane est incapable de se livrer à un travail sérieux, à moins qu’il n’augmente pro-

gressivement la dose et même, lorsqu’il en prend beaucoup, toutes ses fonctions intellectuelles étant ralenties, tout travail de tête lui est impossible.

Parfois des morphiniques sont intermittents thérapeutiques; ils prennent des injections dans des crises de douleur, la cause est donc pour eux la maladie, mais le dénouement est le même.

Toute la pléiade des morphinomanes que l’on rencontre dans les littérateurs, les médecins, les savants sont presque tous des morphiniques qui furent intermittents au début et qui se piquaient en vue de l’excitation cérébrale.

Des Morphinomanes Passionnels

. Ceux-ci forment une classe d’êtres déséquilibrés, dégénérés, qui se sont intoxiqués sans raison ni maladie; n’ayant pas besoin de stimulant, ils ont pris de la morphine par vice, par passion, par dépravation, par curiosité, pour en ressentir les bienfaits, péchant de ce côté par ignorance ; dans ce cas ils ne sont pas à plaindre, car ils sont les seuls auteurs de leurs souffrances, les détracteurs de leur santé et de leurs facultés ; de l’homme peut-être.intelligent qu'il était, le passionnel

s’est abaissé au rang d’un être sale, paresseux, inutile, ne passant son temps qu’à se piquer, pour rechercher l’euphorie qu’iln e retrouve plus; il éprouve même un plaisir à la douleur produite par la piqûre (sa- . disme de la piqûre).

Terrible est le revers de la médaille et quelques jours de bonheur se payent au prix de plusieurs années de souffrances.

Du reste, nous verrons dans les chapitres suivants le chemin de croix suivi par le morphinomane dans tous ses détails, dans toute son horreur, maissinousavonsdela compassion pour les morphinomanes thérapeutiques, il ne faut pas en avoir pour les passionnels qui n’ont aucune excuse, sauf leur vice.

Voilà donc les trois classes principales de morphinomanes, nous pourrions encore citer celle qui comprend les malheureux entraînés par le mauvais exemple ou par les paroles persuasives de quelque infâme individu, mais nous rattachons cette classe aux passionnels.

Pour être exacts, nous devons ajouter que tout morphinomane, quelle que soit la cause qui l’a poussé à la morphine, devient forcé-ment passionnel, que le poison est sa vie et son aliment, qu’il ne vit plus qu’avec l’idée de sa piqûre.

Et la preuve que nous pouvons donner de

cette assertion, c’est que si les morphinomanes thérapeutiques ou intermittents se font guérir, il y en a quatre-vingt-quinze sur cent qui rechutent; cette fois, ce ne sera plus la maladie, mais bien la passion qui les fera se repiquer ( craving ■ for morphia).

Maintenant que vous voilà renseignés sur les causes de la morphinomanie, nous allons examiner un à un ses effets épouvantables, et pour cela nous ne pouvons faire mieux qu’en citant de temps à autre, des exemples, tous authentiques.

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