CHAPITRE IV
Des Adeptes
D’une manière générale, le morphinomane fait des adeptes ou essaye d’en faire ; quelques-uns pourtant, il faut le reconnaître, sont de bon conseil et, ayant conscience des ravages que produit la morphine, cherchent à dissuader les personnes qui seraient tentées d'en faire usage; nous félicitons chaleureusement ces derniers, malheureusement fort rares, qui ont le courage de jeter l’anathème sur cette passion. Ce ne sont que des exceptions, car, règle générale, le morphinomane cherche à faire des adeptes, les moyens qu’il emploie sontparfois répugnants. Il exagérera les bienfaits, les sensations produits par la morphine, en disant qu’ils sont continuels, faisant miroiter le bien-être éprouvé, les longues heures de veille sans fatigue, le travail facile, etc... Il cherchera à duper les personnes de son entourage qui l’écoutent trop complaisamment.
Pour cela, il les prendra par leur point
faible, proposant de leur faire une injection d’un corps quelconque qui donne la sensation ou la faculté demandée et il aura soin d’ajouter que ce corps est inoffensif, qu’on ne s’y habitue pas, ainsi qu’une foule d’arguments plus ou moins plausibles.
Malheur à l’être trop crédule qui croit en ces belles paroles; s’il se laisse tenter, il y a de grandes chances qu’il devienne morphinomane,car l’injection qui lui sera faite sera une injection de morphine ; il ressentira l’euphorie, bien-être quë donne la première piqûre, il croira sur parole ce que lui aura dit l’apôtre de la morphine, il sera enchanté de l’effet produit, il voudra s’en procurer, le coupable lui en laissera peut-être une solution, ou lui indiquera la manière de s’en procurer. Ainsi le morphinomane peut faire un adepte d'une personne qui l’aura bénévolement cru.
Cette dernière le sera devenue inconsciemment, voulant expérimenter le produit tant vanté sous un nom quelconque. Après une injection, elle en prendra peut-être d’autres, car souvenez-vous bien que l’euphorie subsiste pendant quelques jours, mais ensuite lorsqu’elle n’aura plus de ces bonnes sensations et qu’elle voudra s’arrêter; hélas! le mal sera fait et sans remède. C’est alors qu’elle s’apercevra de sa crédulité et maudira son bourreau.
Pourquoi, direz-vous, le morphinomane cherche-t-il à inoculer sa passion ?
Nous vous dirons alors qu’il agit de la sorte parce qu’il a honte de son vice, qu’il en souffre horriblement et que cette honte, il cherche à la diminuer en incitant les autres à faire comme lui.
. Nous allons vous citer quelques exemples de morphinomanes cherchant à faire des adeptes : Un de ces derniers voulant injecter son ami lui dit qu’il possédait de la spermine, qu’une injection de temps à autre de ce produit lui donneraitune énergie extraordinaire pour travailler, pour veille* ; celui-ci repoussa l’offre, connaissant parfaitement le morphinomane, qui ne se rebuta pas, et par le même procédé,.arriva à piquer deux personnes qui, heureusement, furent prévenues 4 temps.
Vous voyez combien peut être dangereuse la compagnie d’un morphinomane ; donc, si dans votre entourage vous possédez un de ces jolis échantillons, vous voilà mis en garde contre le danger qui peut vous menacer, vous et surtout vos enfants, qui n’ont pas l’expérience et qui se feraient piquer de bonne foi et par curiosité.
Nous voulons aussi appeler l’attention du médecin sur ce sujet ; nous croyons dange^ reux de traiter un morphinomane dans une salle où il y a plusieurs malades, il doit être
traité seul, car par ses paroles, son brio après la piqûre, il poussera les malheureux qui l’entendent, qui souffrent, à se faire injecter. Le cas s’est produit dernièrement dans un asile où un morphinomane était voisin d’un rhumatisant; ce dernier après avoir entendu le morphinomane parler du bien-être éprouvé au début, s’imagina que c’était le seul remède contre ses douleurs et pendant plusieurs jours il ne parlait plus que de se faire piquer à la morphine.
Nous demandons donc instamment qu’il soit créé une ou plusieurs maisons pour toutes les classes de la Société où l’on ne soignerait que les morphinomanes; ce serait un grand bien pour tous, on éviterait ainsi aux malades des hôpitaux ou des asiles le contact pernicieux de ces brebis galeuses.