ETHNOGRAPHIE
Uue incursion chez les Moï.
Au mois de mars de l'année 1890, je quittai liien-lbui où j'étais en résidence, pour me rendre chez les Mo'i.
Accompagné de coolies annamites, choisis parmi les plus robustes, et suivi de charrettes que traînaient des bu'ufs trotteurs, je m'engageai sur le chemin qui part de l'Inspection, traverse la route de Ba-Uia et se dirigr vers Tri- An.
Cette voie était alors en construction. Quelques kilomètres à peine en étaient traci-s et nous nous dirigions tant bien que mal au milieu de la vase et des ronces. Mais ce fut bien pis quand nous quittâmes la roule. \ou> lûmes bientôt en pleine forêt et la \\:n-\\v dut faire son office.
De loin en loin, une clairière trouait l'immense forêt, — plateau aride ou fondrière marécageuse, — où nous établissions notre campement pour la luiil.
Nos voilures étaient disposées en cercle ; les bœufs allachés par les naseaux à un arbre ; et pêle-mêle nous dormions sur le sol, enroulés dans nos couvertures de laine.
Touràlour lo sentinelles se relevaient auprès des iiuatre feux constamment allumés qui protégeaient notre campement de l'approcln^ des bêtes fauves.
Aux premières lueurs du jour, nos bœufs étaient attelés et nous recommencions, boussole en main, notre pérégrination sous forêt, heureux si, dans la journée, nous pouvions rencontrer quelque hutte hospitalière ou quelque bûcheron égaré.
Enfin, après quatre jours de marclii' lente, brisés par la fatigue, couverts de boue et dévorés par les sangsues, nous arriv;\mes au village de Tri-An, hameau annamite perdu dans ces ccmlrées désertes, avant-garde de la civilisation à la lisière des forêts moi.
Nous restâmes vingt-quatre heuies dans ce village. Nos bêles avaient besoin de repos. Le passage des ruisseaux vaseux, des marécages et des fondrières avait harassé nos attelages. Je profitai de ce stationnement forcé pour étudier les gens du pays.
Nous nous trouvions à l'extrême frontière des pays moï, et les .-Vunamites que je rencontrai dans le village de Tri-An n'étaient pas sans tenir, par quelque ancêtre, de ces peuplades sauvages.
Je trouvai dans les cases, construites en paille comme celles desjiauvres cultivateurs de Cochinchine, de grands arcs à éléphants, faits avec du bois de trac {Thuya spkn'roidea).
Ces arcs se tendent avec les pieds, et les traits barbelés qu'ils projettent font des blessures mortelles. Leurs pointes sont toujours empoisonnées.
Dans de petites boîtes en bambou, je vis le poison foudroyant dont les Moï teignent leurs (lèches: c'est un liquide à consistance sirupeuse, d'une couleur brune, semblable à de l'opium ou à du caramel fondu. Composé exclusivement de sucs végétaux, ce poison, comparable au curare, cause une mort presque instantanée, s'il pénètre dans le sang par une blessure: une piqûre suffit, disent les gens du pays; la victime tourne sur elle-même et s'abat raide morte.
Absorbé directement, il est absolument inotlensif; j'ai vu des paysans en boire devant moi, en le délayant dans un peu d'eau: personne n'en futincommodé.
Ce poison secret constitue toute la ressource des Mo' pour la chasse; c'est ce qui leur permet de lutter contre les éléphants, les tigres, les serpents et de subsister, comme les premiers hommes aux âges antiques, dans les forêts profondes que hantent les bêles féroces.
Les Moï sont des sauvages. En langue annamite, l'exliression « moï » n'a pas d'autre signification et l'on aurait tort de croire que ce vocable — simple nom commua — soit une appellation propre à ces peuplades. Moï est la traduction Çfnnamite littérale du mot français barbare.