‹ La mort aux berceauxChapitre 1 sur 5 · BOR1NNE · texte numérisé non relu

BOR1NNE

Si j'avais été là! Je n'ai jamais vu de roi ! Avaientils la barbe fleurie, des escortes de lansquenets, des fanfan

GODELIEVE

Ils étaient vieux et graves. On eût dit plutôt des grands prêtres. La lumière de leurs yeux brillait, très douce. Il planait un grand silence autour

deux, et ils ont passé sur la neige, très vite, comme s'ils devaient aller au bout du monde.

BORINNE

Grand'mère m'a conté que jadis un roi était, une fois, venu par nos communes. 11 portait un casque d'argent, qui le faisait ressembler à un astre, et il ne s'avançait, sur son cheval blanc, qu'aux sons des fifres et des hautbois.

GODELIEVE

Borinne, c'est qu'il apparaissait pour sa joyeuse entrée. Mais ces rois sont venus en pèlerins, etbien qu'ils soient puissants, ils se montraient aussi humbles que des esclaves. Ils ont passé pensifs, sur de grands dromadaires qui portaient à leurs cous des lanternes pour les soirs; ils allaient loger, disait-on, à l'auberge de la Belle-Etoile.

BORINNE

Et d'où venaient-ils, Mademoiselle?

GODELIEVE

Ils venaient de Bethléem. Ils avaient assisté à la naissance de cet enfant qu'on dit être né de la lumière du ciel. Ils avaient apporté à l'étable où s'est réfugiée Marie, de la myrrhe, de l'encens et de l'or.

BORINNE

Oui, ma mère m'a dit qu'un soir Marie et le charpentier Joseph, son mari, étaient arrives à Bethléem. Ils ont frappé à la porte de l'hôtel du Cheval Blanc, mais le patron leur a repondu qu'il ne logeait pas les gueux. Ils ont frappe à l'auberge des Trois Couronnes, et là il leur fut dit qu'on y recevait les gens de bonne compagnie. Puis, comme le soir tombait et que l'enfant allait naître, ils se dirigèrent vers l'étable délabrée, à la sortie du village. Alors eut lieu l'étrange nuit. J'avais été, la veille, porter très loin, chez le bailli de Nazareth, les poissons de notre pèche : jetais lasse et j'ai dormi très fort. Mais la mère m'a dit qu'elle a vu au ciel une étoile bizarre, et notre rue. le matin, fut pleine de voyageurs.

GODEL1EVE

Oui, Bon n ne, Certains venaient de bien loin! J'ai vu des bateliers du Rhin, des bûcherons des ArdenneS, des vignerons de Bourgogne, des

pâtres de Campine et des bouviers des Plandi -

a travers la nuit, sur la grandïoute : des pauvres pour la plupart. Un pécheur disait qu'il

.avait entendu des sons de cloches au-dessus de la mer. Un meunier parlait de la croix givrée que faisaient les ailes de son moulin. Des bûcherons avouaient que leurs cœurs chantaient comme des rossignols.

WALBURCE

Ce que tu dis là, Godelieve, c'est la douceur entière du premier Noël !

GODELIEVE

11 y a des mois, déjà, que cet événement a passé sur nos âmes; mais tout son enchantement perdure. Cest la plus belle nuit qu'aura contemplée le monde! Depuis lors tout est renouvelé : le ciel est plus candide, les oiseaux sontplus merveilleux. Je vois des choses que je n'avais pas encore vues. Des tendresses se réveillent dans ma poitrine-, comme des nids au mois de mai. Quelque chose a été sauvé au fond de nous-mêmes, par cet enfant.

WALBURGE

Peut-être, ma sœur. Moi aussi, le soir où les pâtres passaient sous notre balcon en portant des lanternes, j'ai senti mon cœur refleurir. Mais il

l'a semblé qu'un lys noir poussait au milieu Je s litres.

GODHLIEVE

Tu m'as parle de cestristesses, ma sœur, et j'en Duffre. Pourquoi ces nuages sur ta joie ?

WALBURGE

L'eau de l'Escaut sait-elle le secret des tiiiés,

uand elles font glisser des ombres parmi les bancs e sable? Je suis heureuse de vivre en ces temps lix environs de Bethléem. Tous ces prodiges ne l'effraient pas : aucontraire,ils chantent dans mon me comme le chalumeau. Mais je crains le sang ne j'ai vu en rêve, sur la neige de Noël. J'ai peur e devoir payer cher le bonheurdu monde. Quand i s sacrifices se consomment, Godelieve, les mères

Dnt le plus éprouvées.

BOR1NNE Madame!" Madann- !

( >n entend des sons de ( Ecoutez! Votre mari chasse et VOUS salue au

>in. A l'heure de l'Angelus, il vous apportera es faisans, des bécassines, des lièvres et peuttre les valets, en sonnant delà trompe, rentre-

ront-ils avec un sanglier. II y a fête, chez vous, ce soir. Je vais dire à mon frère de vous envoyer les belles huîtres de Zélande que vous aimez tant. Il en est de blanches, comme des perles fondues! Et la nuit, toutes les fenêtres de votre château seront éclairées. Nous regarderons cela du fond de nos veillées, comme si nous voyions des écus d'or au ciel, et nous chanterons des noëls.

Elle regarde l'enfant dans son berceau.

Il dort!... 11 est comme un fruit de l'été.

GODEL1EVE, regardant aussi l'enfant.

Ses lèvres sont des œillets et elles attendent le sourire comme les œillets attendent le papillon. Heureux l'enfant né aux abords de la nuit sublime! Il grandira au milieu d'événements célèbres et verra le monde qui change.

WALBURGE

Peut-être!

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