BOR1NNE
Mais oui ! Il est robuste. Ses menottes sont charnues, ses joues sont rouges. Enfant de belle race !
LA MOR1 AUX b: rci aLX
WALBURCE
Je ne dis pas. Mais tu es jeune, Borinne. et I Godelieve, tu es encore une vierge : vous ne pouvez comprendre tout ce qui se passe dans le cœur d'une mère. J'ai eu une vision d'épouvante. I tait dans un jardin qui étendait à l'infini d parterres touffus de roses : on eût dit que le printemps saignait de joie. Toutes i dataient au milieu de lys blancs, et comme il faisait un beau soleil, les plantes embaumaient. Soudain les lys, prenant l'aspect d'une plaine de neige, me rappelèrent la nuit pale de Noël, dont les roses liraient les cœurs en fête. J'entendais d'ailleurs des chants mystiques, ou se mêlaient aux voix desandes sons de harpes et des modulations de flûtes. Une joie céleste se célébrait autour de m< tout exultait; des abeilles passaient comme d balles d'or: de grands papillons se posaient SUI parterres. lit bientôt des enfants circulèrent dans les chemins de ce parc. Leurs yeux y mettaient de nouvelles fleurs ; Us se donnaient la main en regardant les beaux bouquets. Jetais cependant lasse et
triste: ce soleil m'inquiétait, et ses rayons, au lieu d'ouvrir mon cœur, le resserraient dans une an-
l6 LA MORT AUX BERCEAUX
goisse amère. Tout à coup j'aperçus des éperviers de feu, qui traversaient l'espace ; les fleurs se crispèrent comme un souffle de douleur. Des bêtes hideuses sortirent de toutes les charmilles, des monstres dont la langue brillait comme des poignards, des dragons aux yeux féroces, des serpents aux dents d'acier. Les enfants furent dévorés; leurs chairs poupines saignèrent; leurs gorges furent ouvertes. Les mains sur les yeux pour ne pas voir cette boucherie, je courus à travers les roses... Mais le massacre était déjà consommé. Les fleurs élevaient des calices plus clairs, comme si les vies épandues sous leurs tiges les eussent fortifiées. Un grand silence régnait. Les bêtes et les enfants avaient disparu, et seule, bien qu'indemne des morsures des vipères et des salamandres, je gardai au fond de moi-même une plaie de tristesse, qui me fait toujours mal.
BORINNE
Madame, vous avez tort de croire aux rêves.
GODELIEVE Borinne a raison. Walburge, chasse ces idées