SULTE
sur le lac Ontario. A cette époque, le principal créancier de La Salle était son cousin, François Plet,
Vers le 1* juin, Le Gardeur de Beauvais, de retour à Québec, faisait sa déclaration sur ce qui s'était passé aux Illinois l'hiver précédent. Il était accompagné d’Eustsche Provost, Jean Desrosiers et François Lucas. Ce sont eux probablement qui portaient la lettre du P. Nouvel ct d’autres communications de l'Ouest. °
M. de Belmont, prêtre du séminaire de Saint-Sulpice, note brièvement quelques faits survenus au commencement de l’été de 1684 : ‘“ Teganissorens (chef iroquois) étant descendu de Tsonnontouan à Montréal, visita toutes les côtes”. On appelait côtes les paroisses alignées sur les rives du saint Laurent, la plupart du côté nord, à cette époque. Teganissorens arriva à Québec comme on venait d'apprendre le pillage des 16,000 livres de marchandises appartenant à M. de La Barre. “Sa présence, observe M. de Belmont, irrita les français (les commerçants). On conclut une guerre à la hâte, sans préparatifs. On assemble 800 hommes des côtes, ceux de Lorette s'y joignirent et, la nouvelle en étant venue à Montréal, tous les Sauvages se jréparent à la guerre. Teganisscrens est arrêté.”
I faut comprendre que ‘ceux de Lorette ” signifie les Hurons de cet endroit. Quant aux Sauvages domiciliés, il y en avait bien peu dans la colonie, à cette époque : ceux du saut Saint-Louis comptaient 682 âmes, ceux de la montagne de Montréal 222, ceux de Sillery 488, ceux de Lorette 146—en tout 1,538 âmes, ce qui donnerait moins de quatre cents guerriers. Les “ 806 hommes des côtes ”, c'était la milice, probablement tous les hommes en état de porter les armes, puisque huit cents autres, si non pius, couraient les bois à la recherche des pelleteries. On levait donc, pour une guerre qui intéressait uniquement le commerce des Français étrangers au pays toute la population disponible—que l’on poussait ainsi dans une carrière d'aventures où elle ne pouvait trouver que Ia ruine.
Gétéon de Catalogne note les démarches dont il a eu connaissance, surtout en ce qui concerne les troupes : “ M. de La Barre se rendit à Montréal au commencement de juin, avec la plus grande partis des milices, quiiques Sauvages hurcas et algonquins. Comme les troupes n'avaient pas l'usage des canots, on fit construire de grands bateaux plats, à contenir chacun seize hommes et leurs vivres et équipages.”
Les ordres furent donnés pour réunir des forces suffisantes en vue de l'expédition projetée ; le rendez-vous était à Montréal, nous dit Nicolas Perrot.
Avec ce dernier, nous retournons à l'Ouest aù il se rendait luimême. “M. de La Barre, raconte-t-il, s'étant enfin déterminé à la guerre... envoya des présents uux nations outaouases pour les inviter à le venir joindre au fort Frontenac... M. de La Durantaye eut ordre de commander les Outaouas, et an.luï ‘cnña peur second M. de Lude (Du Luth)
qu'il envoya avertir à Kamalastigouia, au fond du lac Supérieur, où était son poste...”
Allons un instant du côté de l’est du lac Ontari:, pour voir ce que M. de La Barre y préparait. Charles IT, roi d'Angleterre, se serait bien gardé de déplaire à Louis XIV, alors à l'apogée de sa puissance ; il avait, de plus, une dette d'honneur à acquitter envers ce prince qui l'avait jadis aidé dans son infortine, .
Le colonel Thomas Dongan (il était catholique) arrivé dans la province de New-York, en 1683, pour en prendre le gouvernement, s'était empressé de dire aux froquois que l'Angleterre réclamait tout le pays situé au sud des grands lacs. [lavait, toutefois, instruction de se tenir en bons termes avec le Canada pour les raisons ci-dessus.
Le 15 juin 1684, M. de La Barre lui écrivait de Montréal que les Tsonnontouans et les Goyogouins, ayant attaqué les Français, il allait leur faire la guerre, mais que, n'ayant pas à se plaindre des Agniers, ni des Onneyouies, ceux-ci ne seraient point inquiétés. (Nicolas Perrot, Mémoires.)
Un fort détachement précéda rarmée dans la direction du lac Ontario, Gédéon de Catalogne dit : “ Nous partimes de Montréal à la tin de juin, eu nombre d'environ cinq cents hommes, et arrivâmes au fort Frontenac vers le 12 juillet, après avoir perdu cinq ou six soldats dans Îles apides”. Voici une autre source de renseignements sur ce sujet : M. de La Barre avait choisi dans le dessein de préparer les choses au fort Frontenac, le sieur Du Tast, ! capitaine d'infanterie pour le moment, mais c'était un lieutenant de marine venu l’année 1683 avec le baron de La Hontan. Ces deux officiers partirent de Montréal le 23 juin 1684 et arrivèrent à Cataracoui le 13 juillet, ayant pris vingt jours pour faire le trajet. La Hontan mentionne les endroits par où ils passèrent : le saut Saint-Louis, le lac Saint-Louis, les Cascades, la cataracte du Trou, le saut des Cèdres, celui du Buisson, le lac Saint-François, le Long-Saut, les Galops, la Galette, avant que d'arriver au fort Frontenac.
Aussitôt débarqué, dit encore La Hontan, “ M. Dutat commandant nos troupes, visita les fortifications et les trois grosses barques ancrées au port. Nous y fîimes des réparations considérables, et les trois bâtiments furent radoubés et appareillés en fort peu de temps. Ce fort carré avait ce grandes courtines flanquées de quatre petits bastions. Ses flancs n'avaient que deux créneaux et les murailles étaient si basses qu'on y aurtit pu facilement grimper sans éthelle. M. de La Salle, l'avait telle-
1 Du Tast n’a fait que passer dans la colonie. Le printemps de 1691, il partit de Rochefort commandant le Hazardeux, pour convoyer des navires de commerce à Québec et de là rejoindre d'Iberville à la baie d'Hudson ; mais le comte de Frontenac décida, le 3 septembre, de l'envoyer croiser à l'entrée du Saint-Laurent. Il servait dans la Manche en 1692, fit la campagne de 1695 à la baie d'Hudson, et pribablement celle de 1696 en Acadie. | Ce As F
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Depuis 1679 en effet, La Salle, lancé vers le lac Michigan, puis le haut Mississipi, enfin la Louisiane, ne regardait plus en arrière de lui, laissant les postes de Frontenac et de Niagara se tirer d’affaires au hasard des événements.
La Salle était un commerçant de pelletcries qui passait son temps à courir les aventures et laissait le trafic aller à vau-l’eau.
La Barre était un gouverneur qui, au lieu de s'occuper de coloniser le pays et en développer les ressources, s’appliquait à ramasser des fourrures pour les vendre en Europe et empocher les bénéfices de ce commerce. Le pauvre Canada en souffrait sans pouvoir remédier au mal.
Préparatifs de La Salle.—Nous ne retrouvons pas,en 1680-84, le capitainc de La Mothe qui s'était attaché à La Salle en 1678, l'avait suivi jusqu'aux grands lacs, lui avait mêine prêté de l'argent, puis fut accusé par lui d'avoir laissé intentionnellement périr ses barques sur le lac Ontario.’ Il finit par être au nombre des ‘‘ déserteurs ” dont La Salle se plaint dans la plupart de ses lettres.
A Rochefort et à La Rochelle, nous voyons autour de La Salle le cartographe Franquelin, Alphonse de Tonty, la famille Talon, Gilbert Barbier, Jacques Bourdon d’Autray et Daupin de La Forest. Examinons ce qui les concerne dans le présent récit.
Jean-Baptiste-Louis Frananelin préparait aiors sa Carte de la Louisiane ou des Voyages du S' de La Salle et des vays qu'il a découverts depuis la Nouveile- France jusqu'au Golfe du Mexique les années 1679-80-81 et 82, qui fut publiée sans retard, pour expliquer et rendre populaire l'entreprise de La Salle aux bouches du Mississipi. On ne dit pas comment son travail fut rémunéré. Franquelin suivait La Salle à La Rochelle pour obtenir des renseignements et paraît avoir été aux gages de celui-ci.
La Salle avait fait promesse à Henri de Tonty de payer à la famille de ce dernier 200 écus sur ses appointements, mais il arrivait que, si les parents se présentaient pour toucher, La Salle en ce moment n'avais pas le sou; par contre, lorsqu'il lui tombait de l'argent dans la main, la famille ne se montrait point !
Alphonse de Tonty était de neuf ou dix ans plus jeune que son frère Henii ; il n'était jamais allé en Amérique, quoi que l'on en ait dit. Nécn 1659, il avait tout au plus vingt-cinq ans lorsque le projet de fonder une colonie à la Louisiane prit de la consistance en 1684. Soit que Alphonse fût déjà dars le nihtaire ou qu'on l'y introduisît à cette époque, il se trouva capitaine de l'une des compagnies des troupes qui devaient s'embarquer avec La Salle. Ce dernier lui donna ordre de prendre pour lieutenant le chevalier de Ja Sablonnière.
Arrivé à Rochefort le 26 mai, La Salle écrit qu'il n'amènerait point M. de Tonty jeune, à cause d’une pièce qu'il lui avait faite”, et il ajoute
que cet homme se comporte mal envers lui. La pièce, ou tour désagréable dont se plaignait La Salle, nous est inconnue, mais nous savons que Tonty comme La Forest réclamait son dû et ne pouvait rien obtenir.
Le 5 juin, Beaujeu, qui allait commander la flotte du Mississipi, implora La Salle en faveur du jeune Tonty, évidemment parce que La Salle ne voulait plus amener Alphonse avec lui. Sur ce propos La Salle se montra prodigue d'éloges à l'adresse de Henri de Tonty, son lieutenant aux Jlinois, disant que si le cadet se comportait comme son aîné et avait autant de mérite et de vertus que lui,il en ferait volontiers son compagnon. Alphonse obtint finalement la permission de partir pour le Canada, où il se mit dans le commerce des fourrures, à Montréal puis à Détroit.
Le sieur de Voligny devait monter sur la flotte de Beaujeu, et ce dernier disait que La Salie comptait l'employer au Mississipi pour remplacer Henri de Tonty dont il voulait se débarrasser, à cause des réclamations de cet ofticier au sujet de son salaire. Beaujeu, qui n'aimait déjà pas beaucoup La Salle, faisait grand bruit de ce prétendu passe-droit, Ni les uns ni les autres ne savaient que, en ce moment même ( juillet 1684), Henri de Tonty rentrait à Québec, rappelé des [linois par le gouverneur général. Si Lu Salle avait confiance dans les capacités de Voligny pour lui aider à faire son établissement de la Louisiane, il calculait bien davantage sur Henri de Tonty pour renouer le commerec des grands lacs avec le bas Mississippi.
On x rarement placé ensemble deux hommes moins faits pour agir d'accord que La Salle et Beaujeu.
Lucien Talon, né vers 1644, dans le diocèse de Beauvais, et que l'on disait être neveu de l’intendant Talon, demeurait chez Jean Bourdon, sur le fief Saint-François, près de Québec, en 1666, Comme Jacques Bourdon d'Autray (fils de Jean Bourdon) suivit La Salle dans ses courses, il est naturel de penser que Lucien Talon prit la même route, mais ce ne fut qu'à partir de 1683, probablement, puisque Talon épousuit, à Québec, le 12 octobre 1671, Isabelle Planteau, dont 1l eut quatre enfants : Elisabeth, Madeleine, Pierre et Jean-Baptiste, baptisés à Québec de 1672 à 1679. En 1681 cette famille demeurait à Sainte-Jeanne de Neuville. D’Autray, qui suivit La Salle en France, en 1683, amena peut-être Talon avec lui. Toujours est-il qu'on voit Talon et sa famille partir de La Rochelle sur l'un des vaisseaux de La Salle, en 1684, pour s’en aller à la recherche des bouches du Mississipi. Dans les Yémoires de Margry, Talon est appelé Pierre au lieu de Lucien. Parlant de deux des enfants, d'Iberville écrirait en 1704: ‘ Pierre et Jean sont deux Canadiens natifs du Canada, d'un bourg près de Québec”. (Margry, III, 266.)
Gilbert Barbier, surnommé le Minime comme son père (à cause de la couleur foncée de son teint ?), était né à Montréal le 6 septembre 1656, s'était engagé à La Salle avant 1677; ensuite, rendu à Michillimakinac
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(1679), il avait déserté. Arrêté l'année suivante par La Salle au lac Simcoe, il fit excuser son incartade (Margry, I, 395-8, 449 ; II, 126), accompagna le découvreur au Mississipi en 1682 et ne le quitta plus jusqu'à la catastrophe où ils périrent tous deux. En 1684 il fut nommé lieutenant d'une compagnie d'infanterie avant de partir pour le golfe du Mexique. (Margry, III, 136.)
Jacques Bourdon sieur d'Autray, baptisé à Québec le 26 mars 1637, ne quitta pas La Salle à partir de 1676, mais il revint au Canada l'automne de 1684, et les circonstances les empêchèrent de se retrouver ensemble,
Il y a eu deux officiers du nom de François de La Forest en Canada vers la fin du xvr' siècle : l’un qui servait à la baie d'Hudson, se maria à Québec (1702) avec Charlotte-Françoise Juchereau, et mourut dans cette ville en 1714; l’autre, François Daupin de La Forest, est connu comme lieutenant de La Salle. Celui-ci, né en 1648, tils du lieutenant de la maréchaussée de Paris, paraît avoir été amené par La Salle au fort Frontenac pour y commander dès 1675, et il y resta jusqu'à l'automne de 1683. Au mois de mai 1684, à Paris, La Salle ayant besoin de ses services, lui demanda de retourner au lac Ontario ; mais il fallait régler auparavant leurs comptes en souffrance, ce qui n'était guère possible, vu l'état des finances du maître. Celui-ci ne pouvant payer argent comptant se montra prodigue de promesses et de compliments; il déclara que La Forest l'avait servi neuf ans, soit en qualité de commandant du fort Frontenac, soit dans ses autres entreprises ; il ajouta que le Rci n'avait jamais accordé à cet officier aucun appointement; que de la part de La Salle même il n'avait rien reçu depuis deux ans et n'avait pas été remboursé des dépenses qu'il avait faites pour la conservation de la paix avec les Iroquois, par ordre du comte de Frontenac, R:ndu à La Rochelle, le 17 juillet 1684, La Salle s'engage à verser à La Forest 5,200 livres * provenant de la paye de ses appointements pendant tout le temps qu'il a servi sous moi... qu'il m'a prêtées dans mon besoin”, et il termine en autorisant La Forest à se rembourser sur ses biens, n'importe où ils sont, Ceci fait penser au billet du même genre signé en faveur de M. de La Barre l'automne de 1683. La Forest na pas dû s'en trouver plus riche, car toutes les affaires de La Salle étaient déplorablement en déficit et déjà entre les mains de quatre ou cinq créanciers. La Forest, à ce qu'il semble, n'était pas disposé à revoir le fort Frontenac—mais comment renoncer à ce qui lui était dû ! L
Le fort Frontenac.—M. de La Rarre appelait donc la milice sous les armes, pour la joindre aux trois ou quatre compagnies régulières qui composaient les garnisons du Canada. Le 20 juillet 1684, le camp était à Lachine, qui est la première étape après qu'on à quitté Montréal. Le gouverneur date de ce lieu un ordre écrit au chevalier de Baugy de saisir, au fort des Illinois, les biens de La Salle, à qui, dit-il, il a prêté 4,000 livres pour passer en France, au mois de novembre dernier, 1l est
sévère à l'égard de celui-ci qu'il accuse de lui avoir ‘avancé plusieurs faussetés, comme d'avoir laissé dans le fort Saint-Louis le castor nécesaire pour le payement de ladite somme, ce qui ne s'est pas trouvé véritable”. (Sur tout cela, voir Margry, Il, 346 ; Perrot, 153 ; La Hontan, édition de 1728, I, 48; Serrigny, Papiers de Bauyy, 186.)
M. de Belmont parle aussi quelque peu de l'expédition qui nous occupe : * Cette armée part au nombre de 1,200 hommes, parmi lesquels 350 Sauvages. Elle manquait de vivres. M. le général (Lu Barre) très embarrassé, ne donnait que peu d'ordres pour la marche, et pour le este désirait fort la paix... Les RR. PP. Lamberville et Millet apportèrent dans le lac Saint-François trois colliers qui disaient que le Tsonnontouan, guerrier, faisait le maître ; que l'Onnontagué déäirait faire la paix, et qu'on envoyât OkSoussen.” Celui-ci était Charies Lemoine qui portait aussi le surnom de Longueuil, à cause de la terre qu'il possédait vis-à-vis Montréal. “Ces colliers furent présentés publiquement à Katarok8y. OkSoussen part, après la mi-août, de KatarokSy... Cette guerre fut particulièrement excitée par l'avarice des marchands, lesquels avaient, sous M. de La Barre, toute licence d'acheter de lui autant de congés qu'ils voulaient, y ayant cette année ici 150 canots aux Outaouas, On faisait encore des desseins de commerce à Niagara, à Toucharenton, aux Illinois et ailleurs. M. de La Barre et eux (les marchands) voulaient obliger l'froquois de laisser paisible le commerce et, le premier, se faire rembourser les 16,000 livres pillées.” Toucharenton indique la rivière ou
passe appelée le Détroit et où Duluth construisit, en 1686, un fort qui fut abandonné peu après. Cv n'est qu'en 1701 que les Français s'y tixérent définitivement.
Les congés, où permissions d'aller chez les Sauvages de l'Ouest faire la traite des pelleteries, mettaient une large part du commerce entre les mains du gouverneur. En un mot, c'est toujours de la colonie agricole que l'on s'occupait I moins, et l'on ne cessait de lui demander des ser-
vices onéreux, comme si elle devait quelque chose aux trafiquants de fourrures et aux fonctionnaires qui vivaient de la traite.
Charles Lemoine était parti du fort Frontenac après la mi-août pour retourner vers les Troquois. C'était un homme de soixante ans qui avait quarante-cinq ans de la vie sauvage du Canada. M. de La Barre aurait voulu le faire nommer gouverneur de Montréal. Il mourut le 30 janvier 1685, Son dernier acte publie consista, comme on va le voir, à empécher que les [roquois n'annéantissent l'armée de La Barre.
Quatre jo 1rs après son départ de Cataracoui, raconte M. de Belmont, “on partit pour la Famine, où le mauvais air, le poisson corrompu et surtout l'infection des ordures du campement, qui ne changea point, donnèrent la fièvre à l'armée, Enfin Ouréouhati y vint faire excuse et la révérence à Ononthio pour le Tsonnontouan qui n'y était pas, et il se fit une satisfaction en effigie.”
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Le camp de la Famine.—Gédéon de Catalogne s'exprime comme suit : Après 8 jours de séjour au dit fort Frontenac, nous partimes pour déclarer la guerre à l’Iroquois, ce quo l'on n'avait pas encore fait. Kn partant du fort nous fûmes coucher à une île sur notre route, où il fut tué environ cent chevreuils, ce qui lui a conservé le nom de l'île aux Chevreuils. Deux jours après, nous arrivâmes à une petite rivière que l'on appelle la Famine, où M. de La Barre s'aperçut, un peu tard, qu'il n'était point en état d'insulter les [roquois, ce qui le détermina d'envoyer le sieur Lemoine, qui était fort estimé de ces nations, pour engager le chef Iroquois à le venir trouver pour renouveler les traités de paix. Pendant ce moment, la maladie fiévreuse se mit parmi la milice, qu'il ÿy en avait plus de la moitié sur le grabat. Enfin la Grandgueule et Teganissorens, chefs, arrivèrent avec un présent d’anguille boucannée. Après les délibérations, et renouvellement de paix faite, nous partimes pour Montréal, où la plupart arrivèrent malades, desquels il en mourut environ 80.” Lemoine, avec quatorze députés iroquois, était arrivé à la Famine le 3 septembre, et avait pressé la conclusion de la paix afin de sauver ce qui restait de Français dans ce malheureux camp. |
Sur ces entrefaites on apprit des nouvelles de l'Ouest. Consultons Nicolas Perrot qui joua ur rôle important dans ces pénibles circonstances : “ M. de La Barre m'avait donné une permission pour aller commercer avec les Outaouas. En allant à la baie Verte, je trouvai, à 5 lieues de Michillimakinae, les députés qui allaient inviter les nations de cette baie, avec le casse-tête et des présents; mais ils rapportèrent à leur retour qu'aucune des nations n'avait voulu consentir à la guerre, ni recevoir les présents qu'on leur avait présentés. On fut chez les Hurons qui reçurent la hache. Les Outaouas, les Kikapous et Sinagos n’en voulurent pas entendre parler. M. de Lude arriva la nuit suivante de Kamalastigouia.… On lui dit, le lendemain, que j'étais à Michillimakinac. 11 m'envoya chercher et me fit entendre que personne ne pourrait mieux que moi engager les nations à se joindre à nous dans cette guerre. Je partis donc...” A Michillimakinac, il fallut que La Durantaye déployât une adresse et une énergie peu communes, au dire de Charlevoix, pour induire les Sauvages à coopérer avec les troupes françaises. Duluth, à la baie Verte, éprouva les mêmes difficultés et les surmonta. Perrot leur rendit à tous deux de grands services en cette occasion par l'exercice du prestige étonnant qu'il possédait sur ces nations.
Les choses n’allaient pas mieux en Canada. Partout les Sauvages et les colons manquaient d'enthousiasme pour cette guerre inexcusable et visiblement destinée à nous ouvrir la porte de salamités et de déceptions sans nombre dansun prochain avenir.
À la Famine, M. de La Barre fut sous l'empire de la fièvre durant
plusieurs jours. On apprit que Duluth arriverait avec deux cents cou-
reurs de bois. ‘“ Notre flotte était comme un hôpital mouvant”, dit La Section I, 1898. 2.
Hontan, qui raconte ces détails (T, 51,54). Duluth reçut ordre de ne point rejoindre l'armée, cur la retraite était décidée. C'était vers Île 5 septembre. Duluth se trouvait à Niagara La Durantaye arrivait aussi au même endroit avec cinq cents guerriers sauvages et deux cents Canadiens. Le mouvement de l'Ouest, aussi bien que celui du Bas-Canada, était arrêté Les deux armées ne se rencontrèrent même pas pour fraterniser. Elles demeurèrent isolées l'une de l’autre par la longueur du lac Ontario. ‘Chefs et soldats, dit M. Ferland, se trouvèrent grandement contrariés. Toujours soupçonneux, les Sauvages (de l'Ouest) déclarèrent qu'on ne les avait tirés de leur pays que pour les livrer à la hache des Troquois. 11 fallait retourner honteusement à Michillimakinuc... Les chefs alliés se plaignirent avec un calme apparent, qui dénotait la profondeur de leur ressentiment.” M.de La Barre et ses troupes repartirent le 6 septembre. Ce général avait échangé avec les Troquois non des coups de fusils mais force harangues terminées par un traité de paix ridicule.
Si les Sauvages et les Canadiens de l'Ouest étaient mécontents de la tournure que prenait la guerre, les milices engagées contre leur gré dans cette entreprise n'étaient pas plus satisfaites, Elles désertèrent avec empressement dès que le mot “paix” fut prononcé. Il n'y eut, dit La Hontan (1, 67) que les trois compagnies régulières qui restèrent auprès de leurs officiers.
Nicolas Perrot et Morel de La Durantaye descendirent à Québec sans perdre de temps. Perrot passa l'hiver dans sa famille à Bécancourt. La Durantaye resta aussi avec sa femme et ses enfants à Québec ; la naissance de François, son dernier fils, est du 15 juin 1685. Le père était reparti vers la fin de mai pour Michillimakinac, puisque, au commencement du mois d'août, M. de Denonville, le nouveau gouverneur général, recevait de lui une lettre écrite de ce poste, lui annonçant que trois Français étaient allés du lac Supérieur à la baie d'Hudson—un événement qui eut des suites considérables,
Le départ des navires de France.—Tandis que les affaires du Canada se gâtaient, celles de La Salle,en France, s'annonçaient assez bien. Deux expéditions allaient mettre à la voile, l’une pour le Canada, l’autre avec la tâche de retrouver les bouches du Mississipi et de planter une colonie à l'entrée de ce fleuve. Le 5 juin, La Forest, Tonty, Barbier, La Salle étaient réunis à Rochefort avec M. de Beaujeu, commandant les navires qui allaient au Mississipi. M. de Beaujeu était peut-être parent de M, Louis-Liénard de Beaujeu, né en 1682 ct qui alla s'établir à Québec vers 1700. M.le chevalier de Callières se trouvait à La Rochelle le 10 juillet 1634, et prenait part aux conférences de La Salle, de Beaujeu et de l'intendant de la province. Le 18 juillet 1684, à La Rochelle, La Salle (il était alors âgé de près de quarante et un ans) écrivait à sa mère, disant qu'il va se mettre en route pour le golfe du Mexique et il ajoute : “ le petit Colin et mon neveu se portent bien”. (Margry, 11,470). Le neveu
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devait être Crevel de Moranget, et Colin un autre Cavelier de La Salle, car un jeune homme de ce nom figure dans les papiers qui ont rapport à cette expédition.
N'oublions pas le “ petit monsieur de La Salle ”, l'un des deux fils d'un premier commis de Colbert et de Seignelay. 11 se nommait Nicolas et accompagnait La Salle depuis 1680 au moins, mais n'était pas de sa parenté. En 1698, on le retrouve écrivain au bureau de la marino à Toulon ; en 1706, il devint administrateur de lu Louisiane, lorsque d'Iberville commença l'établissement de cette colonie (Margry, Mémoires, Introduction, XxI.)
L'abbé Jean Cavelier, frère du découvreur, et le P. Anatase Douay, récollet, s'embarquaient aussi. Il y avait encore Henri Joutel, de Rouen, qui se fit l'historien de l'expédition. Le marquis de La Sablonnière, “dissipé, malade des jambes”, en était également. Au mois de janvier suivant, ce deiuier faillit périr dans une rivière sablonneuse, qui reçut alors le nom de La Sablonnière. (Margry, III, 279.) Elle tombe dans la baie de Saint-Bernard. Nous parlerons plus loin des autres personnages du drame du Texas.
Si l'on veut faire une colonie, il faut des colons ayant des qualités propres à ces sortes de travaux; mais, comme La Salle ne visait qu'à ramasser des pelleteries chez les Sauvages, il se laissa suivre par qui voulut risquer l'aventure. ‘Pour reconnaître les bouches du grand fleuve, dont il avait suivi le cours dans son voyage de 1682, et prendre possession de la Louisiane, Cavelier de La Salle avait demandé deux vaisseaux au Roi ; le Roi et Seignelay, qui portaient le plus vif intérêt à l’entreprise, lui en accordèrent quatre... Le commandement naval fut, par malheur, donné à un homme d’un esprit étroit et jaloux, le capitaine de Beaujeu, qui, fier de ses ancêtres et de son titre d’officier de la marine royale, n'accepta qu'avec un profond dépit et une irritation mal dissimulée d’être subordonné à un roturier comme La Salle, récemment anobli... Le recrutement des individus destinés à coloniser le pays vers lequel on allait voguer avait été effectué dans des conditions déplorables. Ici, il faut bien le reconnaître, il y eut de la faute de l'explorateur, qui, tout à son idée, se préoccupa toujours trop peu du choix des hommes chargés de la mettre en application. Vivant dans son rêve, y consacrant toutes ses forces, disposé à sacrifier sa vie comme celle des autres pour la réussite de ses projets, peu lui importait qui l’accompagnait ; il avait besoin d'aides, il prenait ceux qui se présentaient, leur imposait les fatigues les plus effroyables, les amenait à accomplir sous sa volonté de fer des efforts inouïs, en même temps qu'il leur donnait l'exemple d'une endurance extrême et d'une persévé-
rance obstinée.. Ses dernières recrues, réduites à une trentaine d'hommes, allaient finir par le tuer lui-même au Texas, après avoir vu plus de deux cents des leurs succomber, mais, comme l'écrivait Joutel, “il ne s’'attachait ‘qu'à sa pensée et n'admettait les conseils de personne ”. Le but pour lui
était tout; ceux qui devaient l'aider à l’atteindre, sacritiés à l'avance, n'entraient pour rien dans ses préoccupations, Ce fut là sa faute, la cause de son insuccès, et il n'est pas nécessaire pour l'expliquer d'invoquer des rivalités de traitants jaloux, qui ont certainement contribué de leur mieux à décourager ses auxiliaires. Pour sa dernière expédition, les cent soldats qui devaient en faire partie avaient été ievés à Rochefort par des officiers subalternes de la marine qui, recevant une demi-solde à chaque recrue, amenaient tous ceux qu'ils pouvaient entraîner de force ou par surprise. “ Trente bons hommes eussent valu bien mieux, dit Joutel, et auraient “ fait davantage, hors la mangerie, à quoi ils ne craignaient personne.” [ls étaient incapables de discipline et, malgré les défenses et les punitions, n'agissaient qu'à leur guise; les ouvriers que les agents de La Salle avaient engagés étaient tous si peu au courant de leur métier que le chef de l'expédition se vit dans l'obligation de leur tracer leur ouvrage et de l'exécuter lui-même devant eux.” (Eugène Guénin, Cavelier de La Salle, P. 53-06.)
“ A part huit ou dix familles d'honnêtes gens qui se présentèrent et auxquelles il fallut faire des avances, ses agents ne ramassèrent que l'écume des ruisseaux, tous ou presque tous gens de sac et de corde. Tes soldats, au nombre de cent cinquante, étaient tous gueux et misérables et ne sachant pas tirer du mousquet. Les ouvriers ignoraient pour la plupart les éléments de leurs professions.” (G. Gravier, Découvertes, p. 244.)
Il existe d'autres textes qui confirment ceux-ci et le tout nous donre l'impression d'une chose conçue sans intelligence, par conséquent destinée à la ruine, Un nuage lugubre planaïit déjà sur l'expédition. Les hoinmes de quelque mérite qui partirent de La Rochelle et de Rochefort pour le solfe du Mexique et le Canada, en juillet et août 1684, étaient mécontents, se voyant mal embarqués dans deux entreprises vagues, très dangereuses, mal équipés, mal accompagnés et marchant vers l'inconnu. Leurs pressentiments ne les trompaient pas, du moins en ce qui concerne ceux qui allèrent au golfe du Mexique. (Margry, Il, 389-94, 452, 458-9; ITI, 02, 439.)
Le 24 juillet, La Salle fit voile de La Rochelle avec quatre bâtiments : le Joly, frégate de 36 canons, commandée par le capitaine de Beaujeu ; la Belle, frégate de 6 canons, commandée par deux maîtres de barques ; l'Aimable, flûte de 300 tonneaux, appartenant au sieur Massiot, de La Rochelle, et commandée par le chevalier d'Aigron ; le Saint-François, caique, frété pour Saint-Domingue. Ces deux derniers bâtiments étaient chargés de vivres, de munitions, d'armes, de marchandises et d'outils. (Gravier, Découvertes, p. 250.)
Le 24 juillet, observe Margry (Mémoires, III, 92), en même temps que La Salle partait de La Rochelle pour le golfe du Mexique, partaient aussi vingt vaisseaux “pour le Canada et les îles”. Au volume II, pp. 458-9, il note que l'embarquement pour le Canada eut lieu le 13 août
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1684, ce qui paraît juste, puisque ces navires arrivèrent à Québec à la tin de septembre ; mais au volume IT, p. 439, il dit que La Forest partit de France pour le Canada l'automne de 1684, tandis que cet otlicier était rendu à Québec dès avant le 29 septembre et avait dû, par conséquent, venir avec la flotte qui fit voile le 13 août,
L'embarquement pour le Canada eut donc lieu le 13 août 1684. Lex navires portaient, comme de coutume, des marchandises pour la colonie et surtout pour lu traite des fourrures; de plus, trois cents soldats commandés par les capitaines de Montortier et d'Enos. Louis-Hector de Callières était chargé d'instructions spéciales de la part du Roi, Daupin de La Forest revenait comme représentant de La Salle. Alphonse de Tonty avait obtenu la permission d'être du voyage,
A Québec.—L'arrivee de la flotte était attendue au Canada avec impatience, vu ce que les commerçants avaient à craindre de la part de La Salle, et à cause de ce qui s'était passé au lac Ontario. M.de La Barre était de retour à Québec lorsque, dans les derniers jours de septembre, les navires de France y arrivèrent. M. de Belmont dit qu'il y avait à bord M. de Callières, M. Hénault (d’'Esnos) des Rioux et trois capitaines de vaisseaux. (Grédéon de Catalogne explique qu'il y avait cinq compagnies de soldats. Tanguay (1, 617) note que ‘ Hénault des Rioux fut nommé gouverneur de Montréal en 1684 (pour remplacer Perrot), et peu après Hector de Callières le remplaça, la même année”. Nous savons que des Rioux retourna en France l'automne de 1685. La Hontan dit que “ Montortier et Duriveau ” devaient servir de conseillers au gouverneur général ; il ajoute que M. de Callières était venu pour remplacer M. François-Marie Perrot au gouvernement de Montréal, S
Quant à M. de La Barre, le même auteur le critique de toute manière et l’accuse de faire le commerce des pelleteries, en un mot d'exploiter le Canada pour son bénétice personnel (Lettre du 2 novembre 1684). Le Roi écrivait à ce gouverneur, en date du 24 juillet, le blâmant d'avoir accordé cent cinquante congés de traite, au lieu de vingt-cinq qu'il autorisait, “pour favoriser des gens qui vous appartiennent ”, ce qui lui paruit “avoir été la principale cause de ce qui est arrivé de la part des Iroquois”’—4allusion au pillage des canots l'hiver de 1683-4 aux Illinois. “J'espère que vous réparerez cette faute en donnant une fin prompte et glorieuse à cette guerre ”, ajoutait Louis XIV. (Ferland, IT, 145.)
Le 19 novembre 1684, M. de Callières écrivait au Roi que la paix avec les Iroquois ne durerait pas. C'était prédire les misères, les diffi-
cultés, les invasions, les massacres qui durèrent quinze ans à partir de cette heure et qui ont paralysé la marche du Canada.
M. de Laval sembarqua à Québec le 14 novembre pour se démettre de sa charge ; il revint en 1688 et vécut dans la retraite.
Le 1‘ janvier 1685, le Roi décida de rappeler M. de La Barre.
Le 30 juillet 1685, M. de Penonville arriva comme gouverneur
général avec M de Saint-Vallier, successeur de Me de Laval. Quelques jours plus tard, M. de La Barre partit.
En juillet 1686, M. de Champigny arriva en qualité d'intendant ; M. de Meulles, l'ancient intendant, partit peu après pour retourner en France.
Belmont et Catalogne ont sur ces arrivages ct ces départs des dates absolument erronées, que plusieurs écrivains plus récents ont introduites dans leurs livres.
Les grands lavs.—Le 13 novembre, M. de La Barre fait rapport au Roi, disant qu'il n'avait pas invité les Iroquois à attaquer La Salle ni les gens de celui-ci. 11 nie avoir causé la ruine du fort de Frontenac, Ce poste, dit-il, a été sur la demande de La Salle, remis (1683) au sieur Bartel, premier sergent de la garnison de Québec, “qui en a fait un inventaire et y a tenu toute chose en bon ordre. Bartel trouva la place toute ouverte, Il y a fait travailler et il la rend À La Forest bien close du côté du levant de deux redoutes de pierre que Bartel y a fait bâtir et de trois courtines de très grands pieux, à quoi il a été employé plus deux mille journées d'homme. On y a ajouté une grande boulangerie et un four très grand, On a fuit faire deux barques neuves pour le service de la rivière et du lac qui valent au moins 10,000 livres les deux, On y a laissé les bestiaux en très bon état et en très grand nombre. La Forest va fournir un inventaire qui prouvera tout cela.” (Margry, II, 349, 370.)
Les répugnances de La Forest qui le portaient à ne plus revoir le Canada, ou du moins à se séparer de La Salle, furent confirmées par la suite. Cette année 1684, le roi l'avait nommé capitaine au ‘ détachement de la marine en Canada”, et même on lui avait versé douze mois de solde comme tel, mais ce fut tout ; six ans plus tard, La Forest n'avait pas encore reçu un sou pour couvrir les années 1685-89. Ce système tout à fait genre Louis XIV a maintenu la colonie dans la gêne, depuis le gouverneur général jusqu’au dernier artisan, et l'a empêchée de croître en nombre et en force tout le temps du régime français.
La Forcst paraît avoir continué ses courses dans l'Ouest jusque vers 1705. Il s'était marié (1686 ?) avec Jeanne Laurent; il mourut à Boucherville en 1719.
Henri de Tonty était à Québec vers le 29 septembre 1684, à l'arrivée des vaisseaux ; il y rencontra son frère Alphonse, qu'il n'avait pas vu depuis une dizaine d'années et qui lui apportait de la part du Roi un brevet de capitaine dans l’une des compagnies dites du ‘détachement do la marine”, avec permission d'aller aux Illinois agir sous la direction de La Salle.
Le 29 septembre, à Québec, M. de La Barre signe des instructions au chevalier de Baugy, lui enjoignant de rendre le fort Saint-Louis au sieur de Tonty, mais de se faire payer la valeur des 4,000 livres prêtées à La Salle en 1683. Baugy doit remporter à Michillimakinac tout ce qui
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n'appartient pas à La Salle, y compris les munitions de guerre envoyées par l'entremise du sieur Vital. (Serrigny, Papiers de Bauyy, p. 188.) Tonty voulut partir de suite pour se rendre à son poste, mi's les glaces lui burrèrent le passage et il retourna à Québec, d'où il se remit en route, au mois de mai 1685, et rentra au fort Saint-Louis des Illinois le 26
juin. M. de Baugy lui abandonna de suite le commandement de la place
(Serrigny, Papiers de Baugy, pp. 43, 188; Margry, 1, 573.)
De Montréal au fort Saint-Louis des [linois, en passant pur l'Ottawa, la rivière des Français, le nord du lac Huron, Michillimakinac, la côte ouest du lac Michigan, il y a 500 licues, De Michillimakinac au même fort Saint-Louis, 200 licues,
Le certificat donné par Tonty à Baugy porte que cet officier lui a livré le fort Saint-Louis dans le même état que je le lui avais laissé le 22 mai de l’année dernière, 1684, ayant été obligé de descendre à Québec par ordre de M. de La Barre”. Torty se qualitie dans cette pièce ‘“ Henry de Tonty, preraier seigneur de l'ile Tonty, capitaine d'une compagnie du détachement de la marine, subdélégué de M. de Meulles, intendant de la Nouvelle-France au pays des Outaouas et autres nations, gouverneur particulier du fort Saint-Louis dans la Louisiane”. (Scrrigny, Papiers de Baugy, p. 190.) Voilà bien des mots sonores pour dire très peu de en98e ; c'était la coutume du “ grand siècle ”, époque où le boursoufilage a régné en maître sur la France. L'île Tonty, située en face du fort Frontenac, avait été donnée par La Salle à son fidèle lieutenant, “à titre de scigneurie ” ni plus ni moins! Elle ne rapportait pas un denier, comme du reste quatrevingt-dix neuf des fiefs et seigneuries du Bas-Canada sur un nombre de cent affublés de ces qualificatifs ronflants et vides. La Salle n'avait rien dépensé pour obtenir cette île sauvage ; il la donnait à Tonty en payement du salaire de ce dernier, et Tonty, sachant parfaitement que cette propriété ne valait pas un sou, se trouvait récompensé de ses services par un titre en l'air : “premier seigneur de l’île Tonty”. Notre histoire est remplie de ses traits qui font rire.
Au golfe du Mexique, 1685-87.—Nous entrons dans la voie douloureuse. Ecoutez ce que disait le printemps dernier un écrivain français bien connu :
“ Dès le départ, des dissentiments éclatèrent entre Beaujeu et La Salle. A l'île de Madère, Beaujeu voulut mouiller pour faire de l’eau et embarquer quelques rafraîchissements. Lu Salle, considérant que les provisions d’eau et de vivres étaient encore suffisantes pour deux mois et qu'une relâche de huit ou dix jours donnerait l'éveil aux Espagnols, insista pour que l’on poursuivit la route... On devait s'arrêter au port de la Paix, à Soint-Domingue, dont le gouverneur avait reçu ordre d’aider de son mieux La Salle et de lui fournir des vivres ainsi que les munitions dont il aurait besoin. Volontairement, dans l’unique but de priver l'explorateur des ressources qn'il aurait trouvées à terre, Beaujeu passa outre pendant
la nuit et continua de naviguer jusqu'au Petit-Goave, où un certain nombre de malades furent débarqués, à cause de la chaleur dent ils souffraient dans les navires. La Salle, descendu à terre, y eut un violent accès de fièvre et resta sept jours gravement atteint. Peadant ce temps, Beaujeu refusa de prendre soin de ses affaires et laissa ses matelots danser ct chanter sous les fenêtres du moribond. A peine rétabli, ce dernier apprenait que le transport Saint-François, qui portait la plus grande partie des outils et des vivres de l'expédition, avait été enlevé par des flibustiers espagnols. C'était un malheur irréparable. Par une triste fatalité, les navires passèrent le 6 janvier au large des bouches du Mississipi sans les apercevoir.” (Eugène Guénin, Cavcelier de La Salle, 5. 56.)
Les navires qui portaient La Salle et sa troupe ayant dépassé les bouches du Mississipi sans les voir, on se décida à débarquer à 200 lieues plus à l'ouest, dans la baie Saint-Bernard (Matagorda) au mois de février 1685. ‘Quand Beaujeu partit pour la France, le 12 mars 1685, il laissait La Salle dans une position déplorable. Le camp, porté à l’indiscipline, était décimé par une maladie horteuse contractés au Petit-Goave (Antilles); la guerre était déclarée entre les Sauvages et les Français ; la plus grande partie de l'outillage et des approvisionnements était perdue ; la colonie, loin de penser à conquérir, ne pouvait plus espérer que de se sauver de la main des Sauvages et des Espagnols.” (Gravier, Découvertes, 284.)
Vingt-quatre mois plus tard, la situation était comme suit : sur plus de deux cents personnes parties de France et débarquées avec La Salle à la baie Saint-Bernard, dans le Texas. en février 1685, il n’en restait que trente-six en février 1687, éloignées de tout secours et ne connaissant ni rivière ni chemin qui pût les conduire dans la direction du Mississipi. (Gravier, Découvertes, 318-1.)
La Salle avait été constamment en voyage, explorant ces contrées inconnues dans l'espoir de parvenir à s'orienter, afin de rattacher ses communications avec Tonty, commandant les postes des Illinois, qui, de son côté, faisait de vaillants efforts pour le rejoindre, La maladie, les ariaques des Sauvages décimaient son monde, et il voyait le moment où il ne resteait autour de lui que dix ou douze malheureux réduits à se rendre esclaves des indigènes plutôt que de mourir de faim.
Le 12 janvier 1687 il exécutait une nouvelle reconnaissance, accompagné de dix-neuf ou vingt hommes et de deux guides ou fidèles se: viteurs sauvages, savoir : Crevel de Moranget, son neveu, et le valet de celui-ci, appelé Barthélemi (Durménil ?), Saget, valet du sieur de La Salle, Nicolas de La Salle, le sieur d'Ivetot et son valet, les sieurs Duhaut, Lanquetot, Larchevêque, de Marle, James (ou Gemmes où Hiems), Ruter, Grolet, Joutel, Tessier, le jeune Pierre Talon, l'abbé Cavelier, le R. P. Douay.
Le poste de la baie Saint-Bernard restait sous les ordres de Gabriel Barbier dit le Minime. Il renfermait alors 13 hommes et 7 femmes. Chaque fois que La Salle s’éloignait pour tâcher de remettre la piste sur
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le Mississipi, la conduite du fort ou campement revenait à Barbier. Nous aurions voulu retrouver les noms de toutes le personnes confiées aux soins du lieutenant Minime, comme on l'appeiait, mais cela nous a été impossible ; toutefois nous en citons plusieurs dans le présent exposé.
On se rappelle Lucien Talon et sa famille. Sur le navire qui les transportrit vers ces lointains rivages, Isabelle Planteau, sa femme, mit au monde un enfant qu'elle qualifia de premier Français né en Louisiane. Barbier, qui s'était marié, à la baie Saint-Bernard, avec une fille enceinte, pendant l’une des absences de La Salle, prétendait que son enfant, si c'était un garçon, fût déclaré noble, étant le premier né du pays nouveau, mais une fausse couche régls, cette prétention, de sorte que Isabelle Planteau garda la palme. (Margry, ILT, 248.)
Talon se perdit dns les bois quelques jou:s plus tard et ne reparut plus. Sa fille Elisabeth décéda vers le même temps. (Margry, III, 257, 614.) Comme la colonie fut presque aussitôt réduite à néant par la misère, puis les Sauvages, 11 ne resta rien de cette noblesse de rencontre.
En janvier 1687, La Salle et les compagnons cités plus haut repartaient done pour tâcher encore une fois de retrouver le Mississipi ; ils n'étaient point destinés à revoir la baie Saint-Bernard et, par unc fatalité qui s’attachait aux entreprises du découvreur, le groupe dont Gabriel Barbier restait le chef devait périr tragiquement, pour laisser dans l’histoire un nvuveau chapitre des tristes aventures qu’entraîna l'exploration du continent américain. ,
Le complot.—A près deux mois de courses vaines à travers des régions inconnues, le désespoir s’emparait des explorateurs. Vers le 17 mars, La Salle détacha les trois quarts de ses hommes pour aller un peu plus loin é:ablir un campement temporaire, sous la conduite de son neveu, Crevel de Moranget. Il paraîtrait que celui-ci maltraitait ceux qui étaient sous ses ordres, notamment Duhaut, Larchevêque et le chirurgien Liatot ou Lanquetot, qui l'avait pourtant soigné avec sollicitude à la suite d’une blessure infligée par la flèche d'un Sauvage. (Margry, III, 139, 160, 325, 32%.)
La Salle était un taciturne, n’inspirant aucune sympathie; Moranget, un autoritaire, se faisait détester.
Ces malheureux se trouvaient au bord de la rivière de la Trinité, qui tombe dans .e golfe du Mexique à l’est de la baie Saint-Bernard.
Le soir du 19 mars 1687, Moranget se porta à des violences contre ses hommes, les privant d’un morceau de chair de buffle qu'ils se préparaient à manger, après quoi il alla se coucher comme si ae rien n'était.
Les mécontents restèrent debout, parlant de vengeance et s’assurant des opinions d’un chacun avant que d'agir. Deux personnes demandèrent à rester neutres : Pierre Talon, qui entrait ce jour-là dans sa douzième année (Marg»y, III, 322), et Tessier, pilote, qui avait toujours servi La Salle avec fidélité depuis son embarquement à La Rochelle, en 1684. M.
Talon, commissaire de la marine, avait nommé Tessier pour commanderla barque la Belle, en le munissant d'instructions spéciales. (Margry, IT, 542-3.)
Les mécontents étaient au nombre de neuf : Duhaut, d’Ivetot et son valet, Lanquetot, James, Ruter, Larchevêque, Grolet, de Marle.
Duhaut était de Rouen ; il possédait la moitié de l'équipement d’un navire dans l'expédition de La Salle et se voyait ruiné par la situation désespérée dans laquelle il se trouvait.
D'Yvetot était propriétaire du tiers de ce que contenait l’un des navires en question.
Ces deux créanciers de La Salle ne ménageuient à ce dernier ni les injures ni les menaces, de sorte que l'abbé Cavelier prédisait que tout cela finirait par un drame sanglant.
Le chirurgien Liatot ou Lanquetot s'était embarqué à La Rochelle; on ne dit pas d'où il était, mais nous sommes certain qu'il n'avait aucun rapport avec la famille du même nom qui existait alors à Boucherville, en Canada. Outre le ressentiment qu'il nc 1rrissait contre Moranget, il reprochait à La Salle la mort de son jeune frère, pris et massacré par les. Sauvages. (Gravier, Découvertes, 324.)
Hiems, Gemmes ou James, flibustier que La Salle avait engagé aux Antilles à titre de canonnier. Le P. Douay et Henri Joutel le disent allemand ; Tonty le désigne comme anglais.
Rutre ou Ruter était un matelot breton.
Larchevêque, natif de Bayonne, d’une famille relevée, instruit (Margry, II, 323, 618), demeurait aux Antilles lorsque Duhaut l’engagea à le suivre vers l'Ouest. Il paraît avoir servi de domestique à Duhaut. (Gravier, Découvertes, 403.)
Grolet venait de La Rochelle.
De Marle ne nous est connu que par les faits qui vont suivre.
Moranget dormi:it à côté de Saget, valet de La Salle, et Nika, chasseur chouanon, qui servait La Salle depuis 1669, avait été en France avec lui et manifestait à son maître un dévouement sans bornes. Le P. Athanase Douay dit que, de janvier 1685 à mars 1687, Nika, au péril de sa vie, entretenait de provisions de bouche ceux qui devaient l’assassiner. (Gravicr, Découvertes, 224.)
La mort de La Salle.—Duhaut et d'Yvetot proposèrent le meurtre et se mirent en devoir de l’exécuter, mais Lanquetot réclama le privilège d'agir seul et on le lui accorda. (Margry, III, 602.) Il s’empara d’une hache, fit ses calculs, puis, rapide comme l'éclair, il frappa chacune de ses victimes avec une sûreté de main telle que pas une n'eut le temps de prononcer la moindre parole ni de pousser un soupir. Moranget se dressa sur s0n géant sans parler ni se plaindre. Voyant cela, Duhaut, d’Yvetot et Lanquetot passèrent la hache à de Marle qui, d’un coup fortement. asséné, abattit le malheureux à ses pieds. Les corps furent lancés à la rivière.
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Il fallait songer à La Salle qui devait arriver le lendemain, Larchevêque et Dubaut offrirent de le tuer ; d’Yvetot ot son valet se joignirent à eux. Le valet devait se montrer le premier et réponüro grossièrement à La Salle qui ne manquerait pas de le questionner; une fois la chicane commencée, les autres complices la temineraient par la violence.
Le lendemain avant midi, La Salle arriva accompagné du P. Douay et d'un Sauvage. Il avait tiré un coup de fusil pour annoncer son arrivée, de sorte qu'il était facile de le découvrir et, de plus, il n'avait pas rechargé son arme. Aux insolences du valet et d'Yvetot il ne répondit rien ; alors Larchevêque se montra, gardant son chapeau sur la tête et prenant une contenance provocatrice.
— Où est mon neveu ? lui demanda La Salle.
— Il est à la dérive.
Ceci parut éclairer La Salle sur la situation, mais Duhaut qui se tenait caché dans les herbes, tout près de lui, protita de ce que d’Yvetot venait de se montrer à son tour comme pour parler à La Salle, ce qui attirait l'attention de celui-ci, et il Iâcha son coup de fusil. Deux balles traversèrent le front de la victime, qui tomba la face contre le sol sans faire entendre un cri ou une plainte. (Margry, III, 328-30.) La mort a dû être instantanée.
Le P. Douay et le Sauvage implorèrent la merci des assassins, mais Duhaut leur dit :
—- Ne craignez rien. C'est un coup de désespoir qui m'a poussé au «rime ; je désirais depuis longtemps me venger de Moranget, qui a voulu me perdre. Ilest la cause de la mort de son oncle.
La Salle fut dépouillé de tout vêtement et son corps poussé dans les halliers pour devenir la proie des bêtes des bois. Lanquetot ne cessait de s’exclamer avec un contentement féroce :
— Ah! grand pacha, te voilà donc !
La première décision fut de rebrousser chemin jusqu’au lieu où La Salle avait laissé Henri Joutel, l'abbé Jean Cavelier et deux hommes pour l'attendre. Ces derniers étaient Barthélemi, valet de Moranget, et Nicolas de La Salle.
Larchevêque, marchant en tête de la petite troupe, arriva le premier chez Joutel et lui annonça la mort de La Salle. (Margry, III, 324.)
Tous ensemble, meurtriers et spectateurs, voulaient continuer leur chemin, mais où aller? Ceux dont la conscience était tranquille désiraient se rendre chez Tonty, aux Illinois, pour passer en Canada, puis en France. Encore fallait-il trouver le chemin du Mississipi pour cela; La Salle avait perdu deux ans à le chercher. Les autres inclinaient vers la baie de Saint-Bernard, où il était probable cependant que Barbier leur distribuerait plus de coups de fusil que de miches de pain. Quelques-uns parlaient de se faire adopter par une tribu sauvage et de ne plus revoir le monde civilisé.
Sur ces entrefuites, la désunion se mit entre Duhaut, qui tranchait du maître, et trois ou quatre mécontents. James le tua d’une balle de pistolet ;
Ruter tua à son tour James et Lanquetot. (Margry, ITI, 369, 612.) Ensuite le parti se sépara en deux groupes, dont l’un, composé du ?. Douay, l'abbé Cavelier, Henri Joutel, Nicolas de La Salle, Tessier, Barthélemi et de Marle, voulait gagner le Canada par le Mississipi.
Ce même printemps les Clamcoëts s'emparèrent du poste de la baie Saint-Bernard, massacrèrent Barbier, sa femme, la veuve de Talon et plusieurs Français, amenant les autres prisonniers, parmi lesquels trois enfants de Talon et un jeune parisien nommé Eustache Bréman. La colonie de la baie Saint-Bernard ne laissait que des ruines.
Un garçon appelé Meusnier, fils d’un secrétaire du Roi, paraît avoir déserté La Salle avant le 17 mars pour s'en retourner à la baie Saint- Bernard ; il fut amené captif par les Sauvages ; plus tard, les Espagnols le libérèrent.
Larchevêque et Grolet furen£ pris par les Espagnols, qui les plongèrent dans les mines comme des crim.nels.
Le jeune Pierre Talon et Ruter, retenus chez les Sauvages, eurent probablement connaissance de la destruction du poste de la baie Saint. Bernard.
Pierre Talon resta cinq ou six ans chez les Cénis, après quoi il fut pris par les Espagnols qui l'amenèrent au Mexique (Margry, IIT, 613), où il rencontra son frère Jean-Baptiste. Celui-ci expliqua comment Barbier, sa femme et la plupart des vingt personnes de son poste avaient été massaucrés par les Sauvages. Le vice-“oi du Mexique parvint à retirer des mains des Clamcoëts trois frères et une sœur des deux Talon ; lenr mère avait été tuée sous les yeux de Jean-Baptiste. D'Iberville eut les deux frères Talon avec lui durant deux années en Louisiane, et le 3 mai 1704, il écrivait qu'ils étaient alors dans les prisons du Portugal, sans dire pourquoi ni comment. (Margry, III, 622.)
Plus d'une fois déjà il est venu à notre connaissance que des lecteurs et des amateurs d'histoire du Canada se posent cette question : parmi les meurtriers de La Salle, n’y avait-il pas des Canadiens ? Il n'y en avait pas. Les faits relatés ci-dessus parlent d'eux-mêmes. Nous y voyons figurer des noms qui étaient répandus à cette époque dans le Bas-Canada ; par exemple, Duhaut, Larchevêque, Lanquetot, mais aucur de ces hommes n'était venu en Canada. D'après ce que nous savons, les trente-six personnes qui composaient le colonie de La Salle, en mars 1687, comprenaient huit Canadiens appartenant à deux familles seulement : Barbier, la femme Talon, les enfants de celle-ci: Jean-Baptiste, Pierre, Robert, Lucien, Madeleine, et une sœur dont le nom n’est pas donné, Sur ce nombre, Pierre Talon, âgé de douze ans, fut le seul qui suivit La Salle dans sa dernière expédition. Nous croyons avoir assez bien fait com-
prendre que la part des Canadiens est nulle dans la catastrophe qui vient d'être racontée.
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Ainsi, pour résumer la situation après le crime, disons que le détachement de La Salle périt par le fer, le feu, l'eau, l'esclavage.
Lanquetot tue Moranget, Saget ot Nika.
De Marle aide à tuer Moranget.
Duhaut tue La Salle.
Ruter tue Lanquetot et James.
De Marle plus tard se noye.
Ruter est pris par les Sauvages.
James tue Duhaut.
Larche-êque et (rrolet sont esclaves des Espagnols.
Bréman, Meusnier, Talon, esclaves des Sauvages et des Espagnols.
On a vu au théâtre des tragédies où presque tous les personnages périssent de mort violente, et la critique ne l'a pas toléré, parce que cela paraît invraisemblable.
Au Canada.—Nous avons à rendre compte de ce que devinrent le P. Douay, l'abbé Cavelier, Henri Joutel, Nicolas de La Salle, Tessier, Barthélem: ee Marle. Tous étaient d'accord de gagner le Canada par le Mississipi, qu'ils espéraient rencontrer en suivant le cours de quelque grande rivière. Marle se noy2 dans l’une d'elles; il soutenait qu'il n'avait point frappé Moranget de son propre mouvement, mais par la crainte que lui inspiraient les meurtriers. De la rivière de la Trinité, la petite troupe se dirigea au nord-est, coupant les rivières de la Madeleine, Rouge, Ouatchilas, et quelques autres de moindre importance, puis se confia au courant de l’'Arkansas qu'elle atteignit près de son embouchure.
Couture et Delauney (Margry, III, 439), deux Canadiens envoyés par Henri de Tonty pour retrouver les traces de la colonie de La Salle, rencontrèrent nos six voyageurs comm: ils sortaient de la rivière Arkansas pour prendre le Mississipi. C'était le 24 juillet 1687. Le jeune Barthélemi, ne pouvant plus marcher resta aux Arkansas avec Delauney ; Couture conduisit les autres aux Il'inois, où ils arrivèrent le 14 septembre et y demeurèrent jusqu’au 21 mars. Le 6 mai 1688, ils étaient à Michillimakinac, et le 14 juillet à Montréal, où le pilote Tessier se fit catholique. (Margry, IIT, 523.) Enfin, tous cinq arrivèrent à La Rochelle le 7 novembre, étant partis de ce lieu, le 24 juillet 1684, avec j:lus de deux cents personnes.
Le soin qu'ils avaient mis à taire la fin tragique de La Salle fit que le Canada n’en sut rien de certain avant le printemps de 1689, mais “les méfiants soupçonnent que M. de La Salle est mort ”, écrivait La Hontan, qui écoutait les conversations du jour en Canada.
Réflexions.—Cette lamentable histoire que l'on nous présente uniquement recouverte de la pompo des mots patriotisme, découvertes, héroïsme, dévouement, se montre ce qu'elle est une fois dépouillée de ses habits d'emprunt, à savoir : une suite d'entreprises de traite fort mal conduites et très préjudiciables au Canada, en ce qu’elles attiraient les habitants
autour des grands lacs et dans les régions encore plus lointaines, laissant à l'abandon les terres du Bas-Canada à peine touchées par la culture. En 1680, alors que la population canadienne-française était d'un peu plus de 9,000 âmes, il y avait dans les bois huit cents hommes, les plus vaillants de la colonie, employés par les marchands de fourrures, et celui qui étendait le plus les opérations de ce genre était de La Salle. Ensuite venaient Duluth, Perrot, Aubert de La Chesnaye et dix autres. La moitié des bras se trouvaient ainsi enlevés à l'agriculture. La colonie reculait au lieu d'avancer et les Anglais se fortifiaient chez eux par l'industrie et les rendements de la terre, en attendant l'heure de nous absorber.
La Salle restera dans les livres populaires parce qu’il était “légende ” de son vivant même. Il échauffait les imaginations en leur montrant des richesses fabuleuses dans les profondeurs de l'Amérique, créant une sorte de fièvre de l'or qui commença par éblouir et finit par ruiner tous ceux qui sy laissèrent prendre. En sus, il faut tenir compte des situations pathétiques dans lesquelles il s'est trouvé plusieurs fois. Avec lui, tout devenait un chapitre de roman, ou plutôt une pièce de théâtre. Cela causait des admirations. Les gens de son pays croyaient à ses rêves, et le ret'raient de ses impasses l’une après l’autre pour lui fournir les moyens de realiser ses projets de fortune.
Un homme remarquable n'est pas nécessairement un être qui ne commet aucune faute et peut servir de modèle en tout, mais encore faut-il que l'ensemble de sa conduite se justifie soit par des plans raisonnables, soit par un succès quelconque. La Salle n'arriva pas à cette mesure. Uniquement lanceur d’affaires, sa ressemblance se retrouve dans notre siècle, comme dans tous les temps, parmi ceux qui ne réussissent en rien.
Il a été un type étrange que les écrivains ont un peu trop exploité et fardé ; puis deux siècles ont contribué à le grandir aux yeux des enthousiastes. L'imagination des lecteurs ne demande ordinairement que cela. Vue à de telles distances de temps, au milieu des forêts et des fleuves mystérieux de l'Amérique sauvage, la figure d'un explorateur se dessine comme un monument sur la ligne de l'horizon. Ainsi l'on distingue nettement Champlain, Nicolet, Chouart, Radisson, Joliet, Marquette, Perrot, Tonty, Duluth, la Vérendrye, tous amenés par les circonstances à projeter en relief leur stature typique sur ce grand fond obscur qui forme l'arrière-plan de notre histoire en ces pays nouveaux. Hommes d'aujourd'hui, ils ne seraient rien peut-être. Ce qui fut pour eux le présent, et qui est pour nous un passé lointain, montre leur caractère dans un jour que le monde ne verra plus se renouveler.
De cette façon l'état légendaire est créé. Chez les Grecs, c'était la même chose. Nous ne faisons plus des dieux, ni même des demi-dieux de ces hommes, mais le charme est toujours le même.
La légende remplace l'histoire dans tcus ces cas, Chacun brode librement sur une légende. L'histoire rejette de pareils embellisements.
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Aussi notre surprise a été profonde lorsque, voulant nous rendre compte
des ressources qu'employait La Salle pour accomplir ses voyages, et des
bénéfices que son commerce devait lui rapporter, nous nous sommes trouvé en face d’un homme littéralement incapable de rien conduire avec raison, Comment ! r’était un rêveur et personne ne nous en avertissait ! Encore l’autre jour, à Rouen, s: ville natale, on lui a élevé une statue où célébrant ses hauts faits, sans dire qu'ils ont tous abouti à la ruine des personnes et des choses y concernées. C'est trop de légende, à la fin! Sur ce ton, Lu Salle deviendrait bientôt l’un des fondateurs du Canada Les cinq volumes de documents publiés par Pierre Margry sont arrangés de manière à tromper le lecteur. Afin d'y comprendre quelque chose, il nous a fallu analyser le tout, en adoptant la marche chronologique, et alors la vérité s’est fait jour. M. Margry était tellement conscient du caractère de son personnage qu'il n’a pas osé mettre ensemble les pièces qui le concernent : elles sont dispersées un peu partout dans sa collection. Si on les réunissait, comme nous l'avons fait avec beaucou de travail, l'enthousiasme à l'endroit de La Salle tomberait du coup. C'est le dernier mot que nous dirons pour avertir les gens qui ont été trompés sur ce sujet.