SCÈNE VIII
LES MÊMES PERSONNAGES, CROMWELr., FLEETWOOD, PEUPLE.
( Cromwell et Fleetwood sont à cheval ; ils ont , chacun , une bible à fermoirs suspendue à l'arçon de leur selle. )
CROMWELL, bas à Fleetwood.
Nous avons le roi sous la main , et le parlement dans notre poche (32).
FLEETWOOD.
Pomt de miséricorde , point de pitié pour le tyran
CROMWELL
Ne perdons pas de vue la grande affaire (33). Mais toujours dans les nuages, mon ami, toujours; c'est ainsi qu'on avance sans avoir l'air de faire un pas.
UN HOMfllE DU PEUPLE.
Voilà le brasseur (34)-
QUELQUES VOIX
Le vieux NoUI Le vieux Noll (35) !
d'autres voix.
Vive l'armée !
CROMWELL
Vivent l'Angleterre et la sainte religion !
UN NIVELEU R.
Malheur à lui, s'il veut régner sur des hommes qui sont ses égaux !
( Cromwell descend de cheval, fait arrêter la voiture du roi, et y monte. On se remet en marche. )
UN ROYALISTE
Il caressera sa victime jusqu'au dernier moment.
CROMWELL
Sire, je me présente devant votre majesté pour la rassurer sur les résultats de sa captivité. Le parlement , à l'exemple de Dieu , ne demande le sang de personne; il ne veut point la mort des pécheurs , mais leur conversion (36).
Le parlement est innocent du crime inouï que Ton commet en ma personne; c'est l'armée qui me tient dans les fers; c'est elle qui vient de déclarer que je ne suis plus roi, et que j'appartiens à la justice pour le sang que j'ai fait répandre ; ce sont ses chefs qui veulent partager entre eux le pouvoir souverain. Sachez cependant, monsieur, que la Prérogative des rois ressemble à la puissance divine, que je ne dois aucun compte de mon administration à mes sujets, et que Dieu seul a le droit de me juger (37).
CROMW ELL.
Le ciel, qui lit dans mon âme, sait que je me suis opposé de tous mes moyens aux mesures qui affligent votre majesté. Je la supplie de vouloir bien se rappeler que c'est par mes conseils qu'elle a quitté Hamptoncourt pour se rendre dans l'île de Wiglil, où je croyais qu'elle serait plus à l'abri de la haine des agitateurs.
QUELQUES VOIX, dans la foule.
Vive notre bon roi!
CHARLES I,à Cromwell.
Vous devez être convaincu, monsieur, que le peuple n'est pas complice du (Time de l'armée.
CROMWELL
Hélas ! sire, le seigneur a dérobé pour un temps
sa face à Jacob ; et c'est sans doute pour nous punir de nos péchés , qu'il a jeté parmi nous des semences de discorde....
CHARLES l.
Oui, j'ai commis un grand péché en consentant à la mort du comte de Straford ; j'aurais dû suivre les conseils du respectable Juxon (38).
CROMWELL. 9
Cet homme vertueux jouit de l'estime de toute l'Angleterre , tandis que je me suis attiré la haine de la nation pour avoir tâché de tenir la balance de l'équité entre le trône et le peuple, pour avoir pensé que l'intérêt des honnêtes gens était l'intérêt du royaume (Sgj. J'affirme à votre majesté que si je pouvais me dérober aux affaires publiques.... car c'est un grand sujet de découragement....
Une grande responsabilité pèse sur Vous, monsieur; vous devez me tirer de l'abîme où m'a jeté le parti dont vous êtes le chef. Si vous ne sauvez pas l'Angleterre de l'esprit de vertige qui la travaille aujourd'hui , l'horreur attachée à votre nom me vengera, dans la postérité, des crimes que l'on commet, et de ceux que l'on médite.
J'ai eu quelque influence pour le bien, mais
jamais pour le mal. Votre majesté apprendra à me connaître.
On vous prête cependant un propos qui , s'il est vrai, prouve que j'ai tout à craindre de vous.
CROMWELL
Sire, dans tous les temps l'innocence a été calomniée.
Cela est vrai, mais aussi l'hypocrisie prend quelquefois le masque de la vertu. Je désire au surplus que cette vérité ne vous soit point applicable, et je ne vous l'applique pas, quoique l'on m'ait assuré...
CROMWELL
Qu'a-t-on rapporté à votre majesté ?
CHARLES I , en le regardant fixement.
Que VOUS avez dit , après la mort de mon frère , le roi de France : Il est mort un roi moins méchant que le nôtre; mais quand tous les rois seraient morts avec lui , la condition de l'Europe n'en serait que meilleure (4o).
CROMWELL
Le Seigneur ne m'a pas donné le courage de supporter de sang-froid de semblables calomnies , mais je mo respecte trop pour y répondre.
4o LA MORT DE CHARLES L
Je VOUS crois, monsieur, je vous crois.
UN PRESBYTÉRIEN, dans la foule.
Que peuvent-ils se dire ?
UN ROYALISTE
Le fort amuse le faible.