‹ La mort de Charles I, roi d'AngleterreChapitre 28 sur 76 · CROMWELL, FLEETWOOD, IRETON , LUDLOW, LAMBERT, SAINT-JEAN, HARRISSON · texte numérisé non relu

CROMWELL, FLEETWOOD, IRETON , LUDLOW, LAMBERT, SAINT-JEAN, HARRISSON

C ROMWELL.

Messieurs , vous n'ignorez pas sans doute la réso-

6à LA MORT DE CHARLES L

lution des communes, et vous venez conférer avec

moi sur cette grande affaire ?

HARRISSON

Nous venons offrir à votre excellence nos cœurs et nos bras.

CROMWELL, à Ludlow et à Lambert.

Vous voyez combien c'est une chose misérable de servir un parlement ; de mauvais légistes s'élèvent contre vous, et vous calomnient avec une impudence dont rien n'approche. J'aimerais mieux être sous les ordres d'un général ; quelque service que l'on rende , on est à l'abri du blâme et de l'envie (55).

LUDLO W.

11 faut se confier à Dieu et mépriser la persécution (56). Mais j'espère bien que nous ne craindrons pas long-temps des hommes à courtes vues , et dont le zèle indiscret pourrait compromettre la liberté publique.

IRE TON, à Ludlow.

La victoire est à nous. Peut-on ravir à un géant la proie dont il s'est saisi , et enlever à un homme fort ceux qu'il a rendus ses captifs (57) ?

CROMWELL

Ces saintes paroles sont consolantes , mes honorables amis; mais que ne sommes -nous comme

Moïse sur la montagne , pour élever nos mains vers le Seigneur, et lui demander le courage de David

et la sagesse de Salomon.

SAINT-JEAN

Les prières sont inutiles, car Dieu ne peut nous inspirer qu'une seule chose : c'est de détruire l'influence presbytérienne dans les communes.

CROMWELL, à Lambert.

Qu'en pensez-vous ?

LAMBERT

Il faut chasser les membres suspects d'irréligion et de royalisme.

CROMWELL

Ce moyen me semble un peu violent.... Cependant si vous le regardez comme le seul qui puisse nous tirer d'embarras, je me dévouerai, en vous obéissant, aux reproches et aux inimitiés d'un parti d'autant plus dangereux qu'il paraîtra victime de notre ambition.

IRETON

Ne vous inquiétez pas , général , de tout ce que pourront dire des hommes qui ne sont pas de leur époque, et marchez hardiment dans la carrière de la liberté. Le parlement est un corps malade qu'il faut purger.

HA.RR1SSON.

Et Charles Stuart un roi dont il faut se délivrer... Je prie votre excellence de me faire donner à boire, car j'ai soif comme un Hébreu à Raphi-

dim (58).

CROMWELL

Heureusement nous ne sommes pas très-loin de la pierre d'Horeb. (il s'avance vers la porte.) Holà! quelqu'un !

( Un domestiqne entre. )

Que l'on nous apporte deux bouteilles de vin du Rhin.

( Le domestique sort. )

Ce miracle-là vaut bien l'autre : j'aime mieux votre pierre d'Horeb que celle de Moïse.

( Le domestiqne rentre avec deux bouteilles , et les met sur la table. )

CROMWELL

Donne-moi le tire-bouchon. (Le domestique le lui donne, et sort. )

( Cromwell , qui veut déboucher une bouteille , laisse tomber le tirebouchon; il se baisse pour le ramasser, et ne le trouve pas.)

UN DOMESTIQUE, qui entre.

Une députation des églises presbytériennes demande à votre excellence l'honneur de l'entretenir un moment.

CROMWELL

Je ne puis la recevoir. Dites -lui que je suis retiré et que je cherche le seigneur.

( Le domestique sort. )

Ces faquins-là croient que nous cherchons le seigneur, et nous ne cherchons que le tire-houchon(59).

n ARRISSOJN.

Le voici; il était sous la table.

( La bouteille est débouchée , et Harrisson boit. )

A nos affaires... Il est donc résolu que messieurs les presbytériens seront chassés du parlement?

IRE TON

Pas plus tard que demain.

CROMW^ELL.

Je crois, en effet, que Tarmée doit mettre tous ces hommes-là dehors par les oreilles (60).

LAMBERT

Qui chargerons-nous de l'expédition?

CROMWELL

Le colonel Pride; c'est un homme sûr et intelligent.

FLEETWOOD.

Nous ne songeons pas que Fairfax peut être un obstacle...

CROMWELL

Que cela ne vous inquiète pas : je me charge d'endormir le noble lord.

LUDLOW

Deux régimens suffiront pour bloquer Westminster.

FLEETWOOD.

Sans doute ; mais le brave colonel Pride ne connaissant pas de vue tous les membres qu'il est de nécessité absolue d'exclure de la chambre des communes, je demande qu'il soit guidé dans ce grand coup d'état par lord Grey de Groby.

Vous répondez de lui?

FLEETWOOD.

Comme de moi-même.

IRETOIV.

A présent, mettons sur le tapis la grande affaire du roi.

HARRISSON

Elle est décidée : la mort.

CROMWELL

Mais après?

FLEETWOOD.

La république.

LUDLOW

Je ne pense pas que cela puisse faire une ([uestion.

1 RE TON

Ni moi non plus.

CROMWKLL.

Ce point me paraît au contraire de la plus haute difficulté.

SAINT -JEAN

Je crois qu'il serait très-difficile d'établir parmi nous un gouvernement qui n'eût rien de monarchique.

FLEETWOOD.

Puisque Sparte , Athènes , Rome et Carthage étaient des républiques, pourquoi l'Angleterre n'en serait-elle pas une?

LAMBERT

D'autant plus que les esprits sont préparés à ce changement.

Je n'en suis pas convaincu. L'Irlande et une partie de l'Ecosse se prosternent encore devant Baal.

H ARRISSON.

Le seigneur nous armera de l'épée de Gédéon pour exterminer tous ces Madianites.

CROM WELL.

Nous avons raison de compter sur l'assistance du

Ciel. Le Dieu tout-puissant, qui nous donna la victoire à Naseby , ne nous abandonnera pas dans notre sainte carrière. Mais la question que nous agitons est de nature...

LUDLOW

Général, elle est résolue depuis long-temps par le prophète Samuel. Vous savez ce qu'il dit des rois ; vous savez que Dieu ne permit l'établissement de la royauté chez les Israélites qu'après les avoir avertis des actes de tyrannie qui suivent presque toujours ce gouvernement (6i).

Notre but est d'établir solidement nos droits temporels et spirituels, afin que la miséricorde du seigneur à notre égard ne soit pas vaine. Il faut donc que l'Ecriture nous serve de règle de conduite ; s'en écarter, ce serait une impiété dont nous serions punis dans l'autre monde, et peut-être même dans celui-ci.

IRETON, aa colonel Harrisson.

L'Ecriture ne doit pas être ici une règle pour nous, car Dieu a finalement consenti à l'établissement du pouvoir royal chez son peuple.

Ce que l'on vient de dire me paraît sans réplique. Encore une fois , messieurs , réfléchissons sur cette

affaire. Nous avons tous, sans doute, mille et mille raisons de haïr la royauté; et, si nous n'écoutions que notre ressentiment , nous devrions la bannir à jamais de l'Angleterre. Mais n'imitons pas nos ennemis; ne nous égarons jamais dans nos passions: c'est la plus grande faute où puisse tomber un homme d'état. Je vois d'abord, en ouvrant notre histoire, que le peuple anglais a toujours été gouverné par des rois...

Et qu'il a toujours été opprimé par eux.

CROfll WKLL.

C'est sortir de la question; car on ne peut vous proposer aujourd'hui qu'un roi enchaîné par le parlement, par une constitution qui garantisse à chaque citoyen le plein exercice de ses droits comme Anglais et comme chrétien... Passons la faux sur la tyrannie, mais respectons le vieux terrain que le peuple ne foule pas encore avec mépris ; laissons-lui les trois lettres dont se compose le mot roi; il se cron^a dans une monarchie, et nous aurons vraiment une république. Je pense donc que les habitudes, les mœurs, les préjugés même de la nation, nous prescrivent d'établir un gouvernement mixte, et qu'd est impérieusement nécessaire , pour rétablir la paix parmi nous, de conserver dans nos institutions politiques quelques lambeaux de la royauté.

Je ne partage pas votre opinion. Une republique, que l'on pourra appeler royale , n'est nullement de mon goût.

LAMBERT, en regardant Cromvvell avec une attention marquée.

Qui placera-t-oii sur le trône, si Ton rétablit la monarchie?

CROM WELL.

Qui?

LA3IBERT.

Oui, général.

CROM w E L L.

Ni vous, ni moi: le duc de Glocester... Autant lui que tout autre, puisque nous ne voulons qu'uu roi garrotté. D'ailleurs , la leçon que nous allons donner à Charles Stuart sera profitable à tson fils ; je veux que celui-ci ait toujours devant les yeux le glaive...

11 vaudrait bien mieux se défaire du roi à la sourdine, que de le traduire devant une cour de justice.

1 RETOJV.

Non , colonel , non : à la face du ciel !

(^est le crime (jui agit dans l'ombre.

I R E T O N , à Ludlow.

Vous voulez donc que l'on nous prenne pour des assassins (62) ?

LUDLOW

De quelque manière que nous agissions, nous n'éviterons pas ce sanglant reproche.

SAINT-JEAN

L'essentiel est de ne pas le mériter.

IRE TON

Un jugement solennel , ou rien.

CROMVVELL, à Lambert , en souriant.

Tout cela va vous faire négliger vos tulipes (6'^); mais prenez patience, nous vous renverrons le plus tôt possible à vos fleurs chéries.

LUDLOW

Enfin, que résolvons-nous?

IRETON

Que le colonel Pride fera demain la guerre aux presbytériens, que le roi sera mis en jugement par les communes et la chambre des lords, et qu'après l'exécution...

LUDLOW

La république.

CROMWELL, à Lndlow.

J'y consens, si la chose est faisable; car je désire

7ïi LA MORT DE CHARLES L

autant que vous... (64) (Au colonel Harrisson.) Je VOUS

charge d'avertir lord Grey.

HARRISSON

Je vais lui parler à l'instant même.

( Il sort. ) CROMWELL.

Adieu, messieurs, je vous quitte. Vous savez que je dois endormir le général Fairfax.

(Avant de sortir, il prend un coussin et le jette à la tête de Ludlow; celui-ci le lui renvoie (65). Tous sortent en riant. )

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