SCÈNE XIV
(En face du palais de Saint-James.)
MANWARING, SIBITHROPE, peuple.
M A N W A R I N G , regardant le palais.
C'est donc là que l'on retient notre bon roi!
UNROTALISTE.
Hélas! oui, monsieur. Savez-vous si l'on a pour lui les égards?...
MANWARING.
Je suis sûr que non.
LE ROYALISTE
Les scélérats! Ils sont capables de l'assassiner.
M ANWARING.
Nous vivons à une époque épouvantable : tous les principes sont méconnus. On a trop oublié que des sujets doivent obéir à leur roi sans aucune réserve, sous peine d'être damnés éternellement (66).
LE ROYALISTE
Je vois que votre tête a résisté aux pernicieuses doctrines des politiques ambitieux qui citent l'Ecriture à tort et à travers.
MANWARIJVG.
Ce sont des blasphémateurs.
(Dans un autre groupe.) UN INDÉPENDANT.
11 est clair que les cavaliers ont perdu leur procès.
UN PRESBYTÉRIEN
Cromwell nous mettra tous d'accord en s'emparant du pouvoir.
UN ROYALISTE
Ma foi , cela m'est bien égal , car j'aime autant vivre sous le règne d'un usurpateur que sous un roi dépouillé. La paix que le parlement offre à notre souverain est un esclavage qu'un homme de cœur devrait repousser avec indignation (67).
UN INDÉPENDANT
Nous entendons cela , messieurs les cavaliers. Un
prince dépouillé de son despotisme habituel ne vous conviendrait nullement, parce que vous ne pourriez plus être de petits despotes sous ses ordres, et que vous y perdriez quelques faveurs, quelques privilèges... Au surplus, je conseille h Charles Stuart de signer le plus tôt possible son traité avec le parlement.
LE ROYALISTE
La chose ne presse pas : il est toujours temps de faire une sottise.
l'i ndépendant.
Oui, mais on n'a pas toujours le temps de la réparer.
UN autre indépendant, au royaliste.
Vous sentez le cavalier, mon cher.
LE royaliste.
Je suis un honnête homme.
l'iNDÉPEND A NT.
C'est nous qui sommes les honnêtes gens, car nous voulons que le peuple soit libre.
LE royaliste.
Voilà de bien grands mots, mais vous apprendrez bientôt à en connaître la valeur.
l'indépendant. Vous ne tarderez pas non plus à apprendre qu'un tyran peut tomber du trône sur l'échafaud.
UN PRESBYTÉRIEN", 4 l'fndépendant.
On saura vous arrêter dans vos pieux desseins. Mais faisons place aux auteurs de la remontrance.
(Cinquante soldats, conduits par le colonel Hacker, traversent la foule, et entrent au palais de Saint- James.)
(Dans un autre groupe.) PLUSIEURS VOIX.
Vive l'armée! — Vive le parlement! — Vive le roi!
UN IN UÉPEN D A.NT
Chiens de cavaliers, dites donc : Vive le fils qui a empoisonné son père! Vive l'homme religieux qui a trahi La Rochelle ! Vive le hon prince qui a suscité les massacres d'Irlande (68j.
QUELQUES ROYALISTI'S.
Vous en avez menti.
l' IN DÉ PEND A NT.
Non, lâches valets que vous êtes; c'est la vérité.
(Un royaliste donne :m coup de poing à l'indépendant qui le ha rend. Tuniulle.)
PLUSIEURS voix.
Lais.sez-les se hatîre: cela nous amusera.
SIBITHROPE.
La paix! messieurs, la paix!
LE ROYALISTE
Un coquin qui ose accuser le roi d'avoir trempé ses mains dans lé sang des prolestaiis irlandais !
QUELQUES VOIX
C'est une calomnie.
SIBITHROPE.
Ce bon prince est incapable d'un crime; il n'a imité en rien les saints qui se disent le sel de la terre (69). Serait-il un assassin , l'homme qui a toujours respecté le courage malheureux, même dans ses ennemis? Avez-vous oublié qu'il a offert d'envoyer un chirurgien à Hampden, pour le guérir de sa blessure (70)? Et cependant cet officier était une des colonnes de l'armée parlementaire. Voyez, mes amis, où conduisent les révolutions; voyez combien est malheureuse une nation , quand elle se met sous le joug de hardis novateurs qui la poussent dans un précipice en lui promettant la liberté (71)! Vous n'aviez désiré que la réforme de quelques abus , et le trône va s'écrouler sous l'épée usurpatrice (72)...
PLUSIEURS VOIX
Non , non , la paix !
(Le roi parait à une fenêtre du palais avec Juxon.)
Le roi! le roi! Il nous salue.
(La foule s'approche du palais.) QUELQUES VOIX.
Vive le roi! La paix!
CHARLES I, au peuple, qui ne peut l'entendre.
Je suis toujours votre père; soyez toujours mes fidèles enfaus.
QUELQUES VOIX
Il nous parle... Malheureux prince!