LUDLOW ET SIDNEY
Très-bien.
(Approbation dans une grande partie de la chambre.)
l'ora.teur.
Honorables membres , laisserez-vous subsister la dernière décision des communes à l'égard du roi (*) ?
PLUSIEURS VOIX
Non ! non !
FLEETWOOl) ET LUDLOW.
Plus de roi.
M AS SE Y
Et, pour en finir, la couronne sur la tête d'Olivier Cromwell.
( Grande agitation dans l'assemblée. ) QUELQUES VOIX.
C'est une tactique pour nous empêcher de délibérer.
Puisque ma présence ici est un obstacle à la paix et aux délibérations de la chambre , je me retire.
'*) Voyez la scène IX, à la fin.
PRESQUE TOUS LES MEMBRES
Non!
CROMWELL
Je vais prier celui qui sait scruter les cœurs et les reins d'éclairer mes ennemis. Puisse le seigneur pardonner un jour à ces Philistins leur crime contre Israël ! Hélas ! honorables membres , je n'ignorais pas qu'en me sacrifiant aux intérêts de mon pays, je ne recueillerais qu'ingratitude et calomnies ; je n'ignorais pas que la fortune me vendrait ses faveurs, et que l'envie me ferait payer bien cher des lauriers que je ne dois qu'à mon courage et au vôtre.
(Cromwell fait semblant de vouloir se retirer; il est retenu parireton et Fleetwood.)
PRESQUE TOUS LES MEMBRES
Restez ! restez !
CROMWELL
Je me dévoue, pour vous obéir, aux outrages des presbytériens.
( Il se rassied. ) IRE TON, à l'orateur.
Mettez aux voix la dernière décision des communes.
QUELQUES MEMBRES, avec force.
Non! pourquoi revenir sur ce qui est décidé?
iio LA MORT DE CHARLES 1.
C R O M WE L L , se tournant du coté des membres qui viennent de parler.
Ne donnez pas lieu à l'armée de soupçonner que vous trahissez ses intérêts et ceux de la nation , et ne l'obligez pas à chercher dans sa propre force un salut qu'elle voudrait ne devoir qu'à la vigueur de vos résolutions.
( Il porte la main sur la garde de son épée (84). M A S S E Y , à voix basse.
Ce geste est significatif.
LORATEUR, à qui Ireton vient de parler tout bas.
Je propose h la chambre de déclarer que la dernière décision des communes envers le roi est rapportée ; que les concessions de sa majesté sont insuffisantes, et qu'aucun des membres absens de cette chambre n'y sera reçu sans avoir souscrit à ces résolutions (85).
PRESQUE TOUS LES MEMBRES
Oui, oui.
IRETON
Messieurs , les résolutions que vous venez de prendre sont dignes de vous , dignes de la grande nation que vous représentez, et vous ne vous arrêterez pas dans la carrière de l'indépendance. Je vous propose, avec la confiance que m'inspire votre patriotisme, de traduire Charles Stuart devant une
DRAME. m
haute cour de justice, comme coupable de trahison envers ceux qu'il appelle ses sujets.
CROMWELL
Si quelqu'un avait proposé volontairement de punir le roi, je l'aurais regardé comme le plus grand des traîtres; mais puisque la Providence et la nécessité nous imposent ce fardeau, je prierai le ciel de répandre sa bénédiction sur vos conseils, quoique je ne sois pas préparé à vous donner mon avis sur cette importante affaire. Vous confesserai-je que moi-même, lorsque je présentais dernièrement des pétitions pour le rétablissement de sa majesté, j'ai senti ma langue se coller à mon palais, et j'ai pris ce mouvement surnaturel pour une réponse que le ciel, qui rejetait le roi, faisait à ma supplication (86).
VA WES.
La chambre connaît mes principes, et je les défendrai jusqu'à mon dernier soupir. Je demande aussi que le roi soit mis en jugement, mais je désirerais qu'avant de consommer cet acte de justice, on établît le gouvernement qui doit succéder à celui que nous renversons.
SIDNEY
Je partage l'opinion de l'honorable membre. Sachons au moins oîi nous allons.
PLUSIEURS VOIX
A la liberté.
QUELQUES VOIX
Au despotisme militaire.
IRETON
Le parlement s'occupera de la régénération de l'Angleterre quand il aura renversé la monarchie ; mais aujourd'hui nous n'avons pas de temps à perdre en discussions. Marchons contre le trône des Stuarts.
VANES.
Si telle est la volonté de la chambre...
PRESQUE TOUS LES MEMBRES
Oui ! oui !
VANES.
Alors, messieurs, il ne me reste plus qu'à déplorer votre aveuglement , et je me retire. Je vais porter le deuil de la liberté.
(Il soit.) M AS SE Y.
Je prie la chambre de vouloir bien m'accorder un moment d'attention. I^e coup d'état que l'on médite et que la postérité toujours juste appellera un crime...
PLUSIEURS MEMBRES
Pas de discours ! Aux voix !
DRAME. ii3
Honorables membres , je vous prie d'écouler le général Massey. La question que vous agitez est d'une très - haute importance : il faut peser toutes les opinions , les examiner avec le plus grand calme. N'oublions pas que l'Europe nous regarde.
MASSEY.
La feinte modération du général ne m'impose nullement. Quoiqu'il soit l'ame de cette chambre, qui lui obéit avec une docilité dont il doit être trèssatisfait, on dirait à l'entendre...
LUDLOW
La chambre ne peut souffrir de pareilles insultes.
PLUSIEURS VOIX
Non ! — C'est un presbytérien que les cavaliers ont attiré à eux. — ^ A la porte! — Vive notre général !
MASSEY.
Puisque vous avez pris la résolution de n'écouter que ceux qui pensent comme vous , sachez au moins que vous n'avez pas le droit de traduire votre roi en jugement devant une haute cour de justice, dont vous nommerez vous-mêmes les membres; sachez que vous serez ici accusateurs et juges, ce qui est la plus grande des iniquités ; sachez enfin qu'en faisant périr Charles Stuart, car il est évident que
ii4 LA MORT DE CHARLES L
c'est là le but de la proposition de l'honorable Ireton, vous commettrez un crime dont aucun peuple ne s'est encore souillé , et que vous attirerez sur vos têtes coupables l'indignation de la terre et la vengeance du ciel.
IRETON
Je vais répondre au général INIassey. Puisqu'il nous apprend qu'aucun peuple n'a encore osé punir son roi par la voie de la justice, ouvrons nos vieilles annales , et prouvons au presbytérien , au défenseur des Stuarts , que son zèle est sans lumières et son opinion sans appui. Vous savez que l'Angleterre fut soumise au joug des Romains, et qu'après le départ de ces odieux tyrans , les Bretons vécurent quarante ans en république. Mais enfin ils élurent des rois, et l'un d'eux, Vortigerne , fut déposé dans une assemblée nationale , parce qu'il avait épousé sa fille. Morcantius , qui régnait dans le pays de Galles , vers la fin du sixième siècle , perdit la couronne pour avoir tué son oncle, et ce fut un simple évêque (*) qui lui infligea cette peine au
nom du ciel...
Toutes ces autorités historiques déposent contre
vous, puisque vous êtes obligé d'aller les chercher
à des époques de barbarie...
(*) I| se nommait Odecenus.
DRAME. ii5
IRETOW.
C'est que les peuples barbares connaissaient leurs droits , et que les peuples civilisés les ont oubliés.
MASSE Y
Les peuples civilisés ont raison de révérer les rois ; leur inviolabilité sacrée est aussi nécessaire à l'ordre social que le soleil à nos moissons. Mais, quoi qu'il en soit, tous ces faits, plus ou moins obscurs, prouvent - ils qu'on ait le droit d'être accusateur et juge?
IRETON
Je vous répondrai par l'autorité des juriscon-r suites et l'histoire à la main. Il est juste, dit l'auteur d'un ancien livre intitulé le Miroir des justices , que les rois aient leurs pairs au parlement, afin que ces mêmes pairs puissent prendre connaissance des délits dont le roi ou la reine pourrait se rendre coupable. Une loi faite sous le règne d'Édouard-le- Confesseur porte que si le monarque ne s'acquitte pas de son office comme il le doit, il n'aura plus le nom de roi ; et cette disposition législative , confirmée par Guillaume-le-Conquérant , par son fils Henri, et par tous les princes qui leur ont succédé, a fait dire à notre ancien jurisconsulte Bracton, qu'il n'est point de roi si sa volonté règne sans la loi ; qu'un roi n'est roi qu'autant qu'il gouverne bien.,. (87),
iiG LA MORT DE CHARLES L
MASSE Y
Des principes d'un sens aussi vague ne signifient rien du tout. Si bien que puisse gouverner un prince, ceux que sa justice offensera trouveront toujours qu'il gouverne mal , et ils partiront de vos maximes pour se croire en droit de renverser le gouvernement. Ainsi voire doctrine est dangereuse, par conséquent fausse , car tout ce qui est vrai est utile et bon. Au surplus, les vieux jurisconsultes et toutes les lois que vous pourriez citer à l'appui de la proposition que vous venez de faire à la chambre, ne prouveront jamais qu'un parlement, décimé par l'armée, soit un parlement légal, investi du droit déjuger le chef de l'état. Permettez-moi d'ajouter...
PLUSIEURS MEMBRES
En voilà assez. Aux voix la proposition !
M A s s E Y , avec force.
Aux voix le régicide et la honte de l'Angleterre.
TOUTE LA CHAMBRE, excepté Cromwell et quelques autres.
Justice nationale! justice nationale! Aux voix!
l'or a t e ur.
Messieurs , la proposition de l'honorable Ireton est-elle adoptée ?
toute la chambre, excepte Cromwell et quelque» autres.
Oui ! oui !
W H 1 T E L O C K E , bas , à VViddrington.
Sortons, mon ami. Ne prenons aucune part à cttle sale et hideuse besogne (88).
WI DDRINGTON.
Je vous suis. lU sortent.
Charles Stuart , roi d'Angleterre, accusé de trahison, sera traduit devant une haute cour de justice à la nomination du parlement, pour y être jugé d'après les lois du royaume.
Envoyons les deux bills à la chambre des lords.
l'orateur.
Je vais m'occuper*de cet objet.
( Quelques minutes après, l'orateur remet les bills dans les formes ordinaires, et une dépntation de douze membres, dont est Fleelwood, sort des communes pour se rendre à la chambre haute. )
( La séance est suspendue pendant quelque temps. )
( Plusieurs membres s'entretiennent à voix basse. )
L U D L O W , qui s'approche de Cromwell.
Le général Massey a vaillamment combattu.
CROMWELL
C'est un honnête homme; il se trompe, mais il dit ce qu'il pense. J'aurais désiré qu'on le laissât parler tout à son aise.
ti8 LA MORT DE CHARLES L
LUDLOW
Il nous aurait retenus ici jusqu'à demain.
Je suis d'autant plus content d'Ireton , qu'il ne s'attendait pas à la discussion. Mais voilà notre députation qui rentre.
( Tous les membres s'asseyent. ) FI-EETWOOD, à l'orateur.
Monsieur, je vous annonce que la chambre des lords vient de rejeter à l'unanimité, et sans discussion , le bill par lequel Charles Stuart est traduit devant une haute cour de justice à la nomination du parlement.
( Grande sensation.^ IRFTON.
Eh bien! nous nous passerons de la chambre des lords , et nous ne partagerons avec personne la gloire d'une grande action.
MASSE Y
Tout bill est nul s'il n'est approuvé par les deux chambres et par le roi. Nous n'avons pas le droit...
LUDLOW
Assez de phrases.
PLUSIEURS MEMBRES
On ne vous écoute pas.
DRAME. ii()
Je me tais : l'Europe et la postérité parleroi;it pour moi.
I RETON.
Honorables membres, l'outrage que la chambre des lords vient de faire à la nation ne vous arrêtera pas dans votre noble carrière. L'avenir d'un grand peuple ne doit pas dépendre de quelques principes de gouvernement qui ne sont invoqués aujourd'hui que par les défenseurs de la tyrannie. Je vous propose donc de déclarer, i° que le peuple est, après Dieu, la source de tout pouvoir légitime; i'^ que la chambre des communes, choisie par le peuple, et représentant ce même peuple , est le seul pouvoir suprême de la nation; 3" que tout ce qui sera ordonné par la chambre des communes, assemblée en parlement , aura force de loi , indépendamment du consentement du roi et de la chambre haute (*).
PLUSIEURS MEMRRES.
Aux voix !
MfVSSEY.
Quoi ! sans discussion ?
(*) Ce sont les propres expressions de ce t'anuMi\ bill. Voyez tous les historiens et particulièrement la Fie d'Olivier Cronuyelly traduite de l'anglais, 1. 1, p. i53; La Haye.
La chambre des lords vient de nous en donner l'exemple.
PLUSIEURS VOIX
Sans discussion !
l' o R A T E u R , à la chambre.
La proposition de l'honorable Ireton est - elle adoptée ?
PRESQUE TOUTE LA C H A M B RE, qui se lève.
Oui 1 oui ! vive la république !
FLEETWOOD.
Messieurs, une femme du comté d'Hertford demande à être admise dans cette assemblée; elle a d'importantes révélations à vous faire, et paraît animée de l'esprit divin.
PLUSIEURS VOIX
Il faut la recevoir.
l'orateur.
Qu'on l'introduise.
( La vierge d'Hertford entre et se tient debout eu face de l'orateur. ) LA VIERGE d'heRTFORD (89).
L'esprit du Seigneur m'illumine et me pousse au milieu de vous pour vous encourager dans vos pieux desseins. Le peuple choisi du ciel n'est plus captif à Babylone. Nabuchodonosor va expier son ambition
et ses crimes. Les adorateurs du Dieu des miracles , du Dieu qui apparut à Moïse au milieu d'un buisson ardent; les adorateurs du Tout-Puissant qui parla à son serviteur bien-aimé du haut du mont Sinaï , touchent au terme de leurs nobles travaux. IMais quel spectacle s'offre à mes regards... ? Spectacle ravissant ! un roi dans la tombe , une nation brisant ses fers ! nos libérateurs couverts de palmes immortelles que Dieu leur envoie par la main des anges!... Je succombe à ma joie, à la gloire qui va élever le peuple anglais au-dessus de tous les peuples. (ACromweil.) Et toi , Gédéou , toi , l'épée de ma patrie et le dieu des héros , que la haine de quelques Madianites n'afflige pas ton cœur. Tu triompheras de tous tes ennemis; les tribus de Manassé, de Zabulon et de Nephthali sont là pour te défendre , et ta toison miraculeuse est couverte de rosée. Adieu !
( Elle se retire en criant : ) Samuël ! Samuël !
PRESQUE TOUTE LA CHAMBRE
Vive la liberté !
(La séance est levée.)
laa LA MORT DE CHARLES L