CROMWELL, IRETON
IRETOW.
Votre cousin paraît furieux. Qu'a-t-il donc?
CROMWELL
Ne nous occupons pas de ce cavalier... Qu'avezvous à m'apprendre?
IRETON
Le roi refuse les cinq consolateurs que nous lui avons accordés ; il ne veut avoir auprès de lui que Juxon.
CROMWELL
Que Juxon y aille.
IRETON
Il a demandé aussi la faveur de voir ses enfans ,
et Ton a cru pouvoir lui donner cette satisfaction sans vous consulter.
CROMWELL
C'est très-bien... Ecoutez-moi, mon cher Ireton. Nous allons frapper un grand coup d'état, mais il déposerait à jamais contre nous si le gouvernement qui va naître ne brillait pas de cet éclat politique que le génie seul peut donner. Je vous ai associé jusqu'à présent à mes vastes desseins, et je veux que vous partagiez avec moi la gloire de régénérer l'Angleterre. Livrée aux factions qui la déchirent , notre patrie attend un libérateur...
IRETON
La Providence l'a nommé ; c'est vous.
CROMWELL, en lai prenant la main.
Elle m'a donné aussi pour gendre un homme dont le génie et le caractère sont à la hauteur des circonstances difficiles où nous nous trouvons, et je compte autant sur vos lumières que sur l'attachement que vous me devez. Je vais vous parler avec franchise, mon ami; entrez dans le fond de mon cœur comme moi-même.... La liberté, dont on parle au peuple pour le soulever contre ceux qui le gouvernent , n'est que trop souvent le prétexte honorable de quelques ambitieux mécontens de la fortune ; c'est une chimère dont il ne faut pas s'infatuer. Tout homme veut être libre , parce que tout homme veut
être maître (loG); et de cette disposition générale naissent les révolutions, que nous pouvons appeler entre nous des déclarations de guerre de ceux qui veulent le pouvoir à ceux qui en jouissent. Ce n'est pas qu'un peuple opprimé ne puisse tenter avec raison de secouer le joug qu'on lui impose, surtout quand il devient insupportable; mais que ce peuple sorte vainqueur de sa lutte contre ses maîtres, et il produira une multitude de petits tyrans plus odieux encore que ceux qui ont succombé. Nous avons sous les yeux de tristes exemples de cette vérité. Vovez la conduite des comités provinciaux; voyez le despotisme arrogant que déploient à l'égard de la bourgeoisie tous les officiers de l'armée ; voyez enfin les Ludlow , les Lambert , les Hutchinson, durs et intraitables dans tout ce qu'ils font comme dans tout ce qu'ils pensent. Ces bomnies ne se sont rangés que par ambition sous les drapeaux du parlement, et le parlement lui-même n'a usé de ses droits contre Charles Stuart que pour faire le maître contre son maître. Dès que je m'aperçus qu'au milieu de pareils républicains la bonne foi était duperie, je jurai de vaincre l'armée royaliste pour les accabler de ma gloire , de les servir pour les subjuguer. Le Seigneur a voulu que la terre fût la proie des grands hommes. Cette vérité , mon cher Ireton , est écrite en caractères de sang aux champs de Pharsale et d'Arbellc, et sur nos lauriers
iBo LA MORT DE CHARLES L
de Naseby. Mais les indépendans ne me pardonneront jamais....
IRETON
Le prince de Galles vaincu et en fuite, vous les verrez tous à vos pieds. Des ambitieux sans génie, sans grandeur, se contentent toujours des faveurs du maître. ^
CROMWELL
Au surplus, ce n'est pas à eux qu'il faut plaire , c'est au peuple; et mon intention est de le faire jouir de toute la liberté qu'il pourra supporter. Si la fortune me seconde , j'espère donner bientôt tous mes soins à l'administration intérieure, sans négliger nos relations politiques avec l'étranger. Il faut que le peuple anglais, délivré enfin d'une famille caduque sur le trône , s'élève au premier rang parmi les nations européennes ; il faut que l'échafaud de Charles Stuart disparaisse au milieu de notre auréole de gloire.
(On entend la foule qui passe.)
D'où vient ce bruit ?
( Ireton entre dans la chambre voisine, et revient nn instant après. ) IRETON.
C'est le peuple qui se rend à l'exécution.
CROMWELL
Allons voir ces imbéciles, mais sans nous montrer.
DRAME. )8i