SCÈNE VO
( A Saint-Kenoit ).
ROUCHER , dans son confessionnal, ET JEAN LE- FÉVRE dans le sien; PLUSIEURS PÉNITENS.
BOUCHER, au pénitent qu'il vient de confesser.
Je suis très content de votre manière de penser. Vous serez certainement sauvé si vous continuez à être bon ligueur, c'est-à-dire, à faire tout au monde pour que ce brigand de Valois ne rentre jamais a Paris (i4). Allez en paix. Je n'ai aucune pénitence à exiger de vous.
( Le pénitent se retire et fait place à un autre).
Ne soyez pas long, car j'ai beaucoup de fidèles à confesser.
LE PÉNITENT
Si vous le désirez, je reviendrai demain.
BOUCHER
Non, non.
(*) Je prie le lecteur de ne pas oublier que , d'après le témoignage de tous les historiens, et notamment du père Maimbourg, jésuite, on conspirait contre le roi dans les confessionnaux. Ainsi je ne calomnie personne; je ne dis que la triste vérité sur de mauvais prêtres que l'histoire a flétris , et dont tout honnête homme doit blâmer la conduite.
LE PÉNITENT
Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit. Je confesse à Dieu tout - puissant , à la bienheureuse Marie toujours Vierge, à saint Michel Archange, à saint Jean-Baptiste, aux Apôtres saint Pierre et saint Paul , à tous les Saints et à vous mon Père , que j'ai beaucoup péché, par pensées , par paroles et par actions.
BOUCHER
Je vous écoute.
LE PÉNITENT
Mon père , je m'accuse d'avoir mangé de la viande un vendredi.
BOUCHER
Avançons.
LE PÉNITENT
Je m'accuse de n'avoir pas été à la messe dimanche dernier.
BOUCHER
Après ?
LE PÉNITENT
D'avoir médit de mon prochain et notamment d'une de mes voisines, qui à vrai dire
BOUCHER
J'entends cela. Est-ce tout ?
LE PÉNITENT
Non, mon père.
i8 LA MORT DE HENRI ÏTI.
BOUCHER
Voyons donc.
LE PÉNITENT
Je m'accuse d'avoir lu avec plaisir un livre où l'on veut prouver qu'il n'v a pas de Dieu. bou cher.
Quels sont vos sentimens en général ?
LE PÉNITENT
Mon père, je suis catholique et j'aime la paix.
BOUCHER
Être catholique ne suffit pas : il faut haïr Valois.
LE PÉNITENT
Mais, mon père....
BOUCHER
Le haïr, vous dis-je, et même le combattre, pour chasser à jamais une race que Dieu a maudite.
LE PÉNITENT
Ce serait un acte de rébellion , mon père.
BOUCHER
Un acte de rébellion! contre un homme excommunié, contre un homme que l'église a rejeté de son sein ? .
LE PÉNITENT
Eh bien, que Dieu le punisse : cela ne me regarde pas.
DRAME. ig
BOUCHER
Je vous dis que cela vous regarde, et je ne fais que mon devoir en vous ordonnant, sous peine de damnation éternelle, de vous joindre à tous ceux (jui font une guerre à mort à ce tyran.
LE PÉNITENT
Cependant l'évangile
BOUCHER
Il n'est pas question ici de l'évangile... Vous êtes un impie... Allez-vous-en.
LE PÉNITENT
J'attends l'absolution de mes péchés.
BOUCHER
L'absolution! y pensez -vous? je ne la donne qu'aux vrais ligueurs, qu'aux vengeurs des Guise et de la religion (i5).
LE PÉNITENT qui se retire , dit en lui-même.
Maudit scélérat ! si tu me rattrapes encore une fois dans ton confessionnal
BOUCHER, à haute voix, après avoir confessé plusieurs pénitens.
Vous irez tous tantôt à la procession de saint
NicolaS-deS-ChampS. ( Il sort de son confessionnal ). JEAN LEFÉV RE, à un jeune pénitent.
Vous avez raison, mon enfant, de partager les
so LA MORT DE HENRI 111.
opinions de tous les bons Français, de tous les catholiques qui n'ont pas cessé d'être chrétiens.
LE PÉNITENT
Que je vous écoute avec plaisir, mon père ! Je n'osais plus me présenter au tribunal de la pénitence.
JEAN LEFÉVRE
Pourquoi donc ?
LE PÉNITENT
Un prêtre de Saint-Eustache m'a refusé dernièrement l'absolution parce que je lui ai dit que j'aimais le roi.
JEAN LEFÉVRE
Mon enfant , ce confesseur n'est pas un bon prêtre; un jour il aura besoin lui-même de l'absolution qu'il vous a refusée. Fuyez ces hommes qui soulèvent toutes les consciences contre notre souverain légitime. Vous êtes encore trop jeune pour avoir des opinions bien à vous, mais croyez qu'en servant Dieu et le roi , vous ne ferez jamais mal.
LE PÉNITENT
C'est ce que j'ai toujours pensé.
JEAN LEFÉVRE
Le langage des factieux de l'église changera avec les circonstances ; et quand Henri de Valois aura terrassé la ligue , il faut espérer que le saint tribunal de la confession, institué par Jésus-Christ, rede-
viendra ce qu'il doit être, l'asile du repentir, la consolation du pécheur... . Allez en paix, mon enfant. N'oubliez pas la pénitence que je vous ai donnée, et. demandez à t)ieu dans vos prières qu'il rende au roi le trône de ses ancêtres, et à la religion toute sa sainteté (*).