‹ La mort de l'aigleChapitre 9 sur 21 · ABDIQUE I I I · texte numérisé non relu

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doivent s'effacer. L'œuvre des Hohenzollern est consommée; vos fronts devaient porter la couronne impériale pour donner à l'Allemagne moderne son unité; elle est faite, vous devez disparaître.

Souviens-toi de ceux qui, parmi les empereurs, ont, avant d'achever leur existence, renoncé au sceptre : du grand Charles-Quint qui voulut, lui aussi, trop étendre les bornes de son empire, et, las, désabusé, son rêve inassouvi, se retira dans un monastère.

Abdique comme lui.

Abdique, Kaiser, il en est temps encore; non en faveur de ton fils, de ton frère, ou de quelque prince régnant, mais en faveur de ton peuple :

Abdique, tu seras le dernier des empereurs allemands. Abdique, avant que

ton peuple affamé, expirant, soit réduit à demander grâce. Désormais, toi seul es responsable de tout le sang qui s'épand par la large blessure faite au cœur de l'humanité. Enferme-toi dans un des burgs qui, autrefois, ont poussé sur les roches ingrates de Germanie, et dressent, comme des fleurs sauvages, les créneaux de leurs silhouettes géantes. Enferme-toi seul dans les salles où se meuvent encore les ombres des chevaliers féodaux, parmi les armures dans lesquelles des cœurs aussi froids que ceux des hommes qui t'entourent ont battu, et écoute, au milieu du silence profond du passé, les voix qui traversent ce soir l'univers, et qui, subtiles comme les ondes électriques aux origines inexpliquées, émises par des chocs minimes, décrivent à travers

l'espace leurs immenses cercles concentriques. Nous les entendons aisément dans le tumulte de la foule, mais elles ne semblent pas parvenir jusqu'à toi.

Ecoute, alors tu comprendras, tu sauras que toi seul prolonges nos souffrances. Écouteles voix de l'Orient; les ouvriers russes nous ont dit : « Ce n'est pas à vous, c'est à votre kaiser que désormais nous ferons la guerre. »

Écoute les voix de l'Occident, celle du chef d'une république dont tu as exaspéré les plus pacifiques tendances :

« Nous n'en voulons pas au peuple allemand, mais à ceux qui le conduisent. » Écoute toutes les voix des peuples qui montent de l'Univers entier, s'amplifient, se croisent et forment une note harmonieuse et unique. Abdique.

Seul, tu ne résisteras pas à la pous-

sée du monde entier. Les plus vastes empires sont transformés ; l'énorme monde chinois, enfermé dans sa civilisation millénaire, presque immuable, infiniment conservateur de ses institutions, a proclamé la République. Celui qui a voulu, à son profit, rétablir l'Empire, n'a pu y parvenir, et ton voisin, l'autocrate russe, abandonné en un jour de tous, est aujourd'hui gardé à vue dans son palais. Abdique, toi aussi. Sais-tu ce qu'ont commandé ceux que tu n'as pu éloigner de toi, qui te gouvernent toi-même, tes Hindenburgs? Partout où les Allemands sont passés, partout d'où ils se retirent, les œuvres humaines sont détruites, le sol rendu improductif, et la sève du printemps jaillit des troncs coupés pour se répandre sur le sol, sans gagner les

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branches couchées à terre. Vous nous avez fait tuer des femmes, broyer des têtes d'enfants; leurs cervelles ont souillé nos vêtements de guerriers:

vous nous avez fait couvrir notre marche en poussant devant nous des populations paisibles, ou des prisonniers, soldats comme nous, mais plus braves encore, qui révélaient notre présence et donnaient à leurs frères l'ordre de tirer sur eux-mêmes pour nous atteindre. Vous nous avez fait croire que tout cela devait être, que c'était bien. Aujourd'hui, nous doutons. Abdique.

Peut-être, sans le savoir, avonsnous été les grands ouvriers inconscients du destin. A la suite de nos agressions, la société des nations conçue sur des bases nouvelles se fonde, pourquoi y resterions-nous étrangers ?

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En vous servant de nous pour vos destructions, vous nous avez rendus humains; nous avons méconnu ceux qui parmi nous criaient : « Guerre à la guerre. » Vous les avez emprisonnés, et nous nous sommes soumis, mais aujourd'hui, tous nous pensons ce que moi j'ose te dire : «Guerre àl'Empereur, parce qu'il ne veut pas faire cesser la guerre. » Abdique.

Je n'ai plus rien; aucun désir : mon être éprouve d'immenses douleurs, et je sens encore à l'extrémité de mes moignons, dans la crispation de mes nerfs, mes mains dégouttantes de sang! Mais tu peux encore sauver le reste de ton peuple, arracher à l'humanité son cauchemar. Abdique.

L'Empereur continua sa route en répétant : « Abdique, abdique. »

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