‹ La mort de l'aigleChapitre 8 sur 21 · GOUTTES D EAU ET GOUTTES DE SANG · texte numérisé non relu

GOUTTES D EAU ET GOUTTES DE SANG

gouttes de sang, qui coulent des blessures de nos héros français, étaient comparables aux gouttes d'eau déversées sur les hautes montagnes : leur action obscure et lassante exerce sur l'ennemi qu'elle réduit leur lente et continue pression : elles ont aujourd'hui usé la masse organisée allemande, impérieuse, brutale, massive comme un roc dressé au centre de l'Europe, qui a pesé lourdement sur nos frontières et les a momentanément débordées.

Leur œuvre, presque ignorée, s'accomplit sans cesse dans le silencieux recueillement du sacrifice consenti, et prépare, dans'la destruction, le renouvellement de la France victorieuse.

Où vont-elles toutes les lettres écrites par nos millions de soldats qui, recueillies à tout moment par les vaguemestres, gonflent les sacs postaux ? Par qui seront-elles décachetées ? Est-ce des délicates mains parfumées, à la peau soigneusement adoucie, aux oncles brillants et colorés, frottés et poncés, taillés et retaillés, aussi finement polis que de petites pierres de corail

rose, ou des doigts forts, calleux, aux larges bouts, aux gestes maladroits et timides, qui les manieront? Arriveront-elles seules, apportées par le facteur qui parcourra, pour les remettre, des sentiers écartés, ou se trouverontelles presque perdues dans les monceaux de papier déposés chaque matin chez les concierges de tant d'entre nous? Et dans ce cas, seront-elles la lettre attendue, la nuit, dans l'insomnie fiévreuse, aux imaginations douloureuses et perverses, découverte au premier coup d'œil, vivement saisie, tandis que les autres gisent éparses, ou bien seront-elles lues froidement, posément, à leur tour? Je ne sais : il y en a de toutes sortes.

Il y en a de toutes sortes et qui décèlent toute l'humanité avec ses fan fa-

LEURS LETTRES j5

ronnades, récits emphatiques de ceux qui n'ayant connu aucun danger veulent en relatant de prétendus actes de courage s'illustrer : avec ses intrigues qui ne chôment jamais, et, dans tous les cercles déterminent de viles actions ou d'abjects rapports, avec sa sensualité basse, aux descriptions éhontées, avec ses dépressions mentales, ses lassitudes et ses nostalgies. Il ne peut en être autrement. Mais sur ce fumier malodorant croissent des fleurs aux formes harmonieuses qui développent dans l'air lumineux leurs senteurs délicates et la radieuse beauté de leur couleur.

Celles-là, nous les cueillons avec amour. Elles sont la gloire de la famille, le sensible témoignage des qualités de la race. Certaines renferment de pieux mensonges : pourquoi donner

aux Vieux, là-bas, de l'inquiétude? Loin d'exalter le danger, on le dissimule : la blessure n'est qu'une piqûre, la reconnaissance sous le tir des mitrailleuses, une simple promenade. D'autres, plus explicites, décrivent les plus minimes faits aperçus sur les champs de bataille, où l'attitude de tout homme, si modeste que soit son poste, prend une extrême importance, et où chacun, de milliers d'angles différents, enregistre les impressions personnelles, et juge les actes de ses voisins.

Peu à peu, toutes les visions communiquées de l'un à l'autre, contribuent à former une opinion courante: celle-ci vaut par les détails qui la ^composent. A l'appel de la Patrie en danger,la valeur des individus d'élite à la rayonnante influence se fit sentir rapidement et le

grand souffle qui anima la Nation unie se leva aussitôt. Ainsi les brises légères s'assemblent pour former les vents écrasants de la tempête. L'homme est social, il ne prend sa force que sur l'appui humain, et le penseur taciturne et solitaire n'alimente sa méditation que par la pensée commune qui lui parvient sous forme d'écrits..,

Pourquoi n'ai-je pas conservé toutes les lettres que j'ai lues: elles formeraient le recueil sublime des heures vécues devant la mort par notre France: toute son âme s'y trouve, noble avec modestie, brave sans forfanterie, simple, comme le peuple sait l'être, éprise d'art : mieux vaudrait les citer que d'écrire. Depuis celle de ce général, qui, à l'issue des combats de l'Yser, confie à un ami :

«... J'ai eu simplement la chance d'avoir sous mes ordres des troupes admirables; je me suis efforcé de rester digne d'elles, et voilà tout. Il faut qu'on sache bien que ce sont nos soldats qui ont tout fait. Jamais on n'aura pour eux assez de reconnaissance. Jamais on ne conservera, pour la mémoire de nos centaines de milliers de morts, le culte qu'elle mérite...

« Leur héroïsme au feu, leur incroyable endurance contre la fatigue, le froid et le manque de sommeil, et par-dessus tout leur façon de savoir mourir, ont dépassé tout ce que je croyais possible à des hommes. Ce sont eux, les soldats, les humbles, dont jamais on ne saura les noms, qui ont sauvé la France. Voilà la vérité... »

Jusqu'à cette vision d'un train saninitaire, due à un jeune magistrat souffrant, qui. réformé, voulut dès le premier jour partir et se fit affecter au Service de santé.

« Si vous saviez quelle triste et désolante vie j'ai voulu pour ma part! Entrez un peu dans ce wagon de toutes les douleurs. Voyez sur les brancards superposés, tous ces pauvres diables enveloppés dans leur couverture comme dans un suaire, regardez leurs visages pâles et tristes, et tout autour de nous, suspendues aux parois, les glorieuses capotes trouées, toutes raides de sang coagulé et de boue des tranchées. Respirez enfin l'affreuse odeur de corruption et de mort. Hélas! quand pourrai-je revoir des figures heureuses, du soleil et des fleurs. Et pourtant, je resterai là

jusqu'au jour où il faudra, moi aussi, m'évacuer dans un hôpital, comme ceux-là qui m'entourent; j'y resterai jusqu'au bout, retenu par toutes les paroles divines et inoubliables qu'ils trouvent au fond de leur cœur, pour me remercier de mes soins et de mes veilles, et que je garde, enchaînées Tune à l'autre, comme un rosaire ineffable et doux, pour l'égrener au plus noir de mes nuits ! »

Ce n'est pas au front, cependant, que j'ai senti tout le prix attaché aux lettres qui en partent; je l'ai mesuré un jour, loin de la ligne de combat, visitant un ami, en Charente, dans la coquette ville de Brossac, située sur un petit sommet, à un pli de terrain, où les blanches terres calcaires se nouent aux landes, couvertes de pins, de ge-

nets et de bruyères. Son fils venait de mourir à Verdun, enterré par un obus.

Boulanger de profession, il avait été jadis l'aide et le compagnon de son père, puis, parti en 1914, comme simple soldat, plusieurs fois décoré, avait été promu lieutenant. J'entre : la maison fleure la moite et chaude odeur du pain sorti fumant du four; le père, ancien adjudant, aux traits énergiques, aux yeux brillants, est au travail : la farine poudre à frimas ses cheveux et ses cils. Il me conte l'héroïque conduite de celui qu'il pleure : nous en parlons longuement. Brusquement il me dit : « Voulez-vous voir ses lettres, je les ai toutes conservées? » Il appelle sa femme et sa fille : elles apportent le précieux coffret qui les contient; une à une, il me les présente, elles ont été

gardées dans leurs enveloppes, leurs plis se marquent à force d'être maniées. Nous les lisons ensemble; toute la vie de leur fils est là, décrite par lui. Les récits des souvenirs d'enfance, des joies du foyer familial, des escapades des premières années s'y mêlent à ceux des actions d'éclat; la joie éprouvée par le jeune homme pour les nominations conquises une à une, l'orgueil de voir peu à peu sa place s'élever dans les rangs de l'armée nationale, et son rôle grandir transpirent; la suprême satisfaction de se sentir devenu chef, d'en mesurer la responsabilité, de savoir que sa propre bravoure n'engage plus lui seul, mais décide de la tenue des autres, est peinte avec vigueur : dans la trame des lignes sont tissés tous les beaux sentiments qui depuis près de trois ans soutien-

nent le corps et élèvent l'âme de nos combattants.

Tous, serrés contre la table, nous nous laissons gagner par l'émotion...

Et je songeais que, dans chaque commune de France, il est d'autres héros, et que le soir, en de nombreuses maisons, des lettres, précieuses reliques aussi vénérées que les cendres des ancêtres par les anciens, sont regardées, caressées, lues et doucement replacées dans leurs écrins : chacune de leurs phrases brille au fond des coffrets, comme les facettes d'un diamant profond et limpide, si pur que le prisme peut le teindre de tous ses feux.

Oh! gardons comme un trésor national, toutes les lettres du front; elles conservent les plus beaux cris de patriotisme des âmes qui s'exhalèrent.

L'armée britannique occupe l'Ouest de Cambrésis, elle a pris Bapaume, est aux portes de Saint-Quentin, peutêtre se réinstallera-t-elle prochainement dans Le Cateau, premier siège de son quartier général.

Le Cateau-Cambrésis ! que de souvenirs évoqués par ce nom ! J'y ai vécu une longue, effroyable journée d'angoisse. L'angoisse ce n'est pas la peur

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éprouvée devant un danger qui peut personnellement vous atteindre, qui fait trembler la carcasse, précipite les battements du cœur, crispe les nerfs, mais se dissipe par la volonté, l'effort physique et la participation immédiate à l'action. C'est une grande souffrance provoquée par la crainte d'un avenir auquel soi-même on peut être étranger, suscité par des influences extérieures, quand une succession d'événements appréhendés se dressent devant votre intelligence, et qu'évoquées avec une trop lucide acuité, des visions vous apparaissent avec leurs conséquences complètes et leurs répercussions lointaines. Elle vous envahit et persiste, augmente même si l'on fait effort pour la bannir, serre votre gorge de ses mains rigides, abat sur les épaules

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un manteau de plomb et rend le corps inerte 1

La petite ville du Cateau est située à un carrefour important de routes :

celles de Mans par Bayon, de Charleroi et de Maubeuge par Avesnes, de Valenciennes par Solesmes, celles de Cambrai, de Saint-Quentin par la chaussée Brunehault ou par Bohain, celles de Guise et d'Hirson par Wassigny, se croisent sur une longue place très en pente, inclinée de Testa l'ouest, bordée de vieilles maisons, à demi-coupée en son centre par un massif bâtiment perpendiculaire : la Mairie, supportée par trois larges voûtes. A son extrémité, le long de la Selle, subsistait entre une large cour fermée par une grille monumentale, et des jardins « à la française », la demeure de Fénelon,

de l'amène archevêque qui décrivit les combats de Télémaque dans un style presque trop aisé, aux exquises mollesses, mais riche et chatoyant, comparable aux majestueuses tapisseries royales de son temps, que des personnages sans muscles, parés de vêtements aux somptueuses couleurs, animaient.

La guerre qui commençait se présentait plus grise et plus rude, dans la poussière soulevée sur les champs et les routes, sous les chauds rayons du soleil d'août, par la marche de millions d'hommes.

Le hasard, comme un dramaturge génial, qui rassemble dans un seul lieu, en quelques vigoureux raccourcis, tous les éléments d'une action, sembla choisir la place du Gâteau pour

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y taire défiler en une seule journée, celle du 25 août 1914, tous les figurants de la grande épopée naissante : ce fut un écoulement continu de personnes humaines allant vers leur destinée, courant ininterrompu, endigué par les constructions de ce décor naturel, tiot qui passe le long des berges insensibles, crue trop faible pour les atteindre : ainsi les sables et les roches de l'Egypte, forés dès les premières dynasties pour receler les tombes des Pharaons, ont vu, depuis les temps millénaires sans en être froissés, les eaux infatigables du Nil moirées par les reflets des ciels bleutés et des roses couchants se gonfler ou s'épuiser tour à tour.

Je demeurai toute la journée sur cette place, ayant reçu l'ordre de tenir

prêt, au premier signal, les moyens d'évacuer rapidement tout ce qui demeurait de notre état-major transformé en poste de commandement.

Dès l'aube, tous les services de l'étatmajor britannique s'étaient repliés sur Saint-Quentin. L'aspect de la ville pendant quelques jours grouillante d'un peuple nouveau, s'était modifié subitement : on la traversait, on n'y séjournait plus; tous les bâtiments des écoles et du palais épiscopal emplis d'une vie factice furent évacués, et la ruche demeurait presque vide. Des camions de toutes formes et de toutes couleurs rehaussés par les réclames des commerçants anglais, des omnibus dont les pancartes mal dissimulées sous une légère couche de peinture verte, invitaient à de courts déplace-

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ments urbains, avec de bruyants ronflements avaient enlevé tout le matériel des bureaux et les hommes, suivis par de rapides et presque silencieuses automobiles chargées d'officiers ; faisant la route à pied la garde du quartier général était partie musique en tête : le vent du sud nous portait ses notes affaiblies, la retraite générale était commencée !!!

Un avion, très bas, nous survola pour épier nos mouvements, aussitôt les coups de fusils éclatent. Le commandant de Boigne, assis par terre, sa mitrailleuse à l'épaule, le vise. L'avion nous dépasse d'un vol indécis, multipliant ses crochets, et comme un grand oiseau blessé va s'abattre au loin.

Il était dix heures du matin; la place resta déserte quelque temps, puis à par-

tir de midi, les défilés commencèrent : régiments britanniques débarqués en hâte de trains qui, comme les premiers, ne sont plus ceints de lauriers, ou ornés de gerbes de fleurs ; d'un pas ferme, régulier et sonore, les hommes trapus, solides et musclés, le fusil porté à volonté, encadrés de leurs officiers la badine à la main, vont prendre position sur des tranchées à demi creusées le matin même, au sud de la route du Cateau à Cambrai. Nos cavaliers, le corps Sordet se portant de la droite de l'armée britannique à sa gauche, chevaux harassés, aux fers usés, mais hommes joyeux, placides, fiers de leur course en Belgique jusqu'aux portes de Liège; les rouges et les bleus de nos chasseurs, cuirassiers et dragons, tranchent gaiement

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sur le terne kaki de nos alliés. Tandis que la colonne presse sa marche, j'ai juste le temps de serrer des mains amies: celles de d'Andigné, conseiller municipal de Paris, depuis blessé, captif, puis rapatrié; celle de François de la Bégassière, cher ami d'enfance, soldat mutilé quinze ans avant la guerre, amoureux de son pays, mâle héros aux doux yeux bleus, qui plus tard fut tué en essayant de sauver son chef. Soldats belges, en automobiles, cherchant la trace de leur unités; territoriaux blessés empilés sur des charrettes, ou se traînant à pied, leurs blessures mal dissimulées par des langes sanguinolents, sans armes, le corps amaigri, couverts de leurs capotes flottantes.

Réfugiés, souvent pieds nus, éreintés; des chariots surchargés de femmes,

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d'enfants, entassés avec les rares meubles échappés à la destruction ; foule traquée qui refuse le pain tendu, s'oriente au carrefour et disparaît aussi lasse mais plus prompte que la bête poursuivie par une meute.

Tour à tour la place s'encombre ou se vide, des milliers d'hommes animés d'un mouvement rapide, passent... Les nouvelles circulent, elles sont de toutes espèces; des détails infimes mais grossis, se mêlent à des comptes rendus officiels plus précis. Le capitaine Maignien, mon compagnon de toute la retraite, est demeuré avec moi, il est « au téléphone », il recueille les télégrammes sur les feuilles des cahiers déjà calligraphiés par des mains enfantines, seul papier dont il dispose. De temps à autre il me les communique*

les Allemands avancent en masses serrées/les premiers engagements ont été désastreux; en vain la cavalerie anglaise a chargé, en vain les fantassins ont défendu les villages à l'arme blanche ; l'armée menacée de flanc, vigoureusement attaquée de front, ne peut tenir ses positions : l'ennemi avance semant la terreur devant lui. Par ailleurs il circule des bruits étranges, les Allemands ne reconnaissent pas les interprètes comme des combattants, ils les mutilent. L'élégant et courageux dragon Lejeune. qu'un obus frappa un mois après à la Clotte après la bataille de l'Yser, aurait eu le nez et les oreilles coupées. Un très grand nombre d'entre eux ont péri, visés aisément à cause de leurs uniformes voyants qui les décèlent dans les rangs des Anglais.

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Hélas ! la dernière information est exacte.

Les habitants apeurés viennent nous demander conseil : doivent-ils partir, grossir en fuyant la horde de ceux dont ils viennent de contempler la détresse ? Demeurer et recevoir chez eux l'envahisseur? Quel sera leur lendemain ?

Et moi, l'angoisse, l'angoisse terrible, affreuse, évocatrice me gagnait le cœur. L'atmosphère était lourde, chargée d'électricité, moite, déprimante. La guerre commençait mal. Serions-nous encore les vaincus de 70 ?

Par les télégrammes déjà reçus, je prévoyais la marche rapide de la masse allemande qui nous débordait, j'avais constaté l'emploi habile que nos ennenemis faisaient de leurs mitrailleuses

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et de leurs canons. Peu parmi nous savaient. La discrétion de l'officier me vouait au silence, et, en moi-même, je calculais les répercussions des insuccès répétés de nos armées, les effets de la marche sur Paris. L'amère et noire angoisse me ravageait le cœur dans une grande souffrance.

La nuit commençait à tomber, l'orage grossissait, de larges gouttes de pluie résonnaient sur les pavés, quand, soudain, de la route de Solesmes, quatre prisonniers conduits par une escorte anglaise débouchèrent sur la place. Ce fut alors comme un coup de furie; de toutes les maisons les derniers habitants sortirent, dévalèrent par les rues, se ruèrent vers eux. De la foule, subitement agglomérée, elle aussi étreinte par l'angoisse, épandue comme

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un mal contagieux, sentant venir sur elle l'envahisseur, ne conservant plus aucune compassion humaine, s'exhala dans une confusion discordante, déchirant l'air, une plainte énorme et retentissante, un cri immense de :

« A mort ! » Oh ! comme il était lugubre, avec quelle violence il échappait aux bouches enfantines, comme il soulevait la gorge des femmes, et creusait les poitrines des vieillards ! quelle fureur contenue il révélait! quel déchaînement de passion ! toute l'angoisse évocatrice et pesante éclatait dans l'appel de passion et de haine : « A mort ! » Les prisonniers, blonds, jeunes hommes de Germanie, au teint clair, désarmés, impassibles, au milieu de leur garde, regardaient la foule sans paraître comprendre sa fureur : « A

mort ! » La grande grille du palais ipiscopal s'ouvrit devant eux, et la foule hurlante, pressée contre les barreaux, continua, sachant la terre de France déjà envahie, à exhaler son cri vengeur : A mort!

L'obscurité vint; déjà les grands projecteurs allemands fouillaient derrière nous l'horizon, déjà les premiers obus commençaient à tomber sur la ville, quand, le coeur navré, nous reçûmes l'ordre de quitter ces lieux, et, 311 pleine nuit, de nous retirer sur Saint-Quentin.

L'empereur Guillaume s'avançait seul, à pied, sur une route de France., à travers les territoires dévastés par son armée. La neige pure, de ses flocons feutrés, avait jeté sur les campagnes un grand voile d'innocence. Un homme, un civil, marchait en sens inverse; il I semblait très âgé, ses traits étaient ridés, une paupière aplatie, sanguinolente, encastrée dans une orbite glabre,

IOÔ ABBIQUE

bourrelée de chair rouge, le rendait hideux. Sa barbe était longue, sale et grise, et gris ses cheveux. Les manches de sa veste pendant contre ses côtes, donnaient à tout son corps l'aspect étriqué d'un mannequin ambulant.

A quelques pas, il reconnut l'Empereur. Mû par l'habitude, il s'arrêta, se plaça face à la route, joignit les talons, et incapable de le saluer, le fixa de son œil morne. Celui-ci tressaillit.

— Qui es-tu, vieillard? lui dit-il.

— Je ne suis pas un vieillard. J'ai trente ans, je suis un ancien soldat de votre garde.

— Ah! Où as-tu combattu ?

L'homme ne répondit pas.

— Tu ne portes aucune décoration, a-t-on oublié de te récompenser? Dis-

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moi tes services. As-tu été blessé, je te donnerai la Croix de fer.

Mais l'homme paraissait ne pas entendre. Au loin, les officiers de la suite, arrêtés, les observaient.

— Es-tu sourd? dit l'empereur; sinon, réponds-moi.

Alors, l'homme se redressa, fit un pas vers celui qui l'interrogeait; un éclair de haine brilla dans sa pupille, puis il parla. Il dit ceci :

— Regarde ce que tu as fait de moi, regarde ce que tu as fait de tous les beaux et jeunes hommes de l'Allemagne : ceux qui ne sont pas encore morts sont semblables à moi. Eux aussi tu les prendrais pour des vieux ! Tous, nous avons faim; de faim mes enfants sont morts, ma femme est morte de douleur. Garde tes récom-

penses, tu ne peux plus rien, ni pour moi, ni pour eux, ni pour aucun de nous : Abdique.

Empereur, tu as entrepris la guerre.

Il fallait vaincre. Tu nous as promis Paris, ses monuments somptueux pour logis, et le sourire de ses femmes conquises pour nous distraire. Les Français nous ont arrêtés devant Paris. Tu nous as promis Calais, et pour havre à nos navires les ports des mers occidentales. Les Anglais nous ont arrêtés devant Calais. Tu nous as promis Pétersbourg, Moscou, Odessa. Tu n'as pu chasser les Russes par delà leurs villes, et, retenus immobiles dans les tranchées de l'Orient, nos membres s'y sont glacés.

Toi, tes conseillers, vous avez eu de trop vastes rêves. Vous avez cru que

nos armées, comme un flot débordant ses digues, pourraient s'étendre sans heurter des obstacles infranchissables, sans perdre, en s'épandant, leur puissance. Vous avez méconnu les forces naturelles qui s'opposent dans l'humanité à l'extension d'un seul peuple, aussi mystérieuses que celles qui contiennent la mer dans ses limites, et arrêtent sur les pentes adoucies des plages les vagues impétueuses des plus hautes marées. Dans toutes tes entreprises tu as échoué. Abdique.

Tu nous as fait enseigner que l'avenir de l'Allemagne reposait sur toi seul. « L'Empereur, nous disait-on, à lui seul représente tout le pays, toute la race, tout le peuple allemand. » Nous l'avons cru. Ton nom stimulait notre courage. La guerre affreuse qui jette à

bas tout le passé, n'avait pas encore ouvert notre intelligence ; nous ne savions pas, avant de respirer le grand souffle démocratique soulevé par elle dans le monde entier, que la conscience subtile des nations dépasse la volonté d'un souverain, et qu'un seul homme, son fils, sa dynastie ne pouvaient plus, dans la suite des siècles, penser pour tout un peuple.

Souviens-toi, Guillaume, de notre histoire. Depuis que les Carolingiens laissèrent tomber la couronne impériale de leurs mains affaiblies, jusqu'au siècle dernier, elle ne fut pas héréditaire; vous, les Hohenzollern,vousavez ressuscité ledroitdivin que l'Allemagne féodale n'a jamais voulu reconnaître.

Les temps l'ont voulu ainsi, mais les institutions, leurs effets accomplis.

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