La Grande Salle
Il- Les deux Petits Jardins.
12. Les deux chappclles du Roy et de la Reine, point de rencontre est la chambre du roi.
chambre, qui preignent des mains du gentilhomme servant après en avoir fait l’essay (3) en sa présence.
Et quand le Roy demande à boire, c’est le maistre d’hostel qui y va rapportant en ses mains la couppe avec un essay (3) suivydu chef du gobelet et de son avde. Et si tost que le vin et l’eau sont dans la couppe à mesme temps que le maistre d’hostel en a versé dans l’essay du chef du gobelet pour faire l’essay, l’ayde sort, et le chef demeure pour reprendre la couppe des mains dudict maistre d’hostel après que le Roy a beu.
C’est la forme que les Roys ont acoustumé d’estre servis lorsqu’ils sont au lict malades.
Le Château neuf de Saint-Germain-en-Laye,
Il nous a semblé intéressant de rechercher ce qu’était le Château-Neuf de Saint-Germain, aujourd’hui détruit, et de voir si l’on pouvait retrouver l’emplacement exact de la chambre où est mort Louis XIII. Nous ne pouvions
(3) Le mot essay est employé ici avec diverses acceptions.
Essay-épreuve. On fait des essais des viandes qu’on sert sur la table du Roy.
Essay. Se dit aussi du pain que rEcuyer-bouclie présente au maître d’hôtel du Roy, avant que de servir les viandes devant sa majesté, et que le maître-d’hôtel mange après en avoir touché les viandes.
Essay. Se dit aussi du vaisseau ou vase qui sert à faire l’essai. On appelle aussi essai le couvercle de la tasse ou de la coupe dans lequel on fait l’essay chez les princes.
(Ibid., t. II, p. 1485.)
mieux faire que de nous adresser à M. Charles Normand, 'éminent architecte et le profond érudit, dont nous connaissions les travaux sur ce sujet. Avec une amabilité dont nous ne saurions trop lui exprimer notre reconnaissance, il a bien voulu mettre à notre disposition les clichés des trois planches que nous reproduisons ici et que nous avons choisies parmi les nombreuses illustrationsquiornentsonremarquable ouvrage. Nous en avons encore extrait les détails qu’on va lire et grâce à lui, nous espérons avoir déterminé d’une manière absolument précise le point particulier qui nous intéressait dans l’histoire du Château de Saint-Germain. Pour de plus amples détails, nous renvoyons à la source (1); La lecture de cette étude est profondément attrayante, l’auteur s’est servi des documents inédits les plus précieux, et la série des belles planches qui l’accompagnent en font une œuvre de tout premier ordre; et qui certes a bien un peu contribué à valoir au recueil ou elle a paru la haute distinction (prix Bailly, décerné à 1’unanimité par l’Académie des Beaux-Arts) dont l’Institut a honoré M. Charles Normand.
On dit que François Ier avait fait jeter quelques fondations du Château Neuf de Saint- Germain- en- Laye; mais c’est à Henri IV et à Marie de Médicis qu’on en doit
(i) Le Château-Neuf détruit de Saint-Germain-en-Laye, restitué sur ses vestiges d’après des estampes et des manuscrits inédits, par Charles Normand, lauréat de l'Institut, architecte diplômé par le gouvernement, directeur de l’Ami des Monuments et des Arts, secrétaire de la société des Amis des Monuments parisiens...
Voir l’Ami des monuments et des Arts. Paris, 98 rue de Miromesnil, t. IX. 1895, t. X, 1896 ; t. XI, 1897,
la construction, ainsi que celle des grottes et des jeux d’eaux. Marchand fut l’architecte, le Florentin Francini fit les ornements, mais ce fut Claude de Monconnis, président des finances en la généralité de Lyon qui fit la preuve de la « hardie invention » d’élever les eaux plus haut que leurs sources en appliquant son savoir aux jeux d’eaux du nouveau château de Saint-Germain fl).
Le Château-Neuf (2) avait deux entrées; l’accès secondaire était une petite porte ouverte sur la Seine, au bas du coteau, et se trouvait à peu près vis-à-vis le pont actuel du Pecq, au point où, sur la rive gauche débouche la route des Grottes ou de Paris. L’entrée principale était au haut du coteau, près le Château-Vieux, dans l’axe de la rue Thiers actuelle. Le tracé de cette rue Thiers anciennement rue du Château-Neuf, garde la place et le souvenir de la chaussée pavée qui traversait la pelouse de 400 mètres servant à relier les deux châteaux, et que l’on voit sur les gravures dont nous donnons ici la reproduction (plan général).
L’auteur du Journal d’Antoine (3) en donne la des-
(t) Ch. Normand 1. c. t. IX p. 48.
(2) Id. ib. p. 22.
(3) La bibliothèque de la ville de Saint-Germain possède, outre le manuscrit de 1’ « histoire de ce qui s’est passé à la maladie et mort du roi Louis XIII » dont M. Cramail a publié des extraits, un autre manuscrit du même Antoine intitulé : antiquités et origines de Saint-Germain-en-Laye et ses environs, avec la relation de la maladie et de la mort de Louis XIII roi de France. »
Elle possède encore, de Jacques Antoine, le fils, manuscrite, une « histoire des antiquités, églises, abbayes, prieurés, châteaux, forêts et autres lieux situés dans les limites de la capitainerie de Saint-
cription suivante : « Ce château est un des plus jolis qu’il y att dans le royaume, ayant été bâti sur un dessin particulier. La principale cour est d’une figure hexagone; tous les bâtiments sont faits de pierres de taille, façonnés avec des briques par des compartiments peu élevés en plusieurs pavillons réguliers d’ardoise et plomb, fort proprement et n’ayant qu’un étage lambrissé : les premiers appartements sont au rez de chaussée, fort grands et magnifiques et très bien exposés, ayant la vue, par devant, au soleil levant où se voit la plus belle vue qui soit dans l’univers, et de l’autre côté sur des cours où il y a plusieurs beaux logements pour les personnes de qualité et pour les officiers de la suite du Roy.
« l a principale porte est du côté du Vieux-Château, qui est orné d’un fort beau portail, soutenu par douze grosses colonnes de pierres rondes ciselées et taillées en compartiments de broderies, sous lesquelles il y a un vestibule avec une terrasse dessus entourée d’un balustre de pierres tournées avec des pilastres de distance en distance.
« De cette porte, on entre dans la principale cour qui est d’une très belle figure, au bout de laquelle est l’entrée de la grande salle qui sépare deux grands appartements, et sert de passage pour aller dehors sur les terrasses; le premier appartement est à droite en
Germain en Laye, suivie d’un récit fidèle et journalier de la mort de Louis XdV ». M. E. Drumont a publié, d’après un manuscrit appartenant à Victorien Sardou, la partie qui a trait à la mort de Louis XIV. Paris, Quantin, 1880.
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RECONSTITUTION par Charles Normand du Cliàlcau-Neuf détruit de Sainl-Germain-en- (Co plan csl cuirait de l\Am» des Monuments et des Arts , t. IX. Paris, 1895.)
entrant qui était celui de la reine Marie de Médicis... L’autre grand appartement du Château Neuf est à gauche de la grande salle; il sert au Roy, et est composé d’autant de pièces que celui de la Reine, avec une galerie pareille, ornée et peinte de même, à 1 exception des tableaux qui sont de T histoire de Diane à la chasse, dans de beaux paysages.. . Ce fut dans cet appartement que naquit le Roy Louis XIV, le 5 septembre 1638, et aussi que mourut le roi Louis XIII, le 14 mai 1643, lequel y logeait fort souvent. »
Dans un autre passage du journal d’Antoine on lit encore : « L’état de santé du roi empirait si fort qu’à dater du 7 mai, la reine ne voulut plus le quitter dès ce moment, et pour ce sujet ordonna qu’on lui apportât un petit lit dans un cabinet qui est près de la chambre du Roy. »
Nous avons vu dans Dubois, que l’autopsie fut faite « en la galerie proche la chambre du Roy » ( voir le plan particulier). Du reste la gravure que nous reproduisons donnera mieux que toutes les descriptions l’idée de ce qu’était ce château au xvne siècle.
Nous allons voir rapidement quand il fut détruit et ce qu’il en reste aujourd’hui. Le Château- Neuf fut donné à monsieur le comte d’Artois en 1776; c’est lui qui fut le principal artisan de sa ruine (1), car il se proposa de le faire démolir pour le faire rebâtir sur de nouveaux plans. On commença la destruction en 1777, mais les travaux furent suspendus alors que l’on n’avait achevé que deux terrasses, et l’on n’élèva aucun palais en place
(1) Charles Normand 1. c. p. 168.
de l’ancien. La révolution vint., et en exécution de la loi du *28 ventôse an IV (18 mars 1791), les batiments et terrains du château lurent divisés par lots, et la plus grande partie vendue en 1797 et 1798. La partie invendue comprenait le pavillon du Roi, l ancienne chapelle appelé depuis pavillon Henri IV, et les ruines des grottes. Le dernier coup lut donné quand on affecta, en 1833- 1838, une partie des terrains au changement de tracé, entre le Pecq et Saint-Germain, de la route nationale n° 190 de Paris à Mantes par Chatou; une plaque voisine delà Seine, la qualifie encore aujourd’hui de Route des Grottes, gardant ainsi pour quelques artistres ou lettrés le souvenir de la huitième merveille du monde, dont il ne subsiste plus que quelques débris de grottes, de rampes, de terrasses, les deux pavillons d’Henri [IV et de Sully. Le pavillon Henri IV et 67 ares de terrain furent vendus par l’Etat moyennant 20.100 francs, le 3 mai 1833. L’acquéreur, monsieur Planté, restaura le pavillon en lui laissant son caractère architectural, et y ajouta des constructions importantes : le tout appartient depuis 1837 à la compagnie des chemins de fer de l’Ouest; on y a établi depuis fhôtel-restaurant bien connu. Le surplus des terrains, terrasses, rampes et grottes a été acquis par la ville en 1836 et 1886.
Voici ce qui reste aujourd'hui (1) du Château-Neuf sur le territoire de Saint-Germain :
Les rampes, grottes, terrasses et terrains appartenant à la ville.
(1) Ch. Normand 1. c. p. 344.
Le pavillon Henri IV comprenant la grotte et les terrains en dépendant, appartenant à la compagnie des chemins de fer de l’Ouest.
Le pavillon de la Reine et les terrasses et terrains en dépendant, appartenant à M. Debacker.
Sur le territoire du Pecq on peut voir encore : le pavillon du Peintre ou du Jardinier appartenant àM. Bertrand, directeur de l’Opéra ; et plusieurs parties de terrasses qui sont à divers particuliers. M. Charles Normand a eu la curiosité de voir les parties du corps de logis principal qui subsistent encore, et il a reconnu ceci : (1) La rue Thiers, ancienne rue du Château-Neuf, occupe la place du centre du logis ; son axe coïncide avec l’axe est-ouest du palais, dont les extrémités nord et sud sont encore debout ; l’une est le pavillon dit Pavillon Henri IV et on le voit dans le restaurant ; l’autre dit Pavillon de la Reine appartient à Mme la marquise de Blérancoürt ; quoique refait il est visible dans le jardin de M. Debacker, dont la porte ouvre au n° 20 de la rue Thiers, vis-à-vis celle du restaurant Henri IV. On trouve chez M. Debacker la seule encore subsistante des niches décorant le mur de soutènement de la terrasse supérieure ; cette dernière était à peu près au niveau de la cour actuelle du restaurant. Des bords de la Seine on peut relier par la pensée ces deux pavillons extrêmes, et se figurer ainsi quelle était la longueur de la façade»
Le pavillon où est installée une dépendance de l’hôtel-restaurant connu sous le nom de Pavillon
(1) Id., ibid, p. 94.
Henri IV était jadis la chapelle du Roi ; ses façades en briques et pierres sont intactes et sont conformes aux estampes ; cette chapelle est figurée sur les gravures sous la forme d’un pavillon à dôme qu’on y voit à droite, et contre lequel s’appuie le mur encore subsistant de la grande terrasse; les bâtiments qui, perpendiculairement à la direction de la grande terrasse, buttent dans son alignement, le long du parterre qui mène à la gare, sont ceux des anciens communs. Ils subsistent encore, et on peut les voir le long du parterre de la grande terrasse ou dans la cour du restaurant Henri IV.
<< J’ai eu, dit M. Normand (1), la curiosité de chercher à préciser le lieu de la naissance de Louis XIV. Quel est l’endroit qui, dans la ville de Saint-Germain, correspond à celui où s’élevait cette portion du châteauneuf dans laquelle le grand Roy vit le jour ? Pour répondre à la question, je me suis servi de la méthode topographie ; sur le plan du château-neuf gravé par Sylvestre, j’ai dessiné le tracé actuel des rues et des maisons. L’axe de la rue Thiers correspond à l’axe estouest du Château-Neuf, au sud duquel était l’appartement de la Reine ; l’appartement du Roy était au côté nord de cet axe, c’est-à-dire à main gauche du promeneur qui va vers la Seine après avoir quitté le Château-Vieux, subsistant actuellement. Le journal d’Antoine nous apprend que Louis XIV naquit dans l’appartement du Roy, qui se trouvait, quand on venait du Château- Vieux, à gauche de la grande salle dont la
rue Thiers a pris la place.
(1) Charles Normand, loc. cit., p. 354.
eo u
La partie sud de l’emplacement du restaurant Henri IV occupe le terrain où l’on trouvait jadis cet appartement; ainsi le lieu de naissance de Louis XIV se trouve entre la rue Thiers et la cour du restaurant; comme Louis XIV dut voir le jour dans une des chambres à coucher figurées sur le plan reproduit ( plan particulier de Sylvestre) on est en droit de conclure ainsi :
Louis XIV naquit dans cette partie du restaurant Henri IV qu’on trouve à main gauche en y entrant par la rue Thiers, et où Ton voyait la chambre à coucher du Roy. »
C’est dans le même lit et dans la même chambre qu’est mort Louis XIII, nous l’avons établi ; nous préciserons encore plus en disant que cette chambre faisait l’angle du corps de logis principal, avec une fenêtre au nord et une autre à l’Est, donnant sur la Seine, et par laquelle le roi dans son lit pouvait apercevoir Saint- Denis. En traçant par la pensée les lignes que nous avons indiquées sur la vue du Château-Neuf et sur le plan particulier de Sylvestre, on en marquera exactement remplacement.
Lettre de l'ambassadeur vénitien, sur la mort du roi.
Paris 15 mai 1643.
Prince Sére'nissime.
Ap rès le cours d’une longue et très pénible indisposition, le Seigneur Dieu a rappelé de cette vie au ciel le Roi très chrétien Louis XIII d’heureuse mémoire.
Mardi soir, le 11 du courant, après l’expédition de ma dernière dépêche, dont je joins ici le double, le mal du Roi empira, et le réduisit au point de désespérer de sa santé. La nuit il fut sur le point de mourir; le matin du mercredi il reçut le Très-Saint-Sacrement en viatique, et il dit que comme c’était la troisième fois, ce serait la dernière. Le soir du dit jour, il parla à la Reine, à Monsieur le duc d’Orléans avec les sentiments d’une grande tendresse, et avec des persuasions très efficaces au dit Monsieur le duc d’Orléans de rester toujours uni à la Reine et des prières affectueuses de ne point l’abandonner. Cette action du roi fut accompagnée par de très chaudes larmes de la part de la Cour. La Reine ne pouvant se maîtriser tomba évanouie et Monsieur le duc d’Orléans se montra très affligé. La nuit qui précédait le jeudi, le Roi la passa en agonie,
(1) (Extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale fonds italien n° 1820 folio 82; la traduction est aussi littérale qu’il a été possible).
et le matin deux heures après le lever du soleil , pris par un évanouissement, il resta comme s’il eût été mort, ayant perdu la parole, le pouls, la chaleur. On le crut mort pendant deux heures. La nouvelle se répandit ici, à tel point que le Louvre s’arma et le peuple prit les armes. Une heure avant midi il reprit, et dans sa respiration on put voir se rallumer les marques de quelque espoir. Ayant repris la parole avec un timbre assez bon, il appela le médecin et le pria de lui dire combien il croyait qu’il pouvait lui rester de vie.
Le médecin n’ayant pas senti le pouls dans sa place habituelle près delà main, le tàta au milieu du bras et
dit au roi que c’était l’indice d’une autre crise : s’il pouvait la supporter il aurait vécu jusqu’à aujourd’hui, mais sinon il était sur le point de mourir dans deux heures. Le roi dit : Dieu soit loué, je m’en vais de bon cœur. 11 fit ouvrir le rideau du lit et une fenêtre par laquelle on pouvait voir le clocher de Saint-Denis, où sont les tombeaux des rois, et répétant avec une grande intrépidité : « voici ma demeure, je m’en vais », il appela le confesseur auprès de lui, et le chapelain qu’il chargea de lire la passion de Saint-Jean ; et ayant fait sortir les laïques de sa chambre, il exhorta les religieux à prier pour lui à haute voix, répondant lui-même aux prières desdits religieux.
Hier 14 du mois courant, jour de l’Ascension, à 2 heures de l’après-midi, toujours avec la plénitude de ses facultés et de sa piété, il rendit tranquillement Famé au Seigneur Dieu. Sa Majesté est morte le même jour où mourut le roi son père, et où il ceignit cette couronne, c’est-à-dire le quatorzième jour de mai, dans
lequel il a précisément accompli trente-trois ans de Pouvoir Royal, bien que la plupart du temps pour ainsi dire avec une puissance très limitée ^ 1 ) ; dans ses premières années par la tutelle et autorité de sa mère, et dans les dernières par la domination du feu Cardinal qui a outrepassé dans sa fonction de Ministre les limites du Ministère. En septembre prochain le Roi aurait accompli sa quarante-deuxième année.
La nature de la maladie qui a donné la mort au roi a été (d’après ce que les médecins affirment) un abcès développé au ventre lors du siège de Perpignan. Cet abcès se creva lorsque le roi courut danger de mort, et comme on ne put en tirer le pus (putredine) parce que c’était dans les viscères, il se forma un ulcère sur (2) les tissus d’enveloppe, qui a traîné jusqu’à ce qu’il se produisit d’autres petits abcès, qui crevèrent en formant un gros dépôt de pourriture (putrefattione) dont furent engendrés les vers, et à ceux-ci on doit les convulsions et les accidents qui ont tant de fois réduit le roi à l’extrémité.
Le peuple (bien qu’on voie évidemment la cause de la maladie) ne laisse pas de murmurer et de parler tout bas de poison ou de maléfice contre la vie du Roi; et il accuse le défunt Cardinal d’être celui qui, plein de dépit de la défiance du Roi, lui aurait donné du poison à longue échéance ; et cela parce que le Cardinal avant de mourir avait laissé échapper de sa bouche que le roi n’avait plus
(t) Avec la naïveté de ses phrases, il avait vite fait de juger un règne.
(2) Littéralement : sur cette écorce de peau (sopra la quai scorcia di pelle).
que six mois à vivre ; en effet il s’est écoulé six mois depuis la mort du dit Cardinal, on dit aussi que Sa Majesté lut mise à mal (l) par l’échange d’une petite croix donnée au Roi par la Reine, pleine de reliques, et qu’on reconnut évidemment avoir été changée, car au lieu de reliques on y trouva des matières indifférentes et suspectes, à tel point que ladite croix lut jetée au leu. Cela est cependant un bruit incertain et vulgaire, né du soupçon et de la haine contre le Cardinal plutôt que d’une trace de londement. Tous les parents du défunt Cardinal ont cependant convenu de sortir de la ville avec le plus grand soin, et de se mettre en sûreté plus loin, craignant le danger de quelque violence populaire contre eux.
Avant que le Roi expirât on emmena la Reine hors de la chambre de Sa Majesté; et le Roi mort, accompagnée par M. le duc d’Orléans et par toutes les princesses qui se trouvaient à Saint-Germain, elle se rendit à la chapelle taire oraison. Etant revenue elle tint conseil dans sa chambre et se mit au lit très affligée, remettant son arrivée dans cette ville jusqu’à aujourd’hui. On a donné ordre aux eschevins, au prévôt des marchands, et à d’autres personnages, d’aller à sa rencontre, de faire armer le Peuple pour recevoir le nouveau Roi qui est attendu ici avec sa mère vers le midi.
Tous les Princes qui se trouvent à Saint-Germain, la Reine sortie de la chapelle, allèrent trouver Je Dauphin qui dorénavant s’appellera Louis XIV, pour le reconnaître comme leur légitime Souverain, Seigneur et Roi, et lui prêter serment de fidélité et d’obéissance. Cette
(1) Amaliato — ensorcelé — envoûté (?)
cérémonie eut li u sans aucun désordre ni trouble; cependant le nouveau Roi n’a pas encore atteint sa cinquième année, qui sera accomplie au mois de septembre. Toutefois c’est un prince de noble aspect, qui respire la grandeur, et qui promet en son temps à ce royaume (d’après ce que s’accordent à dire les auspices) des évènements de prospérité.
En attendant, le Peuple, par la perte du défunt Roi, est plongé dans une grande douleur; Sa Majesté fut toujours très aimée, soit par un instinct naturel de la nation, soit par le mérite de ses propres qualités. Parmi toutes les vertus qui resplendirent dans le Roi, la piété fut en lui, plus que toute autre vertu, singulière et abondante, le Roi avant eu une existence sans tache Votre Sérénité a perdu par la mort de ce Roi un ami bon et sincère, s’étant déclaré tel et Payant professé ouvertement ces derniers mois de son existence, de sorte que, dans la commune perte de la chrétienté, Votre Excellence ne prend pas une petite part.
ï! ne paraît pas jusqu’à présent qu’un évènement de tant d importance soit pour apporter quelque nouveauté, bien que sous peu on puisse prédire sûrement quelque conflagration. Le coup étant prévu depuis longtemps, les âmes étaient disposées à le supporter; cela a permis de prendre des dispositions pour éviter le désordre et les troubles. 11 ne fait pas doute cependant que d’ici quelque temps, il ne survienne quelque agitation ou changement; cette nation étant habituée à ne se Iranquiliser que dans l’inquiétude (1).
(1) Avezza questa natione a non acquietar che nell’ inquietudiiie. Jolie et profonde réflexion sur le caractère du peuple français.
La Régence seca faite par la Reine, et si la Reine continue, comme elle fait à présent, à être en bonne harmonie avec M. le duc d’Orléans et en bonne intelligence avec Coudé, elle fera de rapides progrès. Quant aux ministres, les clauses et les précautions qu’ils ont insérées à leur profit personnel dans la déclaration de régence, seront jugées de peu de valeur et do durée; car bien que dans cette déclaration on ait spécifié qu’on ne peut augmenter ni diminuer le nombre des ministres, on croît dès maintenant que seront introduits dans le conseil le président Talon (?), le duc d’Elbeuf, qui dépendent de la reine et sont ses confidents, et M. de Rellegarde, confident de M. le duc d’Orléans, de sorte qu'à cette ouverture (du conseil de régence) il pourrait s’étendre, et même comprendre d’autres nouveaux venus
Chavigni avec le père, et le Chancelier, avant que le Roi mourut se sont jetés dans les bras de la Reine, la suppliant de leur accorder son patronage, et l’assurant que pour eux la déclaration du Roi n’avait d’autre vigueur que celle qui venait de la prescription de sa volonté, à elle; et la Reine a répondu par de bonnes paroles.
Reaucoup de personnes doutent de la conservation du dit Chavigni, étant haï par tout Je monde, et non plus pas très bien vu par la Reine. C’est lui qui s’est fait beaucoup d’ennemis à l’occasion de la maladie du roi, ayant prétendu se faire le dispensateur des charges et des grâces. Le Cardinal Mazzarini verra, temporisera, jusqu’à ce qu’il voie si dans l’administration du gouvernement futur, il trouvera son compte. En attendant il
déclare publiquement qu’il veut aller à Rome, mais il ne le fera que s’il y était obligé. Il joue d’adresse vis-àvis de la Reine, de M. le duc d’Orléans et du prince de Condé, et il est assez bien vu.
Ce qui angoisse le plus les âmes dans l’état présent des choses, c’est l’incroyable détresse d’argent ; tous les fermiers ayant clos les paiements, toutes les tailles et contributions étant expirées; et l’on n’a pu renouveler l’impôt à cause de la maladie de Sa Majesté., de sorte qu’il est convenu qu’on mettra la main au Trésor public ; et si cela continuait tout l’encaisse serait réduit à néant. Il sera difficile de contraindre les provinces à des contributions d’argent, et cela parce que ces provinces sont fatiguées et impatientes de tant de charges ; et aussi à cause du peu de vigueur pour commander et avoir de l’autorité dans une telle période. Cependant les germes des agitations et des troubles futurs dans ce Royaume (d’après ce qu’on peut voir dès à présent) sont au nombre de deux : le premier c’est que les provinces ne veulent plus se soumettre aux nouvelles taxes; le deuxième c’est que quelques-uns de ces princes sont peu contents de cet état de choses et très avides de nouveautés.
Il y a deux jours le Parlement fut appelé au Louvre par le Chancelier, afin de pourvoir aux besoins de la Couronne. Il refusa manifestement d’y aller si le Roi ou la Régente n’étaient pas présents.
Le Cardinal Mazzarini expédie un courrier en Italie, avec des ordres précis pour Casale, et avec bon ordre afin que, par suite de la mort de Sa Majesté, il ne se
produise pas dans cette place quelque événement préjudiciable.
La mort de Sa Majesté me cause une grande dépense extraordinaire, étant obligé de porter le deuil comme feront non seulement les Ministres et les Princes, mais aussi tous les gentilshommes particuliers. Ce sera une dépense excessive parce que le drap qui l’année passée valait dix (écus ou francs) est monté à plus du double, à cause du besoin dont en a tout le monde et de la consommation. C’est la troisième fois qu’il faut me soumettre à une telle dépense ; à l’occasion de la mort de la défunte Reine mère j’en eus l’ordre exprès. J’espère maintenant qu’eu égard aussi à ces motifs de votre compassion bienveillante en cette occurrence, Vos Excellences ne voudront pas que je sois déçu dans l’attente d’une pitié tant de fois implorée, et d’une grâce dont je n’ai jamais désespéré. Gratia, etc...
Paris , le 15 mai 1643.
De votre Sérénité,
Gierolimo Giustinian, Ambàssadore.
DOCUMENT INÉDIT (t)
Lettre de V Ambassadeur Vénitien sur l'autopsie du roi. Paris 19 mai 1643.
Prince Sérénissime.
Ce matin j’ai adressé à Votre Sérénité un pli, par un courrier extraordinaire de Mantoue ; maintenant afin
(1) Extrait d’un manuscrit de la Biblothèque Nationale, fonds italien, n° 1820, folio 94.
que le courrier ordinaire ne vous arrive pas sans lettres de moi, je joins ces quatre lignes très respectueuses. Le corps du Roi défunt tut ouvert ; mais on n’y trouva aucune trace de poison ni de maléfice ; si bien le foie était tout usé et pourri par un abcès ; les autres viscères (1) aussi étaient infectés par des abcès, les uns gros, les autres petits, et presque complètement brûlés. La gorge rongée par la chaleur et le passage des drogues, de sorte qu’il lui était impossible de vivre ayant dans son corps de multiples causes de mort. Le cadavre resta exposé dans la chambre du Château Neuf à Saint-Germain pendant presque trois jours, après lesquels, sans aucune solennité, il lut déposé dans un cercueil de plomb et porté à la sépulture Royale de St-Denis, suivant l’ordre exprès et absolu qu’il laissa de ne vouloir aucune cérémonie pour son enterrement, mais d’être directement porté à Saint -Denis. Beaucoup de personnes croient que cet ordre du roi provient d’un sentiment intérieur d’humilité, car il est mort presque saintement, et beaucoup d’autres croient que c’est dans l’intention de ne point obérer davantage le Peuple, connaissant que cette solennité pouvait exiger une dépense de 3 millions de livres, de sorte qu’ayant eu égard à ia misère, il l’a absolument défendu.
Le Roi a laissé dans le trésor public environ cinq millions de livres comptant, et on pense pouvoir bientôt tirer deux autres millions de la confirmation de tous les offices, ce qu’il est l’habitude de faire lorsqu’un nouveau roi monte sur le trône.
(1) Gli altri intestini.
Les vingt mille doubles qui, d’après mes lettres précédentes, devaient être expédiées à Gasale, ne vous parviendront pas de sitôt, à cause de tous ces désordres de la Cour ; le cardinal Mazzarini ayant répondu à Priandi, qui lit hier au soir une demande à ce sujet, qu’il ne voulait plus se mêler d’une affaire quelconque, de sorte que toutes les affaires du dehors qui nécessitaient une intervention des ministres précédents pourront recevoir quelque dérangement par le présent changement de la Cour.
La Reine a fait appeler ce matin les Ministres d’Etat pour tenir conseil. Le Cardinal Mazzarini a répondu qu'il ne pouvait intervenir parce qu’il n’en avait plus qualité. On dit que la reine lui a envoyé le brevet de chef du Conseil, et que le dit Cardinal l’a refusé. Cela ne paraît pas vraisemblable de la part du Cardinal qui désire rester ici, comme je vous l’ai dit; et l’expédition du brevet, de la part de la Reine, ne paraît pas très d’accord avec ce qu’on a lait hier au parlement, de sorte qu’il est nécessaire d’attendre quelque rencontre plus favorable et de s’en remettre au temps pour avoir une plus grande certitude.
D’après l’insistance de monsieur le duc d’Orléans, la Reine a consenti à permettre le retour dans le royaume au duc de Guise, au duc d’Epernon, à Madame de Chevreuse, à Fronticaglia (?) et au seigneur de Châteauneuf qui fut garde des Sceaux.
La Reine a fait en même temps entendre à Madame de Haute fort, qui fut aimée par le feu roi son mari, dame d’honneur de ladite Reine et expulsée par le Cardinal, de revenir à la Cour.
Le duc de Longueville se montre peu satisfait du présent état des affaires, n’y ayant participation ni maniement. Il paraît assez refroidi pour son voyage vers le Congrès de la paix générale (ainsi a-t-il été dit par des personnes qui ont quelques connaissances dans le secret intime de cette affaire de la paix, que la paix ne se fera pas à Munster, mais ici à Paris, parce que les Français pour l’avoir paieront aux Espagnols plus que les Espagnols ne demanderont). Gratie, etc.
Paris , le 19 mai 1645.
De votre Sérénité.
P. S. — A ce moment de l’expédition il m’arrive de tirer une copie de l’arrêt établi hier pour la Régence, et qui sera traduit ci-inclus.
GlEROLIMO GuiSTINIÀN AmB.
Vu : le Doyen de la Faculté ,