PREMIERE PARTIE
les Marseillais et la garde nationale, devait se porter aux Tuileries, que la vie du Roi était dans le plus grand danger ; que, s'il échappait au fer des assassins, l'Assemblée ne pourrait parvenir à le sauver qu'en le déclarant dgchu de la couronne ; que le Roi ne pourrait faire échouer cet horrible projet qu'en rappelant Rolland, Clavières et Servan au ministère, et que toutes les personnes qui lui étaient attachées devaient lui conseiller de prendre un parti.
DE MOLLEVILLE
Je crois pouvoir vous dire, Monsieur de Malesherbes, que le Roi n'accédera jamais à une telle proposition. Sa vie et sa sûreté peuvent être compromises, mais sa dignité ne le sera jamais. Sa Majesté a déjà mis à sa valeur une pareille exigence, en renvoyant sans réponse une lettre sur cette même affaire, que lui avaient fait remettre MM. Vergniaux, Guadet et Gensonné. Il est à regretter que Sa Majesté, toujours emportée par la générosité de son caractère et sa répugnance invincible à se servir des armes que ses ennemis lui fournissent, ait renvoyé cette lettre à ses auteurs, au lieu de la retenir pour en faire remettre à l'Assemblée et aux départements une copie collationnée par ses ministres.
DE MALESHERBES
Ce que vous me dites modifie sensiblement mon opinion, et j'ai quelque raison de croire que des motifs étrangers au salut du Roi pourraient bien s'être mêlés à l'avis qu'on m'a fait parvenir.
DE MOLLEVILLE
N'en doutez pas.
DE MALESHERBES
Peu1>être derargentdonné... Je ne savais pas que le Roi eût reçu la lettre dont vous me parlez.
DE MOLLEVILLB. '
C'est de tout point comme je vous le dis. Bose, peintre au pastel, s'est fait, dans cette affaire, le messager de MM. Vergniaud et autres ; et Therry, valet de chambre du Roi, qu'ils avaient eu la témérité d'intimider en le rendant responsable du message, a remis, lui-même, le paquet à Sa Majesté.
DE MALESHERBES
Ce pauvre Roi, je le plains bien; c'est cependant un digne et respectable prince... Mais avez-vous remarqué une chose ? C'est que dans des circonstances, telles que celles-ci, les vertus d'un homme privé, portées à un certain degré, deviennent presque des vices sur le trône.
DE MOLLEVILLE
Oui, ce qui nous fait le plus de tort, c'est sa bonté : Je la redoute autant que son irrésolution.
DE MALESHERBES
Vous êtes bien heureux d'être resté en position de lui être utile... Moi, je suis trop vieux pour être bon à quelque chose... Mais je lui suis bien tendrement attaché ; et, quoique je ne puisse pas souffrir de m'habîUer et surtout de porter cette maudite épée qui se fourre toujours entre mes jambes quand je monte les escaliers, je viens régulièrement au lever du dimanche, parce que mon plus grand plaisir est de voir, de mes yeux, que ce brave homme se porte bien. Je ne lui parle jamais, mais il me suffit de l'avoir vu, et je crois
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aussi qu'il est bien aise de me voir... Il m'a toujours traité avec bienveillance pendant mon ministère. Mes bavardages le faisaient rire quelquefois.
DE MOLLEVILLE
Plût à Dieu qu'il eût toujours eu près de sa personne des conseillers comme vous...
DE MALESHERBES
Vous avez dû être étonné de voir combien il gagne à être connu. Je n'ai vu personne qui ait le sens aussi droit. Avez-vous remarqué qu'il ne se trompe jamais sur le bon avis? C'est extraordinaire... S'il eût été élevé comme nous l'avons été, et si on l'eût accoutumé à vaincre cette timidité et cette défiance de lui-même, qui sont ses deux plus grands défauts, on en eût fait un grand Roi.
DE MOLLEVILLE
Encore une fois. Monsieur, je dis qu'il est très-malheureux pour lui de n'avoir pas toujours eu des ministres tels que vous.
DE MALESHERBES
Non, ne vous y trompez pas, j'étais un très-mauvais ministre, moi ; je n'avais jamais pensé au ministère, on m'y a poussé, je ne sais ni pourquoi ni comment, sur une réputation que je devais aux circonstances, et qui était fort au-dessus de ce que je valais. Je dis à M. Turgot, et au Roi lui-même, qu'ils ne pouvaient faire un plus mauvais choix, que j'étais trop vieux, que ma tête était usée, que je n'étais plus qu'un bon homme, un honnête homme, et que cela ne suffisait pas pour faire un ministre , même médiocre. J'eus beau dire; il fallut céder : aussi le jour le plus heureux de ma vie a-t-il été celui où j'ai été débarrassé de ce
fardeau et des intrigues qui m'ont poursuivi.... Savez-vous qu'im des plus grauids vices de notre gouvernement est l'impossibilité où est le Roi, quelque bien intentionné qu'il soit, d'être assuré, quand il nomme un ministre, qu'il fait un bon choix. Le règne des mauvais ministres n'est pas long ; mais ceux qui leur succèdent, choisis de la même manière, valent rarement mieux, souvent beaucoup moins, et sont bientôt remplacés par d'autres de même espèce... C'est ainsi que le gouvernement s'en va au diable, et que led révolutions arrivent.
UN HUISSIER, sortant du caMnet du Roi. M. le ministre de la marine?
DE MOLLEVILLE
Pardon, mon cher Monsieur..., je vais avoir probablement une entrevue avec Sa Majesté sur les événements du 20 juin. Je ne manquerai pas de lui faire part de vofre démarche.
DE MALESHERBES
Je vous en saurai gré. Adieu.
Il sort.
DE MOLLEVILLE, à partj et s'avançant vers le cabinet du Roi.
Que de douce candeur dans cet homme!... On l'a souvent dit, sa conversation est comme le débordement inégal d'un vase toujours plein.
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