Le temple de la déesse Moût
314 LA MORT DE PHILiE
avec le morne infini des sables; le tout fermé à l'horizon par la chaîne encore un peu rose des calcaires d'Arabie.
Elles sont là, les chattes, — ou, pour plus exactement dire, les lionnes, car des chattes n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton cruel épaissi par une barbiche. Toutes en granit noir, images de Sekhmet (qui fut déesse de la guerre et à ses heures déesse de la luxure), elles ont des corps sveltes de femme qui rendent plus terribles ces grosses têtes félines coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou davantage peut-être, elles sont plus inquiétantes d'être ainsi nombreuses et d'être pareilles. Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu s'y attendre, mais de grandeur humaine, faciles donc à emporter ou à détruire, et cela encore, si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale qu'elles causent : alors que tant de colosses gisent en morceaux sur le sol, comment ont-elles pu rester là, elles, petites personnes si tranquillement assises sur leurs chaises, pendant que coulaient ces trentetrois siècles de l'histoire du monde?..
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Fini, le passage des oiseaux de marais qui pendant un instant avaient troublé le terne miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge plus et l'infini silence coutumier les enveloppe comme à la tombée de chaque nuit. D'ailleurs elles habitent un coin des ruines si délaissé ! Qui donc, même en plein jour, songe à venir les voir?
Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière, comme un long nuage qui traînerait, indique le départ des touristes qui étaient accourus en foule au temple d'Amon, mais qui se hâtent de rentrer à Louxor pour dîner en smoking autour des tables d'hôte. On n'entend même pas dans le lointain rouler leurs voitures, tant la terre d'ici est feutrée de sable. De les savoir partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu se sont drapées d'ombre. Leurs sièges tournent le dos aux palais de Thèbes, qui commencent d'être comme baignés dans des ondes violettes, et qui semblent s'abaisser encore plus à l'horizon, de minute en minute perdre de l'importance devant la souveraineté de la nuit.
Elles, les déesses noires à tête de lionne et à haute coiffure, toujours assises les mains sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le commencement des âges et un gênant sourire aux coins de leurs grosses lèvres de fauves, continuent de regarder, au delà du petit lac mort, ce désert, qui n'est plus à présent que de l'immensité confuse, d'un bleu gris, d'un gris de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une âme, qui leur serait venue à la longue, à force d'avoir eu si longtemps, si longtemps, une expression sur le visage...
Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines, une de leurs sœurs de plus haute taille, une grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout dans un temple étroit. Parmi les fellahs ou bédouins d'alentour, elle est très mal famée, ayant l'habitude de sortir la nuit pour manger le monde, et aucun d'eux ne se risquerait volontiers chez elle à cette heure tardive. Au
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lieu de rentrer à Louxor, comme ces gens dont les voitures viennent de partir, j'irai plutôt lui faire visite.
C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close.
D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter toute l'avenue des béliers, de nouveau passer aux pieds du géant blanc, qui a pris déjà son air de fantôme, tandis que les ondes violettes qui baignaient la ville-momie s'épaississent et tournent au bleu grisâtre; puis, franchir les pylônes que gardent les colosses brisés, et pénétrer dans les palais du centre.
C'est là, dans ces palais, que je trouve pour tout de bon la nuit, avec les premiers cris des hiboux et des orfraies. 11 y fait tiède encore, à cause de la chaleur emmagasinée dans le jour par les pierres, mais on sent que l'air se glace.
A un carrefour, surgit une grande forme humaine drapée de noir et armée d'un bâton :. un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici à peu près le dialogue échangé (traduction libre et concentrée) :
— Montre-moi ton permis, monsieur.
— Voilà!
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Ici nous combinons nos efforts pour éclairer le dit permis à la flamme d'une allumette.)
— C'est bien, je vais t'accompagner.
— Non, je t'en prie.
— Si, ce sera mieux. Où vas-tu?
— Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui est grande, grande, et qui a une figure de lionne,
— Ah!... Tiens, je crois comprendre que tu préfères te promener seul. (Ici l'intonation devient enfantine.) Mais, comme tu es un homme bon, tu me donneras bien une petite pièce quand même.
Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à traverser une étendue de terrains vagues, où du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, plus de lourdes pierres suspendues, mais le déploiement si lointain d'un ciel bleu-nuit — où s'allument ce soir par trop de milliers de milliers d'étoiles... Pour les Thébains d'autrefois, cette belle voûte, toujours scintillante de poudre de diamant, n'épandait sans doute que de la sérénité dans les âmes. Et pour nous, qui savons, hélas! c'est au contraire le champ