A THÈBES CHEZ L OGRESSE
de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié, il eût mieux valu ne pas laisser à portée de nos yeux : l'incommensurable vide noir où les univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent comme une pluie, se heurtent, s'anéantissent, et se recommencent pour les éternités nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur n'en est plus tolérable, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de silence tout jonché de ruines... De plus en plus le froid vous pénètre, — ce lugubre froid des étendues sidérales dont rien, dirait-on, ne vous garantit plus, tant cette atmosphère limpide semble raréfiée, presque inexistante. Et par terre, des graviers, de maigres herbes desséchées qui craquent sous les pas donnent l'illusion de ce bruit crépitant que fait chez nous le sol un peu gelé pendant les nuits d'hiver.
J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres qui s'indiquent, blanchâtres dans la nuit, cette demeure d'aspect clandestin près de l'enceinte de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure pareille, on a l'air d'aller dans un mauvais lieu. Des colonnes ptolémaïques, de petits vestibules,
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de petites cours, où une vague lueur bleue permet de se conduire. Rien ne bouge; pas même l'envolée d'un oiseau de nuit; un absolu silence, amplifié terriblement par la présence du désert que l'on sent tout autour de ces murs. Au fond, trois chambres en pierres massives, ayant chacune son entrée à part; je sais que les deux premières sont vides. C'est dans la troisième que l'ogresse habite; pourvu qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses nocturnes à la chair humaine!... Nuit noire chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la flamme d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là, seule, et debout, presque plaquée contre la paroi du fond, où la petite lueur fait danser l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte, je lui en brûle irrévérencieusement plusieurs autres sous le menton, sous sa lourde mâchoire mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est terrifiante. En granit noir, comme ses sœurs assises au bord du triste lac, mais bien plus grande, six ou huit pieds de haut, elle a un corps de femme délicieusement svelte et jeune, avec les seins d'une vierge. Très chaste d'attitude,
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elle tient en main une fleur de lotus à longue tige, mais par un contre sens qui déroute et qui glace, ses épaules délicates supportent la monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les pans de son bonnet retombent de cliaque côté de ses oreilles jusque sur sa gorge, et un large disque de lune le surmonte, pour surcroît de mystérieux apparat. Son regard mort donne à la férocité de son visage quelque chose d'inconscient et de fatal : ogresse irresponsable, sans pitié comme sans plaisir, dévorante à la manière de la Nature et à la manière du Temps ; ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique Egypte qui, pour le peuple, symbolisaient tout en des figures de dieux.
Dans le réduit sombre, clos de pierres frustres, dans le si petit temple isolé où elle se tient seule, raide, debout et grande, avec sa tête trop énorme, son menton qui avance et sa haute coiffure de déesse, — on est forcément tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on s'étonne de la trouver moins froide que l'air, elle devient quelqu'un, on sent peser sur soi l'insoutenable regard mort.
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Pendant le tête-à-tête, involontairement, on songe aussi aux alentours, à ces ruines dans ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous ces étoiles... Or, ce summum du doute, de la désespérance et de la terreur, que dégage pour vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le trouve confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la rencontre de cette divinité-symbole qui vous attend au bout de la course comme pour recevoir ironiquement toute humaine prière : un rigide épouvantail de granit au sourire implacable, au masque dévorateur.
Huit années et une ligne de chemin de fer ont suffi à accomplir sa métamorphose.
C'était, dans la Haute-Egypte, aux confins de la Nubie, une humble petite ville où l'on fréquentait peu, et qui manquait, il faut l'avouer, d'élégance, même de confort.
Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou d'intérêt historique, bien au contraire. Le Nil, apportant les eaux de l'Afrique équatoriale, se déversait auprès, du haut d'un amas de -' granit noir, en une majestueuse cataracte et puis, devant les maisonnettes arabes, se calmait soudain, pour se diviser entre des îlots de fraîche verdure où des bois de palmiers balançaient leurs plumets au vent.
ly
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11 y avait alentour quantité de temples antiques, d'hypogées, de ruines romaines, de ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; la terre était pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce lieu — délaissé depuis des âges et endormi en Islam sous la garde de sa mosquée blanche — fut jadis l'un des centres de la vie du monde.
Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire ancienne avait été écrite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en hiéroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'étranges blocs de granit bleu, de granit rose, épars au milieu des sables et affectant des formes de monstres antédiluviens.
Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, mis au point, et surtout rendu accessible aux délicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de décembre à mars, Assouan (c'est le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a
une « season » presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa.
Dès que l'on approche, les grands hôtels érigés de tous côtés, même dans les îlots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions un peu rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais rappelant toutefois ces gracieux « palaces » dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté l'univers. Et combien négligeable maintenant, combien écrasée par la hauteur de leurs façades, la pauvre petile ville d'autrefois, avec ses maisonnettes blanchies à la chaux et son minaret enfantin.
De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus à Assouan ; la tutélaire Albion a sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrêter les eaux du Nil par un barrage artificiel : œuvre de solide maçonnerie qui (au dire du Programme of pleasure trips) affords an interest of very différent nature and degree (sic).
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De cette cataracte cependant, Cook and Son — industriels frottés de poésie, comme chacun sait — ont désiré perpétuer le souvenir en donnant son nom à un hôtel de cinq cents chambres établi par leurs soins en face de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil a bouillonné durant tant de siècles. « Cataract Hôtel », cela fait encore illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tête de papier à lettres.
Cook and Son (Egypt Limited) ont même compris qu'il serait original de donner à leur établissement un certain cachet d'Islam, et la salle à manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander l'impossible) l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul ; à l'heure du « luncheon » rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimulé entonne la « Mattchiche ».
Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a élevé d'une dizaine de mètres le
niveau des eaux en amont, et noyé du même coup une certaine île de Philœ qui passait à tort pour une des merveilles du monde, à cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre nous, on peut dire que la Bonne Déesse était bien un peu surannée de nos jours ; elle et ses mystères avaient fait leur temps. Du reste, pour les personnages au caractère chagrin qui regretteraient la disparition de ce lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir comme celui de la cataracte : de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de l'île et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai.
Ohl ce quai d'Assouan, déjà si britannique par le bon ordre, par la correction, rien de plus soigné ni de plus aimable I II y a d'abord le chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en vert-feuillage, y jette son , bruit entraînant et sa joyeuse fumée. D'un côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes à l'européenne, — coiffeurs, parfumeurs et nombreuses « dark rooms » à l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent à em-
porter d'ici les portraits de leurs compagnons de voyage groupés avec esprit devant quelque célèbre hypogée.
Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est d'excellente marque; je dois dire, pour rendre justice au résultat de V entente cordiale, que l'on y voit aussi, alignés en quantités notables sur les étagères, les produits de ces grands philanthropes français auxquels notre génération ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront fait à son estomac et à son cerveau : le lecteur le devine sans doute, j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.
Peut-être les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres naguère, en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer, entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire à la propagation de nos idées, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale, un précieux pionnierd'avant-gardo:
toute race légèrement déprimée par l'abus de nos apéritifs devient plus souple, plus facile à pousser ensuite dans la véritable voie du progrès et des libertés...
Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, défilent avec animation de continuelles théories de voyageuses, habillées à ravir, comme on ne sait vraiment le faire qu'après un stage chez Cook and Son (Egypt Limited). Et, le long du Nil, à l'ombre de jeunes arbres plantés en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au cordeau se défendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis dont les chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.
Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les ânes, les âniers, les stations où ils ont le droit de se tenir : « Stand for six donkeys. — Stand for ten, etc. » De très avenants chameaux^ munis de selles d'amazone, attendent aussi à leurs places respectives, et nombre de dames Cook, méticuleuses sur la question couleur locale même lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se superposent volon-
tiers quelques instants à l'un de ces « vaisseaux du désert ».
Et, tous les cinquante mètres, un agent de police, resté Ég3'ptien par le visage, bien que déjà Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son œil vigilant sur toutes choses, — ne souffrirait jamais, par exemple, qu'un onzième bourricot osât prendre place dans un stand pour dix qui serait déjà au complet.
Certains esprits enclins à la critique pourraient les juger un peu prompts à malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au contraire et si prêts à se dépenser en indications obligeantes dès que s'adresse à eux quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; mais c'est en vertu de ce principe logique, équitable, descendu tacitement jusqu'à eux des hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir fjue l'Egypte d'aujourd'hui est bien moins aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus pour y brandir le flambeau de la civilisation.
Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable « respectability » ne quittent pas
les brillants « dining-saloons » des hôtels, el le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C'est à ce moment que l'on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers certains indigènes : si, dans une minute de mélancolie, on se promène seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à l'âme, s'empresse à vous offrir, avec une touchante ingénuité, de vous présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays.
Dans les autres villes, restées purement égyptiennes, les gens ne pratiqueraient jamais cet excès d'affabilité et de belles manières, dû sans nul doute à notre bienfaisant contact.
Assouan possède aussi son petit bazar oriental, un peu improvisé, un peu neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manquât aux touristes.
Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mères, sous les arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, et les dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y
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faire journellement des trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaillés et naturalisés avec art, les derniers crocodiles d'Egypte qui, surtout en fin de saison, restent à des prix avantageux.
Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par l'évolution.
D'abord les fellahines, drapées de voiles noirs, qui tout le jour viennent y puiser l'eau précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes avaient fort abusé dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis àleur disposition par la bienveillance des grands hôtels; elles les portent d'ailleurs sur la tète avec désinvolture, comme autrefois ces poteries démodées, et sans perdre en rien leur galbe de tanagra.
Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent ici, car Assouan a le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets, leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour
l'électricité mènent du matin au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher à ces bâtiments de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donné des appellations si notoirement égyptiennes, qu'il n'y a plus rien à dire : ils se nomment Sesostris, Aménophis, ou Ramsès The Great. Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent sans trêve les voyageurs de l'une à l'autre rive. Tant que la « season » bat son plein, on les pavoise d'une quantité de petits drapeaux en cotonnade rouge ou même en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter tout le temps des chansons indigènes, que rythme un joueur de derboucca assis à la proue; de plus ils ont appris à pousser ce cri, d'une si noble envolée, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur enthousiasme ou leur joie : Hip! hipi Imrrah! — et l'on n'imagine pas ce que cela fait bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient sans cela de verser dans la monotonie.
Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, qui commence là tout de suite, dès que finit le gazon bien ratissé de son dernier square; un désert qui, à part les voies ferrées et les poteaux télégraphiques, a tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleversées en chaos, les horizons vides, — tout, moins l'immensité et l'infinie solitude, moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. On s'étonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement numérotées à la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou bien marquées de grandes croix qui tirent l'œil de plus loin encore (sic); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.
Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le breakfast et le luncheon, toutes les dames en casque de liège et lunettes bleues (dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare) s'égrènent dans ces solitudes apprivoisées à leur usage, avec autant de sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensing-
ton Garden. Et il n'est pas rare de voir l'une d'elles se diriger isolément, un livre à la main, vers l'un de ces pittoresques rochers — le 363 par exemple, ou bien le grand 364 si l'on préfère — qui semblait lui faire signe avec son étiquette blanche, d'une façon presque malséante même, dirait un observateur non initié...
Que les familles se rassurent toutefois : malgré ces gros numéros d'un premier aspect un peu équivoque, rien de répréhensible ne saurait se passer dans ces granits ; ils sont du reste d'une seule pièce, sans la moindre lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. Non, tout simplement les chiffres et les croix désignent les blocs décorés d'hiéroglyphes et correspondent à un chaste catalogue où chaque inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus décents.
Cet ingénieux étiquetage des cailloux du désert est dû à l'initiative d'un égyptologue anglais.
Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid sous un étrange ciel couleur de cuivre.
C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le traversent de compagnie, pou^ aller se perdre à l'horizon vide. Et puis, combien cela semble paradoxal et ridicule de se promener là en toute sécurité, et dans une voiture I (Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai pris à l'heure, sur le quai d'Assouan.) — Désert
qui garde encore les aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à l'usage des touristes et des dames.
D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces quasi-solitudes. Oh ! de si vieux cimetières, de toutes les époques de l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les stèles chrétiennes des premiers siècles s'y émiettent côte à côte, au-dessus des hj'pogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le cuivre pâle du ciel : arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se dressent comme de hauts fantômes...
Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls jonchent l'étendue, f^s granits auxquels l'usure des siècles a donné des formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de quel-
que plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des soirs d'Egypte, qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil de ces profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne vous sépare; n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture qui vous emmène, on prendrait maintenant au sérieux ce désert-là, car en somme il n'a point de limites.
Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas, apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. Bien éclatantes, ces lumières pour être celles de quelque campement d'Arabes... Et le cocher se retourne, me les montrant du doigt : « Ghélal I » dit-il .
Chélal, le nom de ce village, au bord de l'e?»^, où l'on prend une barque pour aller à Philae. — Horreur 1 ce sont des lampes électriques!... Et Ghélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis d'une douzaine de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans
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lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment s'implanter dans un pays neuf.
L'embarcadère pour Philae. Quantité de barques sont là prêtes, car les touristes, alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la Tamise; il faut donc subir ces pavois de fête foraine, — et nous partons avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la cadence des rames.
On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les montagnes du désert. •ly'C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une muraille. Aujourd'hui, à cause du « barrage » établi par les Anglais, l'eau a
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monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce lac, presque une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis, — qui trônait là depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de colonnades et de statues — émerge encore à demi, seul et bientôt noyé lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses.
Nulle part ailleurs que dans la Haute-Egypte les soirs d'hiver n'ont ces transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus les montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une nuance de sienne brûlée. Ce soir, un vent glacial souffle avec furie contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons
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péniblement sur ce lac artificiel, — que soutient comme en l'air une maçonnerie anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ses eaux troubles des ruines sans prix : temples des dieux de l'Egypte, églises des premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes.
Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers, dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir, montrent encore leur tète, leurs plumets mouillés, donnant des aspects d'inondation, presque de cataclysme.
Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous toi^chons à ce kiosque de Philae, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du Sphinx ou des Pyramides. 11 s'élevait jadis sur un piédestal de hauts rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses
colonnes surgissent isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans l'eau à l'intention de quelque royale naumachie. Nous y entrons avec notre barque, — et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le kiosque de Philae, dans ce désarroi précurseur de son éboulementl Ses colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes, semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de pierre : tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus...
Voici que de nouveau, pour quelques secondes . encore, il fait presque jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel. Après le coucher des soleils d'Egypte, quand on croit que c'est fini, souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de l'air, avant
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que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui nous environnent, les nuances rougeâlres font semblant do revenir, et de même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de la petite mer que le vent couvre d'écume.
Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que l'on ne reverra jamais plus ; entre ses doubles rangées de colonnes, l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que nous pourrions toucher de la main. — Promenade de la fin des temi)s, semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler, plonger et être oubliée.
Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos tètes se dressent les énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief : une Isis
géante qui tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on leur a appris à l'usage des touristes : Hip ! hip ! hip ! hurrah !... Oh I l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le cœur serré par tant de vandalisme utilitaire!... Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur âme nubienne, nous savent- ils gré de leur avoir imposé silence. Il fait plus sombre là dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité pénétrante, — humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce pays avant
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qu'on Teùt inondé. Nous sommes dans la partie du temple non couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose, — et c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les dalles!...
L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont gravés finement comme au burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux palais vénitiens.
Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; les avirons ne remuant plus, on n'entend que la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur les colonnes, sur les bas-reliefs, — et puis tout à coup le bruit d'une chute pesante, suivie de remous sans fin : quelque grande pierre sculptée qui vient de plonger à son heure, pour re-
joindre dans le chaos noir d'en dessous celles déjà disparues, et les temples déjà engloutis, et les vieilles églises coptes, et la ville des premiers siècles chrétiens, — tout ce qui fut jadis l'île de Philae, la « perle de l'Egypte », l'une des merveilles du monde.
On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la lune. Au fond de cette première salle à air libre, s'ouvre une porte qui donne dans de la nuit épaisse : c'est le saint des saints, lourdement plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent. Trois heures à passer avant le lever de la lune; attendre dans ce lieu serait mortel; plutôt retournons à Ghélal, nous mettre à l'abri dans un bouge
quelconque.
Un cabaret de l'horrible village, à la lueur d'une lampe électrique. Il empeste l'absinthe,
ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du zinc de boîtes à conserves, avec des débris de caisses à whisky, et, pour orner les murs, le patron, qui est un vague Maltais, a collé partout des images découpées dans nos journaux européens pornographiques. Pendant nos heures d'attente, des Nubiens, des Arabes s'y succèdent sans trêve, demandant à boire, et on leur vend nos alcools à pleines verrées : ouvriers des usines nouvelles, qui étaient jadis des êtres de santé et de plein air, mais qui ont déjà la figure flétrie sous un poudrage de charbon, les yeux hagards, avec une expression malheureuse et mauvaise.
Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil qu'est aujourd'hui Philae. Le vent est tombé avec la nuit, comme il arrive presque toujours en ce pays Thiver, et le lac s'apaise. Au lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-
noir, infiniment lointain, où scintillent par myriades les étoiles d'Egypte.
Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune enfin surgit, non pas sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle poussière des sables.
Bercés toujours par la chanson nubienne des bateliers, quand nous sommes revenus dans le kiosque sans base, un grand disque éclaire déjà toutes choses, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil, entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se dédouble dans l'eau maintenant calmée. — Plus que jamais, kiosque de rêve, kiosque d'antique magie...
Pour retourner chez la déesse, nous suivons une seconde fois la voie noyée entre les chapiteaux et les frises de la colonnade qui émergent comme une série de petits récifs. Dans la salle à ciel ouvert qui est l'avant-temple, l'obscurité persiste encore entre les granits
souverains; attachons la barque contre l'un des murs et attendons le bon plaisir de la lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger ici, nous y verrons clair.
Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit peu à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des basreliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls; tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causera la muelte, sans troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de doigts levés. Maintenant commence à paraître aussi risis colossale, — celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on entre : d'abord sa tôle fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un disque solaire; puis, la lueur descendant
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toujours, sa gorge, son bras qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur; enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une gaine... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse... Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds — au lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans — sa propre image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui s'allonge, renversé dans de l'eau...
Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui tombent, — et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où risis se regardait tristement... ^v.
P. S. — La noyade de Philae vient, comme on sait, d'augmenter de soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres environ-
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nantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront le pays. Mais cela permettra de faire de si productives plantations de colon!...