‹ La mort de Seneque, tragédieChapitre 43 sur 51 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Néron, Sevinvs, Milicvs.

Néron.

Quoy ? Seuinus se plaint de l'extrême indigence, tooo Et traite ses Amis auec magnificence.

Sevinvs.

Si par mes créanciers il m'est encor permis, I'auray soutient le bien de traiter mes Amis ; C'est à mon sentiment vn secret admirable, Pour charmer quelquefois l'ennuy d'vn misérable.

Néron.

1005 le suis de ton auis ; mais par quel mouuement

Donnant ces grands repas, fais-tu ton Testament ? C'est parmy la douceur mesler de l'amertume ; Il n'est point à propos, ce n'est point la coutume.

Sevinvs.

En tout temps, ô César ! on ne peut faire mieux 1010 Que de se préparer aux volontez des Dieux ! Puisque le fresle fil dont dépend nostre vie

999-1076. [Sceuinus] vn iour auparauent qu'ils deussent faire leur coup, eut vn grand entretien auec Antonius Natalis, ensuite dequoy estant retourné dans son logis il seella son testament ; & tirant du fourreau le poignard dont i'ai cy-deuant parlé, il se fascha de voir que la longueur du temps l'auoit emoussé, il commanda donc que l'on l'aiguisast sur la pierre & que l'on lui refist la pointe. Il donna la charge de cela à vn sien affranchy nommé Milichus. Il se fist apprester à manger plus abondamment que de coustume ; il donna liberté à ceux de ses esclaues qu'il aymoit le mieux, & fit des presens en argent à d'autres. Il estoit melancholique et paroissoit clairement qu'il resuoit à quelque

Finist quand il leur plaist, non selon nostre enuie ! Et Ton ne doit iamais attendre au lendemain Pour faire les apprêts d'vn despart incertain. Icy la preuoyance est assez raisonnable, Elle est digne d'estime, & n'est point condemnable.

Néron.

Mais vser à tes gens de Libéralité ; A beaucoup de tes serfs donner la liberté, Enfin mettre vn grand ordre à toutes tes affaires : Sont-ce pour des festins des choses nécessaires ? Sont-ce des actions d'vn homme incommodé Qui par ses créanciers dit qu'il est obsédé ?

Sevinvs.

Attendant du secours de la bonté céleste,

l 'espars entre les Miens tout le bien qui me reste;

De peur qu'vn Créancier ne prist pas ce soucy

Si deuant mon trespas ie n'en vsois ainsi.

le ne puis m'empescher d'affranchir mes Esclaues,

Lors qu'en me bien seruant ils vsent leurs entraues ;

C'est vn prix que ie donne à leurs trauaux souffers,

Et i'ayme mieux les voir chargez d'or que de fers.

profonde pensée, nonobstant qu'il fist paroistre de la gayeté dans beaucoup de discours qui n'auoient point de suite. Finalement il aduertit le mesme Milichus de préparer des bandages pour les playes& des appareils pour estancher le sang. Soit que Milichus fust participant de la conjuration & que iusques-là il luy eust esté fidelle, soit qu'en effet il n'en sceust rien du tout, & qu'il en entrast seulement lors en soupçon en conséquence de ce qu'il voyoit, comme plusieurs ont laissé par escrit. Car depuis que ce courage seruile eust repassé dans son esprit la recompense qu'il tirerait de sa perfidie, & qu'en mesme temps il se fust représenté les grandes sommes d'argent qui luy en reuiendroient et le pouuoir qu'il acquerrait, il mit à part le deuoir, le salut de son maistre & bien-facteur, & le ressentiment de la liberté qu'il luy auoit donnée. Milichus ar.oit pris conseil de sa femme, conseil féminin & le pire qu'il eust sceu prendre en cette occasion... Donc aussi-tost que le iour com-

Te dois-je estre suspect, te dois-je estre odieux 1050 Pour traicter mes Amis à l'exemple des Dieux ? Et ce dénaturé, cet homme abominable, Parce qu'il est ingrat te semble-t'il croyable ? Mes bontez ont voulu qu'il vescut librement, Et voicy les effets de son ressentiment : 1055 le viens de l'affranchir, & tu voy que ce traistre A soudain machiné la perte de son Maistre : Sçaurois-je appréhender qu'vn Prince tel que toy Ou croye à sa parole, ou doute de ma foy ? César, si ie tombois en ce malheur extrême 1060 II me prendroit des l'heure vne horreur de moy-mesme; Et la viue douleur de ce ressentiment Me feroit à tes pieds mourir subitement.

Néron.

Que respond Milicus ?

Sevinvs.

Que me peut-il respondre ?

Milicvs.

Quatre mots seulement dont ie vais te confondre.

Sevinvs.

1065 Imposteur, ose-tu sur moy leuer les yeux?

Milicvs.

Tu leues bien le bras sur les Enfans des Dieux.

Sevinvs.

Traistre, iusqu'à ta mort le fouet & la torture Me feront la raison de ta noire imposture.

LA MORT DE SENEQVE 8l

MlLICVS.

Possible que bien-tost l'auœu de ton forfait

De ta haute menace empeschera l'effet.

César, ce Sénateur saura bien se deffendre

S'il peut parer vn trait dont ie le vais surprendre ;

Nous le verrons au bout de sa subtilité,

Il ne te pourra plus cacher la vérité,

Fay

Néron.

Qu'auec Seuinus quelqu'vn des miens demeure; Aten dans ce iardin, ie reuien dans vne heure.

Fin dv troisiesme Acte,

ARGVMENT DV QVATRIEME ACTE.

I. Pison espouuanté de la prise d'Epicaris, a des pressentimer de la fatale ruine de leur dessein, par vne prochaine descouue ture, quoy que Lucain l'asseure de la Vertu de cette illustr fille.

II. Rufus leur apprend qu'on vient d'arrester Seuinus sur mesme soupçon ; ce qui trouble entièrement le Chef du Part^

III. Néron interroge tout de nouueau Seuinus sur la conjuration faicte contre sa personne, & lui fait cognestre qu'il en sceu la plus grande partie de la bouche de Natalis, & ce Sei teur troublé de cette cognoissance, & pressé rudement par Rufus de nommer ses complices en accuse le mesme Rufus.

IV. Sabine persuade adroitement à ce Sénateur, effroyé de la crainte de la mort, de déclarer ses Compagnons, & fait reprendre cœur à Néron, qui donne les Ordres nécessaires pour la seureté de sa vie, & pour faire arrester les criminels : Entre lesquels ceste méchante place malicieusement Seneque.

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