CINQUIÈME NOTE
Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la
vie ^ ,
Mais pour arriver au rang des dieux , que celui qui n'a pas philosophé et qui n'est pas sorti tout-àfait pur de cette vie , ne s'en flatte pas ; non , cela n'est donné qu'au philosophe. C'est pourquoi , Simmias et Cébès , le véritable philosophe s'abstient de toutes les passions du corps , leur résiste , et ne se laisse pas entraîner par elles ; et cela , bien qu'il ne craigne ni la perte de sa fortune et la pauvreté, comme les hommes vulgaires et ceux qui aiment l'argent, ni le déshonneur et la mauvaise réputation, comme ceux qui aiment la gloire et les di-
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Il ne conviendrait pas de faire autrement, repartit Cebès.
Non sans doute, continua Socrate : aussi ceux qui prennent quelque intérêt à leur ame. et qui ne vivent pas pour flatter le corps, ne tiennent pas le mérne chemin que les autres qui ne savent où ils vont; mais, persuadés qu'il ne faut rien faire qui soit contraire à la philosophie, à l'affranchissement et à la purification qu'elle opère, ils s'abandonnent à sa conduite , et la suivent partout où elle veut les mener.
Comment ^ Socrate ?
La philosophie recevant lame liée véritablement et pour ainsi dire collée au corps , et forcée de considérer les choses non par elle-même, mais par 1 intermédiaire des ororanes comme à travers les murs d un cachot et dans une obscurité absolue, reconnaissant que toute la force du cachot vient des passions qui font que le prisonnier aide luimême à serrer sa chaîne; la philosophie, dis -je.
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recevant rame en cet ëtat, l'exhorte doucement et travaille à la délivrer : et pour cela elle lui montre que le témoignage des yeux du corps est plein d'illusions, comme celui des oreilles, comme celui des autres sens; elle l'engage à se séparer d'eux, autant qu'il est en elle; elle lui conseille de se recueillir et de se concentrer en elle-même, de ne croire qu'à elle-même , après avoir examiné au dedans d'elle et avec l'essence même de sa pensée ce que chaque chose est en son essence , et de tenir pour faux tout ce qu'elle apprend par un autre qu'elle-même , tout ce qui varie selon là différence des intermédiaires : elle lui enseigne que ce qu'elle voit ainsi , c'est le sensible et le visible; ce qu'elle voit par elle-même, c'est fintelligible et l'immatériel. Le véritable philosophe sait que telle est la fonction de la philosophie. L'ame donc, persuadée qu'elle ne doit pas s'opposer à sa délivrance, s'abstient, autant qu'il lui est possible, des voluptés, des désirs, des tristesses, des craintes; réfléchissant qu'après les grandes joies et les grandes craintes , les tristesses et les
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désirs immodérés, on n'éprouve pas seulement les maux ordinaires, comme d'être malade, ou de perdre sa fortune , mais le plus grand et le dernier de t«us les maux, et même sans en avoir le sentiment.
Et quel est donc ce mal , Socrate ?
C'est que l'effet nécessaire de l'extrême jouissance et de l'extrême affliction est de persuader à Tame que ce qui la réjouit ou lafflige , est très -réel et très-véritable, quoiqu'il n'en soit rien. Or, ce qui nous réjouit ou nous afflige, ce sont principalement les choses visibles; n'est-ce pas ?
Certainement.
N'est-ce pas surtout dans la jouissance et la souffrance que le corps subjugue et. enchaîne l'ame?
Comment cela?
Chaque peine, chaque plaisir, a, pour ainsi dire, un clou avec lequel il attache lame au corps, la rend semblable, et lui fait croire que rien n'est
vrai que ce que le corps lui dit. Or, si elle emprunte au corps ses croyances , et partage ses plaisirs, elle est, je pense, forcée de prendre aussi les mêmes mœurs et les mêmes habitudes, tellement qu'il lui est impossible d'arriver jamais pure à l'autre monde; mais, sortant de cette vie toute pleine encore du corps qu'elle quitte, elle retombe bientôt dans un autre corps et y prend racine, comme une plante dans la terre où elle a été semée ; et ainsi elle est privée du commerce de la pureté et de la simplicité divine.
Il n'est que trop vrai, Socrate, dit Cébès.
Voilà pourquoi, mon cher Cébès, le véritable philosophe s'exerce à la force et à la tempérance , et nullement pour toutes les raisons que s'imagine le peuple. Est-ce que tu penserais comme lui ?
Non pas.
Et tu fais bien. Ces raisons grossières n'entreront pas dans l'ame du véritable philosophe; elle ne
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pensera pas que la philosophie doit venir la délivrer, pour qu'après elle s'abandonne aux jouissances et aux souffrances et se laisse enchaîner de nouveau par elles, et que. ce soit toujours à recommencer, comme la toile de Pénélope. Au contraire, en se rendant indépendante des passions , en suivant la raison pour guide , en ne se départant jamais de la contemplation de ce qui est vrai, divin, hors du domaine de l'opinion, en se nourrissant de ces contemplations sublimes , elle acquiert la conviction qu'elle doit vivre ainsi tant qu'elle est dans cette vie, et qu'après la mort elle ira se réunir à ce qui lui est semblable et conforme à sa nature et sera délivrée des maux de 1 humanité. Avec un tel régime , ô Simmias , ô Cébès , et après l'avoir suivi fidèlement, il n'y a pas de raison pour craindre qu'à la sortie du corps, elle s'envole emportée par les vents, se dissipe et cesse d'être.