‹ La mort des dieuxChapitre 1 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

À vingt stades de Césarée, en Cappadoce, sur les contreforts boisés du mont Argos, près de îa grande route romaine, jaillissait une source chaude réputée pour ses vertus guérissantes. Une plaque de granit ornée de grossières sculptures et portant une inscription grecque certifiait que cette source, jadis, avait été consacrée aux frères Dioscures, Castor et Pollux; ce qui n'empêchait guère de considérer la reproduction de ces demi-dieux païens, restée intacte, comme la personnification des saints Gosme et Damien.

De l'autre côté de îa route, en face de la source sacrée, s'élevait une petite taverne couverte de chaume, flanquée d'une étable sale et d'un hangar où pataugeaient des poules et des oies. Dans cette taverne, tenue par le malin Arménien Syrax, on pouvait se procurer du fromage de chèvre, du pain bis, du miel,

a LA MORT DES DIEUX.

de l'huile d'olive et un petit vin âpre, produit des vignobles de la localité.

Une cloison séparait la taverne en deux parties : l'une, destinée au peuple; l'autre, aux hôtes plus considérables. Au plafond noirci, étaient suspendus des quartiers de viande fumée et d'odorantes touffes d'herbes de montagne, attestant que Fortunata, la femme de Syrax, était une excellente ménagère, — ce qui ne palliait point la mauvaise réputation de la maison.

La nuit, les honnêtes voyageurs n'osaient s'y arrêter, en se souvenant des récits qui se colportaient sur les ténébreuses opérations ourdies dans cette chaumière, — bien que Syrax, intrigant et sachant à qui glisser l'obole, n'eût jamais été inquiété.

La cloison était formée par deux minces colonnes sur lesquelles était tendue, en guise de portière, une vieille chlamyde, déteinte, de Fortunata. Les colonnettes, prétendant naïvement au style dorique, étaient l'orgueil de Syrax et composaient le seul luxe de la taverne. Dorées, jadis, elles s'étaient depuis longtemps crevassées et écaillées.

Et quant à l'étoffe de la chlamyde, d'un violet vif d'abord, maintenant d'un bleu sale, elle était agrémentée de nombreuses reprises et d'innombrables taches provenant de tous les déjeuners, dîners et soupers, qui rappelaient à la laborieuse Fortunata ses deux lustres de vie conjugale.

Dans la partie propre, sur l'unique et étroit lit de repos, en maints endroits déchiré, devant la table

sur laquelle étaient posées des coupes, se prélassait Marc Scuda, tribun romain de la ge cohorte de la 16e légion. Provincial prétendant à l'élégance, il avait un de ces visages à la vue desquels les esclaves altières et les courtisanes de seconde catégorie s'écrient, avec une sincère admiration : « Le bel homme! »

A ses pieds, en une position incommode mais respectueuse, était assis un gros rougeaud oppressé, au crâne dénudé, aux cheveux rares, grisonnants, ramenés vers les tempes, le centurion de la 8e centurie, Publius Aquila.

Plus loin, étendus sur le parquet, douze légionnaires jouaient aux osselets.

— Par Hercule! s'écria Scuda, j'aimerais mieux être le dernier à Gonstantinople que le premier dans ce nid de souris. Est-ce une existence, Publius? Réponds-moi sincèrement! Est-ce une existence?... Penser qu'en dehors des casernes et des camps l'avenir ne réserve rien. Qu'il faut pourrir dans ce marais nauséabond sans seulement voir le monde !

— Oui, approuva Publius. On peut le dire, la vie n'est pas gaie ici, mais aussi, quelle tranquillité!

Les osselets préoccupaient le vieux centurion. La partie des légionnaires était intéressante. Feignant d'écouter les bavardages de son supérieur, abondant dans son sens, il suivait du regard le jeu des soldats, et pensait : c Si le roux vise bien, il gagnera sûrement ».

Pourtant, par convenance, Publius demanda à Scuda, comme si cela l'intéressait: ,

4 Li. MORT DES DIEUX.

— Pourquoi donc t'es-tu attiré la colère du préfet Helvidius?

— A cause d'une femme, mon amie; à cause d'une femme...

Et Marc Scuda, dans un accès de bavarde sincérité, mystérieusement, confia à l'oreille du centurion que le préfet, « ce vieux bouc de Helvidius », l'avait jalousé à cause des faveurs spéciales que lui accordait une courtisane lybienne.

Scuda veut, par quelque service important, regagner la bienveillance du préfet. Son projet est arrêté.

Non loin de Gésarée, dans la forteresse de Macellum, babitent Julien et Gallus, les cousins de l'empereur régnant, Constance, les neveux de Constantin le Grand, les derniers rejetons de la malheureuse famille des Flavius.

En montant sur le trône, craignant les rivaux, Constance a assassiné son oncle, le père de Julien et de Gallus, Julien Constancius, le frère de Constantin. Mais Julien et Gallus ont été épargnés et enfermés dans le château solitaire de Macellum, où ils vivaient dominés par la peur continuelle de la mort. Fort perplexe, sachant que le nouvel empereur détestait les deux orphelins qui lui rappelaient son crime, Helvidius, préfet de C^sarée, voulait et craignait en même temps de deviner la volonté du maître.

L'adroit tribun Scuda, rêvant à la possibilité d'une carrière de cour, a compris, d'après les paroles de son supérieur, que ce dernier n'osait prendre sur lui la lourde responsabilité et tremblait à l'idée que le

bruit qui courait sur le projet de fuite des héritiers de Constantin, ne se transformât en réalité. Alors Scuda s'était décidé à se rendre à Macellum, à arrêter les prisonniers et à les amener à Gésarée sous la conduite de ses légionnaires, supposant qu'il n'avait rien à redouter des deux orphelins mineurs, abandonnés dô tous et haïs de l'empereur.

Par cette valeureuse action, Scuda comptait regagner les faveurs du préfet Helvidius, perdues par la faute de la rousse Lybienne.

Cependant, très méfiant, il ne communiqua qu'une partie de ses plans à Publius.

— Que feras-tu alors, Scuda ? As-tu reçu des instructions de Constantinopîe ?

— Je n'ai rien reçu et personne ne sait rien. Mais les bruits qui circulent, vois-tu ; les espérances dévoilées, les phrases inachevées, les menaces, les allusions, les secrets, les mystères sans fin'!... Le premier imbécile venu saurait exécuter ce qui a été dit. Il ne s'agit que de deviner la volonté muette du maître. Voilà surtout pourquoi on est récompensé. Voyons, cherchons, essayons. Le principal est d'être expéditif et hraver en se mettant sous la protection du saint signe de croix !.. Je mefieàtoi, Publius. Peut-être boironsnous bientôt, moi et toi, à la cour, un vin meilleur que celui-ci.

A travers la petite fenêtre grillée filtrait la lumière troublé d'un triste crépuscule, La pluie tombait monotone. Un simple mur d'argile, crevassé, séparait la pièce de l'étable. On sentait l'odeur forte du fumier,

on entendait les gloussements des poules, les piaillements aigus des poulets et les grognements des porcs. Le bruit régulier d'un liquide tombant dans un vase sonore faisait présumer que la ménagère trayait sa vache. Les soldats, discutant le gain, se querellaient à voix basse. Tout contre le parquet, à travers le treillage de joncs à peine recouvert de glaise, un pourceau passait sa tête grasse et rose ; pris dans les entrelacs trop étroits, il ne pouvait en retirer son museau et geignait douloureusement

Publius songea :

- Par Jupiter ! nous sommes plus près de la cour des bestiaux que de celle de l'empereur 1

Son inquiétude s'était dissipée. Le tribun, après son excessif bavardage, se sentait triste aussi. Il regarda à travers la croisée le ciel gris qui se fondait en eau, le museau bête du pourceau, le dépôt épais du vin dans les coupes, les légionnaires sales — et la colère monta à son cerveau.

Il frappa du poing la table qui se balança sur ses pieds inégaux.

— Eh ! canaille ! vendeur du Christ, Syrax ! Viens ici !... Qu'est-ce que ce vin, scélérat?

Le tavernier accourut. Il avait les cheveux et la barbe frisés eu fins anneaux, noirs comme de l'ébène, avec des reflets bleuâtres, ce qui faisait dire à Fortunata, dans ses accès de tendresse conjugale, que la barbe de Syrax était pareille à une grappe de raisin de Samos. Ses yeux aussi étaient noirs et extraordinairement brillants et son sourire mielleux ne quittait pas

ses lèvres pourpres. Il ressemblait à une caricature de Dyonysos et paraissait noir et sucré sous tous les aspects. Devant la colère de Scuda, le taveruier prit à témoins Moïse et Déidamie, le Christ et Hercule, que son vin était excellent; mais le tribun insista, déclarant qu'il savait dans quelle maison avait été assassiné, depuis peu, Glabrion, riche marchand de Pamphilum, et qu'il dénoncerait Syrax à qui de droit. Effrayé, l'Arménien se précipita vers la cave et en rapporta triomphalement une bouteille étrange, large, aplatie à sa base et mince de goulot, entièrement recouverte de mousse et comme grisonnante de vieillesse. A travers la moisissure, par endroits, se voyait le verre, non plus transparent, mais irisé et, sur l'étiquette de cyprès attachée au goulot, on pouvait déchiffrer les lettres initiales de Anthosmium et au-dessous : Annorum centum.

Mais Syrax assurait que, déjà, sous le règne de l'empereur Dioclétien, ce vin était plus que centenaire.

— Vin noir? demanda Publius, avec respect.

— Gomme du goudron et parfumé comme l'ambroisie. . . Eh ! Fortunata ! Il faut pour ce vin des coupes d'été, des coupes de cristal. Et porte-nous de la glacière de la neige bien blanche !

Fortunata apporta deux coupes. Son visage avait un teint plein de santé, une blancheur mate comme une crème bien grasse et elle respirait, toute la fraîcheur campagnarde, le lait et le fumier.

Le tavernier contempla le bouteille avec amour, embrassa même le goulot, puis, avec précaution, en*

leva le cachet de cire. Le vin, en un jet épais, coula noir, odorant, faisant fondre la neige, tandis que le cristal des coupes se ternissait et s'embrumait sous l'action du froid.

Alors, Souda, qui prétendait à l'érudition (il était capable de confondre Hécube avec Hécate), prononça fièrement le seul vers de Martial dont il se souvenait :

Candida nigrescant vetulo crystalla Falerno!

— Attends. Ce sera meilleur encore.

Et Syrax plongea la main dans sa poche, en retira un minuscule flacon taillé dans de l'onyx et, avec un sourire sensuel, versa dans le vin une goutte de précieux cinnamome arabe. La goutte tomba et, perle crémeuse, se fondit dans le liquide noir. Un parfum étrangement capiteux emplit la pièce.

Tandis que le tribun buvait lentement, Syrax claquait de la langue en murmurant :

— Les vins de Biblos, de Marothée en Phracie, de Lathée en Chios, d'Icarie... ne valent rien auprès de celui-ci !

La nuit tombait, Scuda donna l'ordre de se mettre en route. Les légionnaires revêtirent leur armure, assujettirent la tournelière qui protégeait la jambe droite, prirent leur bouclier et leur lance. Quand ils pénétrèrent dans la première salle, les bergers icariens, — brigands plutôt que bergers, — assis auprès du feu, se levèrent respectueusement devant le tribun romain. Scuda, convaincu de sa valeur, plein de considération pour lui-même, sentait brûler le sang dans ses veines

et la tête bourdonner sous l'effet du merveilleux breuvage.

Sur le seuil, un homme l'aborda. Il portait un étrange costume oriental , composé d'une tunique franche, rayée de Larges bandes rouges et, sur la tête, une haute coiffure, en poil de chameau, tiare persane, pareille à une tour. Scuda s'arrêta.

Le visage du Mède était fin, long, maigre ; le teint jaune tirant sur l'olive ; les yeux étroits et perçants brillaient malicieux et tous ses mouvements étaient empreints de calme majesté. C'était un de ces magiciens nomades qui, avec fierté, se disaient Chaldéens, mages et mathématiciens. Il déclara tout de suite au tribun se nommer Nogodarès. De passage chezSyrax, il se rendait, de la lointaine Hyrcanie, sur les côtes de la mer Ionienne auprès du célèbre philosophethé urgue, Maxime d'Ephèse. Le mage sollicita l'autorisation de prouver son art et de deviner le sort heureux du tribun.

On ferma les volets. Le Mède préparait quelque chose à terre. Tout à coup, un léger craquement se produisit. Chacun se tut. Et une flamme s'éleva en une longue languette rouge, au milieu des flocons de fumée blanche qui emplissaient la pièce. Nogodarès approcha de ses lèvres blêmes une flûte double qui gémit plaintive, langoureuse, évoquant les chants funèbres de Lydie. La flamme jaunit, s'éteignit, puis scintilla de nouveau en un reflet pâle. Le mage jeta daDs le feu une poignée d'herbe sèche qui s'évapora es &n arôme pénétrant, rappelant, lui aussi, uns

vague tristesse : tel le parfum des herbes a demi flétries, un soir brumeux dans les déserts arides d'Arachosie et de Dranguiane. Obéissant au son plaintif de la flûte, un énorme serpent glissa hors du coffre noir, placé aux pieds du magicien, " développa lentemont, avec un bruit de parchemin froissé, ses anneaux dont la flamme avivait l'éclat métallique. Alors, le mage chanta d'une voix grêle qui semblait venir de très loin et plusieurs fois il répéta le même mot : Mara, mara, mara! Le serpent s'enroula autour de son corps maigre, et, caressant, avec un tendre susurrement, approcha sa tête plate, verte, où brillaient les yeux, comme des escar boucles, tout près de l'oreille du sorcier : un sifflement, et le dard fourchu brilla, comme si le reptile eût murmuré son secret au magicien, qui jeta à terre la flûte. La flamme emplit de nouveau la pièce d'une épaisse fumée, répandant, cette fois, une odeur asphyxiante comme une émanation sépulcrale, — et s'éteignit aussitôt. L'obscurité et la peur régnèrent ; tous les assistants étaient oppressés. Mais, lorsque les volets ouverts laissèrent pénétrer la lumière plombée du crépuscule, il ne restait plus trace du serpent et de la noire caisse. Pourtant, les visages étaient livides.

Nogodarès s'approcha du tribun :

— Réjouis-toi I... une grande et prompte faveur t'attend du grand maître Auguste Constance .

Durant quelques instants, il examina avec obstination la main de Scuda et, se baissant au niveau de son oreille, il murmura, de façon à n'être entendu que du tribun :

— Cette main est teinte de sang... du sang d'un grand prince 1

Scuda s'effara :

— Gomment oses-tu, maudit chien de Chaîdée? Je suis un fidèle serviteur.

Mais l'autre, presque ironique, le fixa de ses yeux fouilleurs et répliqua :

— Que crains-tu ? Dans quelques années... Et la gloire vient-elle sans effusion de sang ?

La fierté et la joie emplissaient le cœur de Scuda lorsqu'à L tète de ses soldats il quitta la taverne. Il s'approcha de la source sacrée, se signa, but de l'eau salutaire, invoquant dans une prière fervente saints Gosme et Damien, espérant que la prédiction de Nogodarès ne resterait pas sans effet. Puis il sauta sur un superbe coursier de Gappadoce et donna aux légionnaires le signal du départ.

Le « dragonnaire » éleva l'oriflamme au-dessus de sa tête nue, dragon d'étoffe pourpre tissée d'or.

Ne résistant pas au désir de parader devant la foule assemblée à la porte de la taverne, et quoique ayant conscience du danger, enivré de vin et d'orgueil, le tribun étendit son glaive dans la direction de la route embrumée et commanda à haute voix :

— A Macellum !

Un murmure étonné courut dans la foule; les noms de Julien et Gallus furent prononcés. Le légionnaire, qui se tenait en tête de la colonne, claironna dans sou cor à bouquin tordu vers le ciel, et le son de la corne romaine vibra dans les montagnes, répété par l'écho.

Une profonde obscurité régnait dans la grande pièce êe repos de Macellum, l'ancien palais des seigneurs cappadociens.

Le lit du jeune Julien était fort dur : une couchette de bois, recouverte de peau de panthère. Ainsi le voulait lui-même le jeune Julien, élevé dans les principes sévères de la philosophie stoïcienne par son précepteur Mardonius, admirateur passionné de la sagesse antique.

Julien ne dormait pas. Le vent, qui soufflait par rafales, hurlait comme un fauve capturé entre les crevasses des murs. Puis, tout retombait dans -le silence. Et, dans ce calme effrayant, on entendait tomber de larges gouttes de pluie, du haut du toit, sur les sonores dalles de pierre. L'ouïe affinée de Julien croyait saisir, par moments, le frôlement du vol rapide

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d'une chauve-souris. Il distinguait la respiration régulière de son frère, délicat et efféminé, qui dormait sur un lit moelleux, sous des draperies poussiéreuses, dernier vestige du luxe dans ce château abandonné. Dans la pièce voisine, Mardonius ronflait lourdement.

Tout à coup, la porte de l'escalier secret pratiqué dans le mur glissa doucement sur ses gonds; une vive lumière aveugla Julien.

Labda, la vieille esclave, entra, tenant à la main une lampe de métal.

— Nourrice! j'ai peur, n'emporte pas la lumière...

La vieille plaça la lampe dans une niche de pierre, au-dessus de la tête de Julien.

— Tu ne dors pas?... Tu ne souffres pas?... Veuxtu manger?... Mardonius, ce vieux pécheur, vous fait toujours jeûner. Je t'ai apporté des galettes de miel. Elles sont bonnes... goûte!...

Faire manger Julien était l'occupation favorite de Labda; mais elle n'osait s'y livrer cTe jour, redoutant l'austère Mardonius, et apportait ses friandises la nuit, en grand mystère. Labda, à demi aveugle, traînant à peine les jambes, portait toujours le noir vêtement monacal. Quoique chrétienne dévote, on la considérait comme une sorcière thessalienne. Les superstitions les plus sombres, antiques et nouvelles, s'étaient confondues dans son cerveau en une étrange religion, proche de la folie. Elle mêlait les prières aux exorcismes, les dieux olympiens aux démons, les cérémonies chré-

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tiennes à la sorcellerie. Elle était entièrement couverte âf croix, d'amulettes taillées dans des os de morts et de scapulaires renfermant des cendres de martyrs. La vieille témoignait à Julien une affection pieuse, le considérant comme l'unique et légitime successeur de Constantin le Grand, et Constance, comme meurtrier et voleur du trône.

Labda, mieux que quiconque, connaissait l'arbre généalogique et les traditions familiales des Flavius; elle se souvenait même de l'aïeul de Julien, Constance- Chlore. Les mystères sanglants de la cour se conservaient intacts dans sa mémoire et souvent, pendant la nuit, elle les racontait, sans discernement, à Julien, qui, devant bien des choses que son cerveau d'enfant ne pouvait encore comprendre, sentait son cœur se convulser d'effroi et d'indignation. Le regard terne, d'une voix monotone, indifférente, Labda narrait ces horribles poèmes de l'existence, comme s'il se fût agi d'antiques légendes.

Ayant posé la lampe dans la niche de pierre, Labda bénit Julien d'un signe de croix, vérifia que l'amulette d'ambre était intacte et, après avoir prononcé plusieurs phrases d'exorcisme pour chasser les mauvais esprits, disparut.

Un lourd demi-sommeil s'empara de Julien : il avait chaud ; les pesantes gouttes de pluie, tombant dans le silence comme au fond d'une coupe sonore, l'éiaervaient. ïl ne se rendait pas compte s'il dormait ou était éveillé ; si c'était le vent qui soufflait ou bien Labda, pareille à une Parque, qui murmurait à son

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oreille les épouvantables secrets de sa famille. Tout ce qu'il avait appris d'elle et tout ce qu'il avait vu dans son enfance se fondait en un terrible cauchemar.

...ïl voit le cadavre du grand empereur sur un superbe catafaîque. Le mort est fardé; sa tête est ornée d'une ingénieuse coiffure de faux cheveux exécutée par les plus habiles perruquiers. Julien, qu'on a amené pour baiser une dernière fois la main de son oncle, a peur ; la pourpre, le diadème dont les pierres brillent sous le feu des lumières, l'aveuglent. A travers les lourds parfums d'Arabie, pour la première fois de sa vie, il sent l'odeur du cadavre. Mais les évêques, les eunuques, les commandants d'armée, acclament l'empereur comme s'il était vivant; les ambassadeurs s'inclinent devant lui et le remercient, observant la pompeuse étiquette; les scribes énoncent les édits, les lois, les décrets du Sénat, sollicitent l'approbation du défunt comme s'il pouvait encore entendre, et un murmure flatteur plane au-dessus de la foule : les gens assurent qu'il est si grand que, par une miséricorde spéciale, lie la Providence, il règne même après sa mort.

L'enfant sait que celui qu'on glorifie a tué son fils? jeune héros dont toute la faute consistait en ce qu'il Vêtait trop fait aimer du peuple. Le fils avait été calomnié par la belle-mère qui l'aimait d'amour criminel et s'était vengée de lui, comme Phèdre d'-tlyppolyte. Puis, la femme dé Constantin avait été surprise en relations adultères avec un esclave des écuries impériales et on l'avait étouffée dans une baignoire chauffée à blanc. Cadavre sur cadavre et victime sur victime,

î6 £▲ MORT DES DIEUX,

Enfin, tourmenté par sa conscience, le monarque supplia les hiérophantes de l'absoudre de ses crimes, — on lui re.asa. Alors, l'évêque Ozius le convainquit qu'une seule religion possédait la puissance de purifier de semblables ^otidits... Et maintenant le somptueux iabarum, l'étendard portant brodé de pierres précieuses le monogramme du Christ, brille au-dessus du cataialque du parricide...

Julien voulait s'éveiller, ouvrir les yeux, et n'y parvenait pas.

Les gouttes sonores tombaient toujours comme de lourdes larmes, et le vent hurlait ; mais il lui semblait que c'était Labda, la vieille parque, qui marmottait auprès de lui, entre ses mâchoires édentées, les terribles récits des Flavius.

Puis Julien rêve qu'il se trouve dans le caveau souterrain de Constance-Chlore, entouré de sarcophages de porphyre reniermant les cendres des rois. Labda le cache dans le coin le plus sombre et enveloppe dans ses vêtements Gallus malade, grelottant de fièvre. Subitement, au-dessus de leurs têtes, dans le palais, de pièce en pièce, retentissent des gémissements.

Julien reconnaît la voix de son père, veut lui répondre, courir à lui, mais Labda retient l'enfant en murmurant : « Tais-toi! Tais-toi! *ou bien ils viendront ! » et elle le cache sous sa chiamyde. Des pas pressés heurtent l'escalier, se rapprochent toujours de plus en plus. Labda bénit les enfants et prononce des invocations. La porte Yole en éclats et les soldats de César, déguisés en moines, envahissent le caveau.

L'évêque Eusèbe de Nicomédie les dirige. Les cottes d'acier grillent sous les robes noires. « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, répondez! Qui est là? »... Labda s'est accroupie dans un coin, serrant les enlants contre elle. De nouveau retentit : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui est là? » L'épée nue à la main, les légionnaires explorent tous les coins. Labda se jette à leurs pieds, montre Gallus malade, Julien sans défense. « Craignez Dieu ! Que peut faire à l'empereur un innocent de six ans? » Et les légionnaires les forcent tous trois à baiser la croix que tient Eusèbe et à prêter serment de fidélité au nouvel empereur. Julien se souvient de la grande croix en bois de cyprès sur laquelle un émail représentait le Sauveur ; au bas, sur le fond sombre du vieux bois, se voient encore des taches de sang irais, trace des doigts de l'assassin qui tient la croix.

Peut-être est-ce le sang du père de Julien ou de l'un de ses six cousins : Dalmatius, Ânnibale, Népotien, Constantin le Jeune ou des autres? Le meurtrier a enjambé sept cadavres pour s'asseoir sur le trône et tout cela a été exécuté au nom du Crucifié... Et encore, toujours, des victimes, impossibles à dénombrer, I à ,se rappeler...

Julien s'éveilla plein d'effroi. La pluie avait cessé; le vent ne soufflait plus; la lampe, sans vaciller, brûlait dans la niche. Julien s'assit sur sa couche, écoutant les battements de son cœur, dans le silence profond, insupportable. Tout à coup, des voix et des pas retentirent, de pièce en pièce, résonnant sous les

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hautes arcades de Macellum, comme jadis dans îe caveau des Flavius. Julien frissonna; il lui semblait qu'il continuait son rêve.

Les pas se rapprochaient, les voix devenaient distinctes.

Alors, il cria :

— Frère, frère, tu dors?... Mardonius! voua n'entendez donc pas?

Gai lus se réveilla. Pieds nus, ses cheveux gris en désordre, vêtu d'une courte tunique de nuit, Mardonius, le visage bouffi, jaune, ridé comme celui d'une vieille femme, se précipita vers la porte secrète.

— Les soldats du préfet!... Habillez-vous... Il faut fuir ! . . .

Il était trop tard. Le grincement du fer lui apprit qu'on fermait extérieurement la porte. Les colonnes de pierre de l'escalier d'honneur rougirent à la lueur des torches, illuminant le dragonnaire de pourpre et la croix de la cuirasse des légionnaires.

— Au nom du très orthodoxe et bienheureux Auguste empereur Constance ! moi, Marc Scuda, tribun de la légion des Frétensis, je prends sous ma garde Julien et Gallus, fils du patricien Julius Flavius !

Mardonius, l'épée à la main, se tenait dans une pose guerrière devant la porte fermée de la chambre, barrant ainsi le chemin aux soldats. L'épée était émoussée, hors d'usage. Elle servait au vieux pédagogue uniquement à démontrer pendant les leçons de l'Iliade, en un exemple vivant, comme Hector combattait Achille.

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En cet instant, Mardonius, bien qu'il eût été incapable de tuer une poule, brandissait l'épée devant le visage de Publius, d'après toutes les règles de l'art militaire des temps homériques .

Publius, qui était ivre, s'emporta :

— Hors du chemin ampoule ! Hors du chemin, je te dis ! si tu ne veux que je te crève !

Il saisit Mardonius à la gorge et le rejeta contre le mur. Scuda courut à la porte de la chambre et l'ouvrit.

Pour la première fois de sa vie, il aperçut les deux derniers descendants de Constance-Chlore. Gallus semblait grand et fort ; mais sa peau était fine et blanche comme celle d'une jeune fille ; ses yeux bleupâle, paresseux et indifférents. Les cheveux blonds comme du lin, — signe distinctif de la race de Constantin, — s'épandaient en boucles sur son cou puissant. En dépit de son corps mâle, du duvet naissant de la barbe et de ses dix-huit ans, Gallus, en cet instant, avait l'aspect d'un enfant. Les lèvres tremblaient, comme s'il eût été prêt à pleurer ; il clignait des paupières gonflées de sommeil et, se signant continuellement, murmurait : « Seigneur, ai© pitié de moi ! »

Julien était un enfant maigre, chétif et pâle, au visage irrégulier, aux cheveux durs, lisses et noirs ; le nez trop long, la lèvre inférieure trop proéminente. Mais étonnants étaient ses yeux, qui lui donnaient une physionomie inoubliable, grands, étranges, changeants, avec un éclat inaccoutumé pour un enfant , concentré, presque maladif, parfois dément.

Publius, qui dans sa jeunesse avait souvent vu

Constantin le Grand, songea

— Ce gamin ressemblera à son oncle !

Devant les soldats la peur abandonna Julien. Il ne sentait que de la colère. Les dents serrées, la peau de panthère de son lit jetée sur l'épaule, il regardait fixement Scuda et sa lèvre inférieure tremblait de rage contenue. Dans sa main droite cachée par la fourrure, il serrait le manche du fin poignard persan, — cadeau de Labda, — dont la pointe recelait un violent poison.

— Quel louveteau ! dit un légionnaire en désignant Julien à son compagnon.

Scuda allait franchir le seuil de la chambre, lorsque Mardonius eut une nouvelle idée de salut. Jetant Tépée inutile, il s'agrippa au manteau du tribun et se prit à crier d'une voix suraiguë de femme :

— Qu'allez-vous commettre, gredins?... Gomment osez- vous oôenser un envoyé de l'empereur Constance? Je suis chargé de conduire à la cour ces deux jeunes princes. L'auguste empereur leur a rendu sa bienveillance... Voici l'ordre de Gonstantinople. . .

— Que dit-il?... Quel ordre?

Scuda regarda Mardonius. Son visage fané, ridé, certifiait incontestablement l'eunuque et le tribun savait de quelles laveurs spéciales les eunuques jouissaient auprès de l'empereur.

Mardonius chercha dans un tiroir un rouleau de parchemin et le tendit au tribun, qui le déplia et pâlît aussitôt. Il avait lu seulement les premières

lignes, vu le nom de l'empereur se dénommant dans l'édit nostra œtcrnitas et n'avait remarqué ni la date, ni l'année.

Lorsqu'il aperçut, attenant au parchemin, le grand scel impérial sur cire vert foncé retenant des fils d'or, ses yeux s'obscurcirent. Il sentit ployer ses genoux.

— Pardonne... c'est par erreur...

— Partez... partez tout de suite!... L'empereur saura tout ! . . . répliqua Mardonius en arrachant précipitamment le décret des mains tremblantes de Scuda.

— Ne nous perds pas ! Nous sommes tous frères, tous pécheurs, je te prie, au nom du Christ 1

— Je sais tout ce que vous faites, au nom du Christ!... Partez.., Partez tout de suite!...

Le tribun donna l'ordre de se replier ; un seul légionnaire ivre voulait à tout prix s'élancer sur Mardonius. On l'emmena de force.

Lorsque le bruit des pas se fut éteint, et que Mardonius fut convaincu que tout péril était éloigné, il eut une crise de rire qui secoua tout son corps amolli. Le vieillard oublia la gravité, la décence pédagogique, et, en tunique de nuit, se mit à danser, criant joyeusement :

— Mes enfants ! mes enfants ! . . . Gloire à Hermès ! . . Nous les avons adroitement trompés. L'édit est annulé depuis trois ans. Àh ! les imbéciles, les imbéciles !.. .

Au lever de l'aurore, Julien s'endormit prolondément.

Il s'éveilla tard, dispos et gai, tandis que le soleil brillait radieux à travers la grande croisée bardée d& fer, de la chambre.

ni

Le matin avait lieu la leçon de catéchisme, enseigné par un prêtre arien, aux yeux verts, aux mains osseuses et toujours humides, long et sec comme une gaule. Le moine Eutrope avait la désagréable habitude, léchant doucement le creux de sa main, de lisser ensuite ses cheveux gris et, immédiatement après, de faire craquer ses doigts joints. Julien savait qu'immanquablement un mouvement suivrait l'autre et cela l'énervait.

Eutrope portait une vieille soutane noire, couverte de reprises et de taches, et assurait qu'il le faisait par humilité, quand l'avarice seule en était cause. Tel était le précepteur choisi par Eusèbe de Nicomédie, tuteur religieux de Julien.

Le moine soupçonnait dans son élève « une certaine perversité morale» qui, selon lui, devait attirer à

Julien la damnation éternelle, s'il ne s'en corrigeait.

Et Eutrope parlait continuellement des sentiments reconnaissants que l'enfant devait témoigner à son bienfaiteur l'empereur Constance; expliquait-il le texte de la Bible, le dogme arien ou une allégorie apostolique, il ramenait tout au même but, à « cette racine de sainte obéissance et de filiale docilité » . Et tandis que le moine arien parlait des bienfaits accordés à Julien par l'empereur, l'enfant fixait sur lui son regard profond ; mais, bien qu'ils connussent à cet instant leurs pensées réciproques, jamais élève et professeur n'échangeaient une parole à ce sujet. Seulement, si Julien s'arrêtait, oubliant un texte, s'embrouillait dans l'échelle chronologique des patriarches de l'Ancien Testament, ou dans renonciation d'une prière mal apprise, Eutrope muettement le contemplait, lui prenait l'oreille entre deux doigts avec un geste caresseur et l'enfant sentait s'enfoncer lentement dans sa chair deux ongles durs et aigus .

Eutrope, en dépit de son aspect morose, était doué d'un caractère ironiquement gai. Il donnait à son élève les noms les plus doux et en même temps se moquait de son origine impériale.

Quand, ayant pincé l'oreille de Julien, il le voyait blêmir, non de douleur, mais de rage, il murmurait servilement :

— Ta Majesté ne daigne-t-elle pas ressentir de courroux contre son humble et peu savant esclave, Eutrope ?

Et, ayant léché la paume de sa main, il lissait les

mèches grises de ses tempes, faisait craquer les articulations de ses doigts maigres en ajoutant qu'il serait bon parfois de fouetter les petits garçons méchants et paresseux ; que cet enseignement était souvent mentionné dans les Saintes Ecritures comme le moyen le plus efficace de donner la lumière aux esprits ténébreux et désobéissants.

Il ne disait cela que pour « dompter le diabolique orgueil » de Julien qui, du reste, savait que jamais Eutrope n'oserait mettre sa menace à exécution, et le moine lui-même était convaincu que l'enfant préférerait mourir plutôt que de subir une pareille humiliation. Mais le prolesseur aimait quand même en parler souvent et longuement.

À la fin d'une leçon, pendant l'explication d'un texte, Julien fit allusion aux antipodes dont il avait entendu parler Mardonius. Il l'avait fait par secrète envie de fâcher le moine, mais celui-ci se prit à rire.

— Qui donc t'a parlé des antipodes, mon chérubin? Que tu m'as donc fait rire, pauvre pécheur ! En efiet, ce vieux sot de Platon a écrit cela quelque part. Et tu as cru, naïvement, que les hommes marchaient la tête en bas ?

Eutrope entreprit l'accusation d'hérésie contre le? philosophes. N'était-ce pas scandaleux de songer que des hommes, créés d'après l'image de Dieu, pjuvaient marcher la tête en bas, raillant ainsi le ciel? Et lorsque Julien, ofîensé dans ses philosophes préférés, objecta la forme sphérique de la terre, Eutrope cessa de rire et s'emporta, pourpre de fureur, frappant des pieds.

— C'est Mardonius, ce païen, qui t'apprend cesmensonges d'athées I

Quand il se fâchait, il bégayait et éclaboussait l'auditeur de sa bave, bave que Julien croyait devoir être vénéneuse. Le moine, exaspéré, s'attaqua avec acharnement à tous les sages de la Hellade.

Atteint au vif par la réflexion de Julien, oubliant que son élève n'était encore qu'un enfant, il se lança dans un sérieux sermon, accusant Pythagore, tourné à la démence, d'impudentes audaces ; affirmant que les utopies abominables de Platon n'étaient pas dignes d'être lues et que l'enseignement de Socrate était déraisonnable.

— Lis ce que Diogène Laerce dit de Socrate î Tu verras que non seulement il était usurier, mais encore qu'il pratiquait des vices dont il est indécent même de parler.

Epicure, surtout, excitait toute sa haine:

— La bestialité avec laquelle il se plongeait dans les plaisirs de toutes sortes et la bassesse avec laquelle il se faisait l'esclave de ses désirs sensuels prouvent suffisamment que ce n'était pas un homme, mais une brute.

Un peu calmé, Eutrope se prit à expliquer une insaisissable nuance scolastique du dogme arien, s'acharn^ht avec la même ardeur contre l'Église orthodoxe et œcuménique, qu'il considérait comme hérétique.

Du superbe jardin abandonné, par la fenêtre ouverte, entrait une tiède brise. Julien feignait d'écouter atten»

tivement Eutrope. En réalité, il songeait à toute autre shose, à son professeur chéri, Mardonius ; il se ressouvenait ses sages entretiens, ses lectures d'Homère et d'Hésiode. Combien en différaient les leçons du moine.

Mardonius ne lisait pas Homère ; selon la coutume des anciens rhapsodes, il le chantait, au grand amusement de Labda, qui disait qu'il « hurlait comme un chien à la lune». Et, en effet, il paraissait risible, tout d'abord, aux gens inhabitués. Le vieil eunuque scandait scrupuleusement chaque pied de l'hexamètre, gesticulant en mesure, tandis qu'une gravité solennelle se lisait sur son visage jaune et ridé.

Mais la flûtée voix de femme enflait de strophe en strophe ; Julien ne remarquait pas la laideur du vieillard, ne voyait qu'une âme vibrante, passionnée, émue par la beauté grandiose. Des frissons secouaient son corps, cependant que les divins hexamètres se fondaient et grondaient comme des vagues. Il voyait les adieux d'Andromaque et d'Hector ? l'odyssée d'Ulysse pleurant Ithaque dans l'île de Calypso, devant la tristesse de la mer déserte. Une agréable douleur griffait le cœur de Julien : l'angoisse désireuse de son éternellement belle Hellade, patrie des dieux, patrie de tous ceux qui aiment la beauté. Des pleurs tremblaient dans la voix du maître, des pleurs coulaient k long de ses joues fanéeé.

Parfois, Mardonius s'entretenait avec l'enfant de la sagesse, de l'austère vertu, de la mort des héros pour la liberté. Oh! combien ces entretiens ressemblaient peu à ceux d' Eutrope 1

Mardonius racontait aussi la vie de Socrate, et, quand il arrivait à l'Apologie devant le peuple d'Athènes, le vieux maître se dressait en une pose triomphante et dédamait de mémoire le discours du philosophe, un calme mépris figé sur son visage. Il semblait que ce n'étaient pas là les phrases de l'accusé, mais celles du juge du peuple : « Socrate ne demande pas de rémission. Toute la puissance, toutes les lois du gouvernement ne sont rien devant la liberté de l'âme de l'homme. Les Athéniens peuvent le tuer, sans lui enlever la liberté et le bonheur de son âme immortelle. »

Et quand ce barbare, ancien esclave des rives du Borysthène, prononçait tout haut : la liberté, il semblait à Julien que ce mot contenait une beauté surhumaine telle que, devant elle, pâlissaient même les tableaux d'Homère! Et fixant sur son maître ses yeuxgrands ouverts, presque déments, il tremblait d'enthousiasme..,

L'attouchement froid d'une main à son oreille, tira Julien de ses rêves. La leçon de catéchisme était terminée. A genoux, il récita la prière d'actions de grâce, puis s'échappant d'Eutrope, il courut à sa chambre, prit un livre et se dirigea dans un coin solitaire du jardin pour lire, en toute liberté le Symposion, de l'impie Platon, livre défendu entre tous.

Dans l'escalier, Julien rencontra le moine qui partait.

— Attends! attends, mon chéri ! quel livre porte ta Majesté?

Julien le regarda et tranquillement tendit le livre; sur la reliure de parchemin, Eutrope lut le titre écrit ^en grosses majuscules : Épîtres de l'apôtre saint Paul, et rendit le livre sans l'avoir ouvert.

— Bien, bien... Souviens-toi que je réponds de ton âme devant Dieu et devant le sublime empereur. Ne lis pas les livres hérétiques, particulièrement ceux des philosophes dont j'ai condamné aujourd'hui la frivolité.

C'était la ruse habituelle de l'enfant d'envelopper les livres dangereux dans des reliures innocentes. Julien, dès son enfance, avait appris à dissimuler avec une rare perfection et prenait un véritable plaisir ■k tromper les gens, Eutrope spécialement.

Il dissimulait et mentait sans aucune nécessité, par habitude, avec un sentiment profond de vengeance et de colère. Seul, Mardonius trouvait grâce devant lui.

A Macellum, il n'y avait pas de fin aux intrigues, aux commérages, aux soupçons, aux rapports, parmi les nombreux et inoccupés serviteurs. Toute cette valetaille de cour, dans l'espoir des faveurs, surveillait jour et nuit, les deux princes tombés en disgrâce.

D'aussi loin que Julien pouvait se souvenir, il attendait la mort de jour en jour et, peu à peu, il s'était habitué à cette peur continuelle, sachant que, ni dans la maison, ni dans le jardin, il ne pouvait £aire un pas ni un geste qui passât inaperçu aux mille yeux curieux, quoique invisibles. L'enfant entendait et comprenait bien des choses et était forcé de

feindre qu'il ignorait tout. Une fois, c'était la conversation d'Eutrope et d'un espion envoyé par l'empereur Constance et dans laquelle le moine nommait Julien et Gallus « les chiots impériaux ». Une autra fois, dans la galerie, sous les fenêtres de la cuisine, c'était la réflexion du chef, furieux à la suite d'une impertinence de Gallus et qui disait à l'esclave chargée de laver la vaisselle : « Dieu garde mon âme, Priscilla ; mais je m'étonne qu'on ne les ait pas encore étranglés! »

Quand Julien, après la leçon de catéchisme, sortit de la maison et aperçut la verdure des arbres, il rotpira plus librement. Les deux cimes de l'Argos, couvertes de neige, scintillaient sur le ciel bleu. Le voisinage des glaciers fraîchissait l'air. Les allées s'étendaient infinies ; les miroitantes feuilles vert foncé des chênes formaient des voûtes impénétrables ; de-ci, de-là, un rayon filtrait à travers les branches des platanes. Un seul côté du jardin était dépourvu de murs, un abîme les remplaçait. Au bas du plateau, jusqu'à Àntitavros, dormait une plaine morte, dégageant une chaleur torride, tandis que dans le jardin couraient des eaux fraîches, bruissaient des cascades sous les taillis épais d'oléandres.

Macellum, un siècle auparavant, avait été le refuge préféré du fastueux et demi-dément roi de Gappadoce, Ariaraphe.

Julien se dirigea vers une grotte isolée, non loin du précipice, dans laquelle se dressait une statue du dieu Pan, jouant de la flûte, dominant un petit autel

3o LA MORT DES DIEUX.

à sacrifices. Une gueule de lion crachait l'eau dans une vasque de pierre et un rideau de roses-thé mas* quait l'entrée, tout en laissant apercevoir entre les branches les collines de la plaine noyées dans un brouillard bleu, ondoyantes comme la mer. Le parfum des roses emplissait la grotte dont l'atmosphère eût été oppressante sans le ruisseau cristallin.

Le vent apportait les pétales jaunes des roses, en jonchait la terre, en couvrait l'eau du bassin et l'on entendait le bourdonnement des abeilles dans le sombre et chaud abri.

Julien, étendu sur la mousse, lisait le Banquet de Platon, dont bien des passages lui étaient incompréhensibles. Mais la beauté de l'œuvre était doublée pour lui par la prohibition.

Ayant achevé sa lecture, Julien, de nouveau enveloppa le livre dans la reliure des Epîtres de l'apôtre Paul, s'approcha de l'autel de Pan, contempla le dieu joyeux, comme un ancien complice et, creusant un tes de feuilles sèches, il retira de l'intérieur de l'autel fendu et recouvert d'une planchette, un objet soigneusement enveloppé d'étoffe. C'était son œuvre, une ravissante petite trirème liburnienne qu'il glissa dans le bassin. La trirème se balança sur les flots minuscules. Rien ne manquait : trois mâts, les agrès, les rames, la proue dorée, les voiles faites d'un chiffon de soie pourpre, cadeau de Labda. Il ne restait que le gouvernail à assujettir et l'enfant se mit à l'ouvrage.

De temps à autre, en rabotant une planchette, il regardait dans le lointain les collines qui se profilaient

à travers les taillis de roses. Et, devant son jouet, Julien oublia bientôt toutes les vexations, toute sa baine et l'éternelle crainte de la mort.

Dans cette grotte il s'imaginait perdu au milieu desflots, dans une caverne solitaire, dominant la mer, rusé Ulysse construisant un navire pour revoir Itbaque. Mais là-bas, parmi les collines où blancbissaient les maisons de Gésarée comme l'écume de l'Océan, une croix, une petite croix., brillant au-dessus de la basilique, le gênait. Toujours, toujours, cette croix I... Il s'appliquait à ne pas la voir, redoublai! d'attention pour la trirème.

— Julien ! Julien ! Où est-il donc? Eutrope te cherche pour se rendre à l'église.

L'enfant tressaillit et vivement cacha son ouvrage dans l'autel de Pan. Puis il lissa ses cheveux, secoua ses vêtements et quand il sortit de la grotte, son visage avait repris une expression d'impénétrable hypocrisie chrétienne.

Eutrope, tenant dans sa main osseuse la main de Julien, le conduisit à l'église.

La basilique arienne de Saint-Maurice était presque entièrement construite avec les pierres provenant du temple détruit d'Apollon. La cour sacrée, l'atrium, était entourée de colonnades. Au centre, bruissait une fontaine destinée aux ablutions des fidèles. Sous l'un des portiques latéraux se trouvait un vieux tombeau en chêne bruni par les ans. Dans ce tombeau, reposaient les reliques miraculeuses de saint Marne, pour lesquelles Eutrope forçait Julien et Gallus à la construction d'une châsse en pierre. Le travail de Gallus qui s'y adonnait comme à un sport, avançait rapidement, tandis que le mur de Julien croulait à tout moment; phénomène qu'Eutrope expliquait en disant que saint Marne refusait l'offrande de l'enfant possédé <de l'orgueil démoniaque.

Près du tombeau, se pressaient des malades, atten-

dant le miracle. Julien savait pourquoi ils se tenaient à cet endroit. Un des moines tenait dans ses mains une balance ; les dévots, — quelques-uns venus de lointains hameaux distants de plusieurs parasanges, — pesaient scrupuleusement des morceaux d'étoffe de lin, de laine ou de soie, et, les ayant ensuite déposés sur la tombeau de saint Marne, priaient pendant toute la nuit. Puis on pesait à nouveau l'étoffe et on comparait le poids. Si l'étoffe pesait davantage que la veille, il était avéré que la prière était exaucée, que la grâce divine, telle une rosée, avait pénétré l'étoffe, devenue par ce fait capable de produire des cures merveilleuses.

Mais, souvent, la prière était vaine, l'étoffe ne s'alourdissait pas et les pèlerins passaient des journées, des semaines, des mois auprès du tombeau. Au nombre de ceux-ci se trouvait une vieille femme nommée Théodule; les uns la considéraient comme folle; d'autres la vénéraient comme une sainte. Depuis plusieurs années, elle ne quittait pas le tombeau de saint Marne. Sa fille pour la guérison de laquelle elle était venue implorer, était morte depuis longtemps déjà ; maïs Théodule s'obstinait à prier toujours devant son morceau d'étoffe déteinte et effilochée. De l'atrium, trois portes menaient à la basilique : l'une destinée aux hommes ; l'autre aux femmes ; la troisième, au centre, aux moines et au bas clergé.

Ainsi qu'Eutrope et Gallus, Julien pénétra par cette dernière porte, étant anagnoste, c'est-à-dire lecteur sacré.

Vêtu d'une longue robe noire à larges manches, les cheveux oints d'huile et retenus par une étroite chevelière, afin qu'ils ne gênassent point en tombant devant les yeux pendant la lecture, Julien passa au milieu des fidèles, le regard modestement fixé à terre. Son visage pâle, presque involontairement, prenait l'expression de l'indispensable et hypocrite soumission.

Il monta sur le haut jubé arien.

Les fresques du mur de droite représentaient le martyre de sainte Euthyme. Un bourreau tenait la tête de la patiente, tandis qu'un autre, ouvrant la bouche avec des pinces, approchait des lèvres une coupe contenant du plomb fondu. Dans une autre scène, le bourreau, avec une arme tortionnaire, rabotait les membres enfantins, tout ensanglantés de sainte Euthyme, attachée à un arbre par les mains. Sous ces fresques se lisait l'inscription : « Avec le sang des martyrs, Seigneur, ton Église se pare comme de pourpre et de bysse. »

Sur le mur opposé, on voyait les pécheurs brûlant dans les feux de l'enfer et, au-dessus, le paradis et les saints.

L'un d'eux cueillait les fruits de l'arbre édenesque, l'autre jouait du psaltérion, et le troisième, appuyé sur un nuage, contemplait avec un béat sourire, les tourments infernaux. Au-dessous s'étalaient ces mots : « Il y aura là-bas de3 pleurs et des grincements de dents! »

Les fervents de saint Marne entrèrent dans l'église, formant un défilé de toutes les maladies : bancals.

aveugles, manchots, débiles, enfants affligés pareil à des vieillards, possédés, idiots, visages pâles aux paupières enflammées; tous portant l'empreinte d'une stupide et désespérée soumission. Lorsque le chœur se taisait, on entendait les soupirs contrits des veuves ecclésiastiques, les « caloyères » de l'Ordre de Saint- Basile, vêtues de robes sombres; ou bien les cliquetis des chaînes du vieux Pamphile qui, durant de longues années, n'avait échangé de paroles avec personne, marmottant : « Seigneur! Seigneur! donne-moi les larmes, donne-moi la tendresse, donne-moi la mémoire mortelle ! »

L'atmosphère était chaude comme dans un sépulcre : lourde, imprégnée d'encens, d'odeur de cire fondue, d'huile brûlée, et de la respiration de tous les malades.

Julien, ce jour-là, devait lire l'Apocalypse.

Les tableaux de la Révélation se dressaient terrifiants ; le cheval blanc de la Mort fendait l'espace audessus des tribus terrestres pleurant à l'approche de la an du monde.

« Le soleil est sombre comme du bitume et la lune rouge comme du sang. Les hommes disent aux montagnes : « Tombez sur nous et cachez-nous du » trône de Dieu et de la colère de l'Agneau, car le * grand jour de sa fureur est venu et qui peut lui » résister? »

A tout moment se répétaient les prophéties :

c Les hommes chercheront la mort et ne la trouveront pas ; ils la désireront et elles les fuira . »

Des lamentations s'élevèrent : « Heureux les morts! »

« Puis ce lut la sanglante destruction des peuples; îe raisin fut jeté dans l'immense meule de la colère divine, et, les fruits écrasés, le sang coula jusqu'aux brides des coursiers, sur une étendue de seize cents stades. Et les hommes maudirent le Dieu céleste pour leurs souffrances, et ils ne se repentirent pas de leurs torts. Et l'Ange chanta : « — Celui qui adore le Fauve et son image boira le vin de la fureur de Dieu, préparé dans la coupe de sa colère, et sera tourmenté dans le feu et le soufre devant les Saints Anges et le Saint Agneau. Et la fumée de sa torture s'élèvera dans la nuit des siècles, et il n'aura pas de repos, celui qui adorera le Fauve et son image. »

Julien se tut; un silence profond planait dans l'église ; de la foule effrayée montaient de pénibles soupirs, le bruit des fronts frappés contre terre et le cliquetis des chaînes de Pamphile accompagnant son perpétuel murmure : « Seigneur, Seigneur ! donnemoi les larmes, donne-moi la tendresse, donne-moi la mémoire mortelle ! »

L'enfant leva les yeux vers le demi-cercle de mosaïque, entre les colonnes des arcades, représentant l'image « arienne » du Christ, sombre, terrible, visage amaigri avec une auréole dorée et un diadème pareil au diadème des empereurs byzantins ; visage de vieillard, au nez long et fin, aux lèvres sévèrement plissées. De la main droite, il bénissait le monde et tenait dans la gauche un livre dans lequel était écrit:

« La paix soit avec vous; je suis h lumière du monde. »

Il était assis sur un superbe trône, et un empereur romain (Julien s'imaginait que ce devait être Constance) lui baisait les pieds.

En même temps, en bas, dans la pénombre, où brillait seulement une lampe, se détachait un basrelief sur le sarcophage des premiers temps du christianisme : des néréides, des panthères, de gais tritons et, à côté d'eux, Moïse, Jonas et sa baleine, Orphée charmant les fauves aux sons de sa lyre ; une branche d'olivier, un ramier, naïf symbole de la pure et enfantine foi. Au milieu se tenait le Bon Pasteur, portant sa brebis sur son épaule, la brebis égarée, âme du pécheur. Il était joyeux et simple cet adolescent à pieds nus, au visage imberbe et humble comme celui des pauvres paysans. Son sourire reflétait une douceur paradisiaque.

Julien s'imaginait que personne ne connaissait et ne voyait plus ce Bon Pasteur, et cette petite reproduction d'autres temps était liée chez lui à un rêve de son enfance qu'il s'efforçait en vain de reconstituer.

Et Julien, regardant cet adolescent qui semblait lui adresser un mystérieux reproche, murmura le mot entendu de Mardonius : « Galiléen! » A cet instant, tombant des fenêtres, les rayons obliques du soleil tremblèrent dans le nuage d'encens qui, flottant dou cernent, sembla soulever, incendiée par l'auréole dorée, la sombre et terrible image du Christ arien.

Le chœur clama .

« Que toute chair humaine se taise et s'incline , craintive et tremblante, sans songer à rien de terrestre. L'Empereur des empereurs, le Seigneur des seigneurs vient se donner en gage et en aliment à ses fidèles entouré des anges armés de tous pouvoirs, des chérubins aux multiples yeux et des séraphins sixailés, se voilant la face et chantant : « Alléluia! Alléluia l Alléluia! »

Comme un ouragan, le chant passait au-dessus des têtes inclinées des pèlerins. L'image du Bon Pasteur s'éloignait ; mais le regard de l'adolescent restait toujours ûxé sur Julien, plein de reproches, et le cœur de l'enfant se serrait, non pas sous l'influence de la vénération, mais sous celle d'une peur intolérable devant ce mystère qu'il ne deyait jamais deviner.

De la basilique arienne, Julien revînt à Macelïum, s'empara de sa trirème, préparée à l'avance, et, inaperçu de quiconque (Eutrope, après l'office, était parti pour plusieurs jours et voyage), il se glissa hors des grilles de la forteresse «t courut au temple d'Aphrodite, tout proche de l'église de Saint-Maurice ; le bois sacré de la déesse touchait au cimetière chrétien.

Les hostilités, les discussions, les procès même, nfe cessaient jamais entre len deux temples. Les chrétiens exigeaient la destruction du temple impie; le sacrificateur Olympiador se plaignait des gardiens de la basilique qui, la nuit, abattaient secrètement les cyprès centenaires du bois sacré et creusaient des tombes pour les chrétiens dans la terre d'Aphrodite.

Julien pénétra dans le bois ; une brise tiède l'enveloppa. Pressurée par la chaleur de l'après-midi,

l'écorce grise, filandreuse, des cyprès, pleurait de larges larmes résineuses. Il semblait à Julien sentir dans la pénombre l'haleine parfumoe d'Aphrodite.

Des statues piquaient leur note blanche parmi les arbres. Un Eros avait été mutilé par un grossier garde de la basilique qui, se moquant de l'idole, avait brisé son arc de marbre. L'arme de l'Amour, ainsi que les deux jolies mains du petit dieu reposaient dans l'herbe au pied de la statue. Mais le malicieux manchot, comme auparavant, visait quand même, un sourire folâtre sur les lèvres.

Julien entra dans la maison du sacrificateur Olympiador. Les pièces étaient petites, mais commodes, sans aucun luxe, plutôt pauvres. Ni tapis, ni argenterie. Des parquets de pierre, des meubles de bois et des amphores de terre cuite. Mais chaque objet portait un cachet drélégance. La poignée de la lampe de cuisine, une merveilleuse oeuvre d'art représentant Neptune armé du trident; les formes élancées des vases de terre pleins d'huile d'olive, captivaient l'admiration de Julien. Le long des murs couraient de légères fresques : néréides montées sur des licornes, danseuses sacrées vêtues de longs péplums dont les plis s'envolaient en volutes gracieuses.

Tout riait dans la maisonnette inondée de soleil; les néréides, les danseuses, les licornes, le Neptune de la lampe, les habitants, nés joyeux et qui ignoraient la laideur, la méchanceté et l'ennui. Il suffisait de deux douzaines d'olives, de pain blanc, d'une grappe de raisin et de quelques coupes de vin mêlé d'eau,

LA MORT DES DIEUX. 4|ï

pour compter ce repas comme festin ; en signe de quoi, Diophane, la femme d'Olympiador, attachait triomphalement à la porte une couronne de laurier.

Julien entra dans le petit jardin de l'atrium. Sous le ciel bleu, un jet d'eau battait l'air, et, au milieu des narcisses, des acanthes, des tulipes et des myrrhes, se dressait un Mercure de bronze, ailé, riant comme toute la maisonnée, prêt à s'envoler.

Au-dessus des fleurs, jouant avec le soleil, des papillons et des abeilles se poursuivaient. Dans la cour, à l'ombre du portique, Olympiador et Amaryllis, sa fille, belle de dix-sept printemps, s'exerçaient à l'élégant jeu attique du « kottavos ». Sur une coîonnette fichée en terre, oscillait, pareille au fléau d'une balance, une petite solive portant, suspendue à chaque extrémité, une tasse minuscule; sous chacune d'elles était placé un vase plein d'eau, surmonté d'une statuette en métal. Il fallait, à une certaine distance, projeter une coupe de vin de façon à remplir une des petites tasses qui, entraînée par le poids , devait frapper la statuette.

— Joue, joue donc, c'est ton tour! criait Amaryllis.

— Un, deux, trois I

Olympiador lança le contenu de sa coupe, — et manqua.

Il avait un rire enfantin et cela semblait étrange de voir cet homme grand et grisonnant entraîné par ce jeu naïf.

La jeune fille avec un joli mouvement de son bras

nu, rejetant sa tunique mauve, lança le liquide à son tour et la petite tasse du « kottavos » résonna sur la statuette. Amaryllis, battant des mains, se prit à rire. Tout à coup, sur le seuil, ils aperçurent Julien, et tous deux s'élancèrent pour l'embrasser.

Amaryllis criait :

— Diophane! Où es-tu? Viens voir quel hôte nous honore. Viens vite!

Diophane accourut de la cuisine.

— Julien, mon entant chéri!... On dirait que tu as maigri?... Nous ne t'avons pas vu depuis longtemps...

Et elle ajouta, rayonnante de joie :

— Réjouissez-vous, mes enfants. Ce soir, nous aurons un véritable lestin. Je vais préparer des couronnes de roses fraîches, je rôtirai trois perches entières et vous lerai des gâteaux de gingembre!

Ace moment, une jeune esclave s'approcha d'Olympiador et lui chuchota à l'oreille qu'une riche patricienne de Césarée désirait le voir, ayant à parler au sacrificateur d'Aphrodite. ,

Olympiador la suivit. Julien et Amaryllis continuèrent le jeu du kottavos. Alors se glissa près d'eux une petite fille d'une dizaine d'années, pâle, blonde, la plus jeune enfant d'Olympiador : Psyché. Elle avait de grands yeux bleus très tristes et semblait, seule dans la maison, non consacrée à Aphrodite, étrangère à la gaieté générale. Elle vivait à part, restait pensive lorsque riaient les autres, et personne ne savait ce qui la rendait triste et ce qui la réjouissait. Le père la considérait comme un être pitoyable, incurablement

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44 tA MORT DES DIEUX.

ment saint Marne; mais, ni les jeûnes, ni les prosternations, n'avaient rompu le charme néfaste.

— Est-ce que les chrétiens peuvent soulager? con-^ jlut Olympiador méprisant, en jetant un regard sournois du côté de Psyché qui écoutait attentivement. La chrétienne est venue me trouver; \phrodite la guérira '

Il montra, ravi, les deux pigeons hlancs liés ensemble, que la chrétienne l'avait prié d'offrir en sacrifice à la déesse de l'Amour. Amaryllis prit les bestioles dans ses mains, embrassa leurs becs roses en assurant que ce serait grand dommage de les tuer.

— Père ! nous les offrirons à la déesse sans verser le sang !

— Gomment? un sacrifice exige le sang.

— Nous leur donnerons la liberté ! Us s'envoleront au ciel, droit au trône d'Aphrodite! La déesse est au ciel, n'est-ce pas? Elle les recevra. Permets-moi, je te prie, père chéri.

Olympiador n'eut pas le courage de résister et la jeune fille, déliant les pigeons, les rendit à la liberté, Avec un joyeux battement de leurs ailes blanches, ils s'envolèrent au ciel « vers le trône d'Aphrodite ». Garantissant ses yeux de la main, le sacrificateur regardait disparaître dans les nues l'offrande de la chrétienne, tandis qu'Amaryllis sautait radieuse et criait :

— Aphrodite! Aphrodite! accepte ce pur sacrifice l Olympiador sortit. Julien, solennel et craintif,

s'approcha d'Amaryllis ; ses joues s'empourprèrent e%

sa voix trembla en prononçant le nom de la jeune fille :

— Amaryllis ! je t'ai apporté. . .

— Ali! je voulais te demander depuis longtemps ce que c'était?

— C'est... une trirème...

■ — Une trirème! Que veux-tu dire?

— Une vraie trirème liburnienne...

Vivement, il se prit à désenvelopper son cadeau, et, subitement, devant Amaryllis qui le regardait, il éprouva un indicible sentiment de honte, se troubla, et, implorant du regard la jeune fille, glissa le jouet dans le bassin.

— Tu vois, Amaryllis... c'est une trirème... une vraie trirème... avec ses voiles.,, son gouvernail... Vois comme elle vogue bien !

Mais Amaryllis rit bruyamment :

— Que tu es drôle ! . . . Que veux-tu que je fasse de ta trirème? Elle ne me mènera pas loin. C'est un navire pour les souris et les cynips... Fais-en cadeau à Psyché, elle en sera très heureuse.

Julien, quoique profondément peiné, tentait de jouer l'indifférence en dépit des larmes qui serraient sa gorge; faisant effort sur lui-même, les lèvres tremblantes, il dit, dédaigneux :

— Je voi^que tu ne comprends rien... en art! Amaryllis rit plus fort encore.

Pour comble d'affront, on l'appela près de son fiancé, riche marchand de Samos, s'habillant mal, se parfumant trop et commettant de véritables crimes

grammaticaux dans la conversation. Julien le détestait et, lorsqu'il apprit l'arrivée du Samiate, toute la maison perdit son charme.

De la pièce voisine parvenaient jusqu'à lui le babillage éperdu d'Amaryllis et la voix de son fiancé.

Sans prononcer une parole, avec une froide haine, Julien saisit sa chère trirème, sa vraie trirème liburnienne, qui lui avait coûté tant de peine, et, devant Psyché effrayée, en brisa le mât, arracha les voiles, emmêla les agrès, piétina le jouet de façon à ce qu'il n'en restât rien.

Amaryllis revint. Son visage portait les traces d'un bonheur étranger, ce superflu de vie, cet excès d'amoureuse joie qui provoque chez les Jeunes filles l'impérieux besoin d'embrasser et d'étreindre ceux qui las entourent.

— Julien!... pardonne-moi!... Je t'ai peiné... Pardonne-moi, mon chéri! Tu sais bien que je t'aime.

Et avant qu'il ait eu le temps de se raviser, Amaryllis, rejetant sa tunique, emprisonna sa tête dans ses frais bras nus. Une douce peur arrêta les battements du cœur de Julien ; il voyait si près de lui les grands yeux noirs humides ; de la chair s'épandait une odeur si pénétrante et elle le serrait si fort contre sa poitrine ferme, que l'enfant eut le vertige. Il ferma les yeux et sentit sur ses lèvres un baiser douloureusement long.

La voix du Samiate détruisit l'enchantement.

— Amaryllis!... Amaryllis! où es-tu?

Julien, de toutes ses forces, repoussa la jeune fille.

Le cœur débordant de douleur et de haine, il cria : « Laisse -moi ! laisse-moi donc ! » s'arracha de ses bras et s'enfuit.

Il se sauvait de la maison, sans rien entendre, à travers les vignes et les bois de cyprès, pour ne s'arrêter qu'au temple d'Aphrodite. Il entendait l'appeler, la voix gaie de Diophane, lui annonçant que les galettes de gingembre étaient prêtes, mais il ne répondit pas. On le chercha. Il se dissimula dans les buissons de lauriers aux pieds d'Eros, et, habitués à ses morosités étranges, on le crut à Macellum.

Lorsque tout, de nouveau, rentra dans le silence, Julien sortit de sa cachette et regarda le temple de la déesse d'Amour, placé sur une assez haute colline, découverte de tous côtés. Le marbre des colonnes ioniques, inondé de soleil, se baignait mollement dans l'azur sombre et chaud qui, ravi, embrassait ce marbre iroid et blanc comme la neige.

Chaque coin du fronton était couronné d'acrotères supportant des griffons qui, avec leurs pattes armées de serres levées, leur bec d'aigle ouvert, leurs seins de femme, se découpaient en fiers et sévères contours sur le lond bleu du ciel.

Julien gravit les marches jusqu'au portique, poussa la porte de bronze et pénétra dans l'intérieur du temple, le « naos » sacré.

Le silence et la fraîcheur l'enveloppèrent. Le soleil couchant éclairait encore le haut des chapiteaux dont les fines volutes semblaient des boucles d'or contrastant avec la pénombre qui emplissait le bas du temple.

Le trépied répandait encore la senteur de myrrhe brûlée.

Julien, appuyé au mur, leva craintivement les yeux, retenant sa respiration qui expira sur ses lèvres.

C'était bien « Elle » .

Sous le ciel ouvert,- au milieu du temple, à peine née de l'écume, se dressait, froide, blanche, Aphrodite Ànadyomène. La déesse contemplait avec un sourire le ciel et Ja mer, étonnée de leur charme, ignorant encore que c'est sa beauté à elle qui se reflétait comme en d'éternels miroirs dans l'azur et les eaux. Aucun vêtement ne profanait son corps divin ; elle se dressait chaste et nue comme le ciel sans nuages qui planait au-dessus de sa tête.

Julien la regardait msatiablement et, tout à coup, il sentit le frisson d'adoration secouer son corps ; l'enfant, en sombre habit monacal, s'agenouilla devant Aphrodite, le visage tourné vers « elle », les mains comprimant les palpitations de son cœur.

Puis, toujours éloigné, toujours intimidé, il s'assit au pied de la colonne sans quitter des yeux la statue; sa joue s'appuya contre le marbre ; la paix descendait ©n son âme; il s'endormit.

Mais, même à travers son sommeil, il sentait « sa » présence.

Elle descendait vers lui toujours plus près. Ses fines mains blanches enlacèrent le cou de Julien. L'enfant, avec un sourire, se laissait aller à ces impassibles caresses : jusqu'au fond de son cœur pénétrait le froid du marbre. Ces saintes étreintes ne ressemblaient en

rien aux embrassements passionnés d'Amaryllis. L'âme de Julien se libérait de l'amour terrestre, entrait dans le dernier repos, pareil à l'ambroisique nuit d'Homère, pareil au doux repos de la mort.

Quand Julien s'éveilla, la nuit était venue ; dans le quadrilatère ouvert sur le ciel, brillaient les étoiles ; le croissant de la lune projetait sa lumière argentée sur la tête d'Aphrodite. Julien se leva. Olympiador avait dû venir, mais n'avait pas remarqué ou n'avait pas voulu éveiller l'enfant; car, maintenant, sur le trépied de bronze, rougissaient de nouveaux charbons et un mince filet de fumée odorante s'élevait vers la déesse.

Julien, souriant, s'approcha, prit dans la coupe de chrysolithe, posée entre les pieds du trépied, quelques grains résineux et les jeta sur les charbons. La fumée monta plus épaisse et le reflet rose du feu s'enflamma comme le pâle rose de la vie, sur le visage de la déesse, luttant avec l'éclat du croissant nouveau-né de la lune.

Julien s'inclina, baisa les pieds de la statue que mouillaient ses larmes et s'écria :

— Aphrodite I Aphrodite I Je t'aimerai éternellement!

Dans l'un des sales et pauvres quartiers de Séleucie syrienne, sur les bords de la mer Intérieure, à l'entrée du port de la Grande Antioche, d'étroites et tortueuses ruelles aboutissaient sur la place commandant les quais. On ne voyait pas la mer, tant les mâts et les agrès obstruaient l'horizon.

Les maisons se composaient de misérables petites pièces encombrées d'objets disparates et badigeonnées à la chaux; à l'extérieur, eDes se paraient d'un tapis déchiré, pareil à un chiffon sale, ou à une natte effilochée. Dans tous ces coins, ces masures, ces carrefours remplis de miasmes provenant d'eaux infectées, de blanchisseries et de bains pauvres, grouillait un peuple étrangement cosmopolite, misérable, affamé.

Le soleil, qui brûlait la terre, venait de rouler au bas de l'horizon ; le crépuscule s'abattait à grands

LA MORT DES DIEUX. 5l

coups d'ailes ; la chaleur étouffante, la poussière et le brouillard s'appesantissaient encore davantage audessus de la ville. Du marché soufflait une suflocante Atmosphère de viande et de légumes gâtés par leur séjour en plein soleil. Des esclaves demi-nus transportaient les marchandises des bateaux. Ils avaient la tête rasée à moitié ; à travers leurs haillons se voyaient d'horribles ecchymoses et la plupart d'entre eux portaient «ur leur visage les cicatrices marquées par le fer rouge, deux lettres latines G et F, ce qui voulait dire : Cave furent (Prends garde au voleur.)

Des feux s'allumèrent. En dépit de l'approche de la nuit, l'affairement et les discussions ne diminuaient pas dans les impasses. De la forge voisine retentissaient, déchirant l'ouïe, les coups de marteau sur les barres de fer ; des flammes montaient dans l'envolée de suie. A côté, les esclaves boulangers, nus, couverts de la tête aux pieds de la blanche poussière farineuse, les paupières enflammées par la chaleur, mettaient les pains au four. Un cordonnier, installé dans un cabanon en plein vent, exhalant une insupportable odeur de colle d'amidon et de cuir, cousait les souliers à la lueur d'une lampe fumeuse, accroupi sur ses talons et chantant à tue -tête des chansons barbares.

i De masure en masure, à travers le carrefour, deux vieilles, véritables sorcières, les cheveux au vent, hurlaient et se disputaient, se menaçaient du poing, prêtes à se lapider pour une corde tendue pour sécher du linge. Un marchand des campagnes lointaines se Mtait pour le marché matinal, monté sur une vieille

5a là mort des dieux.

jument flanquée de paniers en osier contenant un monceau de poisson pourri dont les émanations fétides faisaient se détourner les passants. Un gros gamin, rouge de cheveux et de peau, se délectait au bruit qu'ii produisait en frappant sur une grosse bassine, tandis que d'autres enfants, — malingres, innombrables, naissant et mourant par centaines quotidiennement dans cette misère, — se traînaient, geignant comme des pourceaux, autour des mares pleines d'écorces d'orange et de coquilles d'œuf. Dans des impasses plus suspectes encore, habitées par des volerrs et où des cabarets soufflaient une haleine de vin aigri, des matelots de tous les coins de l'univers marchaient enlacés en braillant des chansons d'ivrognes.

Et, dominant tout ce bruit, toute cette saleté et cette misère humaines, la mer lointaine, infinie, invisible, gémissait et grondait.

Tout contre les fenêtres de la cuisine souterraine d'un marchand phénicien, des loqueteux jouaient aux osselets et causaient. De la cuisine montait par bouffées chaudes l'odeur de graisse bouillie, d'épices et de gibier, que les affamés aspiraient goulûment en fermant les yeux.

Un chrétien, teinturier de pourpre, chassé pour vol d'une riche fabrique de Tyr, murmura en suçant avidement une feuille de mauve jetée par le cuisinier :

— Et à Antioche, mes amis ! Cela vous fait peur de penser, la nuit, à ce qui s'y passe!... Dernièrement, la populace affamée a mis en pièces le préfet Théophile. Et pourquoi? on l'ignore ! La chose faite, on s'est

souvenu, trop tard, que le malheureux était un bon et digne homme... Je me suis laissé dire que le césar l'avait désigné.

Alors, un cachectique vieillard, très adroit voleur à la tire, répliqua :

— J'ai vu une fois le césar. Il m'a plu. Tout jeunet, blond comme le lin, le visage gras et bon. Et pourtant, que de crimes, mon Dieu! que de crimes!... On n'ose plus sortir dans les rues...

— Tout cela ne vient pas de César, mais de sa femme Constance, cette vieille sorcière !

D'étranges personnages s'approchèrent du groupe et s'inclinèrent comme désirant prendre part à la conversation. Si le feu de la cuisine avait été plus intense, on eût pu remarquer que leurs visages étaient grimés et leurs vêtements salis et déchirés comme ceux de mendiants de théâtre. En dépit des guenilles les mains du plus sale étaient fines et blanches, les ongles taillés et teints de rouge. Un de ces personnages murmura à l'oreille de son camarade :

— Ecoute Agamemnon; ici aussi on parle de César.

Celui qu'on nommait Agamemnon paraissait ivre. Il vacillait sur ses jambes. Sa barbe, trop épaisse et trop longue pour être naturelle, lui donnait l'aspect d'un fantastique brigand. Mais ses yeux étaient bons, bleu vif, presque enfantins. Ses camarades le retenaienl continuellement, chuchotant :

— Attention, sois prudent...

Le vieillard cachectique reprit sur un ton pleurard

f>4 LA MORT DES DIEUX.

— Non, dites-moi seulement, mes amis, est-ce bien? Le prix du pain augmente chaque jour. Les hommes meurent comme des mouches. Et, tout à coup... non, songez un peu!... Dernièrement arrive d'Egypte un énorme navire. On se réjouit pensant qu'il apporte du' pain. Le césar, nous dit-on, l'a fait venir pour nourrir le peuple. Et que croyez- vous que c'était, braves gens ? De la poussière d'Alexandrie, une poussière spéciale, rose, de Lybie, pour frotter les athlètes. Delà poussière pour les gladiateurs de la cour I De la poussière au lieu de pain!... Hein?... Est-ce bien ?

Agamemnon poussait le coude de son camarade :

— Demande vite son nom ! . . . demande I

— Doucement... plus tard...

Un corroyeur observa :

— Ici, chez nous, à Séleucie, on est encore tranquille. A Antioche, ce ne sont que trahisons, espionnages, rapports.

Le teinturier, léchant la feuille de mauve une dernière fois, grogna, sourdement :

— Oui, sans l'aide de Dieu, bientôt la chair humaine et le sang seront moins chers que le vin et le pain I

Le corroyeur, ivrogne philosophe, soupira :

— Oh ! oh ! oh !.. . Pauvres créatures nous sommes ! Les divins olympiens jouent avec nous comme avec des balles ! . . . Les hommes pleurent et les dieux rient !

Le camarade d' Agamemnon avait réussi à se mêler à la conversation et adroitement, négligemment, avait demandé les noms. Il avait surpris la communication

du savetier ambulant au corroyeur, concernant le complot ourdi contre la vie de césar par les soldats de la garde prétorienne. Puis, s'éloignant de quelques pas il avait inscrit les noms des causeurs avec un élégant style sur des tablettes de cire molle, couvertes déjà de beaucoup d'autres noms.

À ce moment, de la place du Marché parvinrent les sons rauques, pareils au rugissement de quelque monstre souterrain, tantôt rieurs, tantôt plaintifs, d'un orgue hydraulique.

Un esclave aveugle, pour quatre oboles par jour, à l'entrée d'une baraque de forain, pompait l'eau qui produisait dans le mécanisme ces sons étranges.

Agamemnon entraîna ses compagnons vers la baraque tendue, à l'instar d'une tente, d'étoffe bleue brodée d'étoiles d'argent. Une lanterne éclairait le tableau noir remplaçant l'affiche, sur lequel, à la craie, on avait écrit en syriaque et en grec Tordre du programme. Une atmosphère oppressante régnait à l'intérieur, mélange d'ail et de charbonnage des lampes. En plus de l'orgue, deux flûtes stridentes piaulaient, tandis qu'un noir Éthiopien, roulant ses yeux blancs, frappait un tambourin. Un danseur courait et paradait sur un câble, battant des mains en mesure et chantant la chanson à la mode :

Hue, hue, convenite nunc..., Spatolocinaedi !

Pedem tendite Cursum addite...

Ce maigre baladin, impudique, était vieux, dégoûtant et gai. De son front rasé ruisselaient des gouttes de sueur mêlées aux fards ; ses rides plâtrées de céruse ressemblaient aux crevasses d'un mur dont l'enduit fond sous la pluie.

Lorsqu'il s'éloigna, les flûtes et l'orgue se turent. Sur le tréteau parut une enfant de quinze ans, chargée d'exécuter le kordax, danse célèbre dont raffolait le peuple. Les Pères de l'Eglise l'anathématisaient, les lois romaines l'interdisaient, — en vain. On continuait partout à danser le kordax, pauvres et riches, femmes de sénateurs et danseuses des rues.

Agamemnon murmura enthousiasmé

— Quelle jolie fille !

Grâce aux poings de ses compagnons il avait trouvé place au premier rang.

Le corps mince et bronzé de la Nubienne n'était voilé autour des reins que par une légère et transparente écharpe rose. Les cheveux s'élevaient au-dessus de la tête de l'enfant en fines et duveteuses frisures noires, comme chez les femmes d'Ethiopie. Le visage de type égyptien le plus sévère, rappelait les sphinx.

Elle commença à danser négligemment, comme lassée déjà. Au-dessus de sa t*te, dans ses mains fines, les gros grelots d'acier, les « crotales », vibraient à peine, mollement. Puis les mouvements s'accentuèrent, et tout à coup, de dessous les longs cils, brillèrent les yeux jaunes, clairs et fiers comme des yeux de fauve. Elle se redressa, et les crotales d'acier s'agitèrent avec

un tel défi dans leur son perçant, que toute la fouie frémit et se tut.

Alors, la fillette tourna sur elle-même, vive, mince souple comme un serpent. Ses narines s'enflèrent. Un cri étrange s'échappait de sa gorge. À chaque mouvement brusque, les deux petits seins brans, comme deux fruits mûrs sous le souffle du vent, tressaillaient, ;- retenus par les mailles d'un filet de soie verte et leurs pointes fortement pourprées se dressaient voluptueuses.

La foule hurlait d'enthousiasme. Agamemnon délirait, retenu par ses camarades. Subitement, la fillette s'arrêta. Un léger frisson courut sur son corps. Un silence profond régna. Au-dessîis de la tête renversée de la Nubienne, avec d'insaisissables et expirantes vibrations, vives et tendres comme deux ailes de papillon capturé, s'agitaient les crotales. L'éclat des yeux jaunes s'était amorti, bien que la prunelle jetât encore des lueurs étincelantes. Le visage restait sévère, mais sur les lèvres épaisses, pourpres, les lèvres de • sphinx, tremblait un faible sourire, aussi faible que le son mourant des crotales.

Le public cria et applaudit si fort, que la tente bleue, étoilée d'argent, se balança comme une voile sous le souffle puissant d'un ouragan. Le propriétaire craignit un instant que sa baraque ne s'effondrât. Les camarades d' Agamemnon ne purent retenir ce dernier: soulevant le rideau, il se précipita à travers la scène, dans la partie réservée aux danseuses et aux acteurs. En vain des amis lui conseillaient :

— Attends ; demain tout sera fait selon ton désir l Maintenant on pourrait...

Agamemnon les interrompit :

— Pas demain, tout de suite.

Il s'app-ocha du propriétaire, le malin et grisonnant Grec Mirmès, et d'un coup, sans explications, versa dans le pan de sa tunique une poignée de pièces d'or.

— La danseuse est ton esclave?

— Oui ; que désire... Ta Seigneurie?

Mirmès, surpris, regardait tantôt Agamemnon et tantôt l'or.

— Gomment t'appelle-t-on, fillette?

— Phyllis.

Il lui donna aussi de l'argent sans compter. Le Grec murmura quelques mots à l'oreille de Phyllis qui jongla avec les piécettes, et, rieuse, posa son regard étincelant sur Agamemnon qui lui dit :

« — Viens avec moi !

Phyllis jeta sur ses épaules une chlamyde sombre et glissa avec lui dans la rue.

Elle demanda, soumise :

— Où?

— Je ne sais pas.

— Chez toi ?

— Impossible J'habite Antioche.

— Et moi, je suis arrivée ce matin seulement dans cette ville.

— Alors, que faire?

— Attends. J'ai vu tantôt dans l'impasse voisine le temple de Priape ouvert. Allons-y.

Phyllis l'entraîna en riant. Les camarades d'Aga memnon voulurent le suivre, mais il leur dit :

— C'est inutile. Restez ici.

— Fais attention! Prends au moins une arme... le quartier est dangereux...

Et, retirant de dessous ses vêtements un poignard a merveilleuse poignée, un des compagnons d'Agamemnon le lui tendit respectueusement. Buttant à chaque pas dans l'obscurité, Agamemnon et Phyllis pénétrèrent dans une sombre impasse qui longeait le marché.

— Ici, ici! Ne crains rien, entre...

Us se trouvèrent dans le vestibule d'un petit temple désert, dont les vieilles et grossières colonnes s'éclairaient mal à la lueur d'une lampe clignotante.

— Pousse la porte 1

Et Phyllis, riant doucement, jeta à terre la molle et chaude chlamyde. Quand Agamemnon l'enserra dans ses bras, il lui sembla qu'autour de son corps s'enrou lait un serpent dangereux, tiède et flexible, dont les yeux étaient devenus énormes et effr ayants.

A cet instant, de l'intérieur du temple retentirent de stridents gloussements et un battement d'ailes souleva un tel vent que la lampe faillit s'éteindre. Agamemnon désenlaça Phyllis et balbutis :

— Qu'est-ce?

Dans l'obscurité glissèrent des formes blanches, semblables à des apparitions. Définitivement piis de peur, Agamemnon se signa.

— Mais, qu'est-ce donc? Que ïa Très Sainte Croix nous protège!...

6o LÀ MORT DES DIEUX.

Quelque chose le pinça fortement à la jambe. Il cria de douleur et de peur; puis, il saisit à la gorge un de ses ennemis inconnus, poignarda un autre... Des cris assourdissants s'élevèrent, suivis de glapissements et de battements répétés. La lampe crépita une dernière fois et Phyllis cria en riant :

— Mais ce sont les jars, les jars sacrés de Priape !... Qu'as-tu fait là !

Pâle et tremblant, le vainqueur, debout, tenait dans une main le poignard ensanglanté et, de l'autre, le jars immolé. La foule, portant des torches, envahit le temple en hurlant, conduite par la vieille sacrificatrice de Priape, Scabra.

Paisiblement, selon son habitude, elle dégustait dans le cabaret voisin lorsque avaient retenti les cris des jars et, suivie de rôdeurs nocturnes, elle s'était précipitée à leur aide. Le nez rouge et crochu, les cheveux gris hirsutes, les yeux luisants comme deux clous d'acier, faisaient ressembler la sacrificatrice de Priape à une furie.

Elle vociféra :

— A l'aide!... à l'aide!... le temple est profané! Les jars sacrés de Priape sont tués ! . . . Tenez ! . . . tenez, ces impies chrétiens !

Phyllis entièrement cachée par sa chlamyde s'enfuit, cependant que la foule entraînait Agamemnon, si décontenancé, qu'il ne songeait même pas à lâcher le jars qu'il tenait à la main.

Scabra appela les agoranomes gardiens du marché. A chaque instant la foule grossissait. Les camarades d' Agamemnon accoururent à son secours : il était trop

LA MORT DES DIEUX. 6l

tard. Des repaires, des cabarets, des boutiques, des culs de sac, se précipitait tout un monde interlope, attiré par le bruit. Les visages portaient l'expression de joyeuse curiosité, inhérente aux badauds. Le forgeron courait, son marteau sur l'épaule; les deux vieilles avaient oublié leur disputer; le boulanger, enduit de pâte, poussait le cordonnier boiteux et, derrière eux galopait le gamin roux, piaillant et riant, frappant sur sa bassine comme s'il sonnait le tocsin.

Scabra hurlait, agriffée dans les vêtements d'Agamemnon :

— Attends!... Que j'arrive à ta maudite barbe! Je n'en laisserai pas une touffe ! . . . Ah ! charogne à corbeaux ! . . . Tu ne vaux même pas la corde qui te' pendra, sale rôdeur !

Enfin, parurent les agoranomes endormis, aux allures suspectes, tenant plus des vagabonds que des surveillants d'ordre.

Dans la foule régnait un si assourdissant vacarme fait de rires, de Cris, de jurons, que personne n'y comprenait rien. L'un criait : « A l'assassin! » l'autre : « Au voleur 1 » le troisième : « Au feu ! »

Subitement, dominant tout, retentit la voix tonnante d'un géant roux, demi-nu, baigneur de profession, et de vocation orateur de places publiques.

— Citoyens, écoutez et croyez-moi!... Il y a longtemps que je surveille cette canaille et ses compagnons. Ils inscrivent les noms. Ce sont des espions de César!

Scabra mettant son intention à exécution s'accrocha d'une main à la barbe et de l'autre aux cheveux d'Aga-

memnon. Il voulut la repousser, mais elle tira de toutes ses forces et, à la surprise de tous, les cheveux et la barbe noirs restèrent aux mains de la vieille qui roula sur le sol. Devant le peuple, au lieu d'Agamemnon, se tenait un beau jeune homme aux cheveux blonds frisés, à la barbe courte. Etonnée, la uule se tut. Mais la voix du baigneur clama de nouveau :

— Vous voyez, citoyens, ce sont des dénonciateurs déguisés !

Quelqu'un cria :

— Frappez I . . . frappez-les !

La foule s'agita. Des pierres volèrent. Les pseudocompagnons d'Agamemnon l'entourèrent en tirant l'épée. Le corroyeur fut tué du premier coup et tomba inondé de sang. Le gamin roux fut piétiné. Les visages devinrent iéroces. Mais, à ce moment, dix énormes esclaves paphlagoniens, portant sur leurs épaules une litière de pourpre s'ouvrirent passage impérieusement.

— Sauvés 1 s'écria le jeune homme blond en sautant dans la litière avec un de ses compagnons.

Les Paphlagoniens les hissèrent sur leurs épaules et s'eniuirent au pas de course. Le peuple en iureur voulut s'élancer à leur poursuite et les lapider. Quelqu'un cria :

— Citoyens! vous ne voyez donc pas que c'est César lui-même ! César Gallus !

Et tous s'arrêtèrent, pétrifiés de peur. La Htière pourpre balancée sur les épaules des esclaves, comme un canot sur les vagues, disparut dans la rue sombre.

Six ans s'étaient écoulés depuis l'emprisonnement de Julien et de Gallus dans la lorteresse cappadocienne de Macellum. L'empereur Constance leur avait rendu ses iaveurs. Julien, âgé de vingt ans, lut mandé à Consîantinople et autorisé à voyager en Asie Mineure. Quant à Gallus, l'empereur le nomma son co-régent, avec le titre de « césar » et lui donna le gouvernement de l'Orient. Pourtant, cette grâce subite ne présageait rien de bon. Constance aimait anéantir ses ennemis après avoir endormi leur méfiance par des caresses excessives.

— Eh bien, Glycon? Constance pourra m' engager dorénavant à sortir avec de faux cheveux ! . . . Fini ! . . - Je n'en terai rien !

— Nous avions prévenu Ta Majesté qu'il était dangereux...

Mais César, étendu sur les moelleux coussins de la litière, avait oublié sa peur. Il riait déjà :

— Glycon! Glycon! Às-tu vu comme la vieille sorcière a roulé à terre avec ma barbe. ^

Lorsqu'ils arrivèrent au palais, César ordonna :

— Bien vite, un bain pariumé et le souper. Je suis affamé par ma promenade.

Un courrier s'approcha de lui, tenant une lettre.

— Qu'est-ce, Norban?... Non, non, les aûaires à demain matin.

— Que César magnanime me pardonne; c'est un message important, directement du camp d© l'empereur Constance.

— De Constance ! Donne.

Gallus décacheta la missive, la lut et pâlit ; ses genoux fléchirent et il serait immanquablement tombé, sans l'aide de ses courtisans. Constance, en des termes recherchés, très louangeurs, invitait son « tendrement aimé » cousin à se rendre en Médiolan. En même temps, l'empereur ordonnait qu'on lui envoyât, sans tarder, deux légions casernées àAntioche, seule défense de Gallus. Constance voulait désarmer et attirer l'ennemi dans un piège. Lorsque Gallus reprit ses esprits il murmura faiblement :

— Appelez ma femme...

— L'épouse de Ta Majesté vient de partir pour Antioche.

— Comment, elle ne sait rien ?

— Non.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! . . . Mais qu'est-ce donc ? Que faire sans elle ! . . . Dites à l'envoyé de l'empereur. . . Non, ne dites rien.... Je ne sais pas... Est-ce que je puis prendre une décision tout seul?... Envoyez un exprès à Constance... Dites que César la prie de revenir. Mon Dieu, que faire?...

Il marchait, éperdu, tantôt emprisonnant sa tête dans ses mains, tantôt tourmentant nerveusement sa barbe blonde en répétant à tout instant :

— Non, non, je ne partirai pour rien au monde. I Je préfère mourir ! . . . Oh ! je connais Constance !

Un autre courrier s'approcha de lui, un papier à la main :

— De l'épouse de César. Sa Gracieuseté, en partant, a prié de signer le plus tôt possible...

— Quoi?... Encore un arrêt de mort!... Clément d'Alexandrie!... C'est vraiment trop. Trois par jour...

— César, ton épouse désire...

— Ah ! après tout, cela m'est indifférent I . . . Donnez la plume! Maintenant peu importe... Seulement, pourquoi est-elle partie?... Est-ce que je puis me débrouiller tout seul?

Et, ayant signé l'arrêt de mort, il fixa sur les assistants ses yeux bleus, candides et indifférents.

— Le bain est prêt et le souper sera servi de suite.

— Le souper? Je n'ai plus faim. Pourtant qu'y a-t-il?

— Des truffes d'Afrique.

— Fraîches?

— Arrivées de ce matin.

— Ne vaut-il pas mieux prendre des forces? Hein qu'en dites-vous, mes amis? Je suis si abattu... Des truffes? J'y songeais ce matin.

Sur son visage décomposé glissa un sourire insouciant. Avant de se plonger dans l'eau rendue opaline par les parfums versés, Gailus fit un geste indifïéren de la main :

— Tout m'est égal!... Il ne faut pas penser... Mon Dieu, aie pitié de nous!... Peut-être Constance arrangera-t-elle. . .

Et son visage gras s'éclaira soudain, tandis qu'il se plongeait avec délices dans l'eau odorante. Il cria gaiement :

— Dites au cuisinier d'ajouter auy truffes de la sauce de piment rouge !

vu

A Nicomédie, à Pergame, à Smyrne, Julien, âgé de dix-neuf ans et cherchant la sagesse hellénique, avait entendu parler du célèbre sophiste et théurge Jamblique de Chaldée, élève de Porphyrius le néoplatonicien, le divin Jamblique, comme on l'appelait. Julien se rendit, pour le voir, à Epbèse ; Jamblique était un petit vieillard maigre et ridé. Il aimait se plaindre de ses maux, la goutte, le rhumatisme, la céphalalgie ; il invectivait les médecins, mais Rappliquait à suivre leurs conseils ; parlait avec délices d'infusions et de médicaments. Il portait toujours, même en été, une tunique doublée; ne parvenait jamais à S0 réchauffer et aimait le soleil comme un lézard.

Depuis son adolescence, Jamblique s'était déshabitué de la viande et n'en parlait qu'avec répulsion, Q8^ comprenant même pas que l'on puisse manger de la

chair animale. Sa servante lui préparait une bouillie spéciale faite avec de l'orge, du vin chaud et du miel, le vieillard ne pouvant pas, avec sa mâchoire édentée, manger du pain.

Il était toujours entouré de nombreux élèves, admirateurs dévots, originaires de Rome, d'Antioche, de Carthagène, d'Egypte, de Mésopotamie et de Perse.

Tous croyaient Jamblique capable de miracles, et Jamblique les traitait comme un père ennuyé de voir autour de soi tant de petits eniants faibles. Quand ils commençaient à discuter et à se disputer, le Maître faisait de grands gestes, suivis d'une grimace exprimant la douleur physique. Il pariait doucement et sa voix était agréable, mais plus les autres criaient tort et plus il parlait bas. Il ne supportait pas le bruit, détestait les voix bruyantes et les sandales craquetantes.

Julien, déçu, regardait, perplexe, ce vieillard capricieux, frileux et maladif, ne comprenant pas quelle puissance attirait vers lui tout le monde. Il se rappelait le récit des élèves assurant qu'une nuit, le divin, pendant la prière, fut soulevé par une force nvisible à dix coudées au-dessus déterre, enveloppé d'une auréole d'or. Un autre récit mentionnait le miracle par lequel le Maître, dans la ville syrienne de Gadara, avait fait surgir de deux sources chaudes Eros et Artéros, les deux génies de l'Amour, l'un joyeux, l'autre morne. Tous deux s'étaient caressés près de Jamblique comme des enfants, et avaient disparu sur son ordre.

En écoutant ce que disait le Maître, Julien ne parvenait pas à découvrir la puissance dans ses paroles.

La métaphysique de l'école de Porphyros lui semblait morte, sèche et douloureusement complexe.

Jamblique, comme eu jouant, sortait toujours victorieux des discussions de dialectique les plus difficultueuses. Son enseignement sur Dieu, sur le Monde, sur les Idées, était d'une érudition profonde mais privée de l'étincelle vitale. Julien avait espéré autre chose. Et cependant, il attendait et ne partait pas. Les yeux de Jamblique étaient étranges, verts, se détachaient vivement dans son visage bronzé. Julien était persuadé que ces yeux inhumains et encore moins divins, devaient concentrer en eux la sagesse occulte, la sagesse du serpent, de laquelle Jamblique ne parlait jamais à ses élèves. Mais lorsque le divin, d'une voix brisée, demandait pourquoi sa bouillie d'orge n'était pas prête et se plaignait de la goutte, l'enchantement s'évanouissait.

Une fois, Jamblique se promenait avec Julien au bord de la mer, en dehors de la ville ; la soirée était douce et mélancolique. Au loin, derrière le fort de Panormos, blanchissaient les terrasses du célèbre temple d'Arthémise d'Ephèse, ornées de statues.

Sur le rivage sablonneux où, selon la tradition, Latone donna le jour à Arthémise et à Apollon, les roseaux sombres ne bougeaient pas. La fumée des nombreux autels du bois sacré d'Orthégie, s'élevait en colonnes droites vers le ciel.

Au sud, bleuissaient les montagnes de Samos. Le brisant était calme comme une respiration d'enfant ; les vagues transparentes prenaient d'assaut la berge

noire. Le soleil couchant s' étant caché derrière les nuages, dor?'t leur masse énorme. Jamblique s'assit sur une roc^a ; Julien se laissa tomber à ses pieds. Le Maître caressait les cheveux noirs et drus de l'élève.

— Tu es triste ?

— Oui.

— Je sais. Tu cherches et tu ne trouves pas. Tu n'as pas la force de dire II est et tu n'oses pas dire Il n'est pas.

— Gomment as-tu deviné, Maître?

— Pauvre enfant ! voici cinquante ans que je souffre du même mal... et j'en souffrirai jusqu'à ma mort. Est-ce que je Le connais plus que toi? Est-ce que j'ai trouvé? Ce sont les continuelles tortures génératives. Devant elles, les autres tortures ne sont rien. Les gens pensent qu'ils souffrent de la faim, de la soif, de la pauvreté ; en réalité, ils souffrent à la pensée que peut-être II n'existe pas. C'est l'unique souffrance universelle. Qui osera dire 72 n existe pas et qui sgi&quelle force surhumaine il faut avoir pour dire Ilest.

— Et toi, même toi, tu ne t'es jamais approché de Lui?

— Trois fois dans ma vie j'ai éprouvé l'extase de me sentir entièrement uni à Lui. Plotin, quatre fois ; Porphyros, cinq. J'ai eu trois moments dans moa existence qui valaient la peine de vivre.

— J'ai questionné tes élèves à ce smjet : ils ne savent rien.

— Est-ce qu'ils oseraient savoir? Il leur suffit de

yO LA MORT DES DIEUX.

posséder l'écaillé de la sagesse. Le boulet, pour presque tout le monde, est mortel.

— Eh bien! que je meure, Maître! donne-le moi !

— Tu oserais ?

— Oui ; mais parle, parle !

— Que puis-je te dire? Je ne sais pas... Et le faut-il? Écoute le calme du soir, il te le dira mieux qu'avec des mots...

Il caressait toujours la tête de Julien qui songea : a Voilà, voilà ce que j'attendais ! » et embrassant les genoux de Jamblique balbutia implorant :

— Maître î . . . aie pitié ! . . . dévoile-moi tout, ne m'abandonne pas !

Les yeux verts, étrangement immobiles, fixés sur les nuages, Jamblique murmura, comme se parlant à lui-même :

— Oui... nous avons tous oublié la voix de Dieu. Gomme les enfants séparés dès le berceau de leur père, nous l'entendons et ne le reconnaissons pas. 11 faut, pour entendre Sa voix, il faut que tout écho terrestre se taise dans nos âmes. Tant que le raisonnement brille et éclaire notre âme, nous restons dans nous et ne voyons pas Dieu. Mais quand notre raison décline, l'extase descend en nous comme la rosée de la nuit. Les méchants ne peuvent connaîlre d'extase ; les sages, seuls, se transforment en lyre vibrante sous la main de Dieu. D'où vient le rayon qui éclaire l'âme? Je l'ignore. Il vient inopinément, quand on ne l'attend pas. On ne peut pas le chercher. Dieu

LA MORT DES DIEUX. *]l

n'est pas loin de nous. Il faut se préparer, il faut être calme et attendre, comme les yeux attendent, selon l'expression du poète, que le soleil s'élance du sombre Océan. Dieu ne vient pas, Dieu ne s'en va pas. Il apparaît. Il est la négation de l'Univers, la négation de tout ce qui existe. Il n'est rien et II est tout I

Jamblique se leva et lentement étendit ses bras amaigris :

— Doucement, doucement, je vous dis 1 Écoutez-le tous ! Le voici. Que la terre et la mer se taisent ainsi que le ciel, même! Ecoutez!... C'est Lui qui remplit T Univers ; les atomes sont pénétrés de son haleine; Lui qui éclaire la matière, le chaos — sujet de terreur pour tes dieux — comme le soleil couchant éclaire cette sombre nuée.

Julien écoutait et il lui semblait que la voix du Maître, faible et calme, emplissait le monde, atteignait jusqu'au ciel, jusqu'aux derniers confins de la mer. Mais la tristesse de Julien était si grande, qu'elle s'échappa de sa poitrine en un involontaire soupir :

— Mon père, pardonne-moi, mais s'il en est ainsi, pourquoi vivre? Pourquoi cet éternel échange de la vie et de la mort ? Pourquoi la souffrance ? pourquoi le mal ? Pourquoi le corps ? Pourquoi le doute ? Pourquoi la tristesse de l'impossible?

Jamblique le contempla avec douceur et de nouveau passant la main dans les cheveux de Julien, répondit :

— Voilà où réside le mystère, mon fils. Il n'y a pas de mal, il n'y a pas de corps, il n'y a pas d'uni-

vers, s' H existe. Ou Lui, ou l'univers. Le corps le mal, l'univers, sont un mirage, une tromperie de la vie. Tous nous avons reposé ensemble jadis dans le sein de Dieu, dans la lumière invisible^ Mais une fois nous avons regardé d'en baut la matière sombre et morte et chacun a vu en elle sa propre image, comme dans un miroir. Et l'âme se dit : « Je peux, je veux être libre ! Je suis semblable à Lui I Pourquoi n'oseraije pas Le quitter et renfermer tout en moi-même? » L'âme, comme Narcisse dans le ruisseau, se charmait par sa propre image reflétée dans son corps. Et alors elle tomba, voulut tomber jusqu'à la fin, se séparer de Dieu pour toujours, et ne le put. Les pieds du mortel touchent la terre, son front dépasse les cieux.

Sur l'échelle éternelle des naissances et de la mort. ks âmes et les êtres montent et descendent, tantôt vers Lui, tantôt de Lui, cherchent à quitter le Père et n'y parviennent pas. Chaque âme veut être Dieu, en vain ; elle pleure le sein du Père, n'a pas le repos sur la terre et n'aspire qu'à retourner vers l'Unique. Nous devons revenir à Lui et alors tous seront Dieu et Dieu sera dans tous. Grois-tu que tu es seul à Le regretter ? Ne sens-tu pas que tout Le regrette ?. . . Écoute !

Le soleil était couché. Les bords des nuages dorés, rougis, s'éteignaient. La mer devint pâle et légère comme le ciel — le ciel, profond et transparent comme la mer. Sur la route passèrent dans un char, un jeune homme et une femme, deux amoureux, peut-être. La femme chantait une mélancolique chansor d'amour. Puis, tout rentra dans le silence et de-

vint plus triste encore. Accélérée, la nuit d'Orient ê abattait sur la terre. Julien murmura :

— Combien de fois je me suis demandé pourquoi la nature était si triste et pourquoi, plus elle est superbe, plus elle est triste...

Jamblique répondit en un sourire :

— Oui... oui... Regarde, elle voudrait dire pourquoi et elle ne le peut. Elle est muette. Elle dort et cherche à se souvenir de Dieu dans ses rêves et la matière l'écrase. Elle ne le voit que vaguement. Tout dans l'univers, les étoiles et la mer et la terre et les animaux et les plantes et les gens, sont des rêves de la natura qui songe à Dieu. Ce qu'elle contemple ainsi, naît et meurt. Elle crée par contemplation, comme dans le rêve, facilement, sans efforts, sans obstacles. Voilà pourquoi ses œuvres sont si belles et si libres, sans but et si divines. Le jeu des songes de la nature est pareil au jeu des nuages, sans commencement et san* fin. D n'existe rien au monde en dehors de la contenv plation. Plus elle est profonde, plus elle est silencieuse. La volonté, l'action, la lutte ne sont que des contemplations affaiblies et faussées de Dieu. La nature, dans sa grandiose indolence, crée des formes comme le géomètre pour lequel rien n'existe que ce qu'il voit. Elle rejette de son sein maternel, l'une après l'autre, les formes. Mais sa contemplation muette n'est que l'image de l'exactitude. La nature, Cybèle endormie, n'ouvre jamais ses paupières et ne trouve jamais les mots que, seul, l'homme a trouvés. L'âme humaine, c'est la nature ayant dessillé ses yeux, éveillée enfin et

prête à voir Dieu, non plus dans son demi-sommeil, mais réellement visage à visage...

Les premières étoiles brillèrent au firmament ; tantôt elles s'éteignaient et tantôt scintillaient comme des diamants sertis dans l'azur sombre. Toujours de plus en plus nombreuses s'allumèrent de nouvelles, incalculables. Jamblique les désigna à Julien.

— A quoi comparerai-je l'univers, tous ces soleils, toutes ces étoiles ? Je les comparerai à un filet jeté par les pêcheurs dans la mer. Dieu emplira l'univers comme l'eau emplira le filet qui bouge mais ne peut retenir l'eau; et l'univers veut, mais ne peut retenir Dieu. Le filet bouge, mais Dieu est immobile. Si l'univers ne remuait pas, Dieu ne créerait rien, ne sortirait pas de son calme, car où se précipiterait-il et pourquoi ? Là-bas, dans le royaume des éternelles Mères, au sein de l'âme de Paix, se cachent les graines, Idées-Formes, de tout ce qui est, a été et sera ; le germe du grillon et de l'atome et à côté d'eux — celui du dieu olympien.

Alors Julien s'écria — et sa voix retentit dans le silence de la nature comme un cri de douleur mortelle :

— Qui est-Il donc? Pourquoi ne nous répond-Il pas quand nous l'appelons ? Quel est son nom ? Je veux Le connaître, l'entendre et Le voir. Pourquoi fuit-Il ma pensée ? Où est-Il ?

— Pauvre enfant ! Que signifie la pensée devant Lui? Il n'a pas de nom. Il est tel, que nous savons dire qu'il doit être, mais il nous est impossible de dire ce qu'il est. Mais, peux-tu souffrir, aimer, maudire sans chante ses louanges ? Celui qui a tout cïéé est Lui-même,

LA MORT DES DIEUX, «j5

sans rien de semblable à ses créations. Lorsque tu dis : « II n'est pas » tu le louanges autant que si tu disais : m II est ». On ne peut rien affirmer Le concernant parce qu'il est au-dessus de l'existence, de la réalité, de la vie. Voilà pourquoi je t'ai dit. qu'il est la négation de l'univers et de ta pensée. Renonce à tout ce qui existe et là-bas, dans l'abîme des abîmes, au plus profond de l'obscurité pareille à la lumière, tu Le trouveras. Donne-lui les amis, la famille, la patrie, le ciel et la terre et toi-même et ta raison. Alors, tu ne verras plus la lumière, tu la seras toi-même, Tu ne diras pas : Lui et moi, parce que tu sentiras que Lui et toi êtes « un » et ton âme rira de ton corps comme d'un mirage. Ce sera le silence et tu ne trouveras plus de mots. Et si, en cet instant, le monde s'écroule, tu seras heureux, car peu t'importera le monde puisque tu seras avec Lui! Ton âme ne désirera pas, car II n'a pas de désirs ; elle ne vivra pas, car II est au-dessus de la vie ; elle ne pensera pas car H est au-dessus de la pensée. La pensée est la recherche de la lumière et Lui non, parce qu'il est lui-même Lumière. Il pénètre toute l'âme et l'enferme en soi. Et alors, impartiale et solitaire, elle repose plus haut que la raison, plus haut que la bienfaisance, plus haut que le royaume des idées, plus haut que la beauté, dans l'infini, au sein du Dieu, Père des Lumières. L'âme devient Dieu ou, pour mieux dire, elle se souvient que dans la nuit des siècles elle a été, est et sera Dieu... Telle est, mon fils, la vie des olympiens ; telle est la vie des hommes sages et héroïques : la renonciation à l'univers, le mépris des pas-

sions terrestres, la fuite de l'âme vers Dieu, qu'elle voit visage à visage. »

Jamblique se tut; Julien tomba à ses pieds sans oser les toucher et embrassa le sol sur lequel ils reposaient. Puis, il leva la tête et contempla ces yeux verts, étranges, dans lesquels brillait « la sagesse du serpent » . Ils paraissaient plus calmes et plus profonds que le ciel, comme si une puissance miraculeuse émanât d'eux.

Julien murmura :

— Maître, tu peux tout. Je crois ! Commande aux montagnes, elles se rapprocheront ! Sois comme Lui ! Fais un miracle, crée l'impossible, exauce-moi ! Je crois !

— Mon pauvre fils, que demandes-tu? Le miracle qui peut s'accomplir dans ton âme n'est-il pas plus beau que ceux que « je » puis commettre ? Mon enfant, n'est-ce pas un effrayant et bienfaisant miracle, la puissance au nom de laquelle tu oses dire : « ïl est et s'il n'est pas qu'importe — // sera », Et tu dis : « Qu'il soit, je le veux ainsi i »

vin

Lorsque Jamblique et Julien, revenant de leur promenade, traversaient le Panormos, la populeuse rade d'Ephèse, ils remarquèrent une effervescence extraordinaire.

Beaucoup de gens couraient, brandissant des torches et criant :

— Les chrétiens détruisent les temples 1 . . . Malheur à nous !

D'autres :

— Mort aux dieux olympiens !' . . . Astarté est vaincue par le Christ!

Jamblique crut pouvoir passer par des rues désertes ; mais la foule houleuse les entraîna vers le temple d'Àrthémise d'Ephèse.

Le superbe temple, construit par Dynocratès, se découpait, austère, sombre, sur le ciel étoile. Le reflet

des torches tremblait sur les gigantesques colonnades ornées d'élégants groupes de. petites cariatides, en guise de piédestal. Jusqu'alors, non seulement, les Romains, mais tous les peuples de la terre, adoraient la déesse. Quelqu'un dans la foule cria, d'une voix mal assurée :

— Gloire à la divine Arth émise d'Ephèse ! Des centaines de voix répondirent :

-*- Mort aux dieux olympiens et à ton Arthémise !

Au-dessus du monument de l'Arsenal s'élevait une lueur sanglante. Julien regarda son divin maître et ne le reconnut plus. Jamblique s'était de nouveau transformé en vieillard timide et maladif. Il se plaignait de céphalalgie, craignait une attaque de rhumatisme et que la servante eût oublié de préparer les fomentations. Julien lui donna son manteau. Mais il avait froid encore et se bouchait les oreilles avec une douloureuse grimace pour ne pas entendre les cris et les rires.

Jamblique redoutait la foule, disait qu'il n'y avait rien de plus bête et de plus dégoûtant que le génie du peuple. II. désignait à son élève le visage des gens qui passaient devant eux :

— Regarde quelle monstruosité, quelle trivialité et quelle assurance dans le droit !... N'est-ce pas honteux d'être homme, d'avoir le même corps que celui de cette boue?

Une vieille chrétienne récitait :

— Et mon petit-tils malade, me dit : « Grand'mère, fais-moi de la soupe de viande. » Bien, je lui dis :

«Mon chéri, j'irai au marché tantôt. » Et, en moimême, je songe : « La viande maintenant est moins chère que le pain. » J'en ai acheté pour cinq oboles, je l'ai fait cuire. Et voilà la voisine qui me crie :

» — Que çuis-tu là ? ne sais-tu pas que la viande, au marché, a été souillée ce matin?

t n — Comment?

» — Les sacrificateurs de la déesse ont aspergé tout le marché avec l'eau des sacrifices. Aucun chrétien dans la ville ne mange la viande impure. On tue les sacrificateurs et on détruira le diabolique temple de la déesse ! . . .

» J'ai jeté la soupe au chien. Cinq oboles, n'est-ce pas un malheur? On ne les gagne pas dans sa journée !... Mais je n'ai tout de même pas souillé mon petit-fils l

D'autres racontaient comment, l'année précédente, un chrétien avare avait mangé de la viande impur© qui lui avait pourri les intestins et que telle avait été son infection que les parents mêmes avaient dû l'abandonner.

Sur la place s'élevait un ravissant petit temple de Diane Seléné Phœbé Astarté, — la triple déesse Hécate, mère des dieux. Gomme des mouches énormes acharnées sur un rayon de miel, des moines entouraient de toutes parts le temple, rampaient le long des élégantes corniches blanches, grimpaient sur des échelles, brisaient les statues et les bas-reliefs en chantant des cantiques. Les colonnes tremblaient sur leur base, les éclats de marbre volaient. On eût dit que l'édifice souilrait comme un corps vivant. Enfin, on

tenta d'incendier le temple; mais, construit entièrement en marbre, les efforts de ce côté furent vains.

Tout à coup, retentit à l'intérieur un bruit étrange, assourdissant et mélodieux, tandis qu'au ciel montaient les vociférations triomphantes du peuple :

— Des cordes ! des cordes ! . . . Cachez ses impudiques jambes !

Au milieu de prières chantées et de rires, la foule, avec des cordes, traîna hors du temple, résonnant sur les marches, le superbe corps d'argent de la déesse, œuvre de Scopas,

— Dans le feu ! dans le feu !

Et on la traîna sur la place boueuse. Un moine juriste déclamait un passage du célèbre édit de Constantin, frère de Constance :

— Cesset supers titio, sacrificiorum aboleatur msar nia ! (Que la superstition cesse et que les sacrifices soient abolis 1)

— Ne craignez rien, brisez et pillez tout dans le démoniaque temple !

Un autre, à la lueur des torches, lut sur un rouleau de parchemin ces lignes du livre De errore profanarum religionwn de Firmicus Maternus :

« Saints empereurs ! Venez en aide aux malheureux païens. Il vaut mieux les sauver de force que de les laisser périr. Arrachez les ornements des temples et que leurs trésors enrichissent votre fisc. Que celui qui sacrifie aux idoles soit arraché de la terre avec sa racine, sacrijicans dits eradicabitur ; Tu le livreras à la mort, l'assommeras de pierres, que ce soit ton

LJL MORT DES DIEUX. 8t

*, ton frère, ta femme, endormie sur ton cœur! » ai Et, au-dessus de la foule, passait le cri triomphant : h — Mort, mort aux dieux olympiens!

Un énorme moine arien, les cheveux noirs collés sur son visage en sueur, leva au-dessus de la déesse une hache, cherchant l'endroit où frapper.

Quelqu'un conseilla :

— Au ventre, à son abominable ventre !

Le corps d'argent se tordait, mutilé; les coups sonnaient impitoyablement, laissant de profondes morsures.

Un vieux païen se voilait la face pour ne pas voir le sacrilège et pleurait en songeant que maintenant était arrivé la fin de tout, la fin du monde, que la terre ne voudrait plus donner seulement un épi aux hommes.

Un ermite, venu des déserts de Mésopotamie, vêtu ie peau d'agneau, chaussé de grossières sandales, armé de la houlette, une courge évidée pendue à son épaule, s'approcha de la statue :

— Quarante années durant, je ne me suis lavé pour ne pas voir ma nudité et ne pas être tenté. Et, dès qu'on vient dans les villes, on n'aperçoit que ces maudits dieux, sans le moindre vêtement. Faudra-t-il longtemps encore supporter les démoniaques tentations, et subir partout ces abominables idoles : dans les maisons, dans les rues, sur les toits, dans les bains, partout au-dessus de sa tête?... Tfou, tfou« tfou ! Je n'aurai jamais assez de salive pour cracher mon dégoût 1

Plein de haine pour ce corps de femme, le vieillard le frappa de sa sandale, avec un acharnement ol se sentait toute l'horreur du péché. Il piétinait la poitrine nue qui lui semblait vivante; il s'obstinait à l'écraser sous Us clous aigus de ses sandales. Il balbutiait, étoullant de rage :

— Tiens pour toi, tiens pour toi... pour ton impudique nudité!... Tiens, pour toi, débauchée!

Sous son pied, les lèvres de la déesse gardaient comme auparavant leur sourire calme.

La ioule commença à soulever de terre la statue pour la jeter dans le bûcher. Un ouvrier ivre, à l'haleine empestée d'ail, cracha au visage de la déesse.

Le bûcher, lait de toutes les baraques souillées du marché, était énorme; mais, malgré l'épaisse fumée qui s'en dégageait, les étoiles brillaient, bien haut, au-dessus de la foule. On précipita la statue dans les flammes pour fondre son corps d'argent, qui, de nouveau, avec un son tendre et mélodieux, frappa let brandons enflammés.

— Un lingot de cinq talents. Trente mille piécettes d'argent. Nous enverrons la moitié à l'empereur pour les soldais; l'autre moitié sera pour les affamés. Gybèle apportera au moins ainsi un soulagement aux hommes. Trente mille piécettes pour les soldats et les indigente t

— Du bois ! . . . Encore du bois !

La flamme monta plus vive, et tous s'égayèrent.

— INous verrons bien si le diable s'envole. Puisque chaque idole contient un diable, et les déesse» deux et trois I

— Quand elle commencera à fondre, le démon aura trop "chaud, et il s'échappera de son ignoble bouche sous la forme d'un serpent rouge.

— Non, il aurait fallu faire avant le signe de la croix; sans cela, il est capable de se glisser dans la terre. L'année dernière, on détruisait le temple d'Aphrodite. Quelqu'un l'aspergea d'eau bénite. Et, me croirez-vous? de dessous la statué se sont enfuis de tout petits diablotins. Je les ai vus moi-même ; verts et noirs, absolument velus. Et quand on a brisé la tête d'Aphrodite, le grand est sorti du cou, avec des cornes immenses et une queue pelée comme celle d'un chien galeux!

Mais un sceptique interrompit :

— Je ne discute pas; vous avez peut-être vu des démons. Mais quand on a brisé dernièrement, à Gaza, l'idole de Zeus, au lieu de démons, on n'a trouvé qu'une telle saleté qu'il est répugnant d'en parler. Extérieurement, elle paraissait terrible, noble, tout en ivoire et or, et ses mains tenaient la foudre. A l'intérieur, ce n'étaient que toiles d'arachnées, rats, poussière, solives rouillées, clous, goudron puant et 1© diable sait quelles horreurs. — Voilà les dieux !

A ce moment, Jamblique abattu, le regard éteint, saisit Julien par la main et l'entraîna à l'écart.

— Regarde, tu vois ces deux hommes? Ce sont des espions de Constance. On a emmené ton frère Gallus sous escorte à Constantinople, Prends garde I Aujourd'hui même, il y aura un rapport envoyé sur ton compte.

— Que faire, maître? J'y suis habitué. Je sais qu'ils me surveillent depuis longtemps.

— Depuis longtemps? Pourquoi ne l'as-tu pas dit?

La main de Jamblique trembla dans celle de Julien.

— Que se chuchotent-ils ? Faites attention, ce doivent être des impies!... Eh! vieillard, remue; apporte du bois! cria un loqueteux se sentant déjà triomphateur.

Jamblique murmura à l'oreille de Julien :

— Méprisons et résignons- nous. La bêtise humaine ne peut offenser les dieux !

Et le « divin » Jamblique prit des mains d'un chrétien une énorme bûche qu'il jeta dans le feu. Julien tout d'abord n'en crut pas ses yeux; mais les espions, maintenant, souriant, le regardaient avec une curieuse fixité.

Alors, la faiblesse, l'habitude de l'hypocrisie pour les autres et pour soi-même s'emparèrent de l'âme de Julien. Sentant toujours sur lui les regards des espions, il s'approcha des tas de bois, choisit la plus grosse bûche, et, après Jamblique, la lança dans le bûcher où fondait déjà le corps mutilé de la déesse.

Il voyait nettement l'argent fondu couler sur son visage, pareil à la sueur qui précède la mort, tandis que les lèvres gardaient toujours leur invincible et calme sourire.

— Regarde tous ces gens vêtus de noir, Julien. Ce sont les ombres du soir, les ombres de la mort. Bientôt il n'y aura plus un seul vêtement antique, blanc ; un seul morceau de marbre baigné de soleil... C'est fini !

Ainsi parlait le jeune sophiste, Antonin, fils de la prophétesse Sôsypâtre et du néoplatonicien Edésis. Il se tenait avec Julien sur la terrasse du temple de Pergame, inondé de soleil, enveloppé de ciel bleu. Au pied de la balustrade était sculptée la révolte des Titans. Les dieux triomphaient ; les sabots des chevaux ailés écrasaient les corps de serpents des antiques géants. Antonin désigna le haul-relief à Julien :

— Les Olympiens ont vaincu les Titans ; maintenant, les Olympiens, à leur tour, seront vaincus par les dieux barbares. Les temples seront des tombeaux...

Antonin était un bel adolescent, rappelant par les lignes du corps et du visage les statues antiques ; mais il souffrait depuis de longues années d'un mal incurable qui rendait son visage du plus pur type hellénique, jaune, maigre, empreint de tristesse — maladie inconnue à ses ancêtres.

— Je prie les dieux, continua Antonin, je prie les dieux de ne pas me laisser voir cette nuit, de mourir avant. Rhéteurs, sophistes, savants, poètes, artistes, — nous sommes tous de trop. Nous sommes venus trop tard... et c'est fini de nous !

— Et si tu te trompais ? murmura Julien.

— Non, tout est fini!... Nous sommes des malades... la force nous manque...

Le visage de Julien semblait aussi maigre et pâle que celui d* Antonin. La lèvre inférieure proéminente lui donnait une expression d'arrogance taciturne. Les sourcils épais se fronçaient, obstinés et méchants. Autour du nez trop long, se formaient déjà de précoces rides. Les yeux, toujours étranges, brûlaient d'un feu sec, fiévreux, désagréable. Il portait l'habit monacal. Dans la journée, comme jadis, il se rendait à l'église, adorait les reliques, lisait publiquement les Evangiles, se préparait à prendre les Ordres. Parfois, son hypocrisie lui paraissait inutile. Il savait que Gallus n'échapperait pas à la mort et que lui-même devait s'y attendre à tout instant.

Quant à ses nuits, Julien les passait dans la bibliothèque de Pergame, où il étudiait les œuvres du plus grand ennemi du Christianisme : Libanius. Il suivait

les leçons des sophistes grecs, Edézius de Pergame, Chrisantius de Sardaigne, Priscius de Théséphros, Eusèbe de Minos, Prœrès et Nimphidianos. Ils lui parlaient de ce qu'il avait déjà entendu près de Jamblique, la triade des néoplatoniciens et l'extase sacrée, Et il se disait :

— Tout cela n'est pas ce que je cherche, ils me cachent quelque chose !

Priscius, imitant Pythagore, avait passé cinq ans dans le silence, suivant le régime végétarien, n'employant ni vêtements de laine, ni sandales de cuir. Il portait une chlamyde de pur lin blanc et des sandales de feuilles de palmier.

— Dans notre siècle, disait-il, l'important est de S savoir se taire et penser à périr dignement.

Et Priscius, méprisant tout, attendait ce qu'il nommait la catastrophe, c'est-à-dire la victoire complète - des chrétiens sur les hellénistes.

Le malin et prudent Chrisantius, lorsqu'on lui parlait des dieux, levait les yeux au ciel en assurant qu'il n'osait s'entretenir d'eux, ne sachant rien et ayant oublié ce qu'il avait appris.

Il conseillait aux autres d'agir de même. Quant à

la magie, aux miracles, aux apparitions, il ne voulait

pas en entendre parler, affirmant que ce n'étaient que

de criminelles duperies défendues par les lois impériales.

Julien mangeait mal, dormait peu ; son sang bouillait

? d'impatience passionnée. Chaque matin, en s'éveiliant,

f S songeait \

Ë— Est-ce aujourd'hui?

11 ennuyait les pauvres philosophes théurgues avec ses questions concernant les mystères et les miracles. Quelques-uns riaient de lui, surtout Chrisantius qui avait l'habitude d'acquiescer à toutes les opinions qui lui semblaient les plus ineptes.

Une fois, Édésius, vieillard sage et craintif, prenant pitié de Julien, lui dit :

— Mon enfant, je veux mourir tranquille. Tu es encore jeune. Laisse-moi. Adresse-toi à mes disciples, ils te révéleront tout. Oui, il y a hien des choses dont nous craignons de parler. Quand tu seras initié aux mystères, tu auras honte, peut-être, d'être né homme simplement, et d'être resté tel jusqu'à présent.

Euthème de Minda, disciple d'Edésius, fielleux et envieux, déclara à Julien :

— Il n'y a plus de miracles ; ne les attends pas 1 Les hommes ont trop ennuyé les dieux. La magie est un mensonge et ceux qui y croient sont des niais. Mais si la sagesse t'importune et que tu veuilles absolument t' illusionner, rends-toi auprès de Maxime. Il méprise notre dialectique et lui-même pourtant... Mais je n'aime pas parler mal de mes amis. Écoute plutôt ce qui est arrivé dernièrement dans un temple souterrain d'Hécate où Maxime nous avait emmenés pour prouver son art. Quand nous fûmes entrés et que nous eûmes adoré la déesse, il nous dit : v. Asseyez-vous, vous verrez un miracle ». Nous nous assîmes. Il jeta sur l'autel une graine de phimiane en murmurant quelque chose, un hymne sans doute. Et nous avons tu la statue d'Hécate nous sourire. Maxime nous dit ;

LA MORT DES DIEUX, 8û

« Ne craignez rien, lorsque vous verrez les deux torches que la déesse tient, s'allumer d'elles-mêmes. Regardez ! » Avant qu'il eût achevé sa phrase, le* lampes s'enflammèrent.

— Le miracle s'était accompli ! s'écria Julien.

— Oui. Notre trouble fut tel que nous nous prosternâmes. Mais, lorsque je sortis du temple, je me demandais : Est-ce digne de la philosophie ce que fait Maxime? Lis Pythagore, Platon; là tu trouveras la lagesse. Élever son cœur par la divine dialectique, n'est-ce pas plus beau que tous les miracles ?

Julien ne l'écoutait plus ; ses yeux étincelèrent en regardant; le visage livide d'Euthème et il dit, sortant de l'école :

— Gardez vos livres et votre dialectique I Je veux la vie et la foi ! Peut-elle exister sans miracles?... Je te remercie, Euthème. Tu m'as indiqué l'homme que je cherche depuis longtemps.

Avec un sourire fielleux, le sophiste répondit :

— Tu n'es pas en progrès sur tes ancêtres, neveu de Constantin. Socrate n'avait pas besoin de miracles pour croire !

Minuit sonnant, Julien quitta, dans le vestibule précédant la grande salle des mystères, ses habits ds novice, et les mystagogues sacrificateurs, qui initiaient aux sacrements, le revêtirent de la tunique des hiérophantes, tissée de filaments de papyrus. Dans les mains, ils lui mirent une branche de palmier. Les pieds restèrent nus. Julien pénétra dans une longue sal!e basse.

Une double rangée de colonnes en orichalque soutenait les voûtes. Chaque colonne, représentant deux serpents enlacés, servait d'appui à des cassolettes sur hauts et minces pieds, d'où les flammes s'élevaient en longues languettes rouges. Une fumée épaisse remplissait la salie.

Dans le fond scintillaient deux taureaux ailés, en or, supportant un superbe trône sur lequel, pareil à un dieu, se tenait assis, vêtu d'une tunique noir©

entièrement brodée d'or, d'émeraudes et d'escarboucles, le grandissime hiérophante, Maxime d'Ephèse. La voix traînante de l'hiérodule annonça le commencement des mystères :

— S'il y a dans l'assemblée un impie, un chrétien ou un épicurien, qu'il sorte!

Prévenu d'avance pour les réponses qu'il devait faire,, Julien prononça :

— Que les chrétiens sortent I

Le chœur des hiérodules, caché dans l'obscurité, reprit tristement :

— Les portes ! les portes ! Que les chrétiens sortent l Que les impies sortent !

Alors se détachèrent de la pénombre vingt-quatre adolescents, entièrement nus et tenant chacun un sistre d'argent, rappelant le croissant de la lune. Avec un ensemble parfait, les adolescents élevèrent au-dessus de leurs têtes les vibrants instruments et, avec un geste élégant, frappèrent les cordes qui résonnèrent, plaintives et langoureuses.

Maxime fit un signe.

Quelqu'un s'approcha de Julien par derrière, lui banda fortement les yeux et lui dit :

— Va. Ne crains ni l'eau, ni le feu, ni les esprits, ni les corps, ni la vie, ni la mort.

On l'entraîna.

Une porte de fer s'ouvrit en grinçant. On le poussa» Une atmosphère étouffante frappa Julien au visage, tandis que ses pieds s'appuyaient sur des marches torses et glissantes.

II commença à descendre un escalier interminable au milieu d'un silence sépulcral et il lui semblait qu'il se trouvait profondément sous terre. Puis, il longea un couloir étroit dont il sentait les murs contre ses mains raidies le long du corps. Tout à coup, sous ses pieds nus, l'humidité filtra, des sources bruirent; 1 eau lui couvrit les chevilles. Il continua son chemin. A chaque pas le niveau de l'eau montait, atteignant les jarrets, puis les genoux, enfin les reins. Les dents de Julien s'entre-choquaient de froid. L'eau montait jusqu'à la pcitrine et il songea :

— Peut-être est-ce ud piège? Maxime veut peutêtre me tuer, pour plaire à l'empereur?

Mais il ne faiblit pas et suivit sa route.

L'eau diminua et, comme d'une forge, une chaleur suffocante l'enveloppa. La terre brûla ses pieds ; il sembla à Julien qu'il approchait d'un four chauffé à blanc. Le sang fouettait ses tempes. Parfois, la chaleur prenait l'intensité d'une flamme léchant le visage,

Julien ne faiblit pas.

A son tour, la chaleur diminua, mais des odeurs nauséabondes coupèrent la respiration. A plusieurs reprises, Julien butta contre des objets ronds et il reconnut des os et des crânes de morts.

Il lui sembla que quelqu'un marchait à côté de lui, glissant sans bruit, comme une ombre. Une main glacée saisit la sienne. Il jeta un cri. Puis deux mains s'accrochèrent doucement à ses habits. Il remarqua qu'à travers la peau parchemineuse perçaient des os décharnés. Ces mains, en s'agrippant, avaient

les mouvements joueurs et les caresses répugnantes des femmes débauchées. Julien sentit sur sa joue une haleine empreinte d'un relent de pourriture et d'humidité. Et, tout à coup, près de son oreille, un murmure rapide, pareil au bruissement nocturne des feuilles, en automne :

— C'est moi!... c'est moi, moil Ne me reconnaistu pas? c'est moi, moi?

— Qui, toi? balbutia Julien.

Et de suite il se souvint de sa promesse de mutisme.

— Moi, moi... Veux-tu que j'enlève ce bandeau de tes yeux et tu me reconnaîtras, tu me verras?

Les doigts osseux, avec le même hideux empressement, s'agitèrent sur son visage, cherchant à arracher l'étoffe.

Le froid de la mort pénétra Julien jusqu'au cœur et, involontairement, par habitude, il se signa par trois fois, comme lorsqu'il faisait un mauvais songe, étant enfant. Un coup de tonnerre retentit, la terre oscilla sous les pieds ; Julien sentit qu'il tombait dans l'inconnu et perdit connaissance.

Lorsqu'il reprit ses sens, le bandeau ne cachait plus ses yeux, et il était étendu sur des coussins, dans une énorme grotte à demi obscure. On lui faisait respirer une étoffe trempée dans des parfums pénétrants. En face de Julien, se trouvait un homme maigre, nu, à la peau cuivrée : le Gymnosophiste, l'aide de Maxime.

D tenait immobile, au-dessus de sa tête, un disque métallique. Quelqu'un dit à Julien :

— Regarde!

$4 lÀ MORT DBS DIEUX.

Il fixa le cercle scintillant d'un éclat presque douloureux. 11 le regarda longtemps; les contours des objets s'embrumaient, une agréable faiblesse s'emparait de son être. Il lui sembla que le cercle lumineux ne brillait plus dans le vide, mais en lui, ses paupières s'abaissèrent, un sourire fatigué et soumis erra sur ses lèvres.

Plusieurs fois une main frôla sa tête et une voix demanda :

— Dors-tu?

— Oui...

— Regarde-moi dans les yeux.

Julien, avec effort, obéit et aperçut Maxime penché au-dessus de lui.

C'était un vieillard de soixante-dix ans environ, dont la barbe, blanche comme la neige, descendait à la ceinture. Les cheveux, épandus sur les épaules, avaient un reflet doré ; sur les joues et sur le front couraient des rides belles et profondes, pleines de pensée et de volonté et non de souffrance. Le sourire était pareil à celui des femmes très spirituelles, menteuses et captivantes. Mais ce furent les yeux de Maxime qui plurent le plus à Julien : sous des sourcils épais, ils brillaient, vifs, fouilleurs, perçants, tour à tour moqueurs et tendres.

Maxime demanda :

— Veux-tu voir le merveilleux Titan?

— Oui!

— Regarde doncl

Le magicien lui désigna 4e fond de la grotte où se

LA MORT DES DIEUX. f)5

dressait un trépied d'orichalque, jetant d'énormes flocons de fumée. Un bruit d'ouragan emplit la grotte.

— Hercule!... Hercule, délivre-moi!

Le ciel bleu parut à travers la fumée dissipée. Julien étendu, immobile, pâle, les paupières mi-closes, regardait les rapides visions qui se déroulaient devant lui et il lui semblait qu'il ne les voyait pas lui-même, mais que quelqu'un lui ordonnait de les voir.

Il voyait des nuages et des montagnes couvertes de neige; il entendait dans le lointain le remous des vagues. Il apercevait un corps énorme. Les mains et les pieds étaient enchaînés à des rocs. Un milan dévorait le foie du Titan. Des gouttes de sang noir roui-dent le long des flancs. Les chaînes tintaient; tout le corps s'agitait de douleur.

— Délivre-moi, Hercule!

Et le Titan leva sa tête hirsute ; ses yeux rencontrèrent les yeux de l'hypnotisé.

— Qui es-tu? qui appelles-tu? demanda Julien parlant dans un rêve.

— . Toi!

— Je ne suis qu'un faible mortel.

— Tu es mon frère, délivre-moi !

■ — Qui t'a de nouveau enchaîné?

— Les humbles, les doux qui pardonnent à leurs ennemis par lâcheté! Des esclaves, des esclaves!... Délivre-moi !

— Gomment le puis-je?

— Sois comme moi !

Les nuages fumeux du trépied cachèrent l'appari-

û6 1»A MORT DES DIEUX.

tion. Julien s'éveilla momentanément et le Hiérophante lui demanda :

— Veux-tu voir le Réprouvé?

— Je veux.

— Regarde.

Dans la fumée blanche se dessina faiblement une tête entre deux ailes gigantesques. Les plumes pendaient comme des branches d'if; une teinte bleutée tremblait tristement sur elles.

Quelqu'un appela Julien dans le lointain :

— Julien!... Julien!... Renie en mon nom le Galiléen !

Julien se taisait. Maxime murmura à son oreille :

— Si tu veux voir le Grand Ange, renie. Et Julien prononça :

— Je renie.

Au-dessus de la tête de l'apparition brilla l'étoile matinale, l'étoile de l'aurore et l'Ange répéta :

— Julien! renie en mon nom le Galiléen!

— Je renie.

Une troisième fois l'Ange répéta, la voix proche et triomphante :

— Renie I

Et Julien répondit :

— Je renie.

L'Ange dit :

— Viens à moi!

— Qui es-tu?

— Je suis la Lumière, je suis l'Orient, je suis l'étoile matinale !

— Que tu es beau !

— Sois pareil à moi !

— Quelle tristesse tu* portes dans tes yeux !

— Je souffre pour tous les vivants. Il ne faut pas de naissance, il ne faut pas de mort!... Venez à moi. Je suis l'ombre, je suis le repos, je suis la liberté!

— Gomment te nomment les humains ?

— Le mal.

— Toi!

— Je me suis révolté.

— Contre qui ?

— Contre Celui dont je suis l'égal. Il voulait être: seul, nous sommes deux.

— Fais-moi pareil à ton image.

— Révolte-toi. Je te donnerai la force!

— Enseigne-moi.

— Viole la loi, aime-toi, maudis-Le et sois comme moi!

L'ange disparut. Le vent en tourbillonnant aviva la flamme du trépied, qui se rabattit vers la terre, courut sur le sol; puis le trépied se renversa et la flamme s'éteignit. Dans l'obscurité s'entendaient le bruit de pas nombreux, des cris et des gémissements, comme si une armée invisible, fuyant l'ennemi eût traversé les airs. Julien, terrifié, tomba le visage contre terre. La longue robe noire de l'hiérophante, au-dessus de lui, luttait contre le vent.

— Fuyez! fuyez! gémissaient d'indistinctes voix. Les portes de l'enfer s'ouvrent!... C'est lui, Lui, le Vainqueur !

<j8 Lk MORT DES DIEUX.

Le vent sifflait aux oreilles de Julien, des légions et encore des légions, passaient emportées au-dessus de lui.

Subitement le calme se rétablit, un souffle céleste emplit la grotte et une voix murmura :

— Pourquoi me chasses-tu? Saiil! Saûl!

Il semblait à Julien qu'il avait déjà entendu cette voix dans son enfance. Elle reprit doucement :

— Pourquoi me chasses-tu ? Saiil ! Saùl !

Et la voix s'éteignit si loin, qu'elle ne parvint qu'en un balbutiement à peine perceptible :

— Pourquoi, pourquoi me chasses-tu?

Lorsque JVilien s'éveillant, leva de terre son visage, il aperçut un hiérophante allumant une lampe. La tête lui tournait, mais il se souvenait exactement de tout ce qui s'était passé. On lui banda de nouveau les yeux et on lui fit boire du vin épicé qui lui rendit les forces. Il gravit l'escalier, et cette fois, sa main tenait la main terme de Maxime. Il lui semblait qu'une force invisible le soulevait sur des ailes.

Le hiérophante lui dit :

— Questionne.

— Tu l'as appelé? demanda Julien.

— Non. Mais quand une corde de la lyre vibre, une autre lui répond. Le contraire, au contraire.

— Pourquoi une telle puissance dans Ses paroles, si ce ne sont que des mensonges?

— Elles sont la vérité.

— Que dis-tu? Alors le Titan et l'Ange mentent?

— Eux aussi sont la vérité.

— Deux vérités !

— Deux, en effet.

— Tu me tentes...

— Pas moi, mais la vérité complète. Si tu as peur, tais-toi.

— Je ne crains rien. Dis tout. Les Galiléens ont raison?

— Oui.

— Pourquoi alors, les ai-je reniés?

— H y a encore une autre vérité.

— Plus haute?

— Non; égale.

— Mais à quoi doit-on croire? Où est le Dieu que je cherche?

— Et ici, et là-has. Sers Ariman, sers Ormuz, celui qui te plaira ; mais n'oublie pas que tous deux sont égaux : le royaume de Lucifer et le royaume de Dieu.

— Où aller?

— Choisis l'un des deux chemins et ne t'arrête pas.

— Lequel?

— Si tu crois en Lui, prends la croix, suis-le comme II l'a ordonné, sois humble, sois chaste, sois l'agneau sans voix entre les mains des bourreaux. Sauve-toi dans le désert, donne-lui ton corps, ton âme, ta raison. Crois!... C'est une voie et les martyrs galiléens atteignent la même liberté que Prométhée et Lucifer.

— Je ne veux pas !

— Alors, choisis l'autre voie : Sois puissant comme les antiques ancêtres. Sois fort et fier, impitoyable et superbe. Pas de pitié, pas d'amour, pas de pardon 1 Lève-toi et conquiers tout ! . . . Que ton corps soit semblable à celui des demi-dieux de marbre! Prends et ne rends pas ! Goûte au fruit défendu, mais ne te repens pas. Ne crois pas et ne doute pas; et le monde sera à toi, tu seras le Titan et l'Ange révolté contre Dieu.

— Mais je ne puis oublier que les paroles du Galiîéen contiennent la vérité, je ne puis admettre deux croyances !

— Alors, tu seras comme tous les mortels et mieux vaut périr. Mais tu peux... osel... Tu seras empereur !

— Moi? empereur?

— Tu auras entre tes mains ce que n'avait pas le héros Macédonien.

Julien sentit qu'ils sortaient du souterrain. Le vent matinal de la mer les enveloppa. Le hiérophante dénoua le bandeau qui couvrait les yeux de Julien. Ils se tenaient sur une haute tour de marbre — observatoire astronomique du grand théurge — construite d'après le modèle des anciennes tours chaldéennes, sur un roc élevé au-dessus de la mer.

En bas s'étendaient de luxueux jardins, des palais et des propylées rappelant les colonnades de Persépolis. Plus loin. l'Àrthémision et Ephèse se détachant 8\xr les montagnes d'où devait se lever le soleil.

La tête de Julien tourna en contemplant l'étendue;

il dut s'appuyer sur le bras de Maxime. Julien, souriant, ferma les yeux et le soleil levant scintilla, teinta ses vêtements blancs d'un rayon de pourpre. Le hiérophante étendit le bras :

— Regarde, tout cela est à toi !

— Le puis-je, Maître, j'attends la mort à tout instant. Je suis faible et malade.

— Le soleil, dieu Mithra, te couronne de sa pourpre! C'est la pourpre de l'empereur romain. Tout est à toi. Ose!

— Que m'importe! puisque la vérité unie n'existe pas, que je ne trouve pas le Dieu que je cherche?

— Unis si tu peux, la vérité du Titan et la vérité du Galiléen et tu seras plus grand que tous les hommes enfantés par des femmes.

Maxime d'Éphèse possédait des bibliothèques merveilleuses, de calmes salles de marbre encombrées d'appareils scientifiques et de spacieux cabinets anatoraiques. Dans l'un de ces derniers, le jeune savant Oribazy, docteur de l'école d'Alexandrie, tenant dans ses mains un scalpel, opérait une vivisection nouvelle sur un animal rare envoyé des Indes à Maxime.

La salle était ronde et les murs cachés par des urnes d'étain, des réchauds, des appareils d'Eoliphe et d'Archimède, des « machines à feu » de Ktésius et de Geron. Dans le silence de la bibliothèque voisine, tombaient sonores, les gouttes de la pendule hydraulique, inventée par Apollonius. Là aussi se voyaient des globes, des cartes géographiques métalliques, la repro-

duction des sphères célestes de Hipparque et Eratosphène.

Sous la lumière douce et claire tombant du plafond de verre, Maxime, vêtu comme un simple philosophe, examinait curieusement les organes chauds encore, étalés sur la table de marbre.

Oribazy, penché au-dessus du foie de l'animal, disait :

— Comment Maxime, le grand philosophe Maxime, peut-il croire en tous ces absurdes miracles?

— J'y crois et je n'y crois pas, — répondit le théurge. La nature que nous étudions moi et toi, n'estelle pas le plus extraordinaire des miracles? N'est-ce pas un mystère superbe que ces vaisseaux sanguins, ces nerfs ; l'admirable combinaison des organes que nous examinons comme des augures...

— Tu sais de quoi je veux parier, interrompit le jeune docteur. Pourquoi as-tu trompé ce jeune homme?

— Juiien?

«~» Oui.

— Il voulait lui-même être trompé".

Les sourcils volontaires d' Oribazy se froncèrent :

— xMaître, si tu m'aimes, dis-moi qui tu es ? Gomment peux-tu souffrir de pareils mensonges? Est-ce que je ne connais pas la magie? Vous attachez au plafond de la chambre sombre, de lumineuses écailles de poisson, et l'élève que vous initiez aux mystères croit que c'est le ciel qui descend vers lui sur l'ordre de l'hiérophante ! Vous fabriquez, avec delà cire et de la peau, une tête de mort, à laquelle vous adaptez un cou de cigogne et voué

prononcez, cachés sous le parquet, vos prédictions. L'élève croit que le crâne lui dévoile le secret de la tombe. Et quand ii est nécessaire que la tête disparaisse, vous approchez d'elle un réchaud : la cire fond et le crâne se disloque. Par d'habiles projections de lumière, vous transformez les teintes de la fumée odorante et vous faites croire aux naïfs qu'ils ont devant leurs yeux, l'image des dieux. A travers l'eau d'un bassin dont les bords sont de pierre et le fond de verre, vous montrez, à l'aide d'un esclave complaisant, Apollon vivant, ainsi qu'Aphrodite, représentée par une catin. Et vous nommez cela les mystères sacrés ?

L'habituel sourire équivoque, erra sur les lèvres minces du hiérophante qui répondit :

— Nos mystères sont plus profonds et plus beaux, que tu ne penses. Les hommes ont besoin d'enthousiasme. Pour celui qui a la foi, la catin est vraiment Aphrodite, et l'écaillé lumineuse, le ciel étoile. Tu dis que les gens prient et pleurent devant les apparitions produites par une lampe à verres de couleurs? Oribazyî Oribazy ! . . . Mais la nature qui étonne ta science, n'est-elle pas un mirage produit par des sentiments aussi trompeurs que la lanterne du mage? Où est la vérité? Où commence le mensonge? Tu crois et tu sais. Et je ne veux pas croire, je ne puis savoir. La vérité existe pour moi au même lieu que le loensonge.

— Julien te serait-il reconnaissant, s'il savait que tu le trompes?

— Il a vu ce qu'il voulait voir. Je lui ai donné l'enthousiasme, la force et l'audace. Tu dis que je l'ai

trompé? Si cela avait été nécessaire, je l'aurai fait et je l'aurais tenté. J'aime le mensonge qui contient une vérité. J'aime la tentation! Je n'abandonnerai pas Julien jusqu'à ma mort. Je lui laisserai goûter h tous les fruits défendus. Il est jeune, je vivrai en lui une seconde existence; je lui dévoilerai les mystères séduisants et criminels et peut-être sera-t-il grand |t moil

— Maître, je ne te comprends pas.

— Et c'est bien pour cela que je te parle ainsi. Je ne le ferais pas avec un autre, repartit Maxime en fixant sur Oribazy, son regard pénétrant et impassible.

Un rayon de soleil tomba sur la barbe du vieillard, blancbe comme de l'argent. Les rides du visage semblaient encore plus profondes et plus sombres, et sur ses lèvres errait un sourire traîtreusement séduisant comme celui d'une femme.

Julien avait vu son frère Galîus à son passage à

Constantinople. Il l'avait trouvé entouré d'une troupe de traîtres aux ordres de Constance : le questeur Léon tin, rusé élégant de cour, réputé par son habileté à écouter aux portes et questionner les esclaves; le tribun Baïnobadouès, muet et impénétrable barbare, donnant l'impression d'un bourreau travesti ; le fier maître de cérémonie de l'empereur, cornes domesticorum, Lucillien, et, enfin, Marc Scuda, l'ancien tribun de Gésarée en Gappadoce, qui, grâce à la protection de vieilles dames, était parvenu au poste désiré.

Gallus, comme toujours, bien portant, gai et étourdi, avait offert à Julien un excellent souper, très fier particulièrement d'un gros faisan de Chaldée, farci de fraîches dattes thébaines. Il riait comme un enfant et évoquait les souvenirs de Macellum, lorsque, soudain,

Julien lui parla de sa femme, Constance. Le visage de Gallus s'altéra ; ses yeux s'emplirent de larmes et il déposa sur l'assiette le succuleot morceau de faisan qu'il s'apprêtait à porter à sa bouche.

— Tu ne sais donc pas, Julien, que Constance est morte subitement à la suite de fièvre infectieuse, en se rendant auprès de l'empereur, pour me disculper à ses yeux. J'ai pleuré durant deux nuits en apprenant cette nouvelle...

Il jeta un cosip d'oeil peureux à la porte et se rapprochant de Julien, murmura à son oreille :

— Depuis, je me moque de tout. Elle seule pouvait me sauver. C'était une femme étonnante !... Sans elle, je suis perdu... je ne puis et ne sais rien... « Ils » font de moi ce qu'ils veulent.

Il but d'un trait une coupe de vin.

Julien se souvint de Constance, sœur de Constance ^ veuve d'un âge mûr, qui avait été le mauvais génie de son frère, lui avait fait commettre des crimes innombrables et stupides, souvent pour des futilités ; et il demanda, voulant connaître à l'aide de quelle puissance cette femme avait soumis Gallus :

— Elle était belle ?

— Tu ne l'as donc jamais vue?... Non, elle était laide, très laidev. Petite, bronzée, grêlée ; et elle avait de vilaines dents, ce que je ne puis supporter chez une femme. Cependant, connaissant ce défaut, elle évitait toujours de rire. On a dit qu'elle me trompait ; que, la nuit, travestie, elle se rendait à l'hippodrome comme Messaline, auprès d'un jeune et fort bel écuyer. Que

n'importait !... Est-ce quejenela trompais pas, moi ? Elle ne me gênait pas et je la payais de retour. On disait qu'elle était cruelle : elle savait régner, Julien! Elle n'aimait pas les auteurs d'épigrammes dans lesquelles les misérables lui reprochaient ses mauvaises manières et la comparaient à une .esclave de cuisine, habillée en femme de bësar. . . Elle aimait la vengeance ! . . . et quel esprit, quel esprit, Julien !... J'étais tranquille avec elle, comme derrière un mur de granit ! Àh ! nous avons fait des folies ! . . . Nous nous sommes amusés !

Il souriait à ces souvenirs agréables et passait le coin de la langue sur ses lèvres roses, encore humides de vin de Ghio.

— Il n'y a pas à dire, nous nous sommes amusés î répéta-t-il, non sans fierté.

Lorsque Julien s'était rendu à l'entrevue avec son frère, il pensait éveiller en lui des sentiments repentants et avait préparé même 'un discours contre les tyrans, dans le style de Libanius. Il s'attendait à voir un homme courbé sous le joug de Némésis et non le tranquille visage rose et gras d'un bel athlète. Les mots moururent sur les lèvres de Julien. Il regardait sans dégoût ce « débonnaire animal » <£insi dénommait-il mentalement son frère) et songeait qu'il était aussi inutile qu'à un beau poulain de lui déclamer des sermons. Julien se contenta donc de murmurer à l'oreille de Gallus :

— Pourquoi vas-tu à Médiolan ? Tu ne le soupçonnes pas?

— Si... Tais- toi... Mais il est trop tard. £t, montrant son cou blanc, il ajouta :

— Le nœud coulant de la mort est là, comprendstu? a II» le serre peu à peu. Il me déterrait de sous terre, Julien I Non, mieux vaut ne pas en parier. C'est fini I... Nous nous sommes amusés, — en voilà assez !

— Il te reste deux légions à Antioche...

— Plus une seule, « Il » m'a enlevé tous mes meilleurs soldats, petit à petit, sous différents prétextes et toujours pour mon bien, à moi ! . . . Tout ce qu'il fait n'a que ce but. . . Gomme il s'occupe de moi î Combien il a hâte de me voir et d'écouter mes conseils. Julien, cet homme est terrible 1 Tu ne sais pas encore, et Dieu veuille que tu ne saches jamais ce qu'est cet homme. Il voit tout, connaît mes plus intimes pensées, celles même que je ne confie pas au chevet de ma couche. Il voit aussi en toi, frère. J'ai peur de lui ! . .

— Mais, ne peux-tu fuir ?

— Tais-toi ! . . . parle plus bas !

Les traits de Gallus prirent une expression d'enfantine terreur.

— Non; c'est fini! Je suis, maintenant, pris comme un poisson à l'hameçon. « Il » tire bien doucement afin que la ligne ne casse pas. Un césar, quel qu'il soit, est tout de même un poisson lourd. Je sais qu'il est impossible de a lui » échapper : il me reprendra un jour ou l'autre... Je vois la trappe et je vais vers elle quand même, par crainte. Depuis six ans, depuis toujours, j'ai tremblé devant lui. Comme un gamin,

je me suis assez promené... Mon frère I « Il » m'égorgera comme un cuisinier égorge un poulet!... Mais il me martyrisera auparavant par mille ruses et mille tendresses. — Je préfère finir plus vite.

Les yeux de Gallus brillèrent tout à coup et il s'écria :

— Ah ! si «elle» était là, près de moi, elle m'aurait sûrement sauvé ! C'était une femme si étonnante, si extraordinaire I

Le tribun Scuda, entrant dans le tricîinium, annonça, avec un servile salut, que le lendemain, en l'honneur de l'arrivée de césar, des courses auraient lieu en l'hippodrome de Constantinople, et que le célèbre écuyer Korax y prendrait part. Gallus se réjouit fort à cette nouvelle et ordonna de préparer une couronne de lauriers pour, en cas de victoire, couronner luimême devant le peuple son favori Korax.

Puis il se lança dans des récits de courses, vantant l'adresse des conducteurs de chars.

Gallus buvait beaucoup, riait comme un homme dont 2a conscience est tranquille, sans la moindre trace de sa récente peur sur ses traits de bellâtre. Seulement, à la dernière minute de leurs adiepx, il embrassa bien iort Julien et pleura.

— Dieu te vienne en aide, Dieu te vienne en aide ! balbutiait-il, subitement attendri. Toi seul m'as aimé, toi et Constance...

Puis il murmura à l'oreille de Julien :

— J'espère que tu te sauveras, frère... Tu sais dissimuler... je t'ai toujours envié à ce sujet. Que Dieu te vienne en aide !

Julien eut pitié de lui ; il savait que son frore n'échapperait pas à Constance.

Le jour suivant, Gallus quitta Constantinople sous la même escorte. A Andrinople, on ne laissa à Gallus que dix voitures de poste ; il fallut abandonner toute la suite et tous les bagages. L'automne était fort avancé. Les chemins étaient atroces. La pluie tombait sans arrêt durant plusieurs jours entiers. On dépêchait Gallus, sans lui donner le temps, ni de se reposer, ni de dormir. Depuis deux semaines, il n'avait pris de bain.

Une des plus pénibles souffrances de Gallus était précisément le contact trop direct de la malpropreté. Toute sa vie, il avait fait grand cas de son corps sain et soigné à l'excès, et c'est avec une profonde tristesse qu'il contemplait ses ongles non taillés et la pourpre de sa chlamyde salie par la poussière et la boue des routes. Scuda ne le quittait pas d'une minute et Gallus craignait, non sans raison, ce compagnon attentionné. Le tribun, porteur d'un message de l'empereur, à peine arrivé à Autioche, par une allusion impudente avait offensé Constance^ la femme de Gallus, qui, sous l'empire d'un accès de folle fureur, avait donné l'ordre d'infliger au tribun romain un certain nombre de coups de fouet et de le jeter, ensuite, comme un esclave, dans un cachot

Mais, raisonnant es conséquences, Constance avait vite fait délivrer le tribun qui s'était présenté alors au palais de Gailus, comme si rien ne s'était passé et, «avalant l'affront», n'avait même pas envoyé de

rapport, — peut-être par crainte qu'une aussi honteuse punition ne nuisît à sa carrière de courtisan.

Pendant tout le voyage de Gallus, d'Antioche à Médioîan, Scuda se tint dans le même char que le césar, ne l'abandonnant pas un instant, provoquant ses confidences et le traitant en enfant obstiné et malade que lui, Scuda, aimait au point de ne jamais pouvoir le quitter. ;

Au moment des passages dangereux de rivière, sur les ponts de branches, en Illyrie, Scuda, avec un tendre souci, entourait de ses bras la taille de Gallus. Et, si ce dernier tentait de se débarrasser de cette étreinte, il serrait plus fort, assurant qu'il préférait mourir plutôt que de permettre qu'une aussi précieuse vie pût courir le moindre danger.

Le tribun avait un regard étrangement pensii, tandis qu'il contemplait, avec un sourire doucereux, le cou de Gallus, blanc et lisse, comme celui d'une jeune fille. Le césar, sentant posé sur lui ce regard trop attentif, éprouvait un malaise et se retournait. Dans de pareils instants, il se maîtrisait pour ne pas gifler l'aimable tribun. Mais le pauvre prisonnier reprenait aussitôt ses esprits et se contentait de supplier sur un ton pleurard, — en dépit de tout, son appétit restant surprenant, — qu'on s'arrêtât pour manger tant soit peu. À Pétobion, en Norique, ils furent reçus par deux nouveaux envoyés de l'empereur, accompagnés d'une cohorte de légionnaires de la cour.

Le masque, alors, fut abattu. Autour du palais de Gallus, on plaça des sentinelles armées, la nuit,

£ia LA MORT DBS DIEUX.

comme autour d'une prison. Le soir, le préfet Barbation, entrant sans observer la moindre étiquette auprès de Gallus, lui ordonna d'ôter la chlamyde césarienne et de revêtir la simple tunique et le paludamentum. Scuda se pressa tellement à enlever la chlamyde, qu'il en déchira la pourpre.

Le lendemain matin, on fît monter le prisonnier dans une « karpenta » , véhicule à deux roues et sans toit, employé par les bas fonctionnaires pour les courses de service. Un vent froid soufflait, intermittent; la neige fondue tombait glaçante. Scuda, selon son habitude, enlaça Gallus d'un bras, et de l'autre, se prit à toucher son nouveau vêtement.

— Quel bon vêtement, doux et chaud ! Selon moi, cela vaut mieux que la pourpre qui ne réchauffe pas. On a même doublé de laine cette tunique...

Et comme pour se rendre compte, Scuda glissa sa main sous le paludamentum, puis sous la tunique et, subitement, avec un rire discret, en retira la lame d'un poignard que Gallus avait réussi à dissimuler.

— Yoilà qui est mal ! s'exclama Scuda. On peut se blesser, par mégarde... Quel amusement enfantin!

Il jeta le poignard sur la route.

Une infinie lassitude s'empara de Gallus ; il ferma les yeux et sentit que Scuda l'enlaçait avec une caressante tendresse. Gallus crut être en proie à un cauchemar.

Ils s'arrêtèrent à la forteresse de Pola, en Istrie, au bord de la mer Adriatique. Quelques années auparavant, dans cette même ville, avait eu lieu le meurtre

LA MORT DES DIEUX. Il3

du jeune héros Priscus, fils de Constantin le Grand.

La ville, peuplée de soldats, était triste. D'interminables casernes bâties dans le style de Dioclétien, remplaçaient les maisons. La neige couvrait les toits ; le vent hurlait dans les rues désertes et la mer grondait.

Gallus fut conduit dans une caserne. On l'assit devant la fenêtre, de façon que le jour frappât directement son visage. Le plus habile policier de l'empereur, Eustaphe, petit vieillard ridé et aimable, à la voix pénétrante et cajoleuse comme celle d'un confesseur, commença l'interrogatoire, en frottant ses mains bleuies par le froid. Gallus, mortellement fatigué, disait tout ce qui plaisait à Eustaphe. Mais aux mots « trahison de l'empire » il blêmit et sursauta :

— Ce n'est pas moi... ce n'est pas moi ! balbutiaitil, éperdu. C'est Constance, Constance qui a tout ourdi!... Sans elle, je n'aurais rien fait... Elle avait exigé la mort de Théophile, de Clément, de Domitie» et des autres !... Dieu me voit, ce n'est pas moi... Elle ne m'avait rien dit... Je ne savais même pas...

Eustaphe le regarda en souriant :

— C'est bien dit-il. Je déclarerai à l'empereur que sa propre sœur Constance, épouse de l'ancien césar 4' Orient, est seule coupable.

Et, se tournant vers les légionnaires, il ordonna :

— L'interrogatoire est terminé. Emmenez-le.

Bientôt parvint l'arrêt de mort, décrété par l'empereur Constance, qui avait considéré comme une offensa personnelle l'accusation portée contre sa défunte sœur.

Il4 LA MORT DES DIEUX

A la lecture de l'arrêt de mort, GalJjts perdit connaissance et tomba dans les bras des soldats. Le malheureux, jusqu'à la dernière minute, avait espéré qu'il serait gracié. Et, maintenant encore, il pensait qu'on lui accorderait au moins quelques jours, quelques heures, pour se préparer à la mort. Mais le bruit ciualait que les soldats de la légion thébaine se révoltaient et s'apprêtaient à délivrer Gallus. On le mena incontinent au supplice.

Il taisait jour à peine. La neige tombée pendant la nuit recouvrait la boue noire et gluante. Un soleil sans chaleur éclairait la neige, dont la réverbération aveuglante emplissait la pièce où avait été amené Gallus.

On n'avait pas confiance dans les soldats qui, presque tous, aimaient et plaignaient le césar disgracié. On choisit pour bourreau un boucher qui se chargeait parfois d'exécuter les voleurs et les brigands de l'Istrie. Le barbare ne savait pas se servir de l'épée romaine et avait apporté pour le supplice une large hache, une cognée à double tranchant avec laquelle il dépeçait les porcs et les moutons. Le visage du boucher était stupide, beau et endormi. C'était un Slave. On lui avait caché le nom du condamné et il croyait fermement qu'il décapiterait un vulgaire voleur.

Devant la mort, Gallus devint calme et humble. Il permettait de Taire de lui tout cr, qu'on voulait. Il lui semblait qu'il était enfant; alors, aussi, il pleurait et résistait quand on le plongeait de force dans un bain <et, une fois soumis, trouvait la chose agréable.

LA MORT DES DIEUX. Il5

Mais, ayant vu le boucher aiguiser sa hache, il trembla de tous ses membres.

On l'emmena dans une pièce voisine. Là, le perruquier, consciencieusement, lui rasa ses fins cheveux dorés, — beauté et fierté du jeune césar. En revenant de la chambre du perruquier, Gallus resta un moment seul avec le tribun Scuda et, inopinément, il tomba à genoux devant son plus cruel ennemi.

— Sauve-moi, Scuda! Je sais que tu le peux! Cette nuit, j'ai reçu un message des soldats de la légion thébaine. Laisse-moi leur dire un mot, ils me délivreront. J'ai trente talents cachés dans le trésor du temple de Mycènes. Personne ne le sait. Je te les donnerai... et encore davantage!... Les soldats m'aiment. Je ferai de toi mon ami, mon frère, mon corégent, césar !

Fou d'espérance, il embrassa les genoux du tribun, et Scuda, frissonnant, sentit les lèvres du césar sur ses mains. Il ne répondit pas et, souriant, se débarrassa lentement de l'étreinte. On ordonna à Gallus de se dévêtir. Il ne voulut pas retirer ses sandales : ses pieds étaient sales. Lorsqu'il fut presque nu, le boucher commença à lui lier les mains derrière le dos, comme il avait l'habitude de le faire aux voleurs. Scuda se précipita pour l'aider. Quand Gallus sentit l'attouchement des doigts du tribun, la fureur s'empara de lui. Il s'échappa des mains du bourreau, saisit Scuda à la gorge et chercha à l'étrangler.

Nu, grand, il ne ressemblait pas à un homme, mais à un jeune fauve fort et terrible.

On arracha de son étreinte le tribun suffoqué, et on lui

Il6 LA MORT DES DIEUX.

lia les pieds et les mains. A ce moment, dans la cour de la caserne, retentirent les cris des soldats thébains :

— Long règne à César Gallus I

Les meuitriers se hâtèrent; on apporta un gros tronc d'arbre en guise de billot. Gallus fut agenouillé devant. Barnation, Baynobadouès et Apodémus, le retenaient par les épaules, les mains et les pieds; Scuda courbait la tête contre le billot. Avec un sourire voluptueux, il appuyait de toute sa force ce crâne résistant, en vain. Il sentait, sous ses doigts glacés par l'émotion, la peau rasée de frais encore humide de savon, et il contemplait avec enthousiasme le cou blanc et délicat comme celui d'une jeune vierge.

Le boucher était un maladroit bourreau.

Abaissant sa cognée, il avait touché la nuque, mais le coup était incertain. Alors, il leva une seconde fois la hache en criant à Scuda :

— Plus à droite ! . . . tiens la tête plus à droite ! Gallus se débattit et hurla comme un bœuf à demi

assommé.

Plus près et plus distincts retentissaient les cris des soldats :

— Long règne à César Gallus !

Le boucher leva haut la cognée et frappa. Un Hot de sang jaillit sur les mains de Scuda. La tête roula en résonnant sur les dalles de pierre.

Les légionnaires, à ce moment, envahirent les salles. Barbation, Apodémus et Scuda se précipitèrent vers la sortie opposée. Le bourreau restait perplexe; mais Scuda lui murmura à l'oreille :

— Emporte la tête du césar supplicié, afin que les légionnaires ne reconnaissent pas le corps. C'est une question de vie ou de mort pour nous tous.

— Ce n'était donc pas un voleur? balbutia le bourreau confondu.

Il ne savait comment emporter cette tête rasée. D'abord, il la glissa sous son bras ; mais cela lui parut incommode. Alors passant son doigt recourbé dans la bouche, il emporta ainsi accroché le crâne de celui qui faisait jadis se courber tant de têtes humaines.

Julien, apprenant la mort de son frère, songea :

— Maintenant ce sera mon tour 1

A Athènes, Julien devait prononcer ses vœux, devenir moine. Une fraîche matinée de printemps; le soleil n'était pas encore levé. Julien, en sortant de l'église où il avait assisté aux matines, avait suivi pendant plusieurs stades les bords de l'Ilissus, cachés par des platanes et de la vigne sauvage. Il avait découvert, non loin d'Athènes, un endroit solitaire sur la rive du torrent qui se déroulait comme une écharpe de soie sur le fond de la grève. De là, il admirait à travers le brouillard, les roches rougeâtres de l'Acropole, les lignes fières du Parthénon à peine éclairé par l'aurore.

Julien enleva ses chaussures, et, les pieds nus, suivit le cours de l'Ilissus. L'air était imprégné de l'arôme des fleurs et du raisin muscat. Il y avait dans ce parfum un avant-goût de vin, comme dans l' adolescence perce le pressentiment de l'amour.

Julien, les pieds dans l'eau, s'assit sur une racine de platane. Il ouvrit Phèdre, et se prit à lire. Socrate dans son dialogue, disait à Phèdre :

— Tournons de ce côté et suivons le cours de l'Ilissus. Nous choisirons un endroit solitaire pour nous asseoir.

Phèdre. — Heureusement, je ne me suis point chaussé ce matin, et toi, Socrate, tes pieds sont toujours nus. Nous pouvons marcher sur le lit du torrent. Regarde ; la vague ici est rieuse et transparente!

Socrate. — Par Pallas 1 voici un merveilleux endroit ! Il doit être consacré aux nymphes et au dieu Achéloiïs, à en juger par ces statuettes. Ne te semblet-il pas qu'ici la brise est plus tendre et plus parfumée? Ici, dans le chant même des grillons, il y a quelque chose de doux rappelant l'été. Mais, ce qui me plaît le plus, ce sont ces hautes herbes...

Julien se retourna avec un sourire ; tout était tel que huit siècles auparavant. Les grillons commençaient leur chant...

— Socrate a foulé cette terre de ses pieds ! songea-t-il. Et, cachant sa tête dans les roseaux, il baisa avec

ferveur cette terre sacrée.

— Bonjour, Julien. Tu as choisi là un coin délicieux pour la lecture. Puis-je m'asseoir près de toi?

— Assieds-toi, j'en serai heureux, Les poètes ne violent pas la solitude.

Julien regarda le maigre personnage, vêtu d'un manteau démesurément long, le poète Publius Poff* phirus, et songea:

laO LA MORT DES DIEUX.

— îî est si petit, si malingre, qu'en effet on pourrait croire que bientôt il se transformera en sauterelle selon les myihp., de Platon sur les poètes !

Publius, ainsi que les sauterelles, savait vivre presque sans nourriture ; mais les dieux ne lui avaient pas accordé le pouvoir de mépriser la faim et la soif. Son visage terreux, rasé, ses lèvres livides, gardaient le cachet de la faim jamais assouvie.

— Pourquoi portes-tu un aussi long manteau, Publius? lui demanda Julien.

— Il n'est pas à moi, répondit l'autre avec une philosophique indifférence. Je loue une chambre avec un jeune homme, Héphestion, venu à Athènes pour étudier l'éloquence. Ce sera un superbe avocat. En attendant, il est pauvre comme moi, pauvre comme un poète lyrique, — ce qui veut tout dire ! Nous avons mis en gage nos vêtements, nos meubles, même l'encrier... Il nous reste un manteau pour deux. Le matin, je sors et Héphestion étudie Démosthène ; le soir, il endosse la chlamyde et j'écris des vers. Par malheur, nous n'avons pas la même taille. Mais qu'importe I Je me promène, — comme les anciennef Troyennes, — long vêtu !

Publius rit de tout cœur et son visage terreux prit l'expression d'un pleureur égayé.

— Vois-tu, Julien, continua le poète, je compte su? la mort de la veuve d'un richissisme fermier romain. Les heureux héritiers me commanderont uno épitaphe et la payeront généreusement. Malheureusement la veuve, en dépit des docteurs et des soins des héritiers»

s'entête à ne pas rendre l'âme. Sans cela, depuis longtemps je me serais acheté un manteau. Ecoute, Julien, viens tout de suite avec moi.

— Où?

— Aie confiance... tu me remercieras.

— Quels mystères ?

— Ne demande rien; lève-toi et allons. Le poète ne fera pas de mal à l'ami des poètes ! Tu verras la déesse.

— Quelle déesse ?

— Arthémise chasseresse.

— Un tableau ? Une statue ?

— Bien mieux. Si tu aimes la beauté, prends ton manteau et suis-moi !

Publius avait un air mystérieux si séduisant que Julien sentit la curiosité le mordre.

Une condition. Ne rien dire et ne s'étonner de

rien. Autrement, le charme disparaîtrait. Au nom de Calioppe et d'Erato, fie-toi à moi ! Nous sommes à deux pas de l'endroit et pour que le chemin soit plus abrégé encore, je te lirai le commencement de l'épi— taphe de ma fermière.

Ils sortirent sur la grande route poussiéreuse.

Sous les premiers rayons du soleil, le bouclier d'acier de Minerve Athéné lançait des éclairs au-dessus de l'Acropole teintée de rose. Le long des barrières de pierres cachant des ruisseaux qui bourdonnaient soua les figuiers, les grillons chantaient des notes sur aiguës, rivalisant avec la voix enrouée de l'inspiré poète lisani son épitaphe.

Publius Porphirus n'était pas privé de talent, mais sa vie était bizarrement organisée. Plusieurs années auparavant, il possédait une jolie maisonnette, véritable temple d'Hermès, à Gonstantinople, non loin du faubourg de Chalcédoine. Son père, marchand d'huile, lui avait laissé une petite fortune qui devait lui permettre de vivre sans soucis. Mais Publius, adorateur de l'antique hellénisme, se révolta contre ce qu'il appelait « le triomphe de l'esclavage chrétien ». Il écrivit un poème libéral qui déplut à l'empereur Constance, visé dans une allusion. On ne la lui pardonna pas. Le châtiment s'effondra sur l'auteur ; sa maison et ses biens furent confisqués et lui-même banni sur une île déserte de l'archipel, ne possédant que des rochers, des chèvres et des lièvres. Publius ne supporta pas l'épreuve, il maudit ses pensées libérales et se décida à effacer à tout prix son péché. Dévoré par la fièvre, durant ses nuits sans sommeil, il écrivit un poème glorifiant l'empereur, à l'aide des sentences de Virgile ; et les vers du poète antique se groupaient de telle façon, qu'ils formaient une œuvre nouvelle. Ce casse-tête ingénieux plut à la cour. Publius avait deviné l'esprit du siècle.

Alors, il entreprit des choses plus étonnantes encore, il écrivit un dithyrambe à Constance, composé de vers d& différentes longueurs, formant des figures entières, telles que, une flûte de Pan, un orgue hydraulique, un autel à sacrifices dont la fumée était représentée par d'inégales phrases. Mais comme merveille d'habileté, il avait trouvé le poème carré de vingt «t

quarante hexamètres. Certaines lignes étaient tracées à i'encre rouge et, réunies, se transformaient en monogramme du Christ, en fleur, en arabesques et figuraient de nouvelles lignes avec de nouveaux compliments. Enfin, les quatre derniers hexamètres du livre pouvaient se lire de dix-huit manières différentes, de la fin, du commencement, du milieu, de côté, de haut, d'en bas, etc., et, de n'importe quelle façon, formaient une louange à l'empereur.

Le pauvre poète faillit perdre la raison à cet ouvrage. Mais aussi sa victoire fut complète, et Constance enthousiasmé. Il lui semblait que Publius avait surpassé tous les poètes de l'antiquité, et de sa propre main il lui écrivit une lettre, l'assurant de sa protection, et terminant ainsi : « Dans notre siècle, ma bienveillance, semblable au calme souffle des zéphyrs, suit tous ceux qui écrivent des vers » .

Cependant on ne rendit pas au poète ses biens confisqués ; on lui donna simplement quelque argent et l'autorisation de quitter son île déserte pour habiter Athènes.

Là, il menait une triste existence. Le palefrenier des écuries du Cirque vivait luxueusement en comparaison de Publius.

En compagnie de fossoyeurs, de marchands suspects, d'organisateurs de fêtes nuptiales, il passait des journées entières dans les antichambres des seigneurs illettrés, pour obtenir la commande d'un épithalame, d'une épitaphe ou d'une épître d'amour. Il y gagnait peu de chose. Mais il ne se décourageait pas, espérant

offrir un jour à l'empereur un poème qui lui rendrait la grâce complète.

Julien sentait qu'en dépit de son avilissement Porphirus portait toujours dans son cœur un profond amour pour la Hellade. Il était un fin appréciateur de la poésie grecque et Julien causait volontiers avec lui.

Ils quittèrent la route et s'approchèrent du haut mur d'une palestre. Autour, tout était désert. Deux agneaux noirs broutaient l'herbe. Près de la porte fermée, aux fentes de laquelle poussaient des pavots et des marguerites jaunes, se tenait un char attelé de deux chevaux blancs dont les crinières étaient coupées ras comme chez les chevaux de bas-reliels. Un vieil esclave les gardait. Il était sourd-muet, mais aimable. Tout de suite il reconnut Publius et lui fit un amical signe de tête en désignant la porte fermée de la palestre.

— Prête-moi ta bourse un moment, dit Publius à Julien ; j'y prendrai un denier ou deux pour ce vieux bouffon.

Il jeta la monnaie et, avec de serviles grimaces, des grognements satisfaits : le muet leur ouvrit la porte.

Ils entrèrent sous un obscur et long péristyle. Entre les colonnes se voyaient les ksystes, galeries destinées aux exercices des athlètes. Les ksystes, au lieu de sable, étaient recouverts d'herbe. Les deux amis pénétrèrent sous un large portique intérieur. La curiosité de Julien s'exaspérait à tous ces mystères. Publius le menait par la main, sans prononcer un mot.

Sur le second portique donnaient les portes des « exèdres », salles de marbre couvertes, servant de lieu de réunion aux orateurs. Les cycades chantonnaient là où avaient retenti les discours éloquents des sages Athéniens. Au-dessus des herbes grasses tourbillonnaient des abeilles. Le silence et la tristesse régnaient. Tout à coup retentit une voix de femme, un bruit de disque frappant le marbre, suivi de rires.

Se faufilant comme des voleurs, ils se cachèrent dans la pénombre formée par les colonnes de l'éléophésion, lieu où les anciens lutteurs s'oignaient d'huile.

De derrière ces colonnes, on découvrait l'éphébion, place quadrangnlaire sous ciel ouvert, destinée au jeu du disque et couverte de sable frais.

Julien regarda et eut un mouvement de recul.

A vingt pas de lui se tenait une jeune fille entièrement nue. Il embrassa d'un regard tout son corps merveilleux. Elle tenait un disque à la main.

Julien voulut s'éloigner ; mais il vit dans les yeux de Publius et sur son visage livide et maigre une telle admiration qu'il comprit que l'adorateur de la Hellade n'avait eu aucune pensée luxurieuse en l'amenant dans ce lieu. Son enthousiasme était sacré.

Publius, serrant la main de Julien, murmura :

— Regarde ! Nous sommes maintenant à neuf siècles en arrière dans l'antique Laconie 1 Tu te souviens des vers de Properce?

Multa tuœ, Sparte, miramur jura palestras. Sed mage virginei tôt bona gymnasii, Quod non infâmes exercet corpore ludos, Inter laatantes nuda puella viros !

— Qui est-ce? demanda Julien.

— Je ne sais pas; je n'ai pas voulu savoir...

— C'est bien. Tais-toi...

Maintenant, il regardait avidement la lanceuse de disrue, sans honte, sentant qu'il était indigne d'un philosophe de rougir.

Elle s'éloigna de quelques pas, se baissa et avançant la jambe gauche, prit son élan en un mouvement de tout le corps, lança si haut le cercle de métal, qu'il brilla au soleil levant, et, en tombant, alla frapper la dernière colonne. Julien crut voir une statue de Phidias.

— C'était le meilleur coup, dit une fillette de douze ^ns, vêtue d'une riche tunique et qui se tenait près de la colonne.

— Myrrha, donne-moi le disque, répliqua la jouteuse. Je peux le jeter plus haut encore, tu verras. Mérohé, éloigne-toi, je pourrais te blesser, comme Apollon blessa Hyacinthe,..

Mérohé, une vieille esclave égyptienne, à en juger par ses vêtements multicolores et son visage bistré, préparait dans des amphores d'albâtre des parfums pour le bain. Julien comprit que le muet et le char attelé de chevaux blancs devaient de même appartenir à ces deux passionnées de jeux îaconiens.

Ayant terminé le jeu du disque, la jeune fille prit des mains de la pâle Mvrrha l'arc et le carquois, d'où elle retira une longue flèche empennée. Elle visait un cercle noir servant de cible à l'extrémité opposée de l'éphébion. La corde vibra. La flèche s'envo'a en sifflant et se ficha dans la cible, — puis une seconde, puis une troisième.

— Arlhémise chasseresse ! soupira Pub^ius.

Tout à coup, un rayon de soleil, glissant entre les deux colonnes, vint frapper le visage et la poitrine presque adolescente de la jeune fille. Jetant l'arc et les flèches, aveuglée, elle cacha sa figure dans ses mains.

Les hirondelles, poussant des cris aigus, se poursuivaient au-dessus de la palestre et se noyaient dans Je bleu du ciel.

Elle découvrit son visage et éleva les bras au-dessus de sa tête.

Ses cheveux blonds, dorés à la pointe comme du miel jaune au soleil, roussissaient vers la racine. Ses lèvres s'entr' ouvraient en un sourire heureux et le soleil glissait sur son corps, toujours plus bas et plus bas. Elle se tenait debout pure et vêtue de lumière et de beauté, comme des plus pudiques habillements.

— Myrrha! murmura lentement la jeune fille, songeuse. Regarde le ciel, on voudrait s'y noyer comme les hirondelles. Te souviens-tu, nous disions que les hommes ne pouvaient être heureux parce qu'ils n'avaient pas d'ailes. Quand je regarde les oiseaux, — je les envie. Il faudrait être légère et entièrement nue,

— comme moi, en ce moment, — et haut, très haut dans le ciel et sentir que c'est pour toujours... qu'il n'y aura plus autre chose que le ciel et le soleil, autour du corps léger, libre et nu !

Redressée, les bras levés, elle soupira tristement comme pour regretter une chose à jamais enfuie.

Le soleil, maintenant, atteignait ses reins d'une caresse déjà brûlante. Alors, la jeune fille frissonna et eut honte, comme si un être vivant et passionné l'eût convoitée : elle cacha d'une main sa poitrine, de l'autre l'abdomen, avec l'éternel geste pudique d'Aphrodite de Cnide.

— Mérohé ! donne vite mes vêtements, Mérohé I s'écria-t-elle, ses grands yeux tout effarés.

Julien ne se souvenait plus comment il était sorti de la palestre. Son cœur brûlait. Le visage du poète était solennel et triste comme celui d'un homme quittant un temple.

— Tu n'es pas fâché ? demanda-t-il à Julien.

— Oh ! non ! . . . pourquoi ?

— Peut-être est-ce une tentation pour un chrétien?

— Il n'y avait pas de tentation. Ne le comprendstu pas ?

— Si, si. Je le pensais bien.

De nouveau, ils se trouvèrent sur la route poudreuse, brûlée déjà par le soleil et se dirigèrent vers Athènes.

Publius continuait doucement, se parlant à luimême :

LA MORT DES DIEUX. I2g

— Oh I comme nous sommes maintenant honteux et difformes. Nous avons peur de notre nudité morose et pitoyable, nous la cachons, parce que nous nous sentons laids et impurs. Et jadis... Il y eut un temps où tout était autrement, Julien ! Les jeunes filles de Sparte sortaient dans la palestre, nues et fières devant le peuple. Et personne ne craignait la tentation. Les purs contemplaient les purs. Ils étaient comme des enfants, comme des dieux. Et dire que jamais plus cela n'aura lieu, que ne se renouvelleront plus, sur la terre, cette liberté et cette pureté et ce bonheur. Jamais !

Publius baissa la tête sur sa poitrine et soupira péniblement.

Ils aboutirent à la rue des Trépieds et, non loin de l'Acropole, les amis se séparèrent, silencieux tous deux.

Julien pénétra dans l'ombre des Propylées, évita Stoa Poïchylé et les gravures de Parrhasius, représentant les batailles de Marathon et Salamines ; puis le petit temple de la Victoire Aptère et s'approcha du Parthénon.

Il n'avait qu'à fermer les yeux pour reA*oir le superbe corps de l'Arthémise chasseresse. Quand il les ouvrait, le marbre du Parthénon, sous le soleil, semblait vivant et doré comme le corps de la déesse. Et devant tous, méprisant la mort, il voulait enlacer de ses bras ce marbre chaud, tiédi par le soleil et l'embrasser comme une chose sainte.

A quelques pas de lui, vêtus de vêtements som-

l3o LA MORT DES DIEUX.

bres, les visages pâlis et sévères, se tenaient deux jeunes hommes, Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée. Les hellénistes les considéraient comme leurs plus forts ennemis et les craignaient. Les chrétiens espéraient que les deux amis deviendraient, un jour, les Pères de l'Eglise.

Ils regardaient Julien.

— Qu'a-t-il aujourd'hui? dit Grégoire. Est-ce là un moine? Quels mouvements! Gomme il ferme les yeux! Quel sourire !.. . Crois-tu vraiment en sa piété, Basile?

— J'ai vu moi-même comme il pleurait et priait à l'église...

— Hypocrisie !

— Pourquoi alors vient-il chez nous, recherche-t-il notre amitié et discute-t-il les Écritures ?

— Il se moque ou il veut séduire. Ne le crois pas» C'est le tentateur !... Souviens-toi, mon frère, l'empire romain nourrit en ce jeune homme un grand mah C'est un ennemi.

Les deux amis s'éloignèrent, les yeux baissés. Les sévères Cariatides d'Erechtéon, l'azur riant, le temple blanc d'Aptère, les Propylées, la merveille de l'univers, le Parthénon, ne les séduisaient pas. Ils ne désiraient qu'une chose : détruire tous ces repaires de démons. Le soleil projetait, des moines, deux longues ombres noires sur les marches du Parthénon.

— Je veux la voir! pensait Julien. Je dois savoir qui elle est 1

— Les dieux n'ont envoyé les mortels dans l'univers que pour parler élégamment.

— Parfaitement dit, Mamertin. Répète, pendant que tu t'en souviens encore. Je l'inscrirai avec les autres apophtegmes ! demanda à Mamertin, l'avocat à la mode à Athènes, son ami et admirateur, le professeur d'éloquence, Lainpridius, en sortant ses tahlettes de sa poche.

— Je dis, reprit de nouveau Mamertin, en esquissant un sourire coquet, je dis : Les hommes ont été envoyés par les dieux...

— Non, non, tu n'as pas dit ainsi, Mamertin! Tuas dit mieux : Les dieux n'ont envoyé les mortels...

— Ah ! oui î . . . Les dieux n'ont envoyé les mortels dans l'univers que pour pailer élégamment !

Et Lampridius, enthousiasmé, inscrivait les paroles de l'avocat comme la sentence d'un oracle.

l3a LA MORT DES DIEUX.

Cela se passait à un amical souper littéraire que -donnait le vénérable sénateur romain Hortensius, non loin du Pirée, dans la villa de sa jeune et riche pupille, Arsinoé.

Mamertin, ce jour même, avait prononcé une remarquable plaidoirie pour la défense du banquier Barnawa. Personne ne mettait en doute que Barnawa ne fût un coquin ; mais, sans parler de son indicible éloquence, l'avocat possédait une telle voix que l'une de ses innombrables adoratrices assurait :

— Je n'écoute jamais les mots devMamertin, je n'ai pas besoin de savoir ce qu'il dit, ni de qui il parle. Je m'enivre du son de sa voix, surtout, lorsqu'il la rend mourante à la fin de ses phrases. C'est incroyable : ce n'est plus une voix humaine, c'est un nectar divin, les soupirs d'une harpe éolienne !

Quoique les gens du peuple appelassent l'usurier Barnawa « buveur de sang, dévoreur des biens des veuves et des orphelins », les juges d'Athènes acquittèrent avec enthousiasme le client de Mamertin.

L'avocat avait reçu du client cinquante mille sesterces et se sentait très en train au souper qu' Hortensius donnait en son honneur. Mais il avait l'habitude de se feindre souffrant, pour se laire plus gâter encore.

— Ah ! que je suis fatigué, aujourd'hui, mes amis I murmurait-il plaintivement. Je suis tout à fait souffrant. . . Où est donc Arsinoé ?

— Elle viendra tout de suite. Arsinoé a reçu à l'instant, du musée d'Alexandrie, un nouvel appareil de

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physique qui l'occupe fort. Mais je vais donner Tordre de l'appeler, proposa Hortensius.

— Non, il ne faut pas, répondit négligemment i'avocat. Mais quelle absurdité ! . . . une jeune fille et la physique ! Que peut-il y avoir de commun entre elles ? Aristophane et Euripide ont déjà flagellé avec raison les femmes savantes. Ton Àrsinoé est une capricieuse, Hortensius ! . . . Vraiment, si elle n'était aussi séduisante, elle semblerait, avec sa sculpture et ses mathématiques...

Il n'acheva pas sa phrase et jeta un regard vers la croisée.

— Que faire ? répliqua Hortensius, une enfant gâtée, une orpheline de père et de mère. . . Je ne suis que son tuteur et ne veux la gêner en rien. . .

— Oui... oui...

L'avocat nel'écoutait plus, trop occupé de lui-même.

— Mes amis, je sens...

— Quoi?... Qu'est-ce? interrogèrent plusieurs voix anxieuses.

— Je sens... il me semble... un courant d'air...

— Nous fermerons les volets, proposa l'amphitryon.

— Non ; on étoufferait. Mais j'ai tellement fatigué ma voix aujourd'hui 1... Je dois prononcer une autre défense demain Donnez-moi un tapis sous les pieds

et mon plastron ; je crains de m'enrouer à la fraîcheur de la nuit.

Héphestion, l'ami de Publius et l'élève de Lampridius, se précipita pour chercher le plastron de Mamertin.

l34 1A MORT DES DIEUX.

C'était un morceau de pelucheuse étoffe de laine blanche joliment hrodée et dont l'avocat ne se séparait jamais, afin d'envelopper sa gorge précieuse, au moindre soupçon de refroidissement.

Mamertin se soignait amoureusement. Il s'aimait avec une si naïve grâce, une tendresse si émue qu'il forçait involontairement son entourage à agir de même.

— Ce plastron a été brodé pour moi par la vénérable Fabiola I communiqua-t-il avec un sourire.

— La femme du sénateur? demanda Hortensius.

— Oui. Je vous conterai sur elle une anecdote. Une fois, j'écrivis une petite lettre, — il est vrai très élégante, mais vraiment une bagatelle, — cinq lignes en langue grecque, à une autre dame, une de mes admiratrices aussi, qui m'avait envoyé une corbeille de merveilleuses cerises. Je la remerciai plaisamment en une imitation de Pline. Mais, imaginez-vous, mes amis, Fabiola a été prise d'un si violent désir de lire ma lettre et de la copier pour sa collection qu'elle envoya deux de ses esclaves guetter sur la route mon envoyé. Arrêté la nuit dans un endroit désert, il s'imagine avoir maille à partir avec des brigands ; on ne lui tait aucun mal, on lui donne de l'argent et on ne lui prend que ma lettre... que Fabiola a lue la première et a même apprise par cœur!

— Gomment donc! Je sais, je sais fort bien ! Gh ! c'est une femme remarquable! continua Lampridius. Je l'ai vu moi-même, toutes tes lettres sont entérinées chez elle, dans une cassette en citronnier, comme de véritables joyaux. Elle les apprend par cœur, et assure

LA MORT DES DIEUX. l35

qu'elles sont supérieures à toutes les poésies ! Fabiola pense, avec justesse : « Puisque Alexandre le Grand gardait les poèmes d'Homère dans un coffret de cèdre pourquoi ne garderais- je pas les lettres de Mamertia dans une cassette précieuse? »

— Mes amis, ce ioie de canard sous sauce de safran est le comble de la perfection ! Je vous conseille d'y goûter. Qui l'a préparé, Hortensius?

— Mon maître-chef Dedalle.

— Gloire à lui !.. . C'est un véritable poète*

— Tu te laisses abuser par le ioie de canard, mon cher Garguillus 1 Peut-on nommer un cuisinier : poète? N'offenses-tu pas ainsi les divines Muses, nos protectrices ?

— J'affirme et l'affirmerai toujours que la gastronomie est un art aussi élevé que les autres. Il est temps de jeter aux orties les préjugés, Lampridius !

Garguillus, directeur de la chancellerie romaine, était un homme énorme, bien gras, à triple menton scrupuleusement rasé et parlumé, ainsi que ses cheveux gris, coupés de près. Son visage était intelligent et noble. Depuis nombre d'années, il était considéré comme le convive indispensable de toute réunion littéraire à Athènes.

Garguillus n'aimait que deux choses dans l'existence : une bonne table et un bon style. La gastronomie et la littérature s'unissaient pour lui en une jumelle satisfaction.

— Supposons, je prends une huître, déclamait-il, ©n approchant, avec ses jolis doigts chargés d'amé-

l36 LA MORT DES DIEUX.

thystes et de rubis, le mollusque de sa bouche... Je prends une huître et je l'avale...

Il l'avala en efïet, en termant les yeux et en clappant de la lèvre supérieure, qui avait une expression spéciale, gourmande et même rapace. Proéminente, troussée en pointe, drôlement tortillée, elle avait le vague aspect d'une petite trompe d'éléphant. Appréciant les vers sonores d'Anacréon ou de Moschus, il remuait cette lèvre aussi sensuellement que lorsqu'il dégustait, au souper, une sauce aux langues de rossignols.

— J'avale et je sens immédiatement, continuait sérieusement Garguillus, que l'huître vient des bords de la Bretagne et non d'Austrasie ou de Tarente. Voulezvous ? Je fermerai les yeux et je discernerai de quelle mer vient le poisson ?

— Mais que fait là dedans la poésie? interrompit Mamertin impatienté, et n'aimant pas qu'un autre que lui concentrât l'attention.

— Imaginez-vous, mes amis, continuait imperturbablement le gastronome, que, depuis longtemps, je n'ai été aux bords de l'Océan que j'aime et que je regrette toujours. Je peux vous assurer qu'une bonne huître a un tel goût de mer, salé et frais, qu'il suffit de l'avaler pour se figurer sur les côtes de la mer immense. Je ferme les yeux et je vois les vagues, je vois les rochers, je sens la brise de la mer brumeuse, comme dit Homère!... Non, dites-moi sincèrement quel vers de l'Odyssée éveillera aussi nettement en moi la poésie de la mer, comme l'odeur d'une huître fraîche ? Ou

bien quand je partage une pêche et que j'aspire son jus? Pourquoi, dites-moi, le parfum de la violette ou de la rose sont-ils plus poétiques que fa saveur d'une pêche? Les poètes décrivent les formes, les couleurs, les sons ; pourquoi le goût ne peut-il être aussi parfait? Ce sont des préjugés, mes amis. Le goût est un immense et encore inconnu bienlait des dieux. La réunion des goûts forme une harmonie aussi raffinée que la réunion des sons. J'affirme qu'il y a une dixième Muse : la Muse de la Gastronomie î

— Admettons les huîtres et les pêches ; mais quelle harmonie ou quelle beauté peut-on trouver dans un foie de cana rd sous sauce de safran ?

— Tu trouves bien, Lampridius, de la beauté, non seulement dans les idylles de Théocrite, mais même dans les plus grossières comédies de Plaute ?

— En effet.

— Eh bien ! mon ami, pour moi, il y a une poésie gastronomique dans le foie de canard. En vérité, je suis prêt, à cause d'elle, à couronner de lauriers Dedaile, comme je couronnerais une ode olympique de Pindare !

Sur le seuil parurent deux nouveaux invités, Julien et le poète Publius. Hortensius céda la place d'honneur à Julien, tandis que Publius dévorait des yeux les innombrables plats. A en juger par sa chlamyde neuve, la riche fermière avait dû décéder et les heureux héritiers n'avaient pas marchandé ks honoraires de l'épitaphe.

La causerie continua.

l38 LA MORT DES DIEUX-

Lampridius racontait comment, une fois, par curiosité, à Rome, il avait été entendre un prédicateur chrétien, tonnant contre les « grammairiens » païens. Les grammairiens, assurait le prédicateur, n'esliment pas les gens pour leur vertu, mais pour leur beau style. Ils pensent qu'il est moins criminel de tuer un homme que de prononcer le mot homo avec une fausse aspiration. Et Lampridius assurait que si les prédicateurs chrétiens haïssaient à ce point le style desrhéteurs c'est qu'ils savaient qu'eux-mêmes ne possédaient qu'un style barbare, qui détruisait l'antique éloquence et mélangeait l'ignorance et la vertu, et que, pour eux, celui qui parlait bien devenait suspect.

— Le jour où périra l'éloquence, périra la Helîade et périra Rome! Les gens se transformeront en animaux muets et c'est bien pour atteindre ce but que les prédicateurs chrétiens emploient leur style barbare !

— Qui sait ? murmura Mamertin pensif. Peut-être le style èst-il plus important que la vertu, puisque les esclaves, les barbares et les niais peuvent être vertueux.

Héphestion expliquait à son voisin ce que signifiait exactement le conseil de Gicéron : Causam mendaciun^ cutis adspergere.

— Mendaciunculis* c'est-à-dire petits mensonges. Gicéron conseille de semer de petites inventions dans le discours. Il admet le mensonge s'il embellit le style de l'orateur.

Alors s'engagea une discussion générale sur la façon dont on doit commencer un discours par anapeste ou dactyle.

LA MORT DES DIEUX. 13g

Julien s'ennuyait.

Il avoua sincèrement qu'il n'avait jamais songé à cela et qu à son avis l'orateur devait beaucoup plus se préoccuper de l'Idée mère de son discours que de pareilles peccadilles de style.

Mamertin, Lampridius et Héphestion s'indignèrent. Selon eux, la matière d'un discours importait peu ; il devait être indifférent à un orateur de parler pour ou contre. Le sens même avait peu d'intérêt, le principal consistait dans l'assemblage de sons, dans la mélodie, l'assonance musicale des lettres, qui permettaient, même à un barbare ignorant le grec, de sentir la beauté du discours.

— Je vais vous donner en exemple, deux vers latins de Properce, dit Garguillus. Vous verrez la puissance des sons et la nullité du sens. Ecoutez *

Et Veneris dominœ volucres, mea turba, columbx, Tingunt Gorgoneo punica rosira lacu.

— Quel ravissement ! Chaque lettre chante... Que m'importe le sens? Toute la beauté réside dans les sons, dans l'assemblage des voyelles et des consonnes. Pour ces sons, je donnerai la vertu civique de Juvénal et la philosophie de Lucrèce. Non, prêtez votre attention; quelle douceur dans ce murmure :

Et Veneris dominœ volucres, mea turba, colwnbœ t

11 clappa de la lèvre avec enivrement.

Tous récitèrent les vers de Properce, ne parvenant pas à se rassasier de leur charme et s'excitant mutuellement à une orgie littéraire.

l40 LA MORT DES DIEUX.

— Écoutez seulement, murmurait Mamertin de sa voix éolienne :

Tingunt Gorgoneo...

— Tingunt Gorgoneo ! répétait le directeur de la chancellerie. Par Pallas ! c'est même agréable au palais ! On dirait qu'on avale une chaude gorgée de vin mêlé de miel attique :

Tingunt Gorgoneo...

— Remarquez combien de g successifs. Et plus loin :

. . . punica rostra lacu.

— Étonnant ! inimitable ! marmonnait Lampridius en fermant les yeux.

Julien était honteux et amusé en même temps par cet enivrement de sons.

— Il faut que les mots soient légèrement dénués de sens, conclut Lampridius gravement. Il faut qu'ils coulent, bruissent, chantent, sans accrocher l'ouïe et le cœur : alors seulement est possible la véritable jouissance de leur beauté !

Sur le seuil de la porte, que Julien ne quittait pas des yeux, sans bruit, inaperçue de quiconque, parut, comme une ombre, une blanche et fière figure.

Les voiets ouverts laissaient entrer le clair de lune qui se fondait dans le reflet rouge des flambeaux, sur la mosaïque du parquet brillant comme un miroir et sur les fresques représentant Endymion endormi sous les caresses de Phébé.

L'apparition ne bougeait pas plus qu'une statue.

Le péplum grec, antique, en laine souple blanche, tombait en longs plis, retenus sous la poitrine par une ceinture. Le clair de lune éclairait le péplum ; le visage restait dans l'ombre. La nouvelle venue regardait Julien et Julien la regardait. Ils se souri aieut l'un à l'autre, sachant que personne ne le remarquait. Un doigt à ses lèvres, elle écoutait œ que contaient les convives.

Tout à coup, Mamertin, qui discutait avec Lampridius les particularités grammaticales du premier et du second aoriste, s'écria :

— Arsinoé ! . . . Enfin ! . . . Tu t'es décidée à abandonner pour nous la physique et les statues ?

Elle entra, accordant à tous un sourire.

C'était la même joueuse de disque qu'un mois auparavant Julien avait vue dans la palestre abandonnée. Le poète Publius, connaissant tout et tous dans Athènes, s'était fait présenter à Hortensius et Arsinoé et avait introduit Julien dans la maison.

Le père d' Arsinoé, vieux sénateur romain, Helvidius Priscus, était mort pendant les dernières années du règne de Constantin le Grand, léguant les deux filles qu'il avait eues d'une prisonnière gothe, Arsinoé et Myrrha, à Hortensius qu'il estimait pour son amour pour la Rome antique et sa haine pour le christianisme. Un parent éloigné d' Arsinoé, possesseur do grandes fabriques de pourpre à Sidon, avait laissé son incalculable fortune à la jeune fille.

Les vertus chrétiennes et les mœurs patriarcales de Piome semblaient également haïssables à Arsinoé et,

ï£â LA MOfcT DES DIEUX.

seules, les figures des femmes indépendantes comme Aspasie, Cléopâtre ei Sapho, captivaient sa pensée des son enfance.

N'avait-elle pas, un jour, au profond effarement d'Hortensius, déclaré naïvement, qu'elle préférerait plutôt devenir courtisane, belle et libre, que de se transformer en mère de famille, esclave de son mari, « comme toutes les autres » . Ces quatre mots « comme toutes les autres » suffisaient pour l'emplir de tristesse et de dégoût. A un moment, Arsinoé fut entraînée par l'histoire naturelle et avait travaillé avec d'illustres savants au musée d'Alexandrie. Les théories atomistes d'Epicure, de Démocrite et de Lucrèce l'avaient captivée ; elle aimait l'étude qui délivrait son âme de « la crainte des dieux ».

Avec la même passion, presque maladive, elle s'était adonnée ensuite à la sculpture et était venue spécialement à Athènes pour étudier les plus belles œuvres de Phidias, Scopas et Praxitèle.

— Vous discutez toujours la grammaire? s'adressa ironique, aux convives, la fille de Helvidius Priscus, en entrant dans la salle du festin, Ne vous gênez pas ; continuez. Je ne me querellerai pas, j'ai trop faim après ma journée de travail. Esclave, verse-moi du vin ! . . .

Mes amis, continua Arsinoé en s'asseyant, vous vous rendez malheureux avec toutes vos citations de Démosthène et vos règles de Quintilien ! . . . Prenez garde ! La rhétorique vous perdra... Je voudrais voir, enfin, un homme qui ne se soucie ni d'Homère, ni de

Cicéron, qui parle sans songer aux aspirations, à la syntaxe et à la conjonction des lettres. Julien, nous irons au bord de la mer après le souper ; je ne veux pas entendre aujourd'hui \ei discussions sur les dactyles et les anapestes.

— Tu as deviné ma pensée, Arsinoé, balbutia Gargùillus qui avait abusé du foie de canard et qui, presque toujours à la fin du souper, sentait une aversion pour la littérature à mesure que s'alourdissait son estomac.

Litterarum intemperantia laboramus, comme disait Sénèque. Voilà notre malheur ! Nous souffrons d'intempérance littéraire. Nous nous empoisonnons nousmêmes I...

Et pensif, subitement, il tira de sa poche un curedent, tandis que son visage exprimait le dégoût eï l'ennui.

Ils descendirent l'allée de cyprès qui conduisait à la naer et que la lune argentait jusqu'à l'horizon. Les lames se brisaient contre la berge crayeuse. Là se trouvait un banc semi-circulaire. Au-dessus, Arthémise chasseresse, en courte tunique, le croissant dans les cheveux, le carquois sur l'épaule et deux lévriers à ses pieds, semblait vivante.

Ils s'assirent.

Arsinoé désigna à Julien la colline de l'Acropole avec les colonnes à peine distinctes du Parthénon et renouvela la conversation de leurs premières rencontres :

— Regarde combien c'est beau I... Et tu voudrais détruire cela, Julien?

Muet, il baissa les yeux.

— J'ai beaucoup pensé à ce que tu m'avais dit la

dernière fois, concernant votre humilité, continua doucement Arsinoé. Alexandre, fils de Philippe, était-il humble? Et pourtant n'est-il pas grand et superbe? Julien se taisait.

— Et Brutus, Brutus, le meurtrier de César î Si Brutus avait tendu la joue gauche quand on frappait la droite, crois-tu qu'il aurait été plus sublime ? Ou bien, le considérez-vous comme un scélérat, vous autres Galiléens ? Pourquoi me semble-t-il parfois, Julien, que tu es hypocrite et que ces noirs vêtements n'adhèrent pas à ton corps?

Elle tourna brusquement vers lui son visage éclairé par la lune et fixa Julien obstinément.

— Que veux-tu, Arsinoé ? murmura Julien blêmissant.

— ■ Je veux. que tu sois ouvertement mon ennemi ! s'écria la jeune fille. Tu ne peux passer ainsi, sans dire qui tu es. Des fois je songe qu'il vaudrait mieux qu'Athènes et Rome fussent des ruines. Il vaut mieux brûler un cadavre que le laisser sans sépulture. Et tous nos amis, les grammairiens, les rhéteurs, les poètes de panégyriques impériaux, sont le corps putréfié de la Grèce et de Rome. On a peur avec eux, comme avec des morts ! . . . Oh ! vous pouvez triompher, Galiléens 1 .. . Il ne restera bientôt plus sur la terre que des cadavres et des ruines. Et toi, Julien... Mais non ! . . . C'est impossible ! Je ne crois pas que tu sois avec eux contre la Hellade — contre moi ! . . .

Julien se tenait devant elle, pâle et muet. Il voulut partir : elle le retint par la main.

l46 LA. MORT DES DIEUX.

— Dis-moi que tu es mon ennemi, dit-elle avec un défi navré dans la voix.

— Arsinoé ! . . . Pourquoi ? . . .

— Dis toutl... Je veux savoir. Ne sens-tu pas combien nous sommes proches?... Ou bien, as -tu peur?...

— Dans deux jours je quitte Athènes, murmura Julien.

— Pourquoi?... Où vas-tu?

— L'empereur me rappelle à sa cour... pour la mort, peut-être. Il me semble que je te vois pour la dernière fois...

— Julien, tu ne crois pas en Lui ? s'écria Arsinoé, en cherchant à lire dans les yeux du moine.

— Plus bas !.. . Plus bas !

Il se leva, marchant avec précaution, explora du regard le chemin argenté par la lune, les buissons, la mer même, comme s'il eût craint de voir surgir quelque espion de l'empereur.

Puis il revint, s'assit, .calmé. S'appuyant d'une main contre le marbre, il approcha ses lèvres de l'oreille d' Arsinoé, si près qu'elle sentait son souffle chaud, et murmura rapidement : 9

— Croire en Lui/... Écoute, jeune fille, je te dis maintenant ce que je n'ai jamais osé me dire à moimême. Je hais le Galiléen !... Mais j'ai menti, depuis que je me connais. Le mensonge a pénétré mon âme, s'est accroché à elle, comme ce vêtement noir à mon corps. Tu te souviens de la tunique empoisonnée de Nessus. Hercule l'arrachait avec des lambeaux de sa

chair et elle l'a étouffé, quand même. Moi aussi, j'étoufferai sous le mensonge galiléen !...

Il prononçait chaque mot avec un pénible effort.' Àrsinoé le regarda. Son visage altéré par la souffrance et par la haine lui parut étrange.

— Calme-toi, ami, murmura-t-elle ; dis-moi tout, je te comprendrai mieux que personne.

— Je voudrais parler et je ne sais pas, ricana Julien. Je me suis tu trop longtemps. Vois-tu, Arsinoé, pour celui qui est tombé entre leurs mains... c'est fini ! . . . Les humbles sages le défigurent à tel point, lui apprennent si bien à mentir et à dissimuler qu'il lui devient impossible de se- redresser I

Tout le sang afflua à son front, gonflant les veines, et, les dents serrées, il murmura :

— Lâcheté, lâcheté galiléenne que de haïr son ennemi, comme je hais Constance, et lui pardonner, me courber à ses pieds comme un serpent, le supplier avec l'humble habitude chrétienne : « Un an, accorde encore un an à ton esclave faible d'esprit Julien, puis, comme il te plaira ensuite, à toi et à tes conseillers, bien aimé de Dieu ! »... Quelle bassesse !

— Non, Julien, protesta Àrsinoé. Tu vaincras ! Le mensonge fait ta force... Souviens-toi do la fable d'Esope, l'Ane dans la peau du Lion ? En ce qui nous occupe, c'est tout le contraire : le lion est dans la peau de l'âne, et le héros sous l'habit du moine!.;. Et comme ils s'effrayeront lorsque tu montreras tout à coup tes griffes î... Quelle joie et quelle terreur |£. Dis, tu veux la puissance.

l48 *A MORT DES DIEUX.

— La puissance ! s'écria Julien en s'enivrant au son de ce mot, en respirant à pleins poumons Pair frais de la nuit... La puissance!... Oh! seulement un an, quelques mois, quelques jours et je leur apprendrais, à tous ces êtres rampants et venimeux, ce que veut dire le mot du maître : « Ce qui est à César — à César ! » Je jure, par le dieu Soleil, qu'ils auront rendu à César ce qui lui appartient.

Il leva la tête, ses yeux brillèrent de fierté et de rage et son visage rajeunit, illuminé. Arsinoé, souriante, le contemplait. Mais, bientôt, il courba de nouveau la tête, retomba sur le banc, et, croisant, par habitude, comme les moines, ses bras sur la poitrine, il balbutia :

— Non, non ; pourquoi s'illusionner ? Cela ne sera jamais. Je périrai. La colère m'étouffera... Écoute; chaque nuit, après avoir passé la journée à genoux dans les églises, courbé près des reliques, je rentre à la maison, brisé, fatigué; je me jette sur mon lit et je sanglote, je mords mes vêtements pour ne pas crier de douleur. Oh! tu ne sais pas encore, Arsinoé, ce que sont l'horreur et l'infection galiléennes dans lesquelles j'agonise depuis vingt ans sans pouvoir mourir; car, nous sommes, nous autres chrétiens, vivaces comme le® serpent qui se joint même quand il est coupé!... J'ai cherché d'abord la consolation dans les bienfaits des théurges et des sages. En vain. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Je suis méchant et je voudrais l'être encore davantage! Être fort et terrible comme le diable, mon unique frère!... Mais pour-

quoi, pourquoi ne puis-je oublier qu'il y a la beauté ; pourquoi m'es-tu apparue, cruelle?

En un mouvement spontané, Arsinoé entoura de ses bras nus le cou de Julien, l'attira contre elle si fort, si près, qu'il sentit la fraîcheur de son corps, et murmura :

— Et si j'étais venue vers toi, jeune homme, comme une prophétique Sibylle, pour t'annoncer la gloire? Tu es seul vivant, parmi les morts ! Tu es superbe ! Que m'importe que tes ailes ne soient pas blanches comme celles des cygnes, mais noires et déviées ; que tes ongles soient pareils aux serres des oiseaux de proie? J'aime tous les révoltés et tous les réprouvés, entends-tu, Julien ? J'aime les aigles fiers et solitaires, plus que les cygnes blancs. Seulement... Sois encore plus superbe, encore plus méchant! Ose l'être jusqu'à la fin. Mens sans honte : mieux vaut mentir que s'humilier. Ne crains pas la haine, c'est la force impétueuse de tes ailes. Yeux-tu, concluons une alliance : tu m& donneras la puissance, je te donnerai la beauté ? Veux-tu, Julien?

À travers les légers plis du péplum antique, de nouveau, comme dans la palestre, il voyait les lignes pures du corps nu d'Arthémise chasseresse et il lui semblait qu'il brillait, tendre et doré, à travers l'étoffe légère.

La tête lui tourna : dans la pénombre lunaire qui les enveloppait, il remarqua que, de ses lèvres, s'approchaient d'autres lèvres, rieuses et arrogantes.

Une dernière fois, il songea :

« Il faut partir. Elle ne m'aime pas et ne m'aimera jamais. Elle veut seulement la puissance... »

Mais, aussitôt, il ajouta, avec un faible sourire : « Eh 1 que ce soit une duperie ! . . . que ce le soit ! » Et le froid de l'insatiable et étrange baiser d'Arsinoé le pénétra jusqu'au cœur, comme le froid de la mort.

Il lui semblait qu'Arthémise elle-même, dans la transparence lunaire, était descendue vers lui et l'embrassait trompeusement comme un fuyant rayon.

Le lendemain matin, Basile de Nazianze et Grégoire de Césarée rencontrèrent Julien dans une basilique d'Athènes. Il priait, agenouillé. Les deux amis le regardèrent avec surprise. Jamais ils n'avaient vu encore sur ses traits une pareille expression d'humilité sereine.

— Frère, murmura Basile à Grégoire, nous avons péché : celui que nous avons accusé dans notre pensée est un juste.

Grégoire secoua la tête :

— Que le Seigneur me pardonne, si je me suis trompé, dit-il lentement, sans détourner de Julien son regard profond, pénétrant. Souviens -toi seulement, Basile, combien souvent, sous l'aspect des plus purs anges, apparaît aux hommes le diable lui-même, père du mensonge.

Sur le support d'une lampe ayant la forme d'un delphin, étaient posés des fers de perruquier. La flamme paraissait pâle; les rayons matinaux, tombant d'aplomb sur les rideaux, emplissaient la pièce d'un épais reflet violet pourpre. La soie des rideaux était teinte du plus riche pourpre, le pourpre oxyblatte-hyacinthe de Tyr.

— Hypostase? Qu'est-ce que la divine hypostase de la Trinité ? Aucun être humain ne peut le concevoir. Toute la nuit je n'ai pas dormi et j'ai songé. Mais je n'ai rien trouvé qu'un atroce mal de tête... Adolescent, donne-moi l'essuie-mains et le savon...

Ainsi parlait un personnage d'aspect important coiffé de la mitre, ressemblant au souverain sacrificateur ou à un seigneur asiatique : c'était le grand barbier et perruquier de la personne sacrée de l'empereur Constance.

Le rasoir, dans ses mains habiles, volait avec une grâce et une légèreté incomparables. Le barbier semblait accomplir une cérémonie mystérieuse et sacrée. De chaque côté, en plus d'Eusène, le grand chambellan des appartements privés du maître auguste, le plus puissant homme de l'empire ; en plus des innombrables cubicularii tenant différents vases, des ei sences à frictions, des essuie-mains, il y avait deux adolescents porteurs d'écrans.

Durant la cérémonie de la barbification, ils éventaient l'empereur, à l'aide de leurs fins écrans ayant l'aspect de séraphins sixailés, faits à l'instar des rypides avec lesquelles les diacres éloignent les mouches du Saint-Sacrement pendant la liturgie. Le barbier avait a peine achevé la joue droite de l'empereur et commençait la gauche, préalablement savonnée avec ds l'écume d'essences arabes, surnommée Écume d'Aphrodite. Il murmurait, penché au-dessus de l'oreille de Constance, de façon que personne ne pût l'entendre ■

— 0 seigneur bien aimé de Dieu, ton esprit universel peut seul résoudre ce qu'est l'hypostase du Père, du Fils et du Saint-Esprit. N'écoute pas les évêques. Agis comme il « te » plaira et non pas comme il « leur » plaira. Tu devrais supplicier Athanase, le patriarche d'Alexandrie, comme désobéissant, blasphémateur, révolté. Dieu créateur enseignera luimême à Ta Sainteté en quoi et comment doivent croire tes sujets. Selon moi, les ariens affirment avec raison qu'il y eut un temps où « le Fils » n'existait pas. De même la consubstantialité.

LA MOUT DES DIEUX. l53

Mais à ce moment Constance se mira dans l'énorme miroir d'argent poli et, passant la main sur la soyeuse partie fraîchement rasée de sa joue droite, il interrompit le barbier :

— Il me semble que ce n'est pas très lisse ! . . . Hein? tu pourrais passer encore une fois... Que me disais-tu de la consubstantialité ?

Le barbier, qui avait reçu un talent d'or des évêques de cour Ursace et Valentin pour préparer l'empereur à la nouvelle profession de foi, murmura, insinuant à l'oreille de Constance, en promenant son rasoir avec une douceur infinie sur le cou, qu'il semblait caresser. Mais à cet instant s'approcha de l'empereur le chef des silentiaires, Paul, surnommé Catena.

On l'appelait ainsi, parce que ses perfides rapports enveloppaient la victime choisie d'anneaux indissolubles. Son visage efféminé était imberbe et beau et, si on le jugeait d'après l'extérieur, on pouvait lui supposer une modestie angélique. Ses yeux étaient noirs, pleins de langueur; il marchait sans bruit avec de gracieux mouvements félins. Sur ses vêtements, il portait en sautoir un large ruban bleu foncé, — signe particulier des faveurs de l'empereur.

Paul Catena, avec un geste souple et autoritaire, éloigna le barbier et chuchota à l'oreille de Constance :

— Une lettre de Julien. Je l'ai interceptée, cette nuit. Daigne lire.

Constance, avidement, arracha la lettre des mains de Paul, l'ouvrit et lut. Déçu :

— Des vétilles ! murmura-t-il. Des essais de rhétorique. Il envoie en cadeau cent baies vineuses à un sophiste et écrit une louange en l'honneur des iruits et du nombre cent...

— Oh I c'est une ruse ! observa Catena.

— Vraiment? demanda Constance. Il y a de$ preuves ?

— Aucune.

— Alors, ou il est très adroit, ou bien...

— Que voulait dire Ton Éternité ?

— Ou bien il est innocent.

— Gomme il te plaira, balbutia Paul.

— Gomme il me plaira ? Je veux être juste, juste simplement, ne le sais-tu pas? Il me faut des preuves...

— Attends, nous les trouverons.

Un autre rapporteur s'approcha : un jeune Persan du nom de Mercure, panetier de la cour, presque un adolescent. On le craignait non moins que Paul Gatena et, en plaisantant, on l'avait nommé « le dignitaire des rêves ». Si le rêve prophétique pouvait avoir un sens défavorable pour la personne de l'empereur, Mercure écoutait et s'empressait de faire son rapport. Beaucoup de victimes avaient payé de leurs biens et de leur carrière l'imprudence de voir en songe ce qu'elles n'auraient jamais dû voir. Ce que sachant, les ruses courtisans assurèrent qu'ils souffraient d'insomnie et envièrent les légendaires habitants de l'Atlantide, qui dorment, selon Platon, sans jamais rêver. Le Persan éloigna les deux eunuques éthiopiens qui

LA MORT DES DIEUX. l55

nouaient les cordons des souliers verts brodés d'or de l'empereur. T l haisa les pieds du souverain et se caressa à lui en le regardant dans les yeux comme un chien qui guette l'ordre de son maître.

— Que Ton Éternité me pardonne ! murmura le petit Mercure, je ne puis me retenir d'accourir vers toi. Gaudantius a eu un mauvais rêve. Tu lui es apparu en chlamyde déchirée et couronné d'épis vides. . .

— Que veut-dire?

— Les épis vides annoncent la famine et la pourpre déchirée... Je n'ose pas...

— - La maladie?

— Pis encore, peut-être. La femme de Gaudautius m'a avoué qu'il avait consulté les augures : Dieu sait ce qu'ils lui ont dit I

— Bien; nous en recauserons. Viens ce soir.

— Non, tout de suite. Permets une question légère. . . Sans passion. . . Il y a aussi l'afiaire des nappes. . .

— ■ Quelles nappes ?

— As-tu oublié? A un festin, en Aquitaine, la table était couverte de deux nappes à bordures de pourpre, si larges qu'elles formaient la chlamyde impériale.

— Plus large que deux doigts? Par la loi, j'ai autorisé deux doigts...

— Ah! bien plus; une chlamyde impériale... Peut-on autoriser pareil sacrilège ?

Mercure ne parvenait pas à réciter tous ses rapports.

— A Delphes, est né un monstre : quatre oreilles,

quatre yeux, deux boutoirs; tout couvert de poil... Les augures disent que c'est mauvais présage. . . que le Saint-Empire sera divisé...

— Nous verrons. Écris tout, en ordre, et soumets-moi.

L'empereur achevait sa toilette matinale. Il consulta une fois encore son miroir et avec un pinceau fin puisa une goutte de fard rouge dans le coffret de filigrane d'argent, pareil à un reliquaire, surmonté d'une petite croix. Constance était dévot. Les croix en émail et le monogramme du Christ ornaient, chez lui, le moindre bibelot. On préparait pour son usage des fards très rares et très chers, appelés purpurissima, fabriqués avec l'écume rose prise/ sur les coquilles de pourpre en ébullition. Adroitement, Constance en étendit une légère couche sur ses joues sèches et brunes. De la pièce dénommée Porphyria où, dans une armoire pentagonale se conservaient les vêtements royaux, les eunuques apportèrent la dalmatique impériale, raide, lourde d'or et de pierreries, avec des lions et des dragons brodés sur la pourpre améthyste.

Dans la grande salle du palais, devait se tenir, ce jour-là, le concile Arien.

L'empereur s'y rendit en suivant la galerie de marbre ajour<$.

Les gardes du palais, les palatins, formaient la haie sur deux rangs, muets comme des statues et tenant croisées leurs lames longues de quatorze coudées. Portée par l'officier des Largesses impériales (Cornes sacrarum Largitionum), la bannière de drap d'or de

Constantin, le Labarum surmonté du du Christ, bruissait et brillait. Les gardes muets (silentiaril) couraient en avant et . par des gestes imposaient le silence à tous ceux qu'ils rencontraient.

Dans la galerie l'empereur croisa l'impératrice Eusève Aurélia. C'était une femme déjà mûre, au visage pâle et fatigué, aux traits fins et nobles. Parlois une raillerie méchante s'allumait dans ses yeux pénétrants. Croisant les bras sur l'omophorium criblé de rubis et de saphirs taillés en forme de cœur, l'impératrice baissa la tête et prononça l'habituel salut matinal :

— Je suis venue me réjouir de ta vue, époux bienaimé de Dieu. Comment ta Sainteté a-t-elle daigné sommeiller ?

Puis, sur un signe d'elle, les dames d'honneur qui la soutenaient s'éloignèrent et elle murmura doucement, sur un ton plus sincère et plus simple :

— Julien doit se présenter à toi aujourd'hui. Faisiui un accueil bienveillant. Ne crois pas les rapports. C'est un pauvre et innocent adolescent. Dieu te récompensera si tu lui accordes sa grâce, seigneur I

— Tu la sollicites pour lui?

- Lé mari et la femme échangèrent un regard rapide,

— Je sais, dit-elle, que tu as toujours confiance en moi ; qu'il en soit de même cette fois-ci. Julien est un fidèle esclave. Ne me refuse pas... Sois bon avec lui...

Et elle le gratifia d'un de ces sourires qui jusqu'à présent exerçaient une puissance irrésistible sur le cœur de l'empereur.

l5o LA MORT DES DIEUX.

Sous le portique, séparé de la grande salle par une tenture derrière laquelle l'empereur aimait à écouter ce qui se passait pendant les conciles, un moine, tonsuré en croix, vêtu d'une tunique à capuchon colobia de grossière bure, s'approcha de lui. C'était Julien.

— Je salue mon bienfaiteur, le triomphant et glorieux empereur Auguste Constance. Que ta Sainteté me pardonne I

— Nous sommes heureux de te voir, mon fils.

Le cousin de Julien approcha magnanimement sa main de ses lèvres. Julien baisa cette main qui avait trempé dans le sang de son père, de son frère, de tous ses parents.

Puis il se releva, pâle, les yeux étincelants fixés sur son ennemi. Il serrait le manche d'un poignard caché sous les plis de son vêtement Les yeux gris de l'empereur brûlaient d'orgueil et seulement de temps à autre fuyaient pleins de malicieuse prudence. Il était plus petit que Julien d'une tête, large d'épaules, fort et solide, avec des jambes torses comme chez les vieux guerriers habitués aux longues chevauchées. Sa peau brune tendue sur les tempes luisait désagréablement. Ses lèvres minces étaient sévèrement plissées comme chez les gens aimant avant tout l'ordre et la ponctualité. Une telle expression se voit souvent chez les anciens professeurs pédants.

Tout cela paraissait détestable à Julien : il sentait une fureur animale s'emparer de lui. Sans force pour prononcer un mot, il baissa les yeux et respira péniblement.

LA MORT DES DIEUX. l5g

Constance sourit, songeant que le jeune moin^ n'avait pu soutenir son impérieux regard et devait être troublé par la surhumaine majesté de l'empereur romain.

Il dit, prétentieux et bienveillant :

— Ne crains rien ! Pars en paix. Notre bonté ne te causera aucun mal et dorénavant comblera l'orphelin de ses bienfaits.

Julien pénétra dans la salle du concile et, l'empereur, caché derrière la draperie, prêta l'oreille et, ironique, écouta.

Il reconnut d'abord la voix du principal dignitaire de la poste impériale, Gaudensius, celui qui avait eu un mauvais rêve.

— Un concile suit l'autre, se plaignait Gaudensius. Tantôt à Syrmie, tantôt à Sardes, à Antioche, à Constantinople. Ils discutent toujours sans parvenir à s'entendre, mais il faut prendre aussi en pitié les chevaux de la poste. Sur dix chevaux dans un relais, à peine s'en trouverait-il un qui ne soit fourbu par les évêques. Encore cinq conciles et mes bêtes ne seront bonnes qu'à envoyer à l'équarrisseur et plus un char n'aura de roues !... Et, en dépit de tout cela, vous verrez que les évêques ne tomberont pas d'accord sur la question!

— Pourquoi donc, Gaudensius, ne présentes-tu pas an rapport à ce sujet à l'empereur?

— J'ai peur qu'on ne me croie pas et qu'on ne m'accuse d'impiété, de manque de respect pour le» besoins de l'Église...

ï60 LA MORT DES DIEUX.

Dans l'énorme salle ronde surmontée d'une coupole supportée par des colonnes de marbre phrygien, régnait une chaleur étouffante. Les rayons obliques du soleil pénétraient par les croisées. Le bruit des voix rappelait le bourdonnement d'une ruchée d'abeilles. Sur une éminence était préparé le trône impérial, sella aurea, reposant sur des pieds de lion taillés dans l'ivoire et croisés comme les chaises curules des consuls romains.

Près du trône, le grand-prêtre Paphnutis, le visage empourpré par la discussion, assurait :

— Moi, je garderai dans ma pensée ce que m'ont appris mes pères. D'après le symbole de notre saint père Àthanase, patriarche d'Alexandrie, on doit adorer un seul Dieu dans la Trinité et la Trinité dans un seul Dieu. Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu et cependant ils ne forment qu'un unique Dieu!

Et comme s'il brisait un ennemi invisible, il frappa de son énorme poing droit dans sa main gauche et promena un regard victorieux sur toute l'assistance.

— Telle j'ai reçu la tradition de mes pères, telle je la garderai !

— Qu'est-ce? Que dit-il? demanda Ozius, vieillard centenaire, contemporain du concile de Nicée. Où est mon cornet ?

Une navrante perplexité se lisait sur son visage. Il était sourd ; presque aveugle. Le diacre qui l'accompagnait approcha de son oreille le cornet acoustique.

Un moine, maigre et pâle, s'accrochait au surplis de Paphnutis:

— Père Paphnutis 1 criait-il pour dominer les voix Qu'est-ce donc?. . . Pour un seul mot ! . . . N'est-ce pas pareil?

Le moine se prit à raconter les effroyables chose» qu'il avait vues à Alexandrie et à Gonstantinople.

Les Ariens, à ceux qui ne veulent pas recevoir le Saint-Sacrement dans les églises hérétiques, ouvrent la bouche avec des pinces en bois et y introduisent de force le Saint-Sacrement. On soumet les enfants à la question. On écrase ou on brûle les seins des femmes. Dans l'église des Saints-Apôtres, une lutte si horrible avait eu lieu entre Ariens et Orthodoxes que le sang avait rempli la citerne et que, des marches du parvis, il avait coulé sur la place. A Alexandrie, le gouverneur Sébastien avait fait battre des vierges avec des branches de palmier piquant, si bien que nombre d'entre elles avaient succombé et leurs corps restaient sans sépulture devant les portes de la ville. Tout cela pour une lettre, un iota.

— Père Paphnutis, insistait le moine pâle, pour un iota ! L'Ecriture Sainte ne contient même pas le mot substantiel. Pourquoi donc nous tourmentonsnous, les uns les autres?... Songez, père; c'est horrible !

— Alors? interrompit le grand-prêtre impatienté, faut-il se réconcilier avec ces chiens d'impies qui chassent de leur cœur hérétique l'idée qu'il y eut un moment où le Fils de Dieu n'existait pas ?

— Un seul pasteur, un seul troupeau ! se défendait le moine. Faisons-leur une concession.

Mais Paphnutis ne voulait rien entendre et criait a se rompre les veines du cou :

— Que les ennemis de Dieu se taisent ! . . . Jamais je ne céderai. Anathèrae sur l'hérésie arienne ! Telle j'ai reçu la foi de mes pères, telle je la garderai.

Ozius, le centenaire, branlait approbativement sa tête blanche à longue barbe. D'un autre côté, deux archidiacres causaient entre eux.

— Tu es bien calme, père Dorophé ? Tu ne discutes pas aujourd'hui ?

— Je suis enroué, père Flavius. Je n'ai plus de voix tant je me suis fatigué à anathématiser les maudits sectaires.

Dans un autre groupe, se démenait le diacre d'Antioche, Aétius, disciple fervent et hardi d'Arius, et. considéré comme athée pour son enseignement téméraire et railleur de la Sainte Trinité. Son visage était gai et ironique. La vie d' Aétius était remarquable par son extraordinaire diversité. Esclave, d'abord, il s'était transformé ensuite, tour à tour, en chaudronnier, en manœuvrier, en rhéteur, en docteur élève des philosophes d'Alexandrie et, enfin, en diacre.

— Dieu le Père est par la substance étranger à son fils ! déclamait Aétius souriant et se délectant de l'effroi de ses auditeurs. Il y a la Trinité, d'après l'hypostase, différenciée par la gloire. Dieu est indicible pour le Fils, parce qu'il n'est pas dit ce qu'il est pour luimême. Le Fils, même, ne connaît pas sa substance, car il est impossible pour celui qui a eu un commencement de s'imaginer ce qui est Éternel I

XA MORT DES DIEUX. l63

— Ne blasphème pas! s'écria un évêque indigné. Jusqu'où s'étendra donc, mes frères, l'impudence satanique des hérétiques ?

— N'entraîne pas dans l'erreur, par tes discours, les simples d'esprit, ajouta un autre.

— Prouvez-moi par des déductions philosophiques et j'y aquiescerai. Mais les cris et les injures ne prouvent que l'impuissance, répliqua Aétius, très calme.

— Il est dit dans les Écritures...

— Que m'importe!... Dieu a donné l'intelligence aux hommes, pour Le comprendre. Je crois la dialectique et non les textes ! Raisonnez avec moi en vous appuyant sur les syllogismes et les catégories d'Aristote...

Et avec un sourire méprisant, il se drapa dans son surplis, comme Diogène dans son manteau cynique.

Des évêques commençaient à se rallier à une profession de foi universelle, s'accordant de mutuelles concessions, lorsque se mêla à eux l'arien Narcisse de Néroniade, profond connaisseur de tous les statuts des conciles, symboles et canons, homme peu aimé, accusé d'adultère et d'usure, mais admiré de tous pour son érudition théologique.

— C'est une hérésie! déclara-t-il nettement.

— Gomment une hérésie? Pourquoi? demandèrent plusieurs voix.

— C'est ce qu'a déjà déclaré le concile de Paphlagonie.

— Les assises de Paphlagonie! répétèrent les-

l64 LA MORT DES DIEUX.

évêques désespérés. Nous n'y songions plus. Que faire ?

— Que Dieu ait pitié de nous, pauvres pécheurs, murmurait le bon évêque Ozius. Je ne comprends plus rien... Je ne sais plus me débrouiller... la tête me tourne, les oreilles me tintent à force d'entendre des mots grecs. Je marche dans un brouillard et ne sais plus moi-même en quoi je crois et ne crois pas; où est l'hérésie, où elle n'est pas... Jésus, aide-nous I... nous périssons dans les pièges diaboliques.

A ce moment, le bruit et les cris cessèrent; l'évêque Ursace de Singidion, un des favoris de l'empereur, monta à la tribune. Il tenait à la main une longue charte de parchemin. Deux silentiaires, ayant taillé leurs fines plumes en calamus (roseau. égyptien), s'apprêtaient à inscrire les débats du concile. Ursace lisait îe message de l'empereur aux évêques :

— Constance, vainqueur, triomphateur, glorieux et éternel Auguste, à tous les évêques réunis en ce concile...

L'empereur exigeait la déchéance d'Athanase, patriarche d'Alexandrie, qu'il qualifiait le plus inutile des hommes, le traître, le complice de l'audacieux et abominable Maxence.

Les courtisans, Valent, Eusévius, Axence, s'empressèrent de signer la charte. Mais un murmure s'éleva :

— Tout cela est un appât damné, une ruse des Ariens. Nous ne laisserons pas offenser notre patriarche.

— L'empereur se fait appeler éternel... Personne

LA MORT DES DIEUX. l65

n'est éternel sauf Dieu! C'est railler les choses saintes.

Constance qui se tenait derrière la portière entendit distinctement le dernier propos. Écartant brusquement la draperie, il pénétra, inattendu, dans la salle. Les gardes, armés de lances, l'entourèrent. Son visage exprimait la colère. Un lourd silence plana.

— Qu'est-ce? qu'est-ce? demandait l'aveugle Ozius perplexe et inquiet.

— Pères! commença l'empereur, contenant sa colère, permettez-moi, serviteur du Très Haut, de mener sous sa Providence, mon zèle à bonne fin, Athanase est un rebelle, le premier violateur de la paix œcuménique...

De nouveau s'éleva un murmure. Constance se tut et promena un regard surpris sur les évêques. Une voix s'éleva.

— Anathème sur l'abominable hérésie arienne.

— La foi contre laquelle vous vous révoltez, répliqua l'empereur, est la mienne. Si elle est hérétique, pourquoi Dieu Tout Puissant, Nous a-t-il donné la victoire sur tous Nos ennemis? Constant, Yétranion, Gallus, l'abominable Maxence? Pourquoi Dieu luimême a-t-il placé dans Notre main sacrée, la puissance du monde?

Les évêques se taisaient. Alors, le courtisan Valent, évêque de Mourza, s'inclina avec une humilité servile :

— Dieu dévoilera la vérité à Ta sagesse, Seigneur bien-aimé de Dieu. Ce à quoi tu crois , ne peut être

î66 LA MORT DES DIEUX.

une hérésie. Cyrille de Jérusalem n'a-t-il pas vu dans le ciel, le jour de ta victoire sur Maxence, une croix surmontée de l' arc-en-ciel...

— Je le veux ainsi! interrompit Constance en se levant de son trône. Àthanase sera déchu de par la puissance que Dieu m'a donnée. Priez pour que cessent enfin, tous ces conflits et toutes ces controverses et que soit abolie la meurtrière hérésie des Sabéens, partisans d' Athanase; que brille dans tous les cœurs la vérité...

Tout à coup, l'empereur blêmit; les mots expirèrent sur ses lèvres.

— Gomment? comment l'a-t-on laissé entrer?

il désignait un grand vieillard, au visage sévère et majestueux. C'était Tévêque Hillarion de Pietkavie, exilé et déchu pour sa foi, l'un des plus grands ennemis de l'empereur arien. Il était venu sans convocation au concile, pensant peut-être y trouver la mort du martyr. Le vieillard leva la main au ciel, comme pour appeler la malédiction sur la tête de l'empereur, et sa voix forte vibra dans le silence :

— Frères ! voici venir le Christ, car l'Antéchrist a déjà vaincu. L'Antéchrist, c'est Constance! Il ne vous frappe pas l'échiné, mais il vous flatte le ventre; il ne nous jette pas dans des cachots, mais il nous attire dans ses palais... Empereur, écoute : je te dis ce que j'aurais dit à Néron, à Décius, à Maximien, les persécuteurs de l'Eglise. Tu n'es pas le meurtrier des hommes, mais de l'Amour Divin lui-même. Néron, Décius, Maximien; ont plus servi le Dieu de vérité,

que toi... Sous leur règne, nous vainquions le diable, le sang des martyrs coulait, purifiant la terre et les os des morts produisaient des miracles. Tandis que toi, cruel parmi les cruels, tu tues et tu ne nous donnes pas la gloire de la mort. . . Seigneur I envoie-nous un véritable tyran pareil à Néron et que la bienfaisante arme de Ta colère ressuscite l'Eglise déshonorée par les embrassements de Judas-Constance 1 L'empereur se leva d'un bond.

— Saisissez-vous de lui et des rebelles ! balbutia-t-il, étouffant, en désignant Hillarion.

Les gardes se jetèrent sur les évêques. Une indesîriptible mêlée se produisit. Les glaives flamboyèrent.

Les soldats romains arrachant l'omophorium, l'étole et la chasuble d' Hillarion entraînèrent le vieillard.

Beaucoup se précipitèrent affolés, vers les portes de sortie ; tombèrent et se piétinèrent les uns les autres.

Un des écrivains cursifs sauta sur le rebord d'une croisée, mais un soldat s'accrochait à ses longs vêtements et ne le lâchait pas.

La table et les encriers furent renversés ; l'encre ronge se répandit sur le parquet de jaspe bleu; quelques-uns s'écrièrent à la vue de la mare pourpre :

— Du sang... du sang... du sangl D'autres hurlaient :

— Mort aux ennemis du très pieux Auguste ! Paphnutis, d'une voix tonnante, insistait, tandis que

les gardes le traînaient :

— Je reconnais le concile de Nicéel... Anathème fur l'hérésie arienne!

l68 Ï.A MORT DES DIEUX.

D'autres criaient :

— Taisez-vous, ennemis de Dieu!... Anathèmeî... Le concile de Nicée 1 . . . Les assises de Sardes I . . . Les assises de Paphlagonie.

L'aveugle Ozius restait assis, immobile, oublié de tous, dans son fauteuil épiscopal et murmurait tout bas:

— Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de nousl... Qu'est-ce donc, frères?... qu'est-ce donc?

Mais en vain il tendait ses faibles mains vers le» amis affolés ; personne ne le voyait, ne l'entendait, et des larmes coulaient le long de ses rides centenaires.

Julien observait, un sourire méprisant sur les lèvres, et triomphait silencieusement.

Ce même jour, tard le soir, dans le calme du désert, deux moines de Mésopotamie, envoyés par les évêques syriens au concile, marchaient. A grand'peine, ils avaient échappé aux gardes du palais, et maintenant, heureux, allaient vers Ravenne, pour s'embarquer au plus vite sur le bateau qui devait les ramener dans le désert. La fatigue et la tristesse se lisaient sur leurs visages. Ephraïm, l'un des deux, était un vieillard; l'autre, Pimène, un adolescent.

Ephraïm dit à Pimène :

— Il est temps de regagner le désert, frère. Mieux vaut entendre les hurlements du chacal et du lion, que ce que nous avons entendu dans le palais impérial. Heureux les muets. Heureux ceux qui se cachent dans le désert où ne parviennent pas les discussions des Maîtres de l'Église. Heureux ceux qui ont compris

l'inutilité des mots, heureux ceux qui ne discutent pas. Heureux celui qui ne cherche pas à comprendre les mystères de Dieu, mais chante à ta face, Seigneur, comme une harpe. Heureux celui qui a compris combien il est difficile de savoir et doux de T' aimer, Seigneur !

Ephraïm se tut et Pimène murmura : « Amen » .

Le grand silence de la nuit les enveloppa et courageusement, se guidant d'après les étoiles, les deux moines se dirigèrent vers l'Orient, en se réjouissant du calme imposant du désert.

Par une matinée ensoleillée, dans la ville de Médiolan, de toutes les rues, la foule se dirigeait vers la place publique.

Des acclamations retentirent et dans le char triomphal, attelé de vingt chevaux blancs comme des cygnes, parut l'empereur. Il se trouvait si haut que les gens étaient forcés de lever la tête pour le voir. Ses habits, couverts de pierres précieuses, prenaient des reflets aveuglants sous les rayons du soleil. Dans la main droite, il tenait le sceptre, et, dans la gauche, le globe impérial surmonté d'une croix.

Immobile comme une statue, outrageusement fardé, il regardait droit devant soi, sans tourner la tête, comme si elle eût été prise dans un étau. Durant tout le trajet, même pendant les sauts du char, l'empereur ae fit pas un mouvement, ne bougea pas un doigt,

ne toussa pas, ne cligna pas de ses yeux grands ouverts .

Constance avait acquis cette immobilité par de longues années d'efforts, en était très fier et la considérait comme un attribut indispensable de l'étiquette impériale. Dans de tels instants, il eût préféré subir la torture plutôt que de trahir sa nature mortelle en essuyant la sueur qui perlait sur son front, en éternuant ou en toussant.

De petite taille, les jambes torses, il s'imaginait être un géant. Quand le char pénétra sous l'arc de triomphe, non loin des thermes de Maximien Hercules, l'empereur courba la tête, comme s'il eût craint de se frapper contre les gigantesques portants, qui auraient laissé passer librement un cyclope.

De chaque côté de la route se tenaient les paladii, coiffés de casques d'or, vêtus de cuirasses d'or, et ces deux rangs de gardes d'honneur étincelaient comme deux éclairs sous les rayons du soleil.

Autour du char impérial se déployaient de larges étendards en forme de dragons. L'étofL de pourpre, enflée par le vent qui s'engouffrait dans les gueules ouvertes des monstres, rendait un son aigu pareil au sifflement furieux des serpents et les longues queues pourpres des dragons tournoyaient dans l'espace.

Sur la place étaient réunies toutes les légions casernées à Médiolan,

Un tonnerre d'acclamations accueillit l'empereur.

Constance fut satisfait : le bruit n'avait été ni trop faible, ni trop fort, combiné d'avance d'après la plus

I*j2 LA MORT DES DIEUX.

sévère convention. On apprenait aux soldats et aux citoyens à crier leur enthousiasme, modérément et respectueusement.

Constance, communiquant à chacun de ses mouvements et de ses pas une emphatique et pédante solennité, descendit de son char et monta à la tribune élevée sur la place et entièrement ornée de victorieuses loques d'étendards et d'aigles métalliques.

De nouveau retentirent les trompes, signal guerrier donné pour exprimer que le chef désire parler à l'armée, et sur la place régna le silence :

— Optimi reipublicœ defensores ! commença Constance ! (Admirables défenseurs de la République !)

Son discours était filandreux, plein de scolastique? fleurs de rhétorique.

Julien, en habit de cour, gravit les marches de la tribune et le fratricide revêtit le dernier descendant de Constance Chlore de la pourpre sacrée des césars.

A travers la soie légère filtrèrent les rayons du soleil, au moment où l'empereur soulevait la pourpre pour en investir Julien agenouillé; le reflet sanguin frappa le visage blême du nouveau césar, qui murmura mentalement le vers de Yllliade, prophétique :

Les yeux fermés par la mort pourpre et la puissante Moïra !

Et cependant, Constance l'accueillait :

— Recepisti, primœvus, originis tuœ splendidum florem, amatissime mihi omnium frater ! (Encore si jeune, tu as reçu déjà la floraison de ta naissance royale, le plus aimé d'entre tous mes frères !)

Alors, parmi toutes les légions, courut un cri enthousiaste. Constance s'assombrit légèrement : ce cri dépassait la mesure établie d après l'étiquette. Julien avait dû plaire aux soldats.

— Gloire et prospérité à César Julien ! criaient-ils plus fort et plus fort, sans vouloir s'arrêter.

Le nouveau césar remercia les légionnaires avec un bienveillant sourire et chaque légionnaire frappa son bouclier contre le genou, en signe d'allégresse.

Il semblait à Julien que ce n'était pas la volonté de l'empereur, mais la volonté des dieux qui l'élevait à cette éminence.

Chaque soir, Constance avait l'habitude de consacrer un quart d'heure au lustrage de ses ongles. C'était là l'unique mignardise qu'il se permît, sobre, sans fantaisies et plutôt grossier qu'efféminé dans toutes ses habitudes.

Taillant ses ongles avec de petites limes, les polissant avec des brosses minuscules, il demanda gaiement, ce soir-là, à son eunuque favori, le grand chambellan Eusévius :

— Crois-tu que Julien vaincra bientôt les Gaulois ?

— Je crois, répondit Eusévius, que nous recevrons bientôt la nouvelle de la défaite et de la mort de ce jeune homme !

— Vraiment... cela me peinerait beaucoup !... Mais j'ai fait, n'est-ce pas ? tout ce qui a dépendu de moi... H ne pourra accuser que lui-même...

Constance sourit et, inclinant la tête, admira ses ongles,

— Tu as vaincu Maxence, murmura l'eunuque ; tu as vaincu Vétrion, Constant, Gallus... Tu vaincras Julien. Alors, il n'y aura qu'un pasteur, qu'un troupeau ! . . . Dieu et toi !

— Oui, oui ! Mais à part Julien, il y a Athanase. Je ne serai tranquille que lorsque, vivant ou mort, il sera entre nos mains !

— Julien est plus terrible qu' Athanase et tu l'as revêtu aujourd'hui de la pourpre de la mort. 0 sagesse de la Providence divine ! Comme elle renverse par des voies inscrutables tous les ennemis de Ton Éternité. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et dans la nuit des siècles !

— Amen, conclut l'empereur, ayant terminé h toilette de ses ongles et jeté la dernière petite brosse.

Il s'approcha de l'antique bannière de Constantin, le Jabarum, toujours placé dans sa chambre à coucher, s'agenouilla, et contemplant le monogramme du Christ, qui brillait à la lueur de la lampe inextinguible, il commença sa prière. Avec une exactitude pédantesque, il accomplit le nombre réglementaire de saiuts et de signes de croix. Il s'adressait à Dieu avec une foi imperturbable, comme quelqu'un qui ne doute jamais de sa vertu.

Les trois quarts d'heure de prière écoulés, Constance se releva, le cœur allégé. Les eunuques le déshabillèrent. Il s'étendit sur la couche impériale, soutenue par des chérubins en argent massif, aux ailes éployées.

L'empereur s'endormit, le sourire aux lèvres, comme s'endorment les enfants innocents.

À Athènes, dans un des carrefours les plus fréquentés, la statue d'Arsinoé, le Vainqueur Octave tenant la tête de Brutus, était exposée devant le peuple. Les Athéniens acclamaient, en la fille du sénateur Helvidius Priscus, la rénovatrice de l'art des plus belles époques. Mais les dignitaires spéciaux chargés de surveiller les dispositions politiques des esprits, et, étrangement mais justement surnommés les curieux, adressèrent un rapport à qui de droit, dans lequel ils déclaraient que la statue pouvait éveiller dans le peuple des sentiments libéraux.

Dans la tête de Brutus, on trouvait une ressemblance avec celle de Julien et, dans l'ensemble, une allusion criminelle au supplice récent de Gailus. On s'efforçait de découvrir dans Octave des rapports avec l'empereur Constance. L'allaire prit les proportions

d'un CFime de lèse -majesté et faillit tomber entre les mains de Paul Catena. Par bonheur, la chancellerie impériale envoya l'ordre sévère du magistrat officiant, non seulement de faire disparaître la statue du carrefour, mais encore de la briser en présence des dignitaires impériaux.

Arsinoé voulut cacher la statue ; mais Hortensius était en proie à une terreur telle qu'il menaçait sa pupille de la livrer elle-même aux dénonciateurs.

Prise d'un profond dégoût pour la bassesse humaine, Arsinoé permit de faire de son œuvre tout ce qui plut à Hortensius. Des maçons brisèrent la statue.

Arsinoé quitta précipitamment Athènes, son tuteur l'ayant convaincue de le suivre à Rome où des amis lui avaient, depuis longtemps, promis l'avantageuse place de questeur impérial. Ils s'installèrent non loin du mont Palatin.

Les jours s'écoulaient dans l'inaction, Arsinoé ayant compris qu'il n'y avait plus de place pour l'art antique, grand et libre. Elle se souvenait de sa conversation avec Julien, à Athènes, et c'était le seul lien qui la rattachait à la vie. L'attente dans l'inaction lui paraissait insupportable. Dans les moments de découragement elle voulait en finir avec tout, quitter tout -et partir dans les Gaules, près du jeune césar, et, avec lui, atteindre la puissance ou périr.

Mais elle tomba gravement malade. Dans les longs et calmes jours de convalescence, elle trouva dans son plus fidèle admirateur, Anatole, centurion des écuyers

impériaux, fils d'un riche marchand de Rhodes, un consolateur dévoué.

Il était centurion romain, comme il le disait luimême, uniquement par suite de malentendu. Il n'avait embrassé la carrière militaire que pour satisfaire la vaniteuse fantaisie de son père qui considérait, comme le comble de l'honneur, de voir son fils vêtu de l'armure dorée. S'affranchissant de la discipline par de généreux dons, Anatole passait sa vie dans une luxueuse inaction, au milieu des œuvres d'art et des livres, dans les festins et en de paresseux et dispendieux voyages. Il ne possédait plus la profonde netteté d'âme des anciens épicuriens. Il se plaignait à ses amis :

— Je souffre d'une maladie mortelle...

— Laquelle? demandait-on avec méfiance.

— Celle que vous nommez mon esprit ironique, et qui me paraît une triste et étrange folie...

Ses traits trop fins, efféminés, exprimaient une extrême fatigue. Parfois il s'éveillait, entreprenait avec des pêcheurs, durant un ouragan, une inutile promenade en pleine mer ou bien partait chasser le sanglier et l'ours, songeait à un complot contre la vie de césar, recherchait l'initiation des effroyables mystères de Mithr& et d'Adonis. Dans de tels moments, il était capable de surprendre, par sa bravoure et sa témérité, même les personnes qui ignoraient son genre ordinaire d'existence.

Mais, l'excitation évaporée, il retournait à son désœuvrement, encore plus mou et endormi, encore plus railleur et plus triste.

— On ne peut rien faire de toi, Anatole, lui disait Arsinoé. Tu es tellement mou qu'on te croirait privé d'os.

Mais elle sentait une grâce hellénique dans ce dernier épicurien. Elle aimait lire dans ses yeux fatigués la raillerie triste de tout et de soi-même, lorsqu'il disait :

— Le sage sait trouver sa part de jouissance dans ses plus tristes pensées, comme les abeilles du mont Hymette forment le plus beau miel avec le suc des plantes amères !

Les causeries calmes berçaient et consolaient Arsinoé qui, en riant, appelait Anatole « mon guérisseur ».

Elle guérit, en effet, mais ne retourna plus à son atelier; la vue des éclats de marbre l'emplissait de pénibles pensées.

Cependant, Hortensius organisait pour le peuple, en l'honneur de son arrivée à Rome, de merveilleux jeux dans l'amphithéâtre de Flavien. Il était en continuels voyages et préoccupations, recevait des différentes parties du monde des chevaux, des lions, des ours, des chiens d'Ecosse (canes scotici), des crocodiles, des chasseurs intrépides, d'adroits écuyers, des comédiens et des gladiateurs.

La date de la représentation approchait et les lions n'arrivaient pas de Tarente, où on les avait débarqués. Les ours étaient amaigris, affamés et timides comme des agneaux.

Hortensius, d'inquiétude, perdit le sommeil.

Deux jours avant les fêtes, les gladiateurs, prison-»

LA MORT DES DIEUX. I"jg

niers saxons, hommes fiers et intrépides, pour lesquels il avait payé une somme colossale, s'entr'égorgèrent, la nuit, dans leur prison, considérant comme un déshonneur de servir d'amusement au peuple romain.

Hortensius, à cette nouvelle inattendue, faillit perdre la raison. Maintenant tout l'espoir se concentrait sur les crocodiles qui excitaient la curiosité de la populace.

— As-tu essayé de leur donner la chair fraîche d'un pourceau ? demandait le sénateur à l'esclave préposé à la surveillance des précieuses bêtes.

— Oui, ils ne mangent pas.

— Et de la chair de veau ?

*- Ils n'en veulent pas, non plus.

— Et du pain de froment trempé dans de la »rème?

— Ils s'en détournent et dorment. Ils doivent être malades ou trop fatigués. Nous leur avons même ouvert les gueules et nous y avons fourré, de force, la nourriture : ils la crachent.

— Oh! par Jupiter! elles me feront mourir, les sales bêtes ! Il faut les lâcher dès le premier jour dans l'arène ou bien elles crèveront de faim, gémit Hortensius en tombant sur un siège.

Arsinoé le contempla avec envie : lui, au moins, ne s'ennuyait pas.

Elle passa dans une chambre isolée dont les croisées donnaient sur le jardin. Là, dans le calme rayonnement lunaire, sa jeune sœur Myrrha, âgée de seize ans maintenant, faisait doucement vibrer les cordes d'une harpe et les sons tombaient comme des pleurs.

l80 LA MORT DES DIEUX.

Arsinoé embrassa Myrrha, qui lui répondit par uf sourire, sans discontinuer de jouer.

Un strident coup de sifflet retentit derrière le muî du jardin.

— C'est lui! dit Myrrha en se levant. Allons vite. Elle serrait fortement la main d' Arsinoé dans la

sienne.

Les deux jeunes filles jetèrent sur leurs épaules de sombres manteaux et sortirent. Le vent chassait les nuages et la lune tantôt se cachait derrière eux, tantôt brillait radieuse.

Arsinoé ouvrit une porte pratiquée dans la clôture. Un jeune homme, enveloppé dans une cagoule df moine, les attendait.

— Nous ne sommes pas en retard, Juventin? demanda Myrrha. Je craignais tant que tu ne viennes pas i

Ils marchèrent longtemps le long d'une impasse étroite, puis dans les vignes, et sortirent, enfin dans la plaine romaine.

Dans le lointain, se profilait l'aqueduc de briques du temps de Servius Tullius.

Juventin se retourna et dit :

— Quelqu'un nous suit.

Les deux jeunes filles se retournèrent à leur tour, le rayon de lune les enveloppait et l'individu qui les suivait s'écria joyeusement :

— Arsinoé! Myrrha!... Enfin, je vous retrouve. Où allez-vous ainsi?

— Chez les chrétiens, répondit Arsinoé. Viens avec oous, Anatole; tu verras des choses curieuses...

LA MORT DES DIEUX. iSl

— Qu'entends-je? Chez les chrétiens? Tu as toujours été leur ennemie, s'étonna le centurion.

— Avec les années, mon ami, on devient meilleur et plus indifférent à tout. C'est une superstition, ni meilleure, ni pire que les autres. Et puis, que ne fait-on pas, quand on s'ennuie?... Je vais chez eux pour Myrrha. Cela lui plaît...

— Où est l'église? Nous sommes dans la plaine, murmura Anatole .

— Les églises sont détruites ou profanées par leurs coreligionnaires les Ariens, qui croient au Christ autrement qu'eux. Tu as dû entendre à la cour des discussions... Maintenant, les adversaires des Ariens prient secrètement, dans les souterrains, comme au tempg des premières persécutions.

Myrrha et Juventin étaient restés un peu en arrière, Arsinoé et Anatole pouvaient causer librement.

— Qui est-ce? demanda le centurion en désignant Juventin.

— Le dernier rejeton de l'ancienne famille patricienne des Furius, répondit Arsinoé. La mère veut faire de lui un consul et lui ne songe qu'à fuir dans quelque thébaïde pour prier Dieu. Il aime sa mère et se cache d'elle comme d'une ennemie.

— Les descendants des Furius, moines?... Triste siècle ! soupira l'épicurien.

Ils approchèrent des a arenariae », anciennes mines de tuf friable, et descendirent les marches étroites jusqu'au fond de la carrière. La lune éclairait les blocs de terre rouge volcanique.

l82 i-k MORT DES DIEUX.

Juventin prit dans une niche sombre une petite lampe en terre et l'alluma. La flamme longue vacilla dans le goulot étroit où baignait la mèche.

Ils s'enfoncèrent dans des chemins latéraux de l'arenarium. Creusé par les anciens Romains, il était large, spacieux, descendait en pente assez rapide et était coupé de nombreuses galeries servant aux ouvriers pour le transport du tuf. Juventin conduisait ses compagnons dans le labyrinthe et s'arrêta enfin devant un puits dont il enleva le couvercle de bois. Ils descendirent prudemment les marches glissantes d'humidité. Tout au fond existait une porte étroite. Juventin frappa. La porte s'ouvrit et un moine grisonnant les introduisit dans un couloir creusé dans du tuf dur. Les murs, des deux côtés, depuis le sol jusqu'au plafond, étaient couverts de plaques de marbre loculi, ser* yant à fermer les tombeaux.

A chaque instant des gens, portant des lampes, les croisaient. A leur lueur clignotante, Anatole lut avec curiosité, sur l'une de ces dalles : « Dorothée, fils de Félix, repose en ces lieux frais, lumineux et paisibles. » (Requiescit in loco refrigerii, luminis, pacis.) Sur une autre : « Frères, ne troublez pas mon doux sommeil. »

Le style des inscriptions était tendre et radieux : « Sophronia, chérie, tu es vivante en Dieu I » (Sophronia, dulcis, semper vivis in Deo !) Et un peu plus loin : Sophronia, vivis i « Sophronia, tu vis! » Gomme si celui qui avait écrit ces mots avait compris que la mort n'existait pas.

Nulle part on ne disait : « Il est enterré là », mais

LA MORT DES DIEUX. l83

seulement : « Est déposé là pour un certain temps ! » (depositus). Il semblait que des millions de gens, génération sur génération, étaient couchés en cet endroit, non pas morts, mais endormis, pleins de mystérieuse attente.

Dans les niches étaient posées des lampes, brûlant d'une longue flamme immobile dans l'atmosphère comprimée, et de jolies amphores exhalant de pénétrants parfums. L'odeur des os putréfiés qui s'échappait par les fissures des cercueils, rappelait, seule, la mort.

Les couloirs, en amphithéâtre, descendaient toujours plus bas, avec, de place en place, dans le plafond, une large ouverture du luminarium donnant sur la campagne.

Parfois, un faible rayon de lune, glissant à travers le luminarium, éclairait une dalle de marbre couverte d'inscriptions.

Au bout d'un de ces couloirs, ils virent un fossoyeur qui, chantant gaiement, creusait le tuf à grands coups de pic. Autour du principal inspecteur des tombes, le « fossor », élégamment vêtu, le visage gras et rusé, se tenaient plusieurs chrétiens. Le fossor avait reçu en héritage la libre disposition d'une galerie des catacombes, et avait le droit de céder contre argent les places libres dans son district, plus apprécié parce qu'il possédait les reliques de saint Laurent. Bien qu'il eût déjà une jolie fortune, le fossor, en cet instant, marchandait avec un riche et avare corroyeur* Arsinoé s'arrêta pour entendre le débat.

î84 &A MORT DES DIEUX.

— • Et ma tombe sera loin des reliques? demandait ie corroyeur méfiant, en songeant à la grosse somme ée par le fossor.

— Non, à six coudées.

— Àu-dassus ou au-dessous?

— Sur la droite, un peu en biais. La place est excellente ; je ne prends rien en trop. Si couvert de péchés que tu sois, tout te sera remis. Tu entreras directement dans le royaume céleste.

D'une main experte, le fossor prit les mesures pour la tombe, comme un tailleur prend les mesures d'un vêtement. Le corroyeur insistait pour qu'on lui donnât le plus de place possible, afin qu'il pût reposer sans $êne.

Une vieille femme s'approcha du fossoyeur.

— Que veux-tu, petite mère?

— J'apporte l'argent du supplément...

— Quel supplément?

— Pour la tombe « droite » .

— Ah ! oui. . . tu ne veux pas de celle qui est de biais?

— Non; mes vieux os en craquent à l'avance. Dans les catacombes, surtout près des reliques, on

faisait un tel cas des places qu'on s'était vu forcé d'aménager des tombes de biais, que l'on cédait aux indigents.

— Dieu sait combien de temps il faudra attendra la résurrection! expliquait la vieille. Si je prenais une tombe de biais, cela irait pour commencer; mais„ lorsque je serais fatiguée, cela n'irait plus du tout..»

Anatole écoutait, émerveillé.

LA MORT DES DIEUX. ■ l8£

— C'est bien plus curieux que les mystères de Mithra, disait-il à Arsinoé, avec un sourire railleur. Dommage que je ne l'aie pas su plus tôt. Je n'ai encore jamais vu un cimetière aussi gai!

Ils pénétrèrent dans une assez large pièce, nommée la cabicula assoupissante. Une multitude de lampes brûlaient aux murs ; le prêtre accomplissait l'office du soir. La dalle supérieure de la tombe d'un martyr, placée sous une voûte en arc (arcosolium) , servait d'autel. Il y avait là beaucoup de fidèles, en longs babits blancs, et tous les visages paraissaient radieux. Myrrha, agenouillée et les yeux pleins d'amour, regardait le Bon Pasteur représenté sur le plafond de la pièce.

Dans les catacombes, on avait rétabli l'usage des premiers temps du cbristianisme : à la fin de l'office, les assistants, se considérant tous comme frères et soeurs, se donnaient le « baiser de paix ». Arsinoé, suivant l'exemple général, avec un sourire, embrassa Anatole.

Puis, tous quatre remontèrent vers les étages supérieurs, d'où ils pouvaient se rendre dans la retraite secrète de Juventin, ancien tombeau païen, « columbarium » à l'écart de la route Appienne.

Là, en attendant l'arrivée du navire qui devait l'emmener en Egypte, pays des anacborètes, il se cachait des poursuites de sa mère et des dignitaires du préfet et vivait avec Didime, vertueux vieillard de la Basse-Thébaïde, auquel Juventin témoignait une aveugle et entière obéissance.

ï86 LA MORT DES DIEUX.

Didime, accroupi sur ses talons, tressait des corbeilles d'osier. Le rayon de la lune, qui filtrait par une étroite ouverture, éclairait ses cheveux blancs et sa longue barbe.

Du haut en bas des murs du columbarium, étaient creusées de petites niches ressemblant à des nids de pigeonniers, et dans chacune d'elles était posée une urne mortuaire.

Myrrha, que le vieillard affectionnait, baisa respectueusement sa main ridée, et le pria de lui conter quelque chose se rapportant aux Pères anachorètes. Rien ne lui plaisait davantage que ces merveilleux et terribles récits de Didime.

Tous s'installèrent autour du vieillard, dont le sourire mystérieux était plein de bonté, et la tête vénérable encadrée de cheveux blancs, comme d'une auréole.

Myrrha le contemplait avec des yeux fiévreux et serrait dans ses frêles mains sa poitrine émue. Tous se taisaient, écoutant les bruits lointains de Rome, lorsque soudain on frappa à la porte intérieure qui communiquait avec les catacombes.

Juventin se leva, s'approcha de la porte et demanda, sans ouvrir :

— Qui est là?

On ne répondit pas ; mais on frappa encore plus «doucement, comme en suppliant.

Non sans précaution, Juventin entre-bâilla la porte, irémit et recula : une femme de haute taille pénétra dans le columbarium.

De longs vêtements blancs l'enveloppaient et un voile cachait son visage. Elle marchait comme une convalescente ou une très vieille femme. D'un seul mouvement elle enleva le voile, et Juventin s'écria :

— Ma mère ! * Didime se leva, sévère.

La femme se jeta aux pieds de son fils et les embrassa. Des mèches de cheveux gris tombaient sur son visage pâle, amaigri, qui gardait encore les traces d'une beauté toute patricienne. Juventin avait pris dans ses mains la tête de sa mère et la baisait.

— Juventin I appela le vieillard.

Le jeune homme ne répondit pas.

Sa mère, comme s'ils étaient seuls, murmurait joyeuse, précipitamment :

— Je croyais que je ne te reverrais jamais, mon filsi... Je voulais partir pour Alexandrie! Oh! je t'aurais découvert même dans le désert ! . . . Mais maintenant, n'est-ce pas?... c'est fini!... Dis-moi que tu ne partiras pas. Attends que je meure 1... Après... tu feras ce que tu voudras...

Le vieillard reprit :

— Juventin, m'entends-tu?

— Vieillard ! répondit la patricienne, tu n'enlèveras pas un fils à sa mère!... Ecoute, s'il le faut, je renierai la foi de mes pères... je croirai au Crucifié... je me ferai nonne ! . . .

— Tu ne comprends pas la loi du Christ, païenne!... Une mère ne peut être nonne, une nonne ne peut être mère I

l88 LA MORT DES DIEUX,

— Je l'ai eu dans les souffrances; il est à moi!

— Ce n'est pas î'âme, mais le corps que tu aimes* La patricienne jeta à Didime un regard plein de haine :

— Soyez donc maudits pour vos discours menteurs! cria-t-eile. Soyez maudits, vous qui enlevez les enfants aux mères ! qui tentez les innocents ! . . . gens en habits noirs qui craignez la lumière céleste, serviteurs du Crucifié ! . . . destructeurs de tout ce qui est beau et joyeux !

Son visage s'altéra, elle se serra plus fort contre son fils et, suffoquée :

— Je te connais, mon enfant... tu ne partiras pas... tu ne peux pas... tu ne peux pas...

Le vieux" Didime, la crosse à la main, se tenait près de la porte ouverte menant aux catacombes. Il dit, solennel :

— Une dernière fois, au nom de Dieu, je t'ordonne, mon fils, de me suivre et de la laisser !

Alors, la patricienne lâcha Juventin et balbutia :

— Eh bien!... laisse-moi... pars... si tu peux... Les larmes ne coulaient plus de ses yeux meurtris,

ses bras retombaient inertes, en un geste navré, le long de son corps. Elle attendait. Tous se taisaient.

— Seigneur!... aide-moi!... inspire-moi! priait Juventin, en proie à une mortelle tristesse.

« Celui tjui veut me suivre et ne prendra pas en haine son père et sa mère, sa femme, ses enfants; ses frères et ses sœurs et sa vie même, celui-là ne peut être Mon disciple! » récita Didime en se retournant une dernière fois vers Juventin.

LA MORT DES DIEUX. l8$

— Reste dans le monde. Tu as renié le Christ. Sois maudit dans ce siècle et dans l'autre.

— Non! ne me repousse pas, Père! Je suis avec toi!... Seigneur!... me voici! s'écria Juventin, en suivant son maître.

Sa mère ne fit pas un mouvement pour l'arrêter; pas un muscle ne bougea sur son visage; mais, lorsque le bruit des pas se fut éteint, un strident sanglot s'échappa de sa poitrine : elle tomba foudroyée.

— Ouvrez!... au nom du très pieux empereur Constance ! . . .

C'étaient les soldats du préfet qui, sur la dénonciation de la patricienne, mère de Juventin, venaient rechercher les rebelles « sabéens », ennemis de l'Empereur, qui se cachaient dans les catacombes. A grands coups de levier, ils cherchaient à défoncer la porte du columbarium. L'édifice tremblait sur sa base, les urnes d'argent vibraient plaintivement. La moitié de la porte s'effondra.

Anatole, Myrrha et Arsinoé se précipitèrent dans les galeries intérieures. Les chrétiens couraient dans les étroits couloirs, comme des fourmis dérangées dans leur gîte, se dirigeant tous vers les sorties secrètes communiquant avec la carrière. Mais Arsinoé et Myrrha ne connaissaient pas l'exacte disposition des galeries. Elles s'égarèrent dans le labyrinthe et atteignirent le dernier étage inférieur, situé à cinquante coudées sous terre. Il y était difficile de respirer. Sous les pieds filtrait une eau bourbeuse. La flamme des lampes vacillait. Des miasmes putrides

«empoisonnaient l'air. Myrrha sentit sa tête tourner et perdit connaissance.

Anatole la prit sur ses bras. A tout instant, ils craignaient de rencontrer les légionnaires. On pouvait combler les sorties : ils risquaient d'être enterrés vivants.

Enfin, Juventin les appela :

— Ici!... Ici!...

Courbé, il portait sur ses épaules le vieux Didime. Au bout de quelques minutes, ils atteignirent la sortie secrète donnant sur la Gampanie.

De retour à la maison, Arsinoé, vivement, dévêtit et coucha Myrrha, toujours évanouie. Agenouillée, la sœur aînée baisait longuement les mains inertes, maigres et jaunes de la fillette. Un pénible pressentiment serrait son cœur.

Le visage de l'endormie avait une expression étrange : jamais encore il n'avait reflété un charme aussi immatériel. Tout son petit corps semblait diaphane et frêle comme les parois minces d'une dtnphore d'albâtre éclairée par un feu intérieur.

Ce feu ne devait s'éteindre qu'avec la vie de Myrrha.

Tard, !e soir> dans un boîs marécageux, non loin du Rhin, entre la place fortifiée Très Tabernœ et la ville romaine Argentoratum conquise depuis peu par les Alamans, se faufilaient deux guerriers égarés. L'un, Aragaris, disgracieux géant à cheveux roux, Sarmate au service de Rome; l'autre, Strombix, maigre et renfrogné Syrien.

L'espace entre les troncs d'arbres était rempli d'obscurité. Dans l'atmosphère tiède bruissait une fine pluie. Les bouleaux répandaient une odeur de feuilles humides. Un coucou chantait au loin.

A chaque craquement de branches, Strombix, effrayé, se prenait à trembler et saisissait la main de son compagnon.

— Cousin ! . . . eh ! cousin !

D appelait Aragaris cousin, non par parenté, mais

par amitié. Us avaient été pris dans l'armée romaine, des deux coins opposés du monde. Le barbare du Nord, vorace et chaste, méprisait le Syrien peureux, voluptueux et sobre de nourriture et de boisson. Mais, tout en le raillant, il avait pitié de lui comme d'un enfant.

— Cousin I... pleurnicha Strombix.

— Eh bien ! quoi?... laisse-moi tranquille!

— Y a-t-il des ours dans ce bois ?

— Oui, répondit Aragaris rébarbatif.

— Et si nous en rencontrons un, hein?

-;- Nous le tuerons, nous vendrons sa peau et nous irons boire.

— Et si c'est lui, au contraire, qui...

— Poltron ! Gela se voit tout de suite, que tu es chrétien.

— Pourquoi un chrétien doit-il être poltron? dit Strombix d'un air vexé.

— Mais tu m'as dit toi-même que dans votre livre il est dit : « Si on te frappe sur la joue gauche, tends la droite ! »

— C'est exact.

— Tu vois ! S'il en est ainsi, à mon avis, il ne faut pas guerroyer. L'ennemi te frappera sur une joue, et toi, tu tendras l'autre ? Vous êtes tous des poltrons, — voilà !

— Le césar Julien est chrétien et ce n'est pas un poltron ! se défendait Strombix.

— Je sais, mon neveu, continua Aragaris, que vous savez pardonner aux ennemis, quand on en vient

au combat. Poules mouillées !... Ton ventre n'est pas plus gros que mon poing; avec une gousse d'ail, tu es repu pour toute la journée. C'est pour cela que ton sang n'est que de l'eau marécageuse !

— Àh ! cousin ! cousin ! observa Strombix avec reproche. Pourquoi as-tu parlé de nourriture ! Voiîà que ça me ronge de nouveau au creux de l'estomac 1 Donne-moi un peu d'ail, il t'en reste dans ton sac...

— Si je te donne ce qui me reste, nous crèverons tous les deux, demain, dans ce bois !

— Àh! si tu ne m'en donnes tout de suite, je tomberai de faiblesse et tu seras forcé de me porter...

— Tiens!... bâfre, chien!

— Et un peu de pain ! suppliait Strombix. Aragaris lui donna, avec un juron, le dernier

croûton de son biscuit de soldat. Lui-même, la veille, avait mangé pour deux jours, de la graisse de porc et de la bouillie de fèves.

— Attention ! dit-il en s'arrêtant. On entend la trompe ! . . . Nous ne sommes pas loin du camp ! . . . Il faut nous tenir vers le Nord... Je ne crains pas les ours, ajouta Aragaris, pensif; mais le centurion...

Les soldats avaient nommé ce centurion détesté « Gedo-Alteram », c'est-à-dire : « Donne-m'en une neuve », parce qu'il criait joyeusement, chaque fois que la verge dont il frappait le soldat fautif se cassait : Cedo alteram!

Ces deux mots étaient devenus son surnom.

— Je suis sûr, dit le barbare, je suis sûr que Cedo- Alteram fera de mon dos ce que le tanneur fait

ïg4 I-A MORT DES DIEUX.

d'une peau de bœuf ! C'est abominable, mon neveu, ^abominable !

Ils étaient restés en arrière de Tannée parce que Àragaris, selon son habitude, s'était enivré jusqu'à perte de connaissance, dans un village pillé, et Strombix avait été battu. Le petit Syrien avait fait une tentative infructueuse pour obtenir les faveurs d'une belle fille franque. Cette beauté de seize ans, fille d'un barbare, tué dans le combat, lui avait administré deux gifles telles qu'il était tombé à la renverse. Puis elle l'avait piétiné sous ses pieds puissants.

— Ce n'est pas une fille, mais un diable ! racontait Strombix. Je l'ai à peine pincée et elle a failli me casser les côtes !

Le son de la trompe devenait de plus en plus distinct. Aragaris, reniflant le vent comme un limier, observa qu'on sentait la famée. Les bivouacs devaient être à peu de distance. .

La nuit devint plus sombre ; ils découvraient à peine leur chemin. Le sentier se perdait dans les marécages. Ils sautaient de petite butte en petite butte. Le brouillard tombait.

Tout à coup, d'un grand if dont les branches couvertes de mousse ressemblaient à une longue barbe grise, quelque chose s'envola avec un cri strident - Strombix s'accroupit de peur. C'était un tétras.

Ils s'égarèrent définitivement. Strombix grimpa à un arbre.

— Les bivouacs sont au nord. Pas loin. Il y a iè-bas une large rivière.

LA MORT DES DIEUX. I(j5

— Le Rhin! le Rhin! s'écria Aragaris. Allons vite !

Ils se glissèrent à travers les bouleaux et les trembles centenaires.

— Cousin, je me noie I glapit Strombix. Quelqu'un me tire par les pieds ! . . . Où es-tu ?

A grand'peine, Aragaris le dépêtra, et, jurant, le prit sur ses épaules. Avec ses pieds, le Sarmate reconnut les solives des fascinages posés par les Romains. Ce fascinage les amena à la grande route lorée depuis peu par l'armée de Sever, le général de Julien. Les barbares, pour couper la route, l'avaient encombrée, selon leur habitude, d'énormes troncs d'arbres.

Il fallut les escalader. Ces arbres, parfois pourris, recouverts de mousse et s'efïritant sous les pieds ; parfois fermes et rendus glissants par la pluie, rendaient la marche difficile. Et c'est par ces routes, redoutant toujours une attaque, que devait se mouvoir l'armée de Julien, forte de treize mille hommes, et que tous les généraux de l'empereur, saut Sever, avaient traîtreusement abandonnée.

Strombix maudissait son camarade.

— Je n'irai pas plus loin, païen ! . . . Je préfère me coucher dans les feuilles mortes et crever!... Au moins, je ne verrai pas ton visage de damné!... Hou! Infidèle!... On voit tout de suite que tu ne portes pas de croix!... Est-ce affaire à des chrétiens de traîner ainsi sur les routes ?.. . Et où nous fourrons-nous ? Sous les verges du centurion !... Je n'irai pas plus loin !....

Aragaris l'entraîna de force et, dès que la route de-

vint plus facile, porta de nouveau sur ses épaules son capricieux compagnon qui l'invectivait et le pinçait, puis, au bout de quelque temps, s'endormit profondément sur le dos du « païen ».

A minuit, ils atteignirent les portes du camp romain. Tout était silencieux. Le pont-!evis était depuis longtemps levé. Les amis durent dormir dans le bois, près des portes de derrière, appelées decumanes.

A l'aube, la trompe retentit. Dans le bois embrumé le rossignol chantait encore : il se tut, effrayé par les sons guerriers . Aragaris renifla l'odeur de la soupe et éveilla Strombix ; leur appétit décuplé leur fit oublier les verges de Cedo-Alteram. Ils pénétrèrent dans le camp et s'assirent auprès des chaudrons. Dans la tente principale, près des portes prétoriennes, le césar Julien veillait.

Depuis le jour où il avait été nommé césar, à Médiolan, grâce à la protection de l'impératrice Eusève, Julien s'adonnait avec zèle aux exercices guerriers, Non seulement il étudiait, sous la direction de Sever, l'art de la guerre, mais encore il voulait connaître le mét;er du simple soldat. Au son des trompes, dans les casernes, sur le Champ-de-Mars, avec les nouvelles recrues, pendant des journées entières, il apprenait à marcher, à tirer de l'arc et de ia fronde ; à courir avec le poids de l'équipement complet, à sauter les fossés, à s'escrimer. Surmontant l'hypocrisie monacale, s'éveillait dans le jeune homme le sang de la race de Constantin, race faite de plusieurs génération* d'austères et obstinés guerriers.

— Hélas ! divins Jamblique et Platon ! Si vous voyiez ce qu'est devenu votre élève ! s'écriait-il parfois, en essuyant la sueur qui roulait de son front.

Et, désignant son armure, il ajoutait •

— N'est-ce pas, Sever, cette armure me va aussi mal, à moi élève philosophe, qu'une selle de guerre àun taureau paresseux?

Sever ne répondit pas et sourit malicieusement. Il savait que ces soupirs et ces plaintes n'étaient pas sincères et qu'en réalité Julien était ravi de ses progrès militaires.

En quelques mois il s'était tellement transformé, virilisé, que beaucoup reconnaissaient avec peine « le petit Grec » comme on l'appelait jadis à la cour de Constance. Les yeux, seuls, n'avaient pas changé et brillaient d'un feu étrange, trop aigu, presque fiévreux, qui les rendait inoubliables. Julien se sentail chaque jour plus fort, non seulement physiquement, mais moralement aussi. Pour la première fois de son existence, il éprouvait le bonheur de l'amour des gens simples.

Gela avait plu tout d'abord aux légionnaires, de voir un véritable césar, cousin de l'auguste, apprendre le métier militaire dans les casernes, sans répugnance pour la grossière vie des soldats . Les visages austères des vieux guerriers s'illuminaient d'un tendre sourire quand ils admiraient l'adresse toujours croissante du; césar ; et, se souvenant de leur jeunesse, ils s'étonnaient de ses rapides progrès.

Julien s'approchait d'eux, causait, écoutait les récits

des campagnes passées, les conseils concernant l'attache de la cuirasse, de façon que les courroies frottent moins ; comment il fallait poser le pied pour éviter la trop grande fatigue des longues marches.

Le bruit circulait que l'empereur Constance avait envoyé l'inexpérimenté jeune homme chez les barbares de la Gaule, pour y trouver la mort, pour se débarrasser d'un concurrent ; que les généraux, suivant les conseils des eunuques impériaux, trahissaient le jeune césar.

Tout cela enflammait encore davantage l'amour des légionnaires pour Julien.

Avec une insinuation précautionneuse, avec l'art de gagner les bonnes grâces, contractés durant son éducation monacale, Julien faisait tout pour affermir l'amour dont il était l'objet et la haine envers l'empereur. Devant les soldats, il parlait de son frère Constance avec une humilité à double sens, en baissant les yeux et en affectant l'aspect d'une victime. Il lui était d'autant plus facile de captiver les guerriers par son intrépidité que la mort dans un combat lui paraissait enviable, en comparaison de celle à laquelle avait été soumis Gailus et que lui réservait peut-être l'empereur.

Julien avait organisé sa vie d'après l'exemple austère des antiques conquérants. L'éducation stoïque du pédagogue Mardonius l'aida à supporter l'absence totale du luxe. Il dormait moins qu'un simple soldat, et non sur un lit, mais sur un grossier tapis à longs 3>oils, nommé « suburre » par le peuple. La première

partie de la nuit était consacrée au sommeil ; la seconde, aux affaires d'Etat et de guerre ; la troisième, aux Muses.

Les livres préférés de Julien ne le quittaient pas dans les campagnes. Il s'inspirait de Marc-Aurèle, de Plutarque, de Suétone, de Gaton l'Ancien. Le jour, il s'efforçait de mettre en pratique ce à quoi il avait songé la nuit, avec ses livres. Le matin mémorable, avant la bataille d'Argentoratum, lorsqu'il entendit la sonnerie de l'aurore, Julien vivement revêtit l'armure complète et ordonna de lui amener son coursier. En attendant, il se retira dans l'endroit le plus caché de la tente. Là était placée une élégante statuette de Mermre, ailé, portant le caducée : dieu du mouvement, de la réussite et de la gaieté. Julien s'inclina et jeta sur un petit trépied quelques grains d'encens. D'après la direction de la fumée, le césar, se flattant de connaître l'art des devins, cherchait à deviner l'influence du jour. La nuit, il avait entendu par trois fois le cri du corbeau, — signe néfaste.

Julien était tellement convaincu que ses inattendus succès militaires en Gaule étaient dus à une force surnaturelle qu'il devenait de jour en jour plus superstitieux.

En sortant de la tente, il butta contre la solive de bois qui servait de seuil. Le visage du césar s'assombrit. Tous les présages étaient défavorables. Il résolut en lui-même de remettre la bataille au lendemain.

L'armée se mit en marche. La route à travers le bois était pénible; des tas d'arbres la barraient à tout

instant. La journée promettait d'être chaude. L'armée n'avait fait que la moitié du chemin, et, jusqu'au camp des barbares situé sur la rive gauche du Rhin, dans une grande plaine près de la ville d'Argentoratum, il restait à parcourir encore, à midi, plus de vingt et un mille pas.

Les soldats étaient fatigués.

Dès qu'ils eurent franchi le bois et qu'ils se trouvèrent dans un champ, Julien les réunit autour de lui et les disposa en cercle, comme les spectateurs dans un amphithéâtre, de façon à être, lui-même, le centre des centurions et des cohortes qui s'irradiaient en longs rayons circulaires. C'était, du reste, l'habitude de l'armée romaine, pour que le plus grand nombre puisse entendre les paroles du général.

Julien expliqua aux légions, en quelques phrases courtes et simples, que la fatigue pouvait nuire au succès, qu'il serait plus raisonnable de disposer le camp dans ce champ, de se reposer, et d'attaquer les barbares le lendemain matin avec des forces fraîches.

Un murmure s'éleva dans l'armée. Les soldats frappèrent leurs boucliers de la lance, ce qui était un signe d'impatience. Ils exigeaient, par leurs cris, que Julien les conduisît sans tarder sur le heu du combat. Le césar regarda autour de lui et comprit, à l'expression des visages, qu'il commettrait une grosse faute en résistant. Il sentait dans la foule le frémissement ^terrible qu'il connaissait si bien, qui était indispensabli pour la victoire et qui pouvait, à la moindre maladresse, se transformer en fureur.

Il sauta sur son cheval et donna le signal de continuer la marche en avant. Un cri enthousiaste lui répondit et l'armée s'ébranla. .

Lorsque le soleil commença à décliner, ils atteignirent la plaine d'Argentoratum. Entre les collines basses brillait le Rhin. Au sud s'élevait la masse sombre des Yosges. Des martinets planaient au-dessus du grandiose fleuve germain.

Tout à coup, sur ia colline la plus proche, parurent trois cavaliers. C'étaient les barbares.

Les Romains s'arrêtèrent et se disposèrent en ordre de combat. Julien, entouré de six cents cavaliers bardés de fer, les clibanaires, commandait la cavalerie de l'aile droite; sur la gauche, s'étendit l'infanterie, sous les ordres de Sever, auquel, du reste obéissait Julien luimême. Les barbares opposèrent leur cavalerie à celle de Julien : en tête se tenait le roi alaman Chlodomir ; en face de Sever, le jeune neveu de Chlodomir, Agenaric, dirigeait l'infanterie.

Les cors guerriers, les trompes, les cornets à bouquin retentirent. Les enseignes, les drapeaux portant les noms des cohortes, les dragons de pourpre, les aigles romaines, se rapprochèrent en tête des légions. En avant, les visages calmes et sévères, s'avançaient à pas pesants et réguliers, en faisant trembler la terre, les porteurs de haches et les primipilaires habitués aux victoires. ?

Tout à coup, l'infanterie de Sever s'arrêta. Les barbares, cachés dans un fossé, sautèrent hors de leur embuscade et attaquèrent les Romains. Julien, de loin*

aoa LA MORT DES DIEUX.

vit le trouble qui s'ensuivit et accourut les secourir., Il s'efforçait de calmer les soldats et s'adressait tantôt à une cohorte, tantôt à une autre, imitant le style concis de Jules César. Quand il prononçait : Exurgamus, viri fortes, ou bien : Advenit, socii, justum pugnandi jam tempus, ce jeune homme de vingt ans songeait avec fierté : « Maintenant, je ressemble à tel ou tel célèbre chef conquérant ! » Et dans le feu même de l'action, il était mentalement entouré de ses livres et se réjouissait' que tout se passât précisément comme le décrivaient Tite-Live, Plutarque et Salluste. L'expérimenté Sever modérait son ardeur par son sang-froid, et, tout en donnant une certaine liberté à Julien, n'abandonnait pas la direction générale de l'armée.

Les flèches sifflèrent, ainsi que les lances barbares tenues par de longs lassos; les machines de guerre projetèrent d'énormes pierres.

Les Romains se trouvèrent enfin, face à face, avec les terribles et mystérieux habitants du Nord, au sujet desquels circulaient de si incroyables légendes. Ceux-ci portaient des équipements monstrueux ; quelques-uns avaient leurs dos couverts de peaux d'ours et, en guise de casques, sur leurs têtes chevelues, des gueules d'animaux qui montraient les crocs. D'autres avaient leurs casques ornés de cornes de cerf ou de bœuf. Les Alamans méprisaient à ce point la mort, qu'ils se jetaient dans la mêlée, absolument nus, ne conservant que leur glaive et leur lance.

Leurs cheveux roux étaient noués sur le sommet de la tête et retombaient à la nuque en grosse toufle ou

en natte qui ressemblait à une crinière. Les moustaches blondes tranchaient sur leur peau brûlée et pen daient, très longues, de chaque côté de la bouche. Un grand nombre d'entre eux étaient si sauvages qu'ils n'employaient pas le fer, et combattaient avec des lances terminées par des pointes en os, trempées dans un violent poison qui les rendait encore plus dangereuses : il suffisait d'une piqûre de cette arme primitive pour mourir lentement, dans d'atroces souffrances. De la tête aux pieds, en guise d'armures, ils étaient couverts de minces feuillets de corne de sabot de cheval cousus sur une étoffe de lin. Et dans cet appareil, ces barbares semblaient d'étranges monstres, vêtus de plumes d'oiseau et d'écaillés de poisson.

Il y avait aussi des Saxons, aux yeux bleu-pâle, que jamais la mer n'effrayait, mais qui craignaient la terre ; des Sicambres ; des Hérules aux prunelles vertes comme l'eau de l'Océan; des Burgondes, des Bataves et des Sarmates, moitié hommes, moitié lauves, dont les Romains ne voyaient les terribles visages qu'au moment de la mort.

Les primipilaires, réunissant leurs boucliers, formèrent une compacte muraille d'acier, invulnérable à tous les coups, avançant toujours, lentement. Les Alamans se précipitèrent sur elle avec des cris féroces, pareils aux hurlements rauques des ours. Le combat commença, poitrine contre poitrine, bouclier contre bouclier. La poussière s'éleva si dense au-dessus de la plaine qu'elle intercepta les rayons du soleil.

A ce moment, sur l'aile droite, la cavaîerie de fer des clibanaires frémit et prit la faite. Elle pouvait écraser les légions d'arrière-garde. A travers le nuage de flèches et de lances, en plein soleil, brillait le ban deau couleur feu du gigantesque roi Chlodomir.

Julien, à temps, accourut au galop de son noir coursier, blanc d'écume. Il Gomprit la ruse. L'infanterie barbare, placée exprès entre les cavaliers, se glissait sous les jambes des chevaux romains, et d'un coup de glaive leur fendait l'abdomen. Les chevaux tombaient entraînant dans leur .chute les « cataphractes » qui ne pouvaient se relever, accablés sous le poids de leur armure.

Julien se plaça au milieu du chemin. Il devait, ou arrêter les cavaliers fuyards, ou bien être écrasé sous le choc. Le tribun des clibanaires se butta dans lui. Il reconnut Julien, s'arrêta, pâlit de honte et d'effroi. Tout le sang afflua au front de Julien, qui oublia ses livres classiques , se pencha, saisit le fuyard à la gorge et cria, d'une voix qui lui parut, à lui-même, inconnue, sauvage :

— Lâche!

Puis, il tourna le tribun face à l'ennemi. Alors les cataphractes s'arrêtèrent, reconnurent le dragon de pourpre, le dragon impérial et restèrent confondus. En une minute, toute la masse de fer recula et fondit à nouveau sur les barbares.

Tout se mêla. Une lance frappa Julien en pleine poitrine ; il ne dut son salut qu'à sa cuirasse. Une flèche siffla à son oreille, effleurant sa joue de ses plumes.

LA MORT DES DIEUX. 3o5

au secours de la cavalerie faiblissante, Sever envoya «les légions de Gornutes et des Brakathes, alliés à demi sauvages des Romains. Ils avaient coutume de ae chanter leur hymne guerrier, le Barrith, qu'au moment de l'ivresse sanguinaire du combat.

Ils entonnèrent leur chant d'une voix basse et plaintive ; les premiers sons étaient calmes comme le bruissement' nocturne des feuilles ; puis, peu à peu, le Barrith devenait plus fort, plus solennel et terrible; enfin, il se transformait en un furieux et assourdissant rugissement, pareil à celui de la mer démontée, se brisant contre les rochers. Ils s'enivraient avec ce chant jusqu'à l'oubli de soi-même.

Julien cessa de voir et de comprendre ce qui se passait autour de lui. Il sentait seulement une soif intolérable et une douleur de fatigue dans la main qui tenait le glaive. Il perdit même la notion du temps. Mais Sever conservait toute sa présence d'esprit et dirigeait le combat avec une incomparable sagesse. Perplexe et navré, Julien aperçut le bandeau orange de Ghlodomir, au cœur même des légions. La cavalerie barbare avait pénétré de biais au centre de l'armée romaine, Julien songea : C'est fini, tout est perdu! Il se souvint des présages défavorables du matin et adressa une dernière prière aux dieux olympiens.

— Venez à mon aide ! car qui donc, si ce n'est moi, rétablira votre puissance sur cette terre?

Au centre de l'armée se trouvaient de vieux vétérans de la légion des « Pétulants », dénommés ainsi pour

leur bravoure. Sever comptait sur eux et ne se trompait pas. L'un d'entre eux cria :

— Viri fortissimi! Braves des braves I Ne trahissons pas Rome et notre césar ! Mourons pour Julien !

— Gloire et prospérité à César Julien I . . . Pour Rome ! . . . Pour Rome ! . . . répondirent des voix fermes.

Et les vieillards, blanchis sous les drapeaux, encore une fois allèrent à la mort, calmes et sévères.

Le souffle de la grande Rome plana au-dessus de l'armée.

. Julien, les yeux pleins de larmes enthousiastes, se jeta vers les vétérans pour mourir avec eux. De nouveau, il sentit la force de l'amour simple, la force du peuple, le soulever sur ses ailes et l'emporter vers la victoire.

Alors la terreur s'empara des masses barbares. Elles tremblèrent et s'enfuirent.

Et les aigles des légions, avec leurs becs rapaces, leurs ailes éployées, brillant au soleil, volèrent une fois encore, annonçant aux tribus en déroute la victoire de la Yille Éternelle.

Les Alamans et les Francs expiraient en combattant jusqu'au dernier souffle.

Agenouillé dans une mare de sang, le barbare d'une main faiblissante maniait son glaive ou sa lance et dans ses yeux troubles on ne lisait ni la peur, ni le désespoir, mais seulement la soif de la vengeance et le mépris vis-à-vis du vainqueur. Même ceux qu'on croyait morts se soulevaient, à moitié écrasés, saisissaient de leurs dents les jambes des ennemis et s'agrip-

paient avec une telle force que les Romains les traînaient à leur suite. Six mille barbares tombèrent sur le champ de bataille ou se noyèrent dans le Rhin.

Ce soir-là, au moment où César Julien se tenait sur la colline, enveloppé comme d'une auréole par les rayons du soleil couchant, on lui amena le roi Ghlodomir, fait prisonnier sur la rive du fleuve. Il respirait péniblement, énorme, suant et livide. Ses mains étaient liées derrière son dos. Il s'agenouilla devant son vainqueur, et le jeune césar de vingt-deux ans posa sa petite main sur la tête chevelue du roi barbare.

C'était l'époque des vendanges. Toute la journée vibraient dans l'air les chansons, sur les berges du joyeux golfe de Naples.

Dans la campagne préférée des Romains, à Baii, célèbre par ses bains sulfureux, Baii dont les poètes du temps d'Auguste disaient :

Nullus in orbe locas Baiis prelucet amœnis,

les gens désœuvrés se délectaient dans la nature, plus raffinée et voluptueuse qu'eux-mêmes.

C'était là un coin inviolé de l'élégant pays qui hantait l'imagination d'Horace, de Properce et de Tibulle. Pas une seule ombre du siècle monacal n'avait terni encore ce littoral ensoleillé s'étendant entre le Vésuve et le cap Misèic. On n'y niait pas le christianisme, mais on s'en débarrassait avec une légère plaisanterie. Le*

pécheresses ne s'y repentaient pas encore, mais les honnêtes femmes, plutôt, s'effaraient de la vertu comme d'une vieille mode. Quand arrivaient les nouvelles de prophéties des Sibylles, menaçant le monde décrépi d'un complet effondrement, ou bien celles des crimes nouveaux et des bigoteries de l'empereur Constance, de l'invasion des Perses en Orient, des menaces des barbares du Nord ; — les heureux habitants de Baii, fermant les yeux, aspiraient la fine brise pleine des parfums des grappes de Falerne à peine écrasées dans le pressoir, et se consolaient avec des épigrammes. Pour oublier les malheurs de Rome, les prédictions de la fin du monde, il leur suffisait de petits vers faciles, qu'ils s'envoyaient, l'un à l'autre, en cadeau :

Calet unda, friget œthra, Simul innatat choreis Amathusium renidens Salis arbitra et vaporis.

Flos siderum Dione !

Quelque chose de vieux et d'enfantin se lisait sur les visages des plus joyeux épicuriens.

Ni la fraîche eau salée des bains de mer, ni les chaudes sources sulfureuses de Baii ne pouvaient guérir complètement le corps de ces jeunes hommes caducs et frileux, chauves déjà à vingt ans et vieillis, non par leur débauche personnelle, mais par la débauche de leurs ancêtres, déjà blasés de la littérature, de la sagesse,

aïO LA MORT DES DIEUX.

des femmes, spirituels et impuissants et qui portaient dans leurs veines le sang refroidi des générations attardées.

Dans l'un de ces coins les plus fleuris et les plus confortables, entre Baii et Puteoli, parmi les noirs sommets des Apennins, les murs de marbre d'une villa piquaient leur note vive.

Près de la large croisée ouverte directement sur la mer, de telle sorte que, de la chambre, on ne voyait que les vagues et le ciel, Myrrha reposait sur un lit.

Les médecins ne comprenaient rien à sa maladie; mais Arsinoé qui voyait sa sœur, chaque jour, perdre des forces et dépérir, l'emmena de Rome au bord de la mer.

Myrrha, en dépit de sa maladie, imitant les nonnes et les anachorètes, rangeait sa chambre, apportait ellemême l'eau et essayait de laver son linge et de faire la cuisine. Longtemps, jusqu'à la dernière extrémité, elle refusa de se coucher, passant la nuit en prières et, un jour, Arsinoé, terrifiée, trouva un cilice sur le faible corps de sa sœur. De sa petite chambre, Myrrha avait fait enlever tous les objets de luxe, les étoffes et les ornements, ne laissant que son lit et une grossière croix en bois. Avec ses murs nus, la chambre ressemblait à une cellule de moine. Myrrha observait un jeûne sévère et il était difficile à Arsinoé de lutter contre cette volonté obstinée et douce.

L'ennui disparut de la vie d' Arsinoé. Elle passait continuellement de l'espoir du rétablissement de Myrrha au désespoir de la perdre, et bien qu'elle ne

la mort des dieux. an

l'aimât pas plus qu'auparavant, dominée par la peur de la séparation éternelle, elle comprenait mieux son amour.

Parfois, avec une pitié maternelle, Arsinoé contemplait ce visage fin et amaigri, respirant une grâce céleste, ce petit corps brûlé par un feu intérieur trop vif. Quand la malade refusait le vin et la nourriture prescrits par les médecins, Arsinoé disait, dépitée :

— Est-ce que je ne le vois pas, Myrrha? Tu cherches la mort? Que fais-tu de toi ?

— N'est-ce pas égal de vivre ou de mourir ? répondait la jeune fille avec une telle conviction qu'Arsinoé ûe savait que répliquer :

— Tu ne m'aimes pas...

Mais Myrrha, caressante, assurait :

— Chérie ! tu ne sais pas combien je t'aime ! Oh ! si tu pouvais seulement...

La malade n'achevait jamais et ne demandait pas à sa sœur si elle avait la foi. Mais elle fixait sur Arsinoé un regard triste, comme si elle voulait lui dire quelque chose et n'osait. Arsinoé sentait dans ce regard un muet reproche et, cependant, elle ne parlait pas non plus de la foi, et n'avait pas le courage de lui communiquer ses doutes, de crainte de lui enlever peutêtre l'espérance folle de l'immortalité.

Myrrha s'affaiblissait de jour en jour, fondait comme la cire des cierges, et, à mesure, devenait plus joyeuse et plus calme.

Juventin, qui s'était enfui de Rome par crainte des poursuites de sa mère et attendait avec Didime, à

Naples, le départ du navire pour Alexandrie, venait les voir chaque soir.

Il lisait l'Évangile et racontait les légendes des saints.

Oh I que Myrrha aurait voulu se rendre dans ces sombres cavernes, près de ces grands et mystérieux êtres ! Le désert ne lui apparaissait pas morne et stérile, mais fleuri comme le paradis terrestre, plein de merveilles, éclairé d'une lumière telle qu'on n'en trouvait nulle part ailleurs sur la terre. Elle étouffait dans la maison. Parfois, enfiévrée par les souffrances de la maladie, languissant après la Thébaïde, elle regardait les voiles blanches des navires disparaître dans le lointain et tendait vers elles ses mains pâles. Oh ! si elle avait pu s'envoler à leur suite et respirer Fair pur du désert plein de silence I Parfois, elle essayait de se lever, assurait qu'elle se sentait mieux, qu'elle guérirait vite et, secrètement, elle espérait qu'on la laisserait partir avec Didime et Juventin quand arriverait le navire d'Alexandrie.

Anatole, le fidèle adorateur d'Arsinoé, vivait aussi à Baii. Le jeune épicurien organisait d'admirables promenades en trirème dorée, du lac d'Albano au golfe, avec de gais camarades et de jolies femmes. Il se délectait de la vue des voiles de pourpre voguant sur la mer endormie, des fusions de teintes crépusculaires sur les rochers de Caprée et d'Ischia, qui semblaient d'énormes améthystes ; il se réjouissait des railleries des amis sur la foi, de l'arôme du vin, des baisers enivrants des courtisanes.

LA. MORT DES DIEUX. 2l3

Mais chaque fois qu'il pénétrait dans la calme cellule de Myrrha.il sentait que l'autre côté de la vie !ui était aussi accessible. L'innocente grâce du pâle visage de la jeune fille l'émouvait. Il voulait croire à tout ce en quoi elle avait foi : le doux Galiléen et le miracle de l'immortalité. Il écoutait les récits de Juventin et trouvait sublime la vie des anachorètes.

Anatole remarquait avec surprise que, pour lui, la vérité existait et dans l'enivrement de la vie et dans sa renonciation, dans le triomphe de la matière et dans celui de l'âme, dans la chasteté et dans la volupté, Sa pensée restait nette. Il n'éprouvait pas de remords.

Les doutes, même, lui plaisaient comme un jeu nouveau ; ces molles et profondes vagues de la vie, ces transitions du christianisme au paganisme, ne le tourmentaient pas, mais plutôt le berçaient.

Un soir, Myrrha s'endormit devant la fenêtre ouverte. En se réveillant, elle dit à Juventin, avec un sourire radieux :

— J'ai eu un rêve étrange...

— Lequel?

— Je ne me souviens pas. Il était heureux. Crois-tu que tout le monde gagnera le salut ?

— Tous les justes ; les pécheurs seront punis.

— Les justes, les pécheurs!... Je ne pense paff ainsi, répondit Myrrha toujours souriante, comme si elle cherchait à se rappeler son rêve. Sais-tu, Juventin, je crois que tous, tous, seront sauvés, et Dieu n'aura pas un être perdu !

— Ainsi songeait le grand maître Orîgène ; il

disait : « Mon sauveur ne peut se réjouir, tant que je reste dans l'iniquité î » Mais, c'est une hérésie... Myrrha n'écoutait pas et continuait :

— Oui, oui ! Gela doit être ainsi, je l'ai compris maintenant : tous se sauveront, jusqu'au dernier! Dieu ne permettra pas qu'une seule de ses créatures se perde.

— Je voudrais aussi le croire, murmura Juventin, mais je craignais...

— Il ne faut pas craindre. Où il y a l'amour, il n'y a pas de peur. Je ne crains rien.

— Et... « Lui » ? demanda Juventin.

— Qui?

— Celui qu'on ne doit pas nommer. Le Révolté I

— Et lui aussi, lui aussi ! s'écria Myrrha avec un accent de foi hardie. Tant qu'il y aura même une âme qui n'ait pas gagné son salut, aucune créature ne jouira de la félicité complète. S'il n'y a pas de homes à l'amour, alors tout sera en Dieu et Dieu sera en tout. Mon ami, quel honneur ! Nous ne nous en sommes pas encore rendu compte ! Il faut tout bénir, comprends-tu ?

— Et le mal?

— Il n'y a pas de mal, s'il n'y a pas de mort. Par la croisée ouverte arrivait l'écho des chansons

bachiques des camarades d'Anatole festoyant dans les trirèmes pourprées sur la mer bleuie par le crépuscule. Myrrha les désigna :

— Et cela aussi est beau, il faut aussi les bénir, murmura-t-elle .

— Des chants coupables? demanda Juvenlin craintif.

Myrrha secoua la te le :

— Non ! Tout est bien, tout est pur. La beauté vient de Dieu. De quoi as-tu peur, mon ami?,.. Oh I quelle liberté il faut pour aimer ! . . . et ne crains rien. Tu ne sais pas encore quel bonheur donne la vie !

Elle soupira longuement et ajouta :

— Et quel bonheur donne la mort I

Ce fut leur dernière causerie. Myrrha resta couchée plusieurs jours, immobile et muette, sans ouvrir les yeux. Peut-être souffrait-elle beaucoup, car, par moments, ses sourcils se fronçaient douloureusement, mais un sourire doux et résigné corrigeait tout de suite cette involontaire contraction et pas un gémissement, pas une plainte n'échappèrent de ses lèvres closes.

Une fois, au milieu de la nuit, elle appela Arsinoé, assise à ses côtés. La malade parlait avec peine, Elle demanda sans ouvrir les yeux :

— D fait jour?

— Non, c'est la nuit encore, répondit Arsinoé; mais le soleil se lèvera bientôt.

— Je n'entends pas... Qui es-tu? murmura Myrrha à peine distinctement.

— C'est moi, Arsinoé.

La malade ouvrit tout à coup ses grands yeux lumineux et regarda fixement sa sœur.

— Il m'a semblé, dit Myrrha en un effort, il m'a semblé que ce n'était pas toi... que j'étais seule.

3IÔ l'A MORT DES DIEUX.

Pu\s, tiss lentement, avec difficulté, bougeant à peine, elle joignit ses mains diaphanes, paume contre paume, avec une expression craintive et suppliante. Les coins des lèvres frémirent, les sourcils s'arquèrent. — Ne m'abandonne pas ! . . . Quand je mourrai, ne pense pas que je ne suis plus.

Arsinoé se pencha vers elle ; mais Myrrha était trop faible pour l'embrasser, elle essaya en vain. Alors, Arsinoé approcha sa joue de ses yeux et la jeune fille, doucement, de ses longs cils, caressa son visage. C'était une de leurs habitudes d'enfance inventée par Myrrha ; on aurait cru que sur la joue frémissaient les liies veloutées d'un papillon.

Cette dernière caresse rappela à Arsinoé toute leur Vie commune, toute leur affection. Elle tomba à genoux et, pour la première fois depuis de longues années, sanglota irrésistiblement. Il lui semblait que son cœur se fondait en larmes.

— Non, Myrrha, disait-elle, je ne t'abandonnerai pas... Je resterai toujours avec toi !...

Les yeux de Myrrha s'animèrent, joyeux. Elle balbutia :

— Alors, tu...

— Oui, je veux croire, je croirai ! s'écria Arsinoé.

Et tout de suite elle s'étonna de ces paroles inattendues ; elles lui parurent un miracle et non une duperie et elle ne voulait plus les reprendre.

— J'irai dans le désert, Myrrha ; comme toi, à ta place, continua-t-elle dans un transport d'affolé amour. Et, si Dieu existe, il devra faire en sorte qu'il n'y ait

pas de mort, que nous soyons toujours ensemble !

Myrrha ferma les yeux en écoutant sa sœur et, avec un sourire d'infini apaisement, elle murmura :

— Maiuteuant, je vais m'endormir. Il ne me faut plus rien. Je suis bien.

Elle n'ouvrit plus les yeux, ne parla plus. Son visage était calme et sévère comme celui des morts. Elle vécut ainsi encore plusieurs jours.

Quand on approchait de ses lèvres une coupe de vin, elle avalait quelques gorgées. Quand la respiration devenait nerveuse et irréguiière, Juventin, penché audessus d'elle, chantait une prière ou un hymne sacré, et alors Myrrha commençait à respirer plus doucement, comme bercée.

Un soir, lorsque le soleil se fut couché derrière Ischia et Caprée, que la mer immobile se fondait avec le ciel et que la première étoile tremblait, encore indistincte, Juventin chantait à la moribonde:

Deus creator omnium, Polique rector veUiens, Diem décora lamine Modem sopora gratia...

Peut-être Myrrha avait-elle exhalé le dernier soupir aux sons de cet hymne solennel. Personne ne s'était aperçu qu'elle ne respirait plus. La vie et la mort étaient égales pour elle, parce que sa vie s'était fondue avec l'insaisissable éternité, sans souffrances, comme la tiédeur d'un beau crépuscule se fond avec la fraîcheur de la nuit.

Arsinoé enterra sa sœur dans les catacombes, et de sa propre main, inscrivit sur la dalle : « Myrrha vivis ! — Myrrha, tu vis I »

Elle ne pleura presque pas. Elle portait dans son cœur le mépris du monde et la résolution de croire en Dieu, ou, au moins, de faire tout ce qui dépendrait d'elle pour croire en lui. Elle voulait distribuer sa fortune aux indigents et partir pour la Thébaïde. Le jour même où Arsinoé communiqua ses projets à son tuteur indigné, elle reçut de la Gaule une courte et énigmatique lettre du césar Julien :

« Julien, à la très noble Arsinoé, — se réjouir !

» Te souviens-tu de ce dont nous avions parlé ensemble, à Athènes, devant la statue d'Arthémise? Te souviens-tu de notre alliance? Grande est ma haine, mais plus grand encore mon amour ! Peut-être bientôt, le lion jettera loin de lui la peau de l'âne. En attendant, soyons doux comme des colombes, prudents comme le serpent, d'après la parole du Christ Kazaréen. »

Les compositeurs d'épigrammes de la cour, qui jadis appelaient dédaigneusement Julien victorinus (petit conquérant) recevaient, surpris, les nouvelles des continuelles victoires du césar. Le risible se transformait en terrible. On parlait beaucoup de sortilèges, de secrètes forces démoniaques, venant au secours de l'ami de Maxime d'Ephèse.

Julien avait conquis et réuni à nouveau à l'empire romain : Àrgentoratum, Bracomagum, Très Tabernas, Saiison, Numète, Vaugion, Moguntiac. Les soldats l'adoraient comme auparavant ; toujours de plus en plus, Julien se convainquait que les dieux olympiens le protégeaient. Mais, par prudence, il continuait à se rendre aux égkses chrétiennes et dans la ville de Vienne, sur la rivière de Rhodanus, il avait, exprès, assisté à une messe solennelle.

Au milieu de décembre, le césar conquérant revenait, après une longue campagne, pour ses quartiers d'hiver, dans sa bien-aimée ville de Parisis-Lutèce, sur les rives de la Seine.

La nuit tombait. Le ciel septentrional étonnait les Méridionaux par ses reflets vert pâle. La neige, fraîchement tombée, craquait sous les pieds des soldats,

Lutèce, bâtie sur une petite île, était environnée d'eau de tous côtés. Deux ponts en bois faisaient communiquer la ville avec les berges. Les maisons étaient d'une architecture gallo-romaine, avec de larges galeries vitrées, remplaçant les portiques ouverts des pays méridionaux. Au-dessus de la ville s'élevait la fumée d'une multitude de cheminées. Les arbres é}aient couverts de givre.

Dans les jardins, le long des murs tournés vers le Midi, comme des enfants frileux, se serraient, apportés par les Romains, des figuiers soigneusement emmaillotés de paille.

Cette année-là, l'hiver était rigoureux, en dépit des vents du Sud qui soufflaient le dégel.

D'énormes glaçons blancs, se heurtant et se bousculant, flottaient sur la Seine. Les guerriers romains et grecs les regardaient surpris. Julien admirait les masses transparentes, tantôt bleues, tantôt vertes et les comparait au marbre de Phrvgie, légèrement teinté de veines smaragdines.

Il y avait quelque chose, dans la beauté triste du Nord, qui le captivait et faisait vibrer son cœur, comme un lointain souvenir. On arriva au palais,

énorme bâtiment dressant les noires silhouettes de ses arcades de briques et de ses tourelles sur le ciel crépusculaire.

Julien entra dans sa bibliothèque. Il faisait froid. On alluma un grand feu dans l'âtre et on lui remit plusieurs lettres arrivées à Lutèce en son absence. L'une d'elles, d'Asie Mineure, venait de Jamblique. Julien sentit le souffle de l'Orient l'envelopper.

Au dehors, l'ouragan sévissait avec rage; le vent hurlait. On aurait dit que quelqu'un frappait dans les volets fermés. Les paupières closes, Julien crut voir les propylées de marbre, voilées d'obscurité, passer rapidement et se fondre comme des nuages dorés, dans l'horizon.

Il frissonna et se leva. Le feu était éteint. Une souris rongeait des parchemins, dans la bibliothèque.

Julien désira voir un visage humain. Avec un sourire railleur, il se souvint qu'il avait une femme. C'était une parente de l'impératrice Eusève, nommée Hélène, et que l'empereur avait, de force, mariée à Julien, peu de temps avant le départ de ce dernier pour la Gaule.

Julien n'aimait pas Hélène. Bien que plus d'une année se fût écoulée depuis leur mariage, il ne l'avait presque pas vue, ne la connaissait pas, n'avait pas passé une Ouit auprès d'elle. Sa femme restait vierge.

Depuis son adolescence, elle n'avait songé qu'à être la fiancée du Christ. L'idée du mariage lui inspirait le dégoût. D'abord, elle se crut perdue ; mais, ensuite, en voyant que Julien n'exigeait pas d'elle les

caresses conjugales, elle se calma et vécut dans le palais, comme une nonne, toujours morose, calme, entièrement vêtue de noir. Hélène, dans ses prières, avait fait vœu de chasteté.

Cette nuit, une curiosité méchante poussa Julien à se rendre dans la tour où priait sa femme. Il ouvrit la porte sans frapper et entra dans la cellule faiblement éclairée. La vierge se tenait agenouillée devant uo lutrin surmonté d'une grande croix.

Julien s'approcha d'elle, en cachant d'une main la flamme de sa lampe et pendant quelques minutes la regarda, renfrogné. Elle était si absorbée par k prière, qu'elle ne le remarqua pas. Il dit :

— Hélène !

Elle jeta un cri et tourna vers Julien son visage pâle et sévère :

— Gomme tu m'as effrayée I

Il comtempla étrangement la grande croix, l'évangile le lutrin, et murmura :

— Tu pries toujours?

— Oui ; et pour toi aussi... bien-aimé césar,

- — Et pour moi ? vraiment ! . . . Avoue que tu me crois un grand pécheur. Hélène ?

Elle baissa les yeux sans répondre. Son visage se renfrogna encore davantage.

— Ne crains rien. Parle. Ne penses-tu pas que je sois spécialement fautif de quelque chose envers Dieu ?

Elle répondit tout bas ;

— Spécialement ?... Oui, je pense... Ne te fâche pas..

— J'en étais sûr!... Allons, dis-le!... Je me repentirai !

Hélène reprit plus bas encore et plus sévèrement :

— Ne ris pas ! . . . Je répondrai de ton âme devant l'Éternel...

— Toi. . . pour la mienne ?

— Nous sommes liés à jamais !

— Par quoi ?

— Le sacrement du mariage.

— Le mariage religieux?... Mais, jusqu'à présent, nous sommes étrangers l'un pour l'autre, Hélène !

— J'ai peur pour ton âme, Julien ! répéta-t-elle en fixant sur lui ses yeux innocents.

Posant sa main sur son épaule, il contempla railleusement le visage pâle dont émanait un froid de chasteté. Seules, ressortaient étrangement les lèvres roses, la bouche très jolie et très petite, entr' ouvert* en une expression de peur interrogative.

Julien se pencha vers elle et, avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître, l'embrassa sur les lèvres.

Elle sursauta, se précipita vers le coin opposé de la pièce et se cacha le visage dans ses mains. Puis, regardant Julien avec des yeux fous de peur, elle se signa précipitamment, en murmurant :

— Loin de moi, loin de moi, impur... Je te connais... Tu n'es pas Julien, tu es le diable... Au nom de la Très Sainte Croix, je te conjure... disparais!

La colère s'empara de Julien. Il revint vers la porte et poussa le verrou ; puis, s* approchant d'Hélène* souriant, il dit :

— Reviens à toi, Hélène... Je suis un homme, je suis ton mari... et non pas le diable!... L'Église a béni notre union...

Plus il la haïssait et plus il désirait posséder cette vierge sévère. Elle passa lentement les mains sur ses yeux :

— Pardonne-moi!... Il m'a semblé!... Tu m'as tellement effrayée, Julien ! . . . Je sais que tu ne me désires rien de mal... Mais j'ai eu déjà des visions... Maintenant, . j'ai cru aussi... « Il » rôde ici, la nuit! Je l'ai vu deux fois... il m'a dit de toi de mauvaises choses... Depuis ce temps-là, j'ai peur... «Il» m'a dit que tu portais sur ton visage la marque de Caïn... Pourquoi me regardes-tu ainsi, Julien?

Elle tremblait, s'appuyait contre le mur. Il s'approcha d'elle et l'enlaça.

— Que fais-tu? Laisse-moi, laisse- moi!

Elle essaya de crier, d'appeler la servante.

— Eléphéria ! . . . Eléphéria !

— Pourquoi appelles-tu? Ne suis- je pas ton époux? Elle se prit à pleurer amèrement :

— « Mon frère !... » « Gela » ne doit pas être... Je suis la fiancée du Christ !... Je croyais que tu...

— La fiancée du césar romain ne peut être la fiancée di Christ !

— Juliea !... Si tu crois en « Lui»..,

Il rit : .

— Je déteste le Galiléen !

En un suprême effort elle tenta de le repousser et, désespérée, s'écria :

Va-t en !.. . diable ! diable ! . . . Pourquoi m'as-tu abandonnée, Seigneur!

Julien couvrait la nuque d'Hélène d'audacieux bai-. sers. Il lui semblait qu'il commettait un meurtre Elle s'était tellement affaiblie dans la lutte qu'elle n résistait qu'à peine, balbutiant :

— Aie pitié ! . . . mon frère !

De ses mains impies il arrachait les vêtements noirs Son âme était emplie de terreur, mais jamais dans sa vie il n'avait éprouvé un tel enivrement du mal. Tout à coup, à travers l'étoffe déchirée, jaillit la peau. Alors, ironique, avec un sourire de défi, le césar romain regarda dans le coin opposé de la cellule où la lampe scintillait faiblement, éclairant sur le mur la grande croix noire...

Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis la victoire d'Àrgentoratum. Julien avait délivré la Gaule des barbares. Au début du printemps, Julien, encore à Lutèce pour ses quartiers d'hiver, avait reçu une importante lettre de l'empereur Constance, apportée par le tribun Decensius.

Chaque nouvelle victoire remportée dans la Gaul® vexait Constance ; c'était un coup porté au vif de sa vanité. Ce « gamin », cette « pie bavarde », ce « singe vêtu de pourpre », ce « risible conquéranet » , à l'in-* dignation des bouffons de la cour, se transformait eu véritable et terrible conquérant.

Constance dépérissait de jalousie. En même temps, il essuyait défaite sur défaite, en combattant les Perses dans les provinces asiatiques. Il maigrissait, ne dormait plus, perdait l'appétit, eut deux fois des débor-*

déments de bile. Les médecins de la cour étaient consternés.

Parfois, durant les nuits d'insomnie, l'empereur étendu sur son magnifique lit placé sous l'étendard sacré de Constantin, songeait :

— Eusève m'a trompé ! Sans elle j'aurais suivi les sages conseils de Gatena et de Mercure... J'aurais fait égorger ce gamin dans quelque coin sombre!... J'aurais exterminé ce serpent du nid des Flavius !... Imbécile!... Je l'ai moi-même laissé s'échapper!... Et, qui sait?... Peut-être Eusève avait-elle été m maîtresse ?

La jalousie tardive rendait son envie plus cuisante encore.

Il ne pouvait se venger sur l'impératrice Eusève, morte maintenant. Sa seconde iemme, Faustine, était une petite niaise qu'il méprisait...

Constance tourmentait ses cheveux clairsemés, qu© le perruquier irisait si minutieusement tous les jours, et versait des larmes de rage.

N'avait-il pas défendu l'Église ? Ne s'était-il pas acharné à la destruction de toutes les hérésies? N'avaitil pas bâti et embelli les cloîtres? N'accomplissait-il pas régulièrement les rites imposés ? Et quelle récompense lui était accordée !

Pour la première fois le maître de la terre sentait gronder en lui l'indignation contre le Maître éternel. La prière mauvaise expirait sur ses lèvres.

Pour assouvir un peu sa jalousie, il se décida à recourir à un moyen inusité : il fît envoyer dans toutes

les grandes villes des lettres triomphales ornées de lauriers et annonçant les victoires accordées par la grâce de Dieu à l'empereur Constance. Il résultait de ces lettres que Constance, et non Julien avait quatre fois traversé le Rhin; Constance qui, à l'autre bout du monde détruisait l'armée en de stupides combats ; Constance et non Julien, avait failli périr sous les flèches à Argentoratum ; Constance avait fait prisonnier le roi Chlodomir; Constance avait traversé les marécages et les bois impraticables, creusé les routes, assailli les forteresses, enduré la faim, la soif , la chaleur ; s'était fatigué plus que les soldats, avait dormi moins qu'eux.

Le nom de Julien ne figurait même pas dans ces lettres, comme s'il n'existait pas de césar. Le peuple acclamait Constance « vainqueur des Gaules » et, dans toutes les églises, les évêques et les archevêques chantaient des prières d'actions de grâce, demandant longévité et prospérité pour l'empereur, remerciant Dieu des victoires accordées à Constance sur les barbares alamans.

Julien, en apprenant ces folies, se contenta de sourire.

Mais l'envie dévorant le cœur de l'empereur ne fut pas assouvie. Il décida d'enlever à Julien, ses meilleures légions, puis, imperceptiblement sous de fuyants prétextes, de le désarmer comme jadis Gallus, de l'attirer dans ses pièges et de lui porter alors le coup mortel.

Dans ce but, il envoya à Lutèce un habile dignitaire, le tribun Decensius, porteur d'une lettre. Il devait immédiatement choisir les meilleures légions composées des Hérules, des Bataves, des Pétulants et

LA MORT DES DIEUX. 22f)

des Celtes et les envoyer en Asie, à l'empereur. De plus, ce dignitaire devait prendre dans chaque légion restante trois cents guerriers parmi les plus braves, et le tribun des écuries impériales, Gintula, avait l'ordre de réunir des soldats de choix parmi les porteurs de fanion et de se mettre à leur tête pour les conduire en Orient,

Julien prévint Decensius, lui montra l'inévitable rébellion parmi les légions barbares, qui préféraient plutôt mourir que de quitter le sol natal. L'obstiné dignitaire ne prit pas ces observations en considération gardant une imperturbable morgue sur son visage jaune et rusé.

A côté d'un des ponts en bois qui réunissaient l'île de Lutèce aux berges, s'étendaient les longs bâtiments des casernes. Dès le matin, l'agitation s'empara des soldats. Seule la sévère et sage discipline imposée par Julien les contenait.

Les premières cohortes des Pétulants et des ïlérules étaient parties la nuit; leurs frères, les Celtes et les Bataves, s'apprêtaient à les suivre. Gintula donnait des ordres d'une voix assurée. Un murmure courait dans la foule. Un soldat insoumis venait d'être battu à mort. Decensius traînait partout, la plume derrière l'oreille, des papiers dans les mains.

Dans la cour, sous le ciel sombre, des chariots couverts, montés sur de grandes roues, attendaient les femmes et les enfants des soldats. Les femmes se séparant du pays natal, tendaient leurs bras vers les bois et les plaines; d'autres embrassaient avec des sanglots

la terre qu'elles appelaient leur mère, pleuraient ea songeant que leurs os pourriraient dans un sol étranger. D'autres enccre, résignées, muettes dans leur douleur, enveloppaient dans un chiffon, une poignée de terre en souvenir. Un chien maigre, dont les côtes crevaient la peau, léchait l'essieu graissé avec du suif. Tout à coup, il s'éloigna, et le museau dans la poussière se prit à hurler. Tous se retournèrent en frémissant. Un légionnaire frappa coléreusement la bête qui, la queue entre les pattes, se sauva dans un champ, et là, s'arrêlant, reprit ses hurlements plus plaintifs encore.

Et terrible était ce hurlement traînard dans le silence imposant du crépuscule.

Le Sarmate Aragaris appartenait au nombre de ceux qui devaient quitter le Nord. Il faisait ses adieux à son fidèle ami Strombix.

— Cousin, mon cousin !... pour qui me quittes-tu? pleurnichait Strombix en avalant la soupe cédée par Aragaris qui, de chagrin, ne pouvait même manger.

— Allons, tais-toi, bétel le consolait Aragaris. Il y a assez des gémissements des femmes I... Dis-moi plutôt, toi qui es de ces pays, quels bois traverseronsnous?

— Que dis-tu, cousin ? Il n'y a pas de bois ; il n'y a que du sable et des roches.

— Et où se cache-t-on du soleil ? demanda Aragaris incrédule.

— C'est un désert! Il y fait chaud comme sous lefour de la cuisine, et il n'y a pas d'eau.

LA MORT DES DIEUX. a3ï

— Comment pas d'eau?... Et de la bière? ■ — On ne sait même pas ce que c'est I

- — Tu mens!

— Que mes yeux se vident tout de suite, cousin, si dans toute l'Asie, la Mésopotamie et la Syrie, tu trouves seulement un tonneau de bière ou de miel.

— Alors, fini, mon frère! S'il fait chaud, s'il n'y s* ni eau, ni bière, ni miel, on nous chasse au bout d$ monde, comme des bœufs à l'abattoir !

— Directement sur les cornes du diable, cousin ! Et Strombix pleura plus amèrement encore.

A ce moment, retentirent un bruit lointain et un écho de voix. Les deux amis sortirent de la caserne. Une foule de soldats qui traversaient le pont en bois,, couraient vers Lutèce. Les cris se rapprochaient. L'agitation s'empara des casernes. Les guerriers sortaient sur la route, se réunissaient et criaient, en dépit des ordres*, des menaces et même des coups des centurions.

— Qu'est-il arrivé? demanda un vétéran.

— On a fustigé à mort vingt soldats!

— Gomment vingt?... cent!

— On fustigera tous les soldats à tour de rôle. C'est l'ordre !

Subitement, un légionnaire, les vêtements déchirés, le visage terrifié, se jeta dans la foule et cria :

— Frères ! courez vite au palais ! On vient d'égorger Julien !

Ces mots tombèrent comme une étincelle dans de la paille sèche. La flamme qui couvait depuis longtemps jaillit irrésistiblement. Les visages prirent des exprès-

sions bestiales. Personne ne comprenait rien, ne voulait rien entendre ; tous criaient :

— Où sont les scélérats?

— Tuez les misérables !

— Qui?

— Les envoyés de l'empereur Constance!

— A bas l'empereur I

— Ah! imbéciles!... Avoir trahi un pareil chef! Deux innocents centurions qui passaient lurent saisis,

jetés à terre, piétines, presque mis en pièces. Le sang jaillit, et à cette vue les soldats devinrent plus féroces encore.

La foule, qui traversait le pont, approchait des casernes, et subitement on distingua le cri assourdissant :

— Gloire à l'empereur Julien! Gloire à Auguste Julien !

— On l'a tué!... On l'a tué!

— Taisez-vous, imbéciles!... Auguste est vivant... Nous venons de le voir!

— Le césar est vivant !

— Non plus le césar, mais l'empereur.

— Qui a dit qu'on l'avait tué?

— Oà est le vaurien?

— On a voulu le tuer,

— Qui?

— Constance.

— A bas Constance! A bas les maudits eunuques! Quelqu'un, à cheval, passa si vite dans la pénombre

*ju'on le reconnut à peine.

— Decensius î Decensius î Attrapez le brigand î Il avait encore la plume derrière l'oreille et son

encrier de campagne ballottait à sa ceinture. Il disparut accompagné d'injures et de rires. La foule grossissait. L'armée en rébellion ressemblait à une mer en furie. La colère se transforma en joie, quand on vit revenir les légions des Hérules et des Pétulants, partis la veille et révoltés eux aussi. On les embrassa ainsi que leurs femmes et leurs enfants, comme après une longue séparation. Plusieurs pleuraient de joie; d'autres frappaient leurs boucliers. On alluma de grands feux. Des orateurs parurent. Strombix, qui, dans sa jeunesse, avait été bouffon à Antioche, sentit éclore en lui l'inspiration. Les camarades le hissèrent sur leurs épaules et faisant de grands gestes, il commença :

— Nos quidein ad orbis terrarum extrema ut noxii pellimur et damnati. On nous envoie au bout du monde comme des criminels; nos familles, que nous avons, au prix du sang, rachetées de l'esclavage retomberont de nouveau sous le joug des Alamans'...

Il ne put achever ; des casernes retentirent des cris perçants et le bruit, bien connu des soldats, des verges cinglant la peau : les guerriers fustigeaient le détesté centurion Gedo-Alteram. Le soldat qui frappait son supérieur jeta la verge ensanglantée et, au rire général imitant la voix joyeuse du centurion, cria :

— Donne une neuve! Cedo alteram!

— Au palais ! au palais ! hurla la foule. Nommons Julien auguste! Couronnons-le du diadème!

Tous se précipitèrent, laissant dans la cour, le ceit turion à demi mort, dans une mare de sang. De rares étoiles scintillaient à travers les nuages. Un vent froid soulevait la poussière.

Les grilles, les portes et les volets du palais étaient hermétiquement clos. Le bâtiment semblait inhabité.

Prévoyant la révolte, Julien ne sortait pas, ne se montrait pas aux soldats, et passait son temps en divinations. Deux jours et deux nuits, il attendit des miracles. Vêtu de la longue robe blanche des pythagoriciens, une lampe à la main, il montait l'étroit escalier qui conduisait à la plus haute tour du palais.

Là, l'attendait, observant les astres, l'aide de Maxime d'Éphèse, envoyé par lui à Julien, ce même Nogodarès qui, jadis, dans le cabaret de Syrax, au pied du mont Argos, avait prédit l'avenir au tribun Scuda.

— Eh bien? demanda Julien inquiet.

— On ne voit rien î On dirait que le ciel et la terre se sont concertés!

Une chauve-souris vola.

— Regarde!... regarde!... Peut-être, d'après son vol, pourras-tu prédire quelque chose?

La bête nocturne frôla presque de son aile froide le visage de Julien et disparut.

— L'âme d'un être proche, murmura Nogodarès. Sou\iens-toi : cette nuit s'accomplira quelque chose de granit,..

On entendait les cris indistincts des soldats, étouffés par le veut.

— Si tu découvres un signe, viens! dit Julien en descendant à sa bibliothèque.

D'un pas inégal, il arpenta la pièce, s'arrêtant, prêtant l'oreille : il lui semblait que quelqu'un le suivait, qu'un froid extraordinaire lui tombait sur la nuque. Il se retournait, sans rien découvrir. Le sang, lourdement, battait à ses tempes. Il reprenait sa marche et, de nouveau, il lui semblait que quelqu'un murmurait à son oreille des mots qu'il n'avait pas le temps de comprendre.

Un serviteur entra, annonçant qu'un vieillard d'Athènes désirait voir le césar pour une affaire urgente. Julien eut un cri de joie et courut à sa rencontre. Il croyait voir Maxime. Il se trompait. C'était le grand hiérophante des mystères d'Eleusis, qu'il attendait aussi, impatiemment.

— Père! s'écria Julien, sauve-moi! Je dois savoif la volonté des dieux!,.. Allons, vite, tout est prêt!

Autour du palais retentissaient les cris assourdissants de l'armée révoltée. Les vieux murs de briques tremblèrent.

Un porte-fanion entra, livide de peur :

— La révolte ! Les soldats brisent les grilles ! Julien fît un impérieux geste de la main :

— Ne craignez rien!... Après... Après... Ne laissez entrer personne chez moi !

Et prenant le hiérophante par la main, il l'entraîna dans une cave sombre et ferma sur eux une lourde porte de fer.

Tout était prêt, en effet. La flamme des torches se

reflétait dans la reproduction en argent d'Hélios- Mythra, le dieu Soleil ; les trépieds fumaient; les vases sacrés emplis d'eau, de vin et de miel attendaient, ainsi que le sel et la farine, pour recouvrir le corps des victimes. Il y avait dans des cages différents oiseaux, des oies, des ramiers, des poules, un aigle et un agneau blanc qui bêlait plaintivement,

— Plus vite, plus vite, dépêchait Julien en tendant k l'hiérophante un long poignard.

Le vieillard, essoufflé, récita en hâte les prières. Il tua l'agneau, mit une partie de la chair et de la graisse sur les charbons de l'autel et, avec de mystérieux exorcismes, commença l'inspection des organes. Avec ses mains expertes, il retirait le foie, le cœur, les poumons et les regardait en tous sens.

— Le puissant sera renversé, dit-il en désignant le, cœur encore tiède: une mort affreuse...

— De qui? demandait Julien. Lui ou moi?

— Je ne sais.

— Tu ne sais pas!

— César, dit le vieillard, ne te hâte pas 1 Ne décide rien cette nuit. Attends le jour. Les présages sont douteux...

Il n'acheva pas et prit une autre victime, un jars puis un aigle. En haut, on entendait le bruit de la foule pareil à celui d'une inondation. Des coups de bélier ébranlèrent les portes de fer. Julien n'entendait rien. Avec une curiosité avide, il examinait les organe* ensanglantés.

Le vieux sacrificateur lui dit :

LA MORT DES DIEUX. i3y

— Ne décide rien cette nuit. Les dieux se taisent.

— C'est bien le moment! s'écria Julien dépité. Nogcfdarès entra, solennel :

— Julien, réjouis-toi!... Cette nuit, se décidera ta destinée... Dépêche-toi, il serait trop tard après...

Le mage regarda le hiérophante ; le hiérophante regarda le mage.

— Attends! dit le sacrificateur d'Eleusis.

— Ose! dit Nogodarès.

Julien restait perplexe entre eux deux et les observait.

Les visages des augures restaient impénétrables.

— Que faire ? murmura Julien.

Puis, il se souvint, joyeux :

— Attendez ! j'ai dans ma bibliothèque un antique livre : De la contradiction dans les augures. Nous verrons !

11 courut à sa bibliothèque. Dans un couloir il rencontra l'évêque Dorothée, en habit sacerdotal, la croix à la main et portant le Saint Viatique.

— Qu'est-ce? demanda Julien.

■ — Le Saint Viatique pour ta femme agonisante, césar !

Dorothée regarda sévèrement les vêtements de Julien, son pâle visage, ses mains ensanglantées.

— Ta femme, continua l'évêque. voudrait te voir avant sa mort. Viendras-tu?

— Oui 1 . . . oui ! plus tard ! . . . Oh î dieux ! . . . encore un mauvais présage ! Tout ce qu'elle fait est déplacé l

Il entra dans sa bibliothèque et commença à fouiller

parmi les parchemins. Tout à coup il entendit une voix murmurer distinctement à son oreille :

— Ose ! ose ! ose !

— Maxime, c'est toi ! s'écria Julien en se retournant.

Il n'y avait personne dans la pièce sombre. Le cœur de Julien battait si fort qu'il y porta la main. Une sueur froide mouilia son front.

— Yoilà ce que j'attendais ! murmura Julien, C'était « sa » voix! Maintenant, c'est fini !... Je vais!

Les grilles s'effondrèrent avec fracas. Les légionnaires envahirent l'atrium. Les murs du palais frémirent à leurs cris. Le reflet pourpre des torches brilla à travers les fentes des volets, comme une lueur d'incendie. Il ne fallait pas perdre une minute. Julien enleva ses habits blancs, revêtit l'armure, le paludamentum et le casque, attacha le glaive et descendit en courant l'escalier principal qui menait à la sortie ; il ouvrit la porte et se présenta devant les soldats, le visage calme et solennel. Tous ses doutes disparurent. Dans l'action, sa volonté ne vacillait jamais. Jamais, non plus, il n'avait, senti cette force intérieure, cette clarté de raisonnement et ce sang-froid î La foule le sentit tout de suite. Le visage pâle de Julien était impérial et effrayant.

Il fit un signe de la main : le silence régna.

Julien prononça un discours : il priait les soldats de se calmer ; il ne les abandonnerait pas, ne permettrait pas qu'on les emmenât ; il convaincrait son bien-aimé frère l'empereur Constance.

— À bas Constance ! interrompirent les légionnaires. À bas le fratricide! Tu es notre empereur!... Gloire à Auguste Julien l'Invincible !

Il joua admirablement l'bomme surpris, presque effrayé, baissa les yeux, détourna la tête et tendit les mains, les paumes en avant, comme s'il repoussait un don criminel et s'en défendait. Les cris redoublèrent.

— Que faites-vous? s'écria Julien, feignant l'effroi. Vous me perdez et vous vous perdez ! Croyez-vous que je puisse trahir mon seigneur ?

— Le meurtrier de ton frère Gallus ! criaient les soldats.

— Taisez-vous ! répliqua Julien en s' avançant vers la foule. Vous ne savez donc pas que nous nous sommes juré...

Chaque mouvement de Julien était une ruse hypocrite. Les soldats l'entourèrent. Il tira le glaive du fourreau, le dirigea contre sa poitrine.

— Braves des braves ! Mieux vaut mourir pour le césar que de trahir !

Les soldats lui saisirent les mains, le désarmèrent. Beaucoup tombèrent à ses pieds les embrassaient en pleurant :

— Nous mourrons pour toi !

D'autres lui tendaient les mains en gémissant:

— Aie .pitié ! . . . Sois notre Auguste !

Le cœui de Julien frémit. Il aimait ces grossiers visages, l'odeur de la caserne, l'enthousiasme effréné dans lequel il sentait sa propre force.

Il remarqua que la révolte était dangereuse, d'après

ces indices : les légionnaires ne s'interrompaient pas. criaient tous ensemble, comme s'ils s'étaient concertés et se taisaient de même.

C'étaient, ou des cris assourdissants, ou un silence complet.

Enfin, Julien, comme à contre-cœur, dit en un effort qu'on aurait pu croire vrai:

— Mes enfants ! Mes camarades bien-aimés... Vous voyez... Je suis vôtre, dans la vie et dans la mort. Je ne puis rien vous refuser...

— Couronnez-le ! Le diadème ! s'écria l'armée triomphalement.

Il n'y avait pas de diadème. Strombix proposa :

— Qu'Auguste ordonne d'apporter un collier de perles de sa femme Hélène !

Julien répliqua qu'une parure de femme serait indécente et serait un mauvais présage pour inaugurer un règne.

Les soldats ne se calmaient pas : il leur fallait absolument voir un ornement brillant sur la tête de leur élu pour le croire empereur. Un légionnaire arracha à son cheval de combat le plastron de plaques de métal appelé « phalère » et le proposa pour couronner Auguste.

Cela ne plut pas. Le plastron sentait la sueur de cheval.

On chercha impatiemment un autre ornement. Alors, le porte-dragonaire de la légion des Pétulants, le Sarmate Aragaris, retira de son cou la chaîne de métal appropriée à son grade. Julien en entoura deux

fois sa tête : cette chaîne le fît empereur romain.

— Sur le bouclier ! Sur le bouclier ! criaient les soldats.

Aragaris tendit son bouclier rond, et des centaines de bras enlevèrent l'empereur. E vit une mer de têtes casquées, entendit, pareil au grondement du tonnerre, la cri triomphal :

— Gloire à Julien, divin Auguste î

Il lui semblait que s'accomplissait la volonté du destin. Les torches s'éteignirent. A l'orient, le ciel se raya de bandes blanches. Les disgracieuses tours du palais se dressaient noires et mornes. Une seule fenêtre était éclairée. Julien devina que ce devait être celle de la cellule où agonisait Hélène.

Quand au lever du jour l'armée fatiguée se fut dispersée, il se rendit chez sa femme.

ïl était trop tard.

La morte était étendue sur sa couche virginale. Ses lèvres étaient sévèrement plissées. Julien, sans remords, mais en proie seulement à une pénible curiosité, contempla le visage livide de sa femme, et songea:

— Que voulait-elle ? Que pouvait-elle me dire £

L'empereur Constance passait de tristes jours à Antioche. La nuit, il avait des rêves effrayants ; dans sa chambre, jusqu'au lever du jour, brûlaient six lampes, sans toutefois lui enlever la peur de l'obscurité. Pendant de longues heures, il restait seul dans une immobilité pensive, sursautant au moindre craquement.

Une fois, il vit en songe son père Constantin le Grand, tenant sur ses bras un enfant, fort et méchant. Constance prit l'enfant, l'assit sur sa main droite, s'efforçant de tenir dans la main gauche une énorme boule de I sristal. Lr méchant enfant poussa la boule qui tomba, ; se brisa et les éclats, piquant comme des aiguilles, avec J une douleur intolérable, s'enfoncèrent dans le corps de j Constance, dans son cerveau, dans ses yeux, dans son j cœur, brillaient, sonnaient, se brisaient, brûlaient.

L'empereur s'éveilla, terrifié, inondé de sueur froide.

Il consulta les sorciers, les célèbres magiciens, les devins. On réunissait des troupes à Antioche, en vue de la campagne contre Julien. Parfois, après une longue immobilité, l'empereur était pris d'un irrésistible besoin d'action. La plupart des dignitaires trouvaient cette hâte déraisonnable et se confiaient leurs craintes sur l'état mental du souverain auguste.

L'automne touchait à sa fin, quand il quitta Antioche. A midi, sur la route, à trois mille pas de la ville, près du village d'Hypocéphale, l'empereur vit le corps mutilé d'un inconnu. Tourné vers le sud, le cadavre était étendu sur la droite de Constance à cheval ; la tête était séparée du tronc.

L'empereur pâlit et se détourna ; personne dans son entourage ne souffla mot, — tous savaient que c'était un très mauvais présage. Dans la ville de Tarse, en Cilicie, Constance sentit des frissons et de la faiblesse, mais il n'y prêta pas attention, ne consulta pas les médecins, espérant que la course à cheval, en plein soleil, sur les montagnes escarpées, produirait une réaction.

Il se dirigea vers la petite ville de Mopsucrenam, au pied du mont Taurus, dernière étape avant la sortie de Cilicie.

Plusieurs fois, en route, il eut de forts étourdissements, qui le forcèrent à descei dra de cheval et à s'étendre dans une litière. Par la suite, l'ennuque Eusè.ius raconta comme quoi, couché dans son palanquin, l'empereur prenait sous ses vêtements une pierre précieuse sur laquelle était gravé le profil de la défunts

impératrice Eusève-Àurèle et l'embrassait tendrement.

A un des carrefours, il demanda où menait la route opposée, et quand on lui répondit: « Au palais abandonné des ruis de Gappadoce, àMacellum, » son visage se rembrunit.

On n'atteignit Mopsucrène qu'à la tombée de la nuit. Constance était fatigué et sombre. A peine était-il entré dans la maison qui lui était préparée, qu'un des courtisans, par irréflexion, malgré la défense d'Eusèvius, annonça à l'empereur que deux courriers des provinces du sud l'attendaient.

Constance ordonna de les faire venir, en dépit des supplications d'Eusèvius, son chambellan favori qui lui conseillait de remettre les affaires au lendemain.

Mais l'empereur assurait qu'il se sentait mieux, qu'il n'éprouvait qu'une légère douleur à la nuque.

On lit venir le premier courrier, tremblant et livide.

— Dis tout!... tout de suite 1 s'écria Constance, effrayé de l'expression de ce visage.

Le courrier raconta l'audace de Julien. Le césar, devant l'année assemblée, avait déchiré la lettre de l'empereur. La Gaule, la Panonie, l'Aquitaine, s'étaient rendues à Julien. Les traîtres s'avançaient à la rencontre de Constance, avec toutes les légions disponibles dans leurs régions.

L'empereur se leva, le visage défiguré par la fureur, et, saisissant le messager à la gorge :

— Tu mens, misérable! Tu mens, tu mens!... Il y a encore un' Dieu dans les cieux, protecteur des

LA MORT DES DIEUX- ifâ

rois de la terre... 11 ne permettra pas, entendez-vous!... imbéciles !... Il ne permettra pas...

Il eut une iaiblessf et de la main se voila les yeux.

Le courrier, plus mort que vif, se glissa vers k sortie.

— Demain î balbutiait Constance éperdu ; demain, il faut partir / Absolument. . . directement, a travers les montagnes... par marches forcées... à Constanîinople !

Eusèvius s'approcha de lui, courbé servilement:

— Divin Auguste ! Le Seigneur Dieu t'a lait don, à toi son élu, de la victoire sur tes ennemis. Tu as anéanti Maxence, Constant, Vitrion, Gallus... Tu anéantiras l'impie...

Mais Constance, sans écouter, murmura en dodelinant la tête :

— Alors, « Il » n'existe pas, si tout cela est vrai, et, — je suis seul!... Que quelqu'un ose dire qu'« Il » existe, quand s'accomplissent de semblables forfaits!... J'y ai songé depuis longtemps. . .

Il promena sur les assistants son regard terne et dit:

— Appelez l'autre...

Le médecin s'approcha de lui, courtisan élégant au visage rasé et rose, un Arménien jouant à l'aristocrate romain. Il observa respectueusement à l'empereur qu'une émotion trop vive pourrait lui être nuisible, qu'il devait prendre du repos... Constance l'éJoigna comme une mouche traça ssière.

On fit entrer le second courrier, le tribun des écu-*

246 tk MORT DES DIEUX.

ries impériales, Gintula, échappé de Lutèce. Il apprit une nouvelle terrible : les habitants de Sirmium avaient ouvert leurs portes à Julien et l'avaient accueilli comme le sauveur de la patrie ; dans deux jours, il devait sortir sur la grande route romaine menant à Gonstantinople.

L'empereur n'entendit ou ne comprit pas les derniers mots du messager; mais son visage devint. étrangement immobile. Il fit un geste pour congédier tout le monde. Eusèvius, seul, resta pour causer des affaires.

Au bout d'un quart d'heure, Constance ordonna de le conduire à sa chambre et fit quelques pas. Puis, un cri s'échappa de sa poitrine, il porta les mains à sa tête, comme s'il avait senti subitement une atroce douleur et vacilla. Les courtisans le soutinrent.

L'empereur n'avait pas perdu connaissance. A son visage, à ses mouvements, à ses veines gonflées sur le front, il était visible qu'il tentait des efforts inouïs pour parler. Enfin, il balbutia lentement, mot par mot, comme si un carcan étreignait sa gorge.

— Je... veux... parler... et je... je ne... puis...

Ce furent ses dernières paroles. La paralysie avait frappé tout le côté droit et le bras et la jambe pendaient inertes.

On le porta sur son lit.

Mais se« yeux brillaient de pensée, il s'efforçait de dire quelque chose, un ordre important peut-être, et «es lèvres ne rendaient que des sons confus pareils à de faibles mugissements. Personne ne comprenait ce

qu'il désirait et le malade fixait, à tour de rôle, sur tous les assistants, son regard clair. Les eunuques, les courtisans, les chefs d'armée, les esclaves se pressaient autour du moribond, voulaient et ne savaient en quoi le servir pour la dernière lois.

Par moments, la colère se lisait dans le regard limpide et le mugissement devenait rauque.

Enfin Eusèvius comprit et apporta des tablettes de cire. A leur vue, l'empereur eut un éclair de joie et saisit maladroitement, comme un enfant, le style d'acier. Après de longs efforts, il réussit à tracer quelques lettres sur la cire molle, et les courtisans, avec peine, déchiffrèrent le mot baptême. Constance fixa sur Eusèvius un regard suppliant et tous s'étonnèrent de ne pas avoir compris plus tôt. L'empereur désirait être baptisé avant sa mort, ayant toujours, à l'exemple de son père Constantin, remis ce sacrement à la dernière minute, convaincu qu'il pouvait miraculeusement débarrasser son âme de tous les péchés, la rendre blanche comme la neige.

On courut chercher l'évêque : il n'en existait pas à Mopsucrène, et on dut recourir au prêtre arien de la basilique. C'était un homme timide, au visage d'oiseau, au nez rouge, à la barbe de bouc, avec des manières provinciales.

Quand on vint le chercher, le P. Nymphodion dégustait sa dixième coupe de vin et semblait trop gai. On ne put jamais parvenir à lui expliquer de quoi ii s'agissait et il se fâchait croyant qu'on se moquait de lui. Mais quand on eut réussi à le convaincre que \&

sort le désignait pour baptiser l'empereur, il faillit perdre la raison.

Lorsqu'il entra dans la chambre du malade, l'empereur regarda si humblement le tremblant P. Nymphodion, que l'on comprit qu'il avait peur de mourir et désirait hâter la cérémonie.

Dans toute la ville on chercha un bassin d'or ou d'argent, en vain. Il est vrai qu'il y en avait un tout orné de pierres précieuses ; mais il servait aux mystères bachiques du dieu Dionys et on lui préféra le vulgaire bassin de cuivre servant aux paroissiens de la basilique. On l'approcha du lit et on y versa de î'eau chaude. Le médecin voulut se rendre compte de la température, mais l'empereur fit un brusque mouvement et mugit comme s'il eût craint qu'on ne souillât l'eau.

On enleva la tunique du moribond et de forts légionnaires le soulevèrent sur leurs bras comme un enfant et le plongèrent dans l'eau.

Le visage amaigri, Constance, les yeux grands ouverts, fixes, regardait la croix brillante qui surmontait le labarum, l'étendard de drap d'or de Constantin. C'était un regard obstiné, sans pensée, comme celui des enfants, lorsqu'ils fixent un objet étincelant et ne peuvent s'en détourner.

La cérémonie ne calma pas le malade qui semblait avoir tout oublié. Pour la dernière fois la volonté parut dans ses yeux quand Eusèvius lui tendit à nouveau les tablettes de cire. Mais Constance ne pouvait jplus écrire, il traça seulement le nom de c Julien »t

sans que personne pût savoir s'il voulait pardonner à son ennemi ou s'il léguait sa vengeance?

Il agonisa pendant trois jours. Les courtisans murmuraient entre eux qu'il voulait mourir et ne pouvait pas, — ce qui était une punition spéciale de Dieu. Cependant, par habitude, ils nommaient toujours le moribond « divin Auguste » , « Sainteté » et « Eternel! »

Il devait souffrir ; le mugissement se transforma en un râle continu qui ne cessait ni jour, ni nuit. Ces sons étaient si égaux, si ininterrompus qu'on n'aurait pu croire qu'ils s'échappaient d'une poitrine humaine.

Les courtisans venaient et sortaient, attendant toujours la fin. Seul, l'eunuque Eusèvius ne quittait pas d'une seconde son maître.

Le grand chambellan avait bien des crimes sur la conscience ; tous les fils embrouillés des rapports, dei espionnages, des dissensions ecclésiastiques, étaient réunis entre ses mains. Mais il était l'unique qui, dans tout le palais, aimât son maître en fidèle esclave.

La nuit, quand tout le monde s'endormait ou se retirait, fatigué par les trop longues souffrances, Eusèvius restait auprès du lit. Il arrangeait les oreillers, rafraîchissait les lèvres séchées avec de la glace ou bien il s'agenouillait aux pieds de l'empereur et priait. Quand personne ne pouvait le voir, Eusèvius soulevait doucement la couverture de pourpre et embrassait en pleurant les pieds pâles et engourdis du moribond. Une fois même, il lui sembla que Constance avait remarqué cette caresse et le remerciait du regard. Quel-

que chose de fraternel et de tendre avait alors flotté entre ces hommes cruels, malheureux et solitaires.

Eusèvius ferma les yeux de l'emperaur et vit sur son visage, pendant tant d'années marqué de la grandeuf éphémère, régner la véritable grandeur de la mort.

Et sur Constance, résonnèrent ces paroles que, selon l'habitude, l'Église récitait, avant la descente dans la tombe, sur les mortelles dépouilles des empereurs romains :

« Relève-toi, ô roi de la terre, rends-toi à l'appel du Roi des rois, afin qu'il te juge! »

Non loin du défilé montagneux du Succos, à la frontière mitoyenne de l'Illyrie et de la Thrace, dans une forêt de hêtres, deux hommes longeaient, la nuit, un étroit sentier. C'étaient l'empereur Julien et l'enchanteur Maxime.

La pleine lune brillait dans un ciel pur et éclairait d'une lumière étrange l'or et la pourpre des feuilles d'automne. De temps à autre, avec un léger bruissement, tombait une feuille jaune. L'atmosphère était imprégnée d'humidité, d'un relent d'automne tardif, doux et frais, et en même temps triste, évoquant la mort. Les molles feuilles gémissaient sous les pas des marcheurs. Autour d'eux, dans le bois silencieux, régnait une magnificence de somptueuses funérailles.

— Maître, demanda Julien, pourquoi n'ai-je pas

cette légèreté divine, cette gaieté, qui reniaient superbes les hommes de la Hellade?

— Tu n'es pas helléniste.

Julien soupira :

— Hélas ! nos ancêtres sont de sauvages barbares , les Mèdes. Dans mes veines coule le sang lourd du Nord. Je ne suis pas un fils d'Hellènes !

— Mon ami, la Hellade n'a jamais existé, murmura Maxime avec son éternel sourire séducteur.

— Que veux-tu dire? demanda Julien.

— La Hellade que tu aimes n'a pas existé.

— Ma croyance est inutile ?

— On ne peut croire, répondit Maxime, qu'en ce qui n'est pas, mais sera. Ta Hellade existera, sera le règne des hommes dhdns, audacieux, ne craignant rien !

— Ne craignant rienl... Maître, tu possèdes de puissants sortilèges. . . délivre mon âme de la peur !

— La peur de quoi?

— Je ne saurais te dire ; mais j'ai peur depuis mon enfance... de la vie, de la mort, de moi-même, du mystère qui est en tout, des ténèbres... J'avais une vieille nourrice, Labda, pareille à une vieille parque, qui me racontait les terribles traditions de la famille des Flavius. Ces contes bêtes de vieille femme résonnent à mes oreilles, la nuit, quand je suis seul ; ces contes terribles me perdront... Je veuw être joyeux comme les antiques Hellènes... et je ne puis!... Il me semble, parfois, que je suis lâche. Maître!... maître I sauve-moi ! délivre-moi de cette peur éternelle, de ces ténèbres!.*.

— ■ Allons ! je sais ce qu'il te faut 1 dit Maxime solennel. Je t'épurerai de la corruption gaîiléenne, de l'ombre du Golgotha par le rayonnement de Mithra ; je réchaufferai ton corps, gîacé par l'eau du baptême, avec le sang chaud du dieu Soleil!... Oh! mon fils! réjouis-toi, je te donnerai une liberté et une joie telles, qu'aucun homme ne les a encore jamais possédées sur cette terre !

Ils sortirent du bois et suivirent un étroit sentier \ creusé dans la roche au-dessus d'un abîme où bouillonnait un torrent. Les pierres, qui se détachaient sous leurs pieds, roulaient en éveillant un écho terrible. La neige couvrait la cime du mont Rhodope. Julien et Maxime pénétrèrent dans une caverne : le temple du Soleil-Mithra où s'accomplissaient des mystères défendus par les lois romaines.

Il n'y avait là aucun luxe ; dans les murs nus étaient taillés des signes cabalistiques de la science de Zoroastre, tels que triangles, cercles enlacés, constellations, monstres ailés. Des torches lançaient des flammes ternes et les sacrificateurs hiérophantes, vêtus de longues et étranges robes, se mouvaient comme des ombres.

On habilla Julien de la robe olympienne brodée de dragons indiens, d'étoiles, de soleils et de griffons hyperboréens. On lui donna une torche dans la main droite.

Maxime, à l'avance, l'avait prévenuc des réponses qu'il devait faire au hiérophante et Julien les avait apprises par cœur, bien que leur signification ne dût lui être accessible qu'au moment des mystères.

Avec Maxime il dU&caaglii \&s marches creusées dans

à54 LA MORT DES DIEUX.

la terre et conduisant à une profonde et longue fosse, étouffante et humide, sur laquelle on abaissait un© trappe criblée de trous comme une passoire.

Sur le bois retentirent des piétinements de sabots : les sacrificateurs plaçaient sur la trappe trois taureaux noirs, trois blancs et un taureau roux dont les cornes et les sabots étaient dorés. Les hiérophantes entonnèrent un hymne auquel répondaient les beuglements des bêtes que l'on tuait à coups de cognée. Elles tombaient sur les genoux, luttaient, et la trappe tremblait sous leur poids, tandis que les voûtes de la caverne résonnaient aux cris du taureau roux que les sacrificateurs appelaient le dieu Mithra. Le sang filtrait à travers les trous de la trappe, tombait comme une chaude rosée sur la tête de Julien.

C'était le plus grand mystère païen que cette tauroholie, sacrifice des taureaux consacrés au soleil.

Julien jeta ses vêtements supérieurs et, vêtu seulement de la tunique blanche, offrit sa tête, son visage, sa poitrine, tous ses membres, au ruissellement du sang, à la terrible pluie vivante.

Alors Maxime, secouant la torche, dit :

— Ton âme se baigne dans le sang expiatoire du dieu Soleil ; dans le plus pur sang du cœur, toujours radieux du dieu Soleil ; dans sa lumière matinale et crépusculaire. Crains-tu encore quelque chose, mortel

— Oui ! répondit Julien.

— Ton âme devient une parcelle du dieu Soleil. Mithra intarissable et insaisissable t'adopte. Crains-U encore quelque chose, mortel?

— Je ne crains plus rien sur la terre ! répliqua Julien couvert de sang de la tête aux pieds. Je suis comme Lui!

— Prends donc cette couronne ! dit Maxime en posant avec la pointe de son glaive une couronne d'acanthe sur la tête de Julien.

Mais Julien jeta à terre la couronne en s'écriant :

— Le soleil seul est ma couronne ! Le soleil seul est ma couronne !

Puis il piétina les acanthes et, levant les bras au ciel, il dit pour la troisième fois :

— Maintenant et jusqu'à la mort, le soleil est ma couronne !

Le mystère était achevé. Maxime embrassa l'initié et sur les lèvres du vieillard flotta un énigmatique sourire.

Lorsqu'ils retraversèrent le bois de hêtres, l'empereur s'adressa à l'enchanteur :

— Maxime, il me semble parfois que tu me caches le principal...

Et il tourna vers le vieillard son visage pâle, duquel, selon l'habitude, il n'avait pas essuyé les traces du sang sacré.

— Que veux-tu savoir, Julien !

— Qu'advicndra-t-il de moi?

— Tu vaincras.

— Et Constance?

— : Constance n'est plus.

— Que dis-tu?

— Attends ! . . . Le soleil éclairera ta. gloire !

Julien n'osa pas questionner. Tous deux, silencieux, regagnèrent le camp. Dans la tente de Julien un courrier d'Asie Mineure, le tribun Cintula, attendait. Il s'agenouilla et baisa le bord du paiudamentum impérial.

— Gloire au divin Auguste Julien !

— Tu viens de la part de Constance, Gintula?

— Constance n'est plus.

— Comment?

Julien frémit, et regarda Maxime qui restait impassible.

— Par la volonté de Dieu, continua Cintula, ton ennemi s'est éteint dans la ville de Mopsucrène, non loin de Macellum.

Le soir, l'armée fut assemblée sur la colline; la mort de Constance était déjà connue.

Auguste -Claude-Flavius Julien se plaça sur un monticule, de façon que tous les guerriers pussent le voir, sans couronne, sans glaive, sans cuirasse, enveloppé de la tête aux pieds dans la pourpre. Pour cacher les traces du sang qu'on ne devait pas laver, il avait étendu l'étoile de pourpre sur sa tête et l'avait lait retomber sur son Iront. Dans cet habillement, il ressemblait bien plus à un sacrificateur qu'à un empereur.

Derrière lui rougissait le bois servant d'assise au

il. ut Hémus ; au-dessus de sa tête un érablo éten-

comme une bannière dorée ses branches jaunies,

• i découvrait à perte de vue la plaine deThra^ô, tra-

\ wisée par la route romaine pavée de marbre blanc et

LA MORT DES DIEUX. ïbj

qui courait triomphale jusqu'aux vagues de la Propontide.

Julien observait l'armée. Quand les légions bougeaient, les éclairs rouges du soleil couchant se reflétaient sur les casques, les cuirasses et les aigles ; les lances, au-dessus des cohortes, semblaient des cierges allumés .

A côté de Julien se tenait Maxime qui murmurait à son oreille :

— Regarde!... quelle gloire ! Ton heure est venue,, n'hésite pas !

L'enchanteur désigna la bannière chrétienne, le labarum, surmontée du monogramme du Christ et faite pour l'armée romaine d'après l'étendard de feu portant l'inscription : « Par cela tu vaincras ! t> que Constantin le Grand avait vue dans le ciel.

Les troupes se turent. Julien, d'une voix forte et solennelle, dit :

— Mes enfants, nos travaux sont achevés ! Nous allons à Constantinople. Rendez grâce aux Olympiens qui nous ont donné la victoire !

Ces mots ne furent entendus que par les premiers rangs de l'armée qui comptaient de nombreux chrétiens. L'agitation s'empara d'eux.

— Seigneur, aie pitié de nous! Qu'est-ce? dit l'un.

— Tu vois ce vieillard à barbe blanche? dit un autre à son camarade*

— Oui.

— C'est le diable qui, sous les trait? ^e Maxim l'Enchanteur, tente l'empereur !

tk SOftT DES DIEUX.

Mais des rangs éloignés qui n'avaient pas entendu les paroles de Julien, s'éleva cet enthousiaste cri :

— Gloire au divin Auguste ! Gloire! Gloire !

Et, toujours plus fort, des quatre extrémités de la colline couverte par les légions montait ce cri répété par des milliers de voix :

— Gloire!... Gloire!...

Les montagnes, l'air, la terre, le bois frémirent à la voix de la fouie.

— Regardez ! regardez ! murmuraient les chrétiens terrifiés. On incline le labarum !

— Qu'est-ce ? Qu'est-ce ?

En effet, on inclinait devant l'empereur, la bannière sacrée, une de celles bénies par Constantin l'Apostolique.

Un soldat-forgeron sortit du bois, avec un réchaud et des pinces rougies à blanc.

L'empereur, livide malgré les reflets de la pourpre <et du soleil, arracha de la hampe du labarum la croix d'or et le monogramme de pierres précieuses. Les perles, les émeraudes et les rubis se dispersèrent et la fine croix s 'enfonçant dans la terre, plia sous la sandale du césar romain.

Maxime retira d'un écrin une statuette en argent du <lieu Soleil, Mythra-Héiios, et le forgeron, en quelques instants, la souda à la hampe du labarum.

Avant que l'armée fût revenue de son etfroi, la bannière sacrée de Constantin s'éleva au-dessus de la tête <ie l'empereur, couronnée de l'idole d' \pollon.

Un vieux guerrier, dévot chrétien, se détourna et se voila les yeux pour ne pas voir pareille horreur.

— Sacrilège ! balbutia-t-il en pâlissant.

— Malheur ! Malheur sur nous î gémit un autre. Le diable a séduit l'empereur !

Julien s'agenouilla devant l'étendard, et tendant les bras vers la statuette d'argent, s'écria :

— Gloire au Soleil invincible, roi de tous les dieux!.,. Auguste adore l'éternel Hélios, dieu de lumière, dieu de la raison, dieu de la gaieté et de la beauté olympiennes !

Les derniers rayons du soleil se reflétèrent sur le visage impudemment beau du dieu de Delphes, dont la tête était entourée de rayons d'argent.

Les légions se taisaient ; un tel silence régna, qu'on entendait dans le bois tomber les feuilles mortes.

Et de l'incendie du couchant, de la pourpre du sacrificateur, et du bois flétri, de tout émanait une magnificence de somptueuses funérailles.

Un des soldats placés au premier rang murmura si distinctement que Julien l'entendit et frissonna :

— Antéchrist I

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