SECONDE PARTIE
A côté des écuries, dans l'hippodrome de Constantinople, se trouvait une pièce, espèce de loge pour le* écuyers, les écuyères, les mimes et les conducteurs d«? chars. Même dans la journée, des lampes brûlaient dans ce recoin étouffant, imprégné d'odeur de fumier Lorsque la portière se soulevait, un aveuglant jet d* lumière envahissait la loge ; on apercevait dans 1« lointain ensoleillé les gradins vides, le grandiose escalier réunissant la loge impériale aux appartements du palais de Constantin, les flèches de pierre des obélisques égyptiens et, au centre, sur le sable jaune, un gigantesque autel à sacrifices, fait de trois serpents de bronze, enlacés, dont les têtes plates supportaient un trépied de Delphes, d'un merveilleux travail.
Parfois, de l'arène parvenaient des claquements da fouet, les cris des écuyers, les ébrouements des chevaux
et, sur le sable mou, les frôlements des roues, pareils h un frôlement d'ailes.
Ce n'était pas une course, mais simplement les exercices préparatoires pour les vrais jeux qui devaient avoir lieu à quelques jours de là.
Dans un coin de l'écurie, un athlète nu, frotté d'huile, couvert de poussière, une ceinture de cuir autour des reins, soulevait et abaissait des haltères. Rejetant en arrière sa tête chevelue, il arquait tellement son dos que les os craquaient aux articulations, le visage bleuissait et les veines de son cou se gonflaient à chaque mouvement.
Précédée par des esclaves, une jeune patricienne byzantine, vêtue d'une élégante robe matinale, un voile jeté sur la tête, couvrant des traits aristocratiques et fanés déjà, s'approcha de l'athlète.
C'était une zélée chrétienne, aimée de tous les moines pour ses généreuses donations aux monastères et ses abondantes charités, la veuve d'un, sénateur romain. D'abord, elle cacha ses aventures ; mais bientôt elle s'aperçut qu'unir l'amour de l'Eglise à l'amour du cirque était la mode nouvelle.
Tout le monde savait que Stratonice détestait les « petits maîtres » de Gonstantinopie, Irisés et fardés, nerveux et capricieux comme elle-même. Tel était son tempérament, de mêler les plus précieux parfums d'Arabie, à l'énervante chaleur de l'écurie et du cirque.
Après les chaudes larmes de repentir, après d' émouvantes confessions à d'habiles confesseurs, cette petite
LA. MORT DES DIEUX. Sl63
iemme, frêle et délicate comme un bibelot taillé dans l'ivoire, éprouvait le besoin des caresses grossières d'un célèbre écuyer.
Stratonice regardait les exercices de l'athlète, en fine connaisseuse, tandis que le gymnaste, gardant une gravité hébétée sur son visage de bœuf, ne lui accordait aucune attention. Elle murmurait quelque chose à l'oreille de son esclave et, avec un naïf étonnement, admirait le dos puissant, les terribles muscles d'hercule qui roulaient sous la peau rouge des épaules quand, se dépliant et aspirant lentement l'air dans ses poumons, comme un soufflet de forge, l'athlète soulevait, audessus de sa belle tête de fauve, les haltères de fer.
Le rideau se releva, la foule des spectateurs se recula, et deux juments cappadociennes, blanche et noire, pénétrèrent dans l'écurie, montées par une jeune écuyère qui, adroitement, avec un cri guttural, sauta d'une bête sur l'autre, et, enfin, à terre.
Elle était solide, saine et gaie comme ses juments.
Sur son corps sans vêtements, brillaient de fines gouttes de sueur.
Aimablement accourut vers elle l'élégant sousdiacre de la basilique des Saints- Apôtres, Zéphirin, grand amateur de cirque, connaisseur de chevaux et habitué de toutes les courses, pariant de fortes sommes pour les « bleus » (vineta) contre les « verts » (pra— sinà).
Avec ses bottes de maroquin sur talons rouges, ses yeux fardés, ses cheveux frisés, Zéphirin ressemblait beaucoup plus à une jeune fille qu'à un serviteur
d'église. Derrière lui se tenait un esclave chargé de paquet d'étoffes, de boîtes, d'achats de toutes sortes provenant de magasins renommés.
— Krokala, voilà les parfums que tu demandais avant-hier.
Le sous-diacre tendit à l'écuyère un flacon cacheté de cire bleue.
— J'ai couru les magasins toute la matinée. Je n'en ai trouvé que dans un seul. C'est du pur nard ! On l'a apporté hier d'Appameïos !
— Et qu'est-ce que ces achats ! demanda Krokala»
— De la soie à la mode, des parures.
— Toujours pour ta. . . ?
— Oui, toujours pour ma très noble sœur, la dévote matrone Bézilla. Il faut aider ses proches. Elle n'a confiance que dans mon goût pour le choix d&i étoffes. Depuis le lever de l'aurore, je suis à set ordres I J'en perds la tête, mais je ne me plains pas ; non!... non!... Bézilla est si bonne... Une si sainte femme...
— Malheureusement, vieille! rit Krokala... Eh! gamin ! essuie la sueur de la jument noire avec de fraîches feuilles de figuier !
— La vieillesse a aussi ses qualités ! répliqua le sous-diacre, en frottant ses mains blanches chargées de bagues.
Puis il murmura à l'oreille de Krokala :
— Ce soir ?
— Je ne sais vraiment . . . peut-être . . . Veux-tu ©'apporter quelque chose?
— Ne crains rien, Krokala, je ne viendrai pas les mains \ides. Il y a un morceau d'étoffe... un dessio merveilleux !
Il approcha deux doigts de sa bouche, les embrassa en ajoutant :
— Un éblouissement !
— Où l'as-tu trouvé ?
— Naturellement chez Pyrmix, près des bains. Pou? qui me prends-tu ? Tu pourras faire de cela un long tarantinidion. Tu ne peux te figure? quelle broderie!..- Que crois-tu?
— Je ne sais I... Des fleurs, des bêtes.
— Avec de l'or et des soies, toute l'histoire du cynique Diogène.
— Ah ! ce doit être joli ! s'écria l'écuyère. Viens, viens absolument, je t'attendrai !
Zéphirin regarda la pendule de sable, la klepsydrè? posée dans un renfoncement du mur.
— Je suis en retard, tout à fait! Il me faut passer chez un usurier, chez un joaillier, chez le patriarche, puis à l'église... Au revoir !
— N'oublie pas ! lui cria Krokala avec un geste gamin.
Le sous-diacre disparut, suivi de son esclave.
Une foule d'écuyers, de danseuses, de gymnastes,, de dompteurs envahit les écuries. Le visage abrité sous un masque, le gladiateur Mermillion chauffait à blanc une barre de fer. Il domptait un lion nouvellement reçu d'Afrique et qui rugissait derrière le mur.
— Tu me mèneras au tombeau, ma petite fille, et
tu gagneras toi-même ta perdition! Oh! là là! que mes reins me font mal ! Je n'en puis plus.
— • C'est toi, grand-père Gnyphon? Que veux-tu? demanda Krokala ennuyée.
Gnyphon était un petit vieillard aux yeux larmoyants et rusés, brillants sous des sourcils qui bougeaient comme deux souris blanches, et un nez violet d'ivrognerie. Il portait le pantalon lydien, raccommodé en tous sens, et sur la tête un bonnet phrygien.
— Tu viens encore chercher de l'argent, se fâchait Krokala. Tu es encore ivre.
— C'est un péché de parler ainsi. Tu répondras de mon âme devant Dieu. Songe à quoi tu m'as amené ! J'habite maintenant le quartier des Smokates, je loue une petite cave à un sculpteur d'idoles que, chaque jour, je vois créer dans le marbre ses horribles images ! Crois-tu que ce soit agréable pour un chrétien ? Je n'ai pas plutôt ouvert les yeux : toc, toc, toc, le patron frappe le marbre, met au jour des diables blancs, des dieux maudits qui se moquent de moi!... Comment ne pas courir au cabaret? Oh !... Seigneur, aie pitié de nous! Je traîne dans l'horreur païenne, comme un porc dans des ordures ! Et tout nous sera compté... Et qui sera responsable?... Toi! Les foules ne mangent pas ton argent et tu laisses un pauvre vieillard...
— Tu mens, Gnyphon, tu n*es pas pauvre, tu es avare ! Tu as une cassette sous ton lit.
Gnyphon fit des gestes désespérés ;
— Tais-toi ! . . . Tais-toi I
Pour changer de conversation, il dit :
— Sais-tu où je vais?
— Au cabaret, certainement.
— Pis que cela ! au temple de Dionys ? Ce temple, depuis le saint Constantin, était enterré sous le* décombres, et demain, par ordre auguste de l'empereur Julien, il resplendira à nouveau. Je me suis loué pour le nettoyage... bien que je sache que j'y perdrai mon
âme et serai voué à l'enfer! Mais je me suis laissé
tenter... parce que je suis pauvre et affamé... Je n'ai pas de soutien auprès de ma petite-fille ! . . . Voilà à quoi je suis arrivé !
— Laisse-moi tranquille , Gnyphon ! Tiens I.., va-t'en ! et ne viens plus quand tu seras ivre I
Krokala jeta à son grand-père quelques pièces d'argent, puis sautant sur un étalon d'IIlyrie, et, debout sur sa croupe, le frappant de la cravache, galopa dans l'hippodrome. Gnyphon, claquant de la langue, dit orgueilleusement :
— Dire que c'est moi qui l'ai élevée !
Et le vieillard désigna fièrement Krokala.
Le corps ferme et nu de l'écuyère brillait sous les rayons du soleil matinal et les cheveux roux, défaits» flottants, étaient assortis à la robe de l'étalon.
— Eh ! Zotick ! cria Gnyphon au vieil esclave qui ramassait le crottin dans une corbeille. Vieus avec moi nettoyer le temple de Dionys. Tu es maître, en cette matière. Je te donnerai trois oboles.
— Pourquoi pas? répondit Zotick. Le temps d'arraager la lampe devant la déesse, et je suis à toi...
C'était Àtalante, la déesse des écuyers, des écurie» et du fumier.
Grossièrement taillée dans le bois, enfumée, pareille à un billot, Atalante était placée dans une humide encoignure ; mais Zotick, élevé parmi les chevaux, 'adorait, priait devant elle en pleurant, ornait ses pieds grossiers d'odorantes violettes, et croyait qu'elle guérissait tous ses maux, le préserverait dans la vie et dans la mort.
Gnyphon et Zotick sortirent sur la place, le forum de Constantin, tout rond, avec des colonnades et de» arcs de triomphe. Au milieu s'élevait sur un socle une gigantesque colonne de porphyre, portant à son faîte, haut de plus de cent vingt coudées, la statue en bronze d'Apollon, par Phidias, enlevée d'une ville de Phrygie. La tête du dieu Soleil avait été brisée et, avec un manque de goût barbare, on avait accolé au corps de l'idole la tête de l'empereur chrétien^ Constantin l'Apostolique.
Son front était entouré de rayons d'or ; dans sa main droite, Apollon- Constantin tenait le sceptre et dans la gauche le globe. Aux pieds du colosse se dressait une petite chapelle chrétienne, un genre de Palladium. On y officiait encore du temps de Constance. Les chrétiens se défendaient, par cet argument, que dans le corps de bronze d'Apollon, dans la poitrine même du dieu Soleil, était enfermé un talisman, un morceau de la Très Sainte Croix, apporté de Jérusalem. L'empereur Julien fit fermer cette chapelle» Gnyphon et Zotick longèrent une rue longue et étroite,
qui menait directement aux escaliers de Chalcédoine, non loin du fort. Beaucoup de bâtiments se construisaient encore, d'autres se reconstruisaient, ils avaient été élevés si hâtivement pour plaire à Gons lance, qu'ils s'écroulaient déjà. En bas, piétinaient des curieux, s'arrêtant aux boutiques des marchands, des porteurs, des esclaves. En haut, les marteaux frappaient le bois, les grues gémissaient, les scies grinçaient sur la pierre blanche ; des ouvriers montaient, avec des cordes, de grosses charpentes, des quartiers de marbre luisant dans l'azur. Les maisons neuves soufflaient l'humidité des plâtres frais ; une fine poussière blanche tombait sur les tètes. De-ci, de-là, entre les murs aveuglants de blancheur, inondés de soleil, dans la profondeur des impasses, bleuissaient les riantes vagues de la Propontide, avec les voiles des trirèmes, pareilles à des ailei de mouettes.
Gnyphon entendit, en passant, une conversation entre deux ouvriers qui pesaient le mortier d'albâtre dans un grand sac.
— Pourquoi t'es-tu fait gaîiléen? demandait l'un,
— Réfléchis, les chrétiens ont six fois plus de fêtes que les helléEistes. Personne n'est ennemi... Je te conseille de suivre mon exemple. On est bien plus libre chez des chrétiens,
À un carrefour, la foule accula Gnyphon et Zotick contre le mur. Au milieu de la rue, il y avait un encombrement de chars, qui ne pouvaient ni avancei ni reculer; des cris, des jurons, des coups de fouet s'entrecroisaient : quarante bœufs tramaient, sur un
énorme chariot à roues de pierre, une colonne de jaspe. La terre tremblait sous le poids.
— Où traînez- vous cela? demanda Gnyphon.
— De la basilique de Saint-Paul, au temple de Géra. Les chrétiens l'avaient enlevée pour leur église. Maintenant, elle retourne à sa première place.
Gnyphon regarda le mur saie contre lequel il était appuyé et sur lequel des gamins païens avaient dessiné au charbon l'habituelle caricature impie des chrétiens.
Gnyphon se détourna en crachant d'indignation.
À côté d'un marché populeux, ils remarquèrent le portrait de Julien avec tous les attributs de la puissance impériale. Des nuages, l'ailé dieu Hermès descendait vers lui. Le portrait était frais, les couleurs n'étaient pas encore sèches.
D'après la loi romaine, chaque passant devait saluer ia reproduction d'Auguste.
L'inspecteur du marché, Tagoranum, arrêta une petite vieille portant un panier de choux.
— Je ne saisie pas les dieux1 î pleurait -la. vieille. Mon père et ma mère étaient chrétiens.
— Tu devais saluer non pas le dieu, mais l'empereur !
— Mais l'empereur est avec le dieu! Alors comment le saluerai s- je?
— Peu m'importe! Il est dit de saluer, il n'y a pas à discuter!
Gnyphon entraîna vite Zotick au loin.
— Ruse diabolique! grognait-il. Ou saluer le maudit Hermès, ou être accusé d'outrage à la majestél Pas
d'issues!... Ohl oh! oh! temps d'antéchrist 1 d'une façon ou d'une autre, on pèche toujours. Je te regarde Zotick et l'envie me ronge. Tu vis avec ta déesse de fumier et ne te soucies de rien...
Ils atteignirent le temple de Dionys, voisin d'un monastère chrétien dont les fenêtres et les portes étaient hermétiquement fermées, comme à l'approche d'un ennemi. Les païens accusaient les religieux d'avoir pillé le temple.
Quand Gnyphon et Zotick y pénétrèrent, les charpentiers et les menuisiers étaient déjà à leur travail. Les planches qui fermaient le quadrilatère ouvert dans le plafond furent arrachées et le soleil s'engouffra dans le bâtiment sombre.
— Que de toiles d'arachnées, regardez! regardez!... Entre les chapiteaux des colonnes pendaient des
filets de matière grise que l'on s'empressa d'enlever à l'aide de longues gaules empanachées de chiffons. Une chauve-souris, dérangée dans son antre, s'envola d'une fente obscure, se précipita de tous côtés ne sachant où se cacher de la lumière, se cognant à tous les coins et bruissant de ses ailes molles.
Zotick triait les décombres et allait les jeter dans un panier.
— Àh! les maudits! que de saletés ils ont amassées! marmonnait le vieux.
On apporta un trousseau de clefs rouillées et on ouvrit le trésor: les moines avaient emporté tout ce qui était précieux. Les pierres de valeur, incrustées dans les coupes sacrificatoires, avait été enlevées; les
ornements d'or et de pourpre des habits arrachés. Quand on développa une superbe robe de sacrificateur, une nuée de mites s'échappa des plis en un nuage doré. Au fond d'un trépied, Gnyphon vit une poignée de cendre, un restant de myrrhe brûlée avant la victoire des chrétiens, par le dernier sacrificateur, pendant le dernier sacrifice.
De tout ce fatras de choses sacrées, de ces pauvres chiffons, de ces coupes brisées, émanaient une odeur de mort, de moisissure et un tendre et triste parfum d'encens des dieux profanés.
Une douce mélancolie glissa dans le cœur de Gnyphon; il sourit, se souvenant de quelque chose, peutêtre de son enfance, des bonnes galettes d'orge et de thym, des grandes marguerites des champs et des jasmins, qu'avec sa mère il apportait sur l'autel d« la déesse villageoise; ses prières d'enfant, non au Dieu lointain, mais aux petits dieux reluisants des attouchements des mains, sculptés dans du bois de hêtre, les dieux pénates 1 II eut pitié des dieux morts, soupira tristement; mais tout de suite il revint à lui et murmura :
— Suggestion diabolique !
Les ouvriers apportèrent une lourde plaque de marbre, un antique bas-relief, volé depuis de longues années et retrouvé dans la masure d'un cordonnier auquel il avait servi à réparer le four de cuisine. Philomène, la vieille femme du drapier voisin, chrétienne dévote, détestait la femme du cordonnier qui lâchait toujours son âne dans le champ de choux de Philo
mène. La guerre entre elles durait depuis des années ; mais la chrétienne eut le dessus. D'après ses indications, les ouvriers pénétrèrent dans la maison du cordonnier et pour enlever le bas-relief de la plaque du foyer, avaient été forcés de démolir le four.
Ce fut un coup terrible pour la cordonnière qui, brandissant sa pelle, appelait la vengeance de tous les dieux sur les impies, arrachait ses cheveux et gémissait devant ses terrines renversées, tandis que ses petits piaillaient comme des oisillons dans un nid iévasté. Mais le bas-relief fut emporté malgré tout et Philomène s'apprêtait à le laver. La drapière, avec lèle frottait le marbre noirci par l'acre fumée et encrassé par les soupes graisseuses, et peu à peu, apparurent les lignes sévères de la divine sculpture. Dionys, jeune, nu, superbe, comme fatigué par la bacchanale, à demi étendu, laissait tomber sa main tenant une coupe : une panthère léchait les dernières gouttes de vin. Et le dieu, accordant la joie à tout ce qui était vivant, avec un bienveillant sourire, contemplait la force du fauve vaincue par la force de la vigne. On monta le bas-relief, et grimpé devant l'idole de Dionys, un orfèvre incrusta, dans les orbites du dieu, deux superbes saphirs qui devaient simuler les yeux.
— Qu'est-ce? demanda Gnyphon.
— Tu ne vois donc pas? — des yeux.
— Oui, certes!,.. Mais d'où viennent ces pierres?
— Du monastère.
— Mais comment les moines ont-ils permis?
— Comment défendre? Le divin Auguste Julien
lui-même a ordonné. Les yeux purs du dieu servaient d'ornement à l'habit du Crucifié. Voilà!... On parle de charité, de justice et ils sont les premiers brigands. Regarde, les pierres s'assujettissent admirablement à leur première place!...
Le dieu fixa sur Gnyphon ses yeux de saphir. Le vieillard recula et se signa, envahi par une peur superstitieuse.
— Seigneur ! aie pitié de nous ! Quelle abomination !
Le remords le tourmentait. Balayant la poussière, selon son habitude, il se parlait à lui-même.
— Gnyphon ! Gnyphon ! quel misérable tu fais ! . . . Un vrai chien galeux, on peut dire... Qu'as-tu fait de toi au déclin de ta vie? Pourquoi t'es-tu damné? Le malin t'a trop séduit!... Et maintenant, tu iras dans le feu éternel, et il n'y aura plus de salut pour toi... Tu as souillé ton âme et ton corps, Gnyphon en servant l'abomination païenne!... Mieux vaudrait pour toi ne pas voir la lumière du jour !
— Pourquoi gémis-tu, vieux? lui demanda la drapière Philomène.
— Mon cœur a de la peine!... Ah! combien de peine !
— Tu es chrétien?
— Chrétien ! Je suis un traître du Christ ! répondit Gnyphon en balayant consciencieusement.
— Veux-tu que je t'enlève ton péché, qu'il ne reste plus sur toi aucune souillure païenne? Je suis chrétienne et, tu vois, je ne crains rien. Est ce que je me
serais chargée de cette triste besogne si je ne savais comment me purifier?
Gnyphon la regarda, incrédule.
La drapière, s' étant assurée que personne ne pouvait les entendre, murmura mystérieusement.
— Il y a un moyen, oui !.. . Il faut que je te dise ! Un pèlerin m'a fait cadeau d'un petit morceau de bois d'Egypte, appelé persis, et qui pousse à Germopolis, en Thébaïde. Quand Jésus et sa mère, sur leur âne, franchirent les portes de la ville, le persis s'inclina devant eux jusqu'à terre et, depuis, est devenu miraculeux et guérisseur. J'en ai un petit copeau et j'en distrairai pour toi une parcelle. Il y a une telle puissance dans ce bois, qu'en en mettant une pincée dans une cuve d'eau et en l'y laissant pendant une nuit, l'eau se trouve sanctifiée. Tu t'en laveras de la tête aux pieds et toute l'abomination païenne te quittera comme par enchantement; tu te sentiras léger et pur. Ne dit-on pas dans l'Écriture : « Tu te plongeras dans l'eau et tu deviendras aussi blanc que neige? »
— Oh! ma bienfaitrice! gémit Gnyphon. Sauvemoi, donne-moi une parcelle du bois merveilleux.
— C'est qu'il est précieux!... Enfin, pour faire une bonne action, je te céderai pour une drachme...
— Que dis-tu, ma mère 1 Je n'ai eu de toute ma vie une drachme... Veux-tu cinq oboles?
— Avare! s'indigna la drapière. Tu regrettes une drachme... Ton âme ne la vaut donc pas?
— Après tout! me purifierais-je vraiment? douta
Gnyphon. Peut-être le mal s'est-il tellement attaché à moi, que rien ne prévaudra...
— Je te le garantis! insista la drapière. Essaye, et tu constateras tout de suite le miracle!... Ton âme resplendira, pure comme une colombe,..
Julien organisa à Constantinople des processions bachiques. Assis dans un char attelé de mules blanches, il tenait dans une main un thyrse d'or surmonté d'une pomme de cèdre, et, dans l'autre, une coupe enguirlandée de lierre, et les rayons du soleil tombant au fond de cette coupe de cristal semblaient l'emplir de vermeil. A côté du char marchaient des panthères apprivoisées, envoyées de l'île de Sérendib. Les bacchantes chantaient en frappant des tympanons, en secouant des torches allumées, et, à travers la nuage de fumée, on voyait des adolescents, au front orné de cornes de faunes, verser du vin dans des coupes. Ils se poussaient en riant et souvent le liquide pourpre tombait à côté de la coupe sur l'épaule nue d'une bacchante et rejaillissait en multiples gouttelettes. Sur jm âne se faisait traîner un obèse vieillard, le directeur
du trésor, grand fripon et usurier, figurant admirablement Sylène.
Les bacchantes chantaient en désignant l'empereur :
Bacchus, entouré toujours d'un scintillant nuage.
Des milliers de voix entonnaient le chant d'Antigone, de Sophocle :
A nous, enfants de Zeusl A nous, dieu commandeur Des chœurs passionnés, Des fêtes nocturnes!
Avec des chants et des cri».
Et avec une foule affolée De filles, enthousiastes, De danseuses bacchantes!
A nous, dieu joyeux 1
Tout à coup Julien entendit des rires, des glapissements de femme et une tremblante voix de vieillards
— Ah ! ma jolie poulette !
C'était le sacrificateur, plaisant septuagénaire, qui avait pincé le coude nu d'une gentille bacchante. Julien se rembrunit, et appela le vieux fou qui accourut en dansant.
— Mon ami, lui glissa Julien à l'oreille, observe la dignité qui convient à ton âge et à ton rang.
— Je suis un homme simple et illettré ; je me permettrai de dire à Ta Majesté que je ne comprends pas la philosophie; mais je vénère les dieux. Demandele à qui tu voudras. Je leur suis toujours resté fidèle. Seulement... quand je vois une jolie fille... tout moi& sang se retourne!... Je suis un vieux bouc...
Voyant le visage mécontent de l'empereur, il s'arrêta, prit un air plus grave et en devint plus bête encore.
— Qui est cette jeune fille ? demanda Julien.
— Celle qui porte les vases sacrés sur sa tête?
— Oui.
— Une courtisane de Chalcédome...
— Comment ! . . . Tu as autorisé qu'une courtisane touche de ses mains impures les vases sacres du Dieu !
— Mais, divin Auguste, tu as toi-même ordonné cette procession. Qui prendre? Toutes les femmes nobles sont galiléennes. Et puis... aucune d'elles n'aurait consenti à se montrer demi-nue...
— Alors, toutes, elles sont...
— Non, non ! Il y a aussi des danseuses, des tragédiennes, des écuyères de l'hippodrome. Regarde comme elles sont gaies et sans fausse honte I Le peuple aime cela, crois-moi ! C'est ce qu'il demande. Et voici une patricienne.
C'était une chrétienne, une vieille fille cherchant des maris. Sur sa tête s'élevait une perruque en forme de casque, un « galerion » fait de cheveux germains, poudrés d'or. Tout ornée de pierres précieuses comme une idole orientale, elle tendait la peau de tigre sur sa poitrine fanée, desséchée, impudemment fardée et souriait avec affectation.
Julien commença à dévisager les gens avec dégoût.
Des danseurs de corde, des légionnaires ivres, des femmes vendues, des écuyers du cirque, des gymnastes, des mimes, folâtraient autour de lui
La procession arriva à un carrefour. Une des bac- J chantes courut à une taverne exhalant une insipide | odeur de poisson et de friture rance et en rapporta pour I trois oboles de galettes graisseuses qu'elle mangea 1 avidement en se pourléchant. Puis, ayant achevé, elle 1 essuya ses mains â la soie pourpre de ses vêtements I donnés pour cette procession par le Trésor impérial. |
Le chœur de Sophocle ennuya vite ; les voix | enrouées s'acharnèrent à une chanson des rues. Tout | cela paraissait infect à Julien. On ramassa un homme ivre; on arrêta des voleurs jouant le rôiede launes. Ils se délendirent ; une lutte s'engagea. Seules, de; toute la troupe, les panthères étaient belles et dignes.
Enfin, on approcha du temple, Julien descendit de son char.
« Puis-je vraiment me présenter devant l'autel dt Dionys, entouré de tout ce rebut? » songea-t-il.
Le froid du dégoût courut sur tout son corps ; il regarda les figures bestiales, épuisées de débauche, paraissant cadavériques en dépit des fards, la pénible nudité des corps déformés par l'anémie et les jeûnes. Il lui sembla respirer l'atmosphère des mauvais lieux et des cabarets. L'haleine du peuple, imprégnée de poisson pourri et de vin aigre, le frappait au visage à travers la fumée des aromates. On lui tendait de tous côtés des rouleaux de papyrus.
— On m'a promis une place dans tes écuries J'ai renoncé au Christ et je n'ai rien reçu. . .
— Ne nous abandonné pas, divin Auguste ; protège-nous ! Nous avons renié, pour te plaire, la foi
LA MORT DES DIEUX. sSl
de nos pères !... Si tu nous repousses, où irons-nous?
Ces voix lurent couvertes par le chœur.
Julien pénétra dans le temple et contempla la statue de marbre de Dionys. Ses yeux se reposèrent de la difformité humaine devant les lignes pures du corps divin. Il ne voyait plus la ioule, il lui semblait qu'il était seul, comme un homme au milieu d'un troupeau de bêtes.
L'empereur procéda au sacrifice. Le peuple regardait avec étonnement le césar romain, le Pontifex maximus, dans son zèle religieux laire l'ouvrage. des esclaves, fendre le bois, porter des ramilles, puiser de l'eau, nettoyer l'autel.
Un danseur de corde dit à son voisin :
— Regarde comme il s'agite ! Il les aime, ses dieux!
— Parbleu î remarqua l'autre. Bien des gens n'aiment pas leur père et leur mère, comme il aim« ses dieux !
— Vous voyez, riait un troisième, comme il enfle sss joues pour ranimer le feu !... Souffle ! souffle 1... il ne prendra pas I...Ton oncle Constantin l'a éteint...
La flamme jaillit, éclairant le visage de l'empereur.
Trempant l'aspergeoir dans une coupe plate, une « patène » en argent, il dispersa en pluie, sur la foule, l'eau du sacrifice.
Beaucoup grimacèrent, d'autres tressaillirent en sentant sur leur visage les gouttes froides.
Quand toutes les cérémonies furent achevées. Julien se souvint qu'il avait préparé un discours philosophique pour le peuple.
S$â LÀ MORT DES DIEUX.
— Hommes ! dit-il, le dieu Dionys est le commencement de la grande liberté de vos cœurs. Dionys rompt toutes les chaînes, il se rit des forts, affranchit les esclaves...
Il aperçut un tel hébétement sur les visages, une leîle expression d'ennui, que les mots expirèrent sur ses lèvres, un mortel dégoût de l'humanité lui souleva îe cœur. Il fit un signe aux porteurs de lances de l'entourer.
La foule s'écoula mécontente et déçue.
— Je vais directement à l'église me repentir I Peut-être me pardonnera-t-on ? disait un des faunes, en arrachant avec un geste de colère sa fausse barbe et ses cornes.
— Il n'y avait pas de quoi perdre son âmel observa une courtisane indignée.
— Personne n'a besoin de ton âme ; on n'en donnera pas trois oboles !
— Les maudits diables! hurlait un ivrogne. Ils n'ont donné du vin que pour le goûter 1
Dans la trésorerie du temple, l'empereur lava son visage et ses mains, enleva le superbe costume de Dionys et revêtit la simple tunique blanche des pythagoriciens. Le soleil se cachait, et il attendait la tombée du crépuscule pour regagner, inaperçu, son palais.
Julien entra dans le bois sacré de Dionys ; le bour donnement des abeilles et le murmure d'une source troublaient, seuls, le silence. Des pas retentirent qui firent se retourner Julien; c'était son ami, un des
élèves favoris de Maxime, le jeune docteur d'Alexandrie, Oribazy.
Ils marchèrent côte à cote dans le sentier étroit ; le soleil glissait à travers les larges feuilles dorées de la vigne.
— Piegarde, dit Julien en souriant, le grand Pan vit encore ici !
Puis, plus bas, il ajouta en baissant la tête :
— Oribazy!... tu as vu?...
— Oui, répondit le docteur. Mais peut-être es-tu toi-même fautif, Julien >... Qu'espérais-tu?
L'empereur se taisait.
Us approchèrent d'un petit temple en ruines, envahi par le lierre. Des fragments traînaient dans l'herbe -0Tasse; une colonne seulement restait debout, surmontée d'un élégant chapiteau, pareil à un lys blanc sur lequel se mouraient les derniers rayons du soleil.
Ils s'assirent sur des dalles et aspirèrent l'atmosphère embaumée par la menthe, le thym et l'absinthe. Julien écarta les herbes et, désignant un antique basrelief brisé :
— Oribazy ! voilà ce que j'espérais !
Le bas-relief représentait une procession sacrée des anciens Athéniens.
— Voilà ce que je voulais... cette beauté! Pourquoi, de jour en jour, les hommes deviennent-ils de plus en plus difformes ? Où sont les vieillards immortels, les hommes austères, les fiers adolescents, les femmes pures, vêtues de blanches robes flottantes ? Où est cette force, cette gaieté ? Galiléens I Galiléens ! qu'en •avez-vous fait ?
Avec des yeux pleins d'infinie tristesse et d'infini amour, il contemplait le bas-relief.
— Julien ? demanda doucement Oribazy. Tu crois Maxime ?
— Oui.
— En tout?
— Que veux-tu dire ?
— J'ai toujours pensé, Julien, que tu souffrais de la même maladie que tes ennemis les chrétiens ?
— Laquelle ?
— La foi dans les miracles.
Julien secoua la tête.
— S'il n'y a ni miracles, ni dieux, toute ma vie n'est que folie... Non, ne parlons pas de cela. Et ne ne me juge pas trop sévèrement pour mon amour des cérémonies antiques ! Je ne sais comment te l'expliquer. Les vieilles choses naïves m'émeuvent jusqu'aux larmes et j'aime le soir plus que le matin, l'automne plus que le printemps. J'aime tout ce qui s'enfuit !... Même le parfum des fleurs fanées... Que taire, mon ami? Les dieux m'ont créé ainsi!... Cette tristesse douce, ce crépuscule doré, féerique, me sont nécessaires ! Dans la lointaine antiquité, il y a quelque chose d'indiciblement beau et gracieux, que je ne trouve plus nulle part ailleurs : le rayonnement du soleil couchant sur le marbre jauni par le temps. Ne m'enlève pas l'amour fou de ce qui n'est plus. Tout ce qui a été est plus beau quj ce qui est !
Le souvenir a plus de puissance sur mon âme, que l'espoir...
Julien se tut, et pensif, avec un tendre sourire, regarda dans le lointain, la tête appuyée contre la colonne dont le chapiteau ressemblait à un triste lys blam.
— Tu parles en poète, répondit Oribazy. Les rêves d'un poète sont dangereux, quand la destinée d'un monde repose entre ses mains ! Celui qui règne sur les hommes, ne doit-il pas être plus qu'un poète?
— Qu'y a-t-il au-dessus?
— Le créateur d'une vie nouvelle?...
— Nouveau! nouveau! s'écria Julien. Vraiment,, votre nouveauté m'effraye parfois ! Elle me semble froide et dure comme la mort. Je te dis : mon cœuï est dans l'antiquité. Les galiléens aussi cherchent toujours la nouveauté en piétinant les antiques idoles!... Crois-moi, la nouveauté n'est que dans ce qui es$ vieux, immortel, outragé et superbe !
Il se redressa de toute sa taille, le visage blême et fier, les yeux brillants.
— Ils pensent que la Hellade est morte ! . . . Et de tous les points du monde, les moines noirs s'abattent comme des corbeaux sur son corps de marbre et le déchiquettent, joyeux, en criant : « La Hellade est morte! » Mais ils oublient que la Hellade ne peut mourir ! Que la Hellade est dans nos cœurs ! La Hellade, c'est la beauté divine de l'homme, sur la terre. Elle n'est qu'endormie, et, quand elle s'éveillera... malheur aux corbeaux noirs de Galilée !
— Julien, murmura Oribazy, j'ai peur pour toi..^ Tu veux accomplir l'impossible... Les corbeaux ne
3&ê LA MORT DES DIEUX.
mangent pas les vivants et les morts ne ressuscitent pas... César! si le miracle ne s'accomplissait pas ?
— Je ne crains rien : ma perte sera mon triomphe ! s'écria l'empereur avec un si radieux bonheur sur son jeune visage qu'Oribazy frémit, comme si le miracle allait s'accomplir. Gloire aux réprouvés 1 Gloire aux vaincus !
...Mais avant de périr, ajouta-t-il avec un sourire altier, nous lutterons encore I... Je voudrais que mes ennemis fussent dignes de ma haine et non de mon mépris!... En vérité, j'aime mes ennemis, parce que je puis les vaincre et sentir ma force. Je porte dans mon cœur la gaieté de Dionys ! L'ancien titan se relève et brise ses chaînes et encore une fois s'allume sur la terre le feu de Prométhée ! Le Titan contre le Galiléen !.. Je viens donner aux hommes une liberté, une gaieté telles, qu'ils n'ont jamais osé y songer! Galiléen, ton empire disparaît comme une ombre! Réjouissez» vous, tribus et peuples de la terre! Je suis le messager de la vie, je suis le libérateur, je suis... l'Antéchrist!
Dans le monastère voisin, aux fenêtres et aux portes hermétiquement fermées, retentissaient les solennelles prières des religieux, dominant le bruit lointain des chants bachiques. Pour les couvrir, les moines unissaient leurs voix en un plaintif gémissement :
— Pourquoi Seigneur nous as-Tu abandonnés?1 Pourquoi Ta colère s'est-elle abattue sur le troupeau de Tes brebis ?
» Pourquoi nous as-Tu offerts en déshonneur à notre voisin, incorporé aux païens? Pourquoi nous laisses-Tu outrager par l'humanité ? »
Les anciennes paroles du prophète Daniel prenaient un sens inattendu :
— « Le Seigneur nous a livrés au roi Ptéprouvé, h plus astucieux de toute la terre ! »
Tard dans la nuit, lorsque le silence s'étendit sut
les rues, les religieux regagnèrent leurs cellules.
Le frère Parphène ne pouvait même pas songer au sommeil. Il avait un visage pâle et doux ; dans ses grands yeux purs comme ceux d'une vierge, se lisait une triste perplexité quand il parlait des gens. Il parlait rarement, indistinctement et d'une façon inopinée, toujours de choses si enfantines, qu'on ne pouvait l'écouter sans sourire. Parfois, il riait sans cause et les moines austères lui demandaient:
— Pourquoi grinces-tu des dents? Est-ce pour plaire au diable ?
Alors, il expliquait timidement qu'il « riait à ses propres pensées » et cela convainquait tout le monde le l'aliénation de Parphène.
Il possédait un grand art : celui d'enluminer les manuscrits et cet art de frère Parphène rapportait au monastère, non seulement de l'argent, mais aussi la considération dans les plus lointaines provinces. Il ne soupçonnait pas cela et s'il avait pu comprendre ce que c'est que la gloire, il s'en serait plutôt effrayé que réjoui.
11 ne considérait pas ses occupations artistiques qui lui donnaient beaucoup de peine — frère Parphène poussant au suprême point la perfection des détails — comme un travail, mais comme un amusement. Il ne disait pas .
— Je vais travailler.
Mais demandait toujours au vieux supérieur Tan> phile, qui l'aimait tendrement :
— Père, bénis-rnoi, je vais jouer.
Lit MORT DES DIEUX. a8o
Ayant achevé quelque difïicultueuse combinaison d'ornement il battait des mains et se complimentait lui-même.
Frère Parphène aimait tellement la solitude et le calme de la nuit, qu'il avait appris à travailler à la lueur d'une lampe. Les couleurs prenaient des teintes inattendues et ne nuisaient pas aux dessins fantastiques.
Dans sa petite cellule, Parphène alluma la petite lampe de terre et la posa sur une planche, à côté de petits flacons, de fins pinceaux, de boîtes de couleurs à vermillon, à argent et or liquides. Il se signa, trempa précautionneusement son pinceau et se prit à peindre les queues en éventail de deux paons audessus du frontispice d'une page. Les paons d'or sur champ vert buvaient à une source turquoise, levaient les becs et tendaient les cous. D'autres rouleaux ds parchemin attendaient, inachevés. C'était tout ua monde surnaturel et charmant. Autour du texte s'enchevêtraient des créations de fabuleuse architecture — arbres, fantastiques animaux. Parphène ne pensait à rien, quand il les créait, mais une sérénité joyeuse transformait son visage. La Hellade, l'Assyrie, la Perse, les Indes, Byzance raffinée et la vision trouble des mondes futurs, tous les peuples et tous les siècles, se fondaient dans le paradis du moine, qui brillait avec des reflets de pierres précieuses autour des Lettres Initiales de l'Ecriture Sainte.
Là était représenté le Baptême : Saint Jean versait l'eau sur la tête du Christ et, à côté, le dieu païen
3gO LA MORT DES DIEUX.
des fleuves inclinait une amphore, aimablement comme l'ancien propriétaire de la rive tenait tout prêt un essuie-mains, pour l'offrir au Sauveur après le baptême.
Frère Parphène, dans sa candeur, ne craignait pas les anciens dieux; ils l'amusaient et lui semblaient depuis longtemps convertis au christianisme. Immanquablement, il plaçait au sommet des collines, le dieu des montagnes, personnifié par un adolescent nu. Quand il dessinait le passage de la mer Rouge, une femme, tenant un aviron, représentait la mer, et un homme nu, avec l'inscription « Bodos » devait figurer l'abîme engloutissant Pharaon ; sur 4a rive était assise une femme triste, vêtue d'une tunique couleur de sable — le Désert.
De-ci de-là, dans la courbe d'un cou de cheval, l dans le pli d'une robe, dans la pose naïve d'un dieu étendu, appuyé sur le coude, filtrait l'élégance an- i tique, la grâce de la nudité.
Cette nuit, le « jeu » n'intéressait pas l'artiste. Ses j doigts inidti gables tremblaient, le sourire ne parais-] sait pas sur ses lèvres.
Prêtant l'oreille, il ouvrit un coffret de cèdre, enj retira une alêne servant aux reliures, se signa et, ga rantissrnt de la main la flamme rose de la lampe, sortit doucement de sa cellule.
ïl faisgïï chaud dans le couloir silencieux ; on n'en tendait que le bourdonnement d'une mouche, pris dans une toile d'araignée.
Parphène descendit à l'église, éclairée par une lamp
unique posée devant le vieux diptyque en ivoire sculpté. Deux gros saphirs allongés, dans l'auréole de Jésus assis sur les bras de la Vierge, avaient été enlevés par les païens et transportés à leur place d'origine dans le temple de Dionys.
Ces creux noirs dans l'ivoire jauni semblaient à Parphène des plaies dans un corps vivant.
— Non, je ne peux pas ! murmura-t-il en baisant la main de l'enfant Jésus. Je ne peux pas; mieux vaut mourir !
Ces traces sacrilèges dans l'ivoire le tourmentaient, l'indignaient plus que des violences exercées sur un être humain.
Dans un coin de l'église, il découvrit une échelle de corde servant à l'allumage des lampes de la chapelle. Portant cette échelle, il sortit dans un étroit couloir menant à la sortie, devant laquelle, sur la paille, ronflait le gros frère cellérier Ghorys.
Parphène glissa comme une ombre ; la serrure de la porte grinça avec un son métallique. Ghorys se releva, battit des paupières et de nouveau roula sur la paille.
Parphène franchit une clôture basse et se trouva dans la rue, déserte à cette heure. La pleine lune brillait au ciel. La mer grondait. Il contourna le temple de Dionys jusqu'à l'endroit plongé dans l'ombre et jeta l'échelle de corde, de façon qu'elle s'accrochât à l'acrotère de métal qui ornait ce coin ; l'échelle ■resta suspendue à la patte du sphinx. Le moine grimpa ■sur le toit.
puis, de nouveau, régna le calme, dominé par les gémissements de la mer.
Parphène jeta l'échelle dans l'intérieur du temple et descendit.
Les yeux du dieu, deux saphirs allongés, brillaient d'une vie intense sous la lumière lunaire et fixaient le moine, impressionné par le silence imposant. Parphène tressaillit et se signa.
Il grimpa sur l'autel où Julien avait offert le sacrifice et ses talons sentirent la tiédeur des cendres à peine éteintes.
Le moine retira l'alêne de sa poche; les yeux d dieu scintillaient tout près de son visage et l'artiste vi l'insouciant sourire de Dionys et tout son corps de marbre. Et il admira le dieu antique tandis qu'il enlevait les saphirs et sa main, involontairement, ménageait le marbre séducteur.
Enfin, l'ouvrage fut achevé et Dionys, aveugle, regarda terriblement le moine, avec ses orbites assombries.
Alors, la terreur s'empara de Parphène ; il lui sembla que quelqu'un le surveillait. Il sauta à bas de l'autel, courut à l'échelle de corde, grimpa, la jeta dej l'autre côté sans prendre le temps de la consolider, cal qui causa sa chute aux derniers échelons.
Livide, les habits en désordre, salis, maintenan dans ses mains les précieux saphirs, il traversa la c u comme un voleur et se précipita vers le monastère
Le portier ne s'éveilla pas et Parphène, se faufila ni entra dans la chapelle. En revoyant le diptyque,
LA MORT DES DIEUX. 2g3
se tranquillisa ; essaya de remettre les yeux de saphir de Dionys dans les cerclures : ils s'y encadraient admirablement et de nouveau resplendirent dans l'auréole de l'enfant Jésus.
Revenu dans sa cellule, Parphène éteignit sa lampe et se coucha.
Tout à coup, dans l'obscurité, se ramassant sur lui-même, et cachant sa figure dans ses mains, il eut un accès de rire étouffé, comme rient les enfants heureux d'une farce et qui craignent qu'on ne la découvre. Il s'endormit avec ce rire.
Lorsque Parphène s'éveilla, les vagues matinales de la Propontide brillaient à travers la grille de la petite fenêtre ; les pigeons secouaient leurs ailes en roucoulant.
Le rire de la nuit était encore dans le cœur de Parphène, qui courut à sa table de travail et, avec joie, contempla les arabesques inachevées : c'était le Paradis terrestre. Adam et Eve étaient assis dans un pré. Un r~yon de soleil tomba sur les arabesques, qui s'illuminèrent d'or, de pourpre et d'azur.
Parphène, en travaillant, ne remarquait pas qu'il donnait au corps d'Adam l'antique et superbe beauté olympienne du joyeux dieu Dionys.
Le célèbre sophiste, le professeur impérial d'éloquence, Hékébolis, avait commencé par la dernière marche l'ascension de l'échelle des grades impériaux. Il avait été servant attaché au temple d'Astarté, à Hiéropolis. A seize ans, ayant volé plusieurs objets précieux, il se sauva à Constantinople, traversa toute la lie de la capitale, trempa dans toutes les escroqueries, traîna sur les grandes routes avec de respectables pèlerins et avec la bande de brigands des sacrificateurs de Dindimène, déesse bien-aimée de la populace, promenée de village en village sur un âne. Enfin, il arriva à l'école du rhéteur Proerès et bientôt devint, luimême, professeur d'éloquence.
Pendant les dernières années du règne de Constantin le Grand, quand la religion chrétienne devint de mode à la cour, Hékébolis se fit chrétien. Le clergé nour-
rissait des sympathies à son égard et il le payait de retour.
Hékébolis, souvent et toujours au moment opportun, changeait le symbole de sa foi, selon le vent qui soufflait : d'arien il devenait orthodoxe ; d'orthodoxe, arien, et chaque changement lui ïaisait monter un degré de l'échelle des dignités; le clergé le poussait et il poussait le clergé à son tour.
Sa tête grisonnait, son obésité devenait de plus en plus agréable, ses sages discours de plus en plus insinuants et doucereux et ses joues fleurissaient. Les yeux étaient caressants, luisants, mais, par instants, y brillaient aussi une ironie mauvaise, un esprit arrogant et froid. Alors il baissait promptement les paupières et l'étincelle s'éteignait.
Toutes ses allures avaient pris un cachet clérical.
Il était un sévère observateur des jeûnes et un fia gastronome. Ses plats maigres étaient plus recherchés que les plus somptueux mets gras ; comme ses plaisanteries monastiques étaient plus aiguës que les plaisanteries païennes les plus franches. On servait chez lui une boisson rairaîchissante, faite avec du jus de betterave agrémenté d'épices spéciales, et beaucoup 1* trouvaient meilleure que du vin. Au lieu du pain de froment ordinaire, il avait inventé des galettes de graines du désert, avec lesquelles, selon la tradition^ saint Pacôme se nourrissait en Egypte.
Les mauvaises gens insinuaient que Hékébolis était un libertin et on racontait, à Gonstantinople, l'anecdocte suivante :
2Q6 la mort des dieux.
Une jeune femme avouait à son confesseur avoir commis îe crime d'adultère. « — C'est un grand péché î Et avec qui ma fille? — Avec Hékébolis, mon père! » Le visage du prêtre s'éclaira. « — Avec Hékébolis ! ah ! vraiment ! . . . C'est un saint homme, dévoué à l'Église... Repens-toi, ma fille, le Seigneur te pardonnera ! »
Certainement, ces récits n'étaient que des ragots, mais dans le visage respectable, rasé, du dignitaire, les lèvres trop rouges, trop épaisses, ressortaient étrangement, bien qu'il les serrât avec une expression d'humilité monastique. Les femmes l'aimaient beaucoup.
Parfois, Hékébolis disparaissait pendant plusieurs jours et personne ne connaissait ces mystères de son existence. Il savait jeter à l'eau ses secrets. Jamais ni un domestique, ni un esclave ne l'accompagnaient dans ces voyages énigmatiques, à la suite desquels il revenait rajeuni et tranquillisé.
Sous l'empereur Constance, il reçut l'emploi de rhéteur de la cour, avec de superbes appointements, le laticlave des sénateurs et le ruban bleu sur l'épaule — distinction des grands dignitaires.
Il visait plus haut.
Mais au moment où Hékébolis se disposait à franchir le dernier degré, Constance mourut inopinément. Julien, ennemi de l'Église, monta sur le trône. Hékébolis ne perdit pas sa présence d'esprit : il fit ce que faisaient beaucoup d'autres, mais ni trop tôt, ni trop tard.
Julien, aux premiers jours de sa puissance, orga-
nisa une controverse théologique dans son palais. Un jeune docteur philosophe, estimé de tous pour sa droiture et sa noblesse, César de Gappadoce, le frère du célèbre théologien Basile le Grand, se fit le défenseur de la foi chrétienne contre l'empereur.
Julien autorisait, dans ces joutes savantes, une entière indépendance et aimait même qu'on lui répliquât passionnément en oubliant l'étiquette de la cour.
La controverse était des plus vives, la réunion des sophistes, des savants, des prêtres, considérable. Ordinairement, peu à peu, le discutant se soumettait, non à la logique du philosophe grec, mais à la majesté de l'empereur romain — et cédait.
Cette fois-ci, il n'en fut pas de même : César de Gappadoce ne céda pas. C'était un jeune homme, portant dans ses mouvements une grâce féminine, une inaltérable clarté dans ses yeux purs. Il appelait la philosophie de Platon la sagesse tortueuse du serpent, et lui opposait ]a céleste sagesse de l'Evangile. Julien fronçait les sourcils, se détournait, mordait ses lèvres, se contenant avec peine. La discussion, comme toutes les discussions sincères, se termina sans résultat.
L'empereur, ayant repris possession de lui-même, quitta la salle sur une plaisanterie philosophique, prit un visage aimable, empreint d'une magnanime tristesse — en réalité, le dard dans le cœur.
A ce moment précis, s'approcha de lui le rhéteur Hckébolis, que Julien considérait comme un ennemi. Il lui demanda :
— Que veux-tu ?
Hékébolis tomba à genoux et commença une repentante confession. Depuis longtemps déjà, il hésitait ; mais les déductions de l'empereur l'avaient définitivement vaincu. Il maudissait la noire superstition gaiiléenne ; son cœur retournait aux souvenirs de son enfance, aux clairs dieux olympiens.
L'empereur releva le vieillard et, ne pouvant parler d'émotion, le serra de toutes ses forces contre sa poitrine et l'embrassa sur ses joues rasées, sur ses succulentes lèvres rouges. Il cherchait des yeux César de Gappadoce pour se repaître de son humiliation.
Durant plusieurs jours, Julien retint auprès de lui Hékébolis, racontant à tout instant sa conversion, fier de son disciple, comme un sacrificateur d'une belle victime ; comme l'enfant d'un nouveau jouet, comme un adolescent de sa première maîtresse.
L'empereur voulut donner à son nouvel ami une place d'honneur à la cour, mais Hékébolis refusa net, ne se considérant pas digne d'une pareille distinction, Il était décidé à préparer son âme à la vertu olympienne par un long noviciat; épurer son cœur de l'impiété gaiiléenne en servant un des anciens dieux olympiens.
Julien le nomma grand sacrificateur de Bythinie et de Paphl agonie.
Les individus portant ce titre s'appelaient, chez les païens , arckiépiscopts .
L'archevêque Hékébolis gouvernait les deux grandes provinces asiatiques et, ayant pris cette nouvelle voie, la suivait avec autant de succès que l'ancienne.
Il contribua à la conversion de nombreux Galiléens dans la toi hellénique.
Hékébolis devint le grand sacrificateur du célèbr* temple de la déesse phénicienne Ast2.rté-Atagaris. celle qu'il avait servie dans son enfance. Ge temple était bâti à mi-chemin de Calcédoine et de Nicomédie, sur un promontoire élevé, s' avançant dans la Propon— tide. On nommait cet endroit Gargaris et les pèlerins y venaient de tous les coins du monde adorer Aphrodite Astarté, déesse de la mort et de la volunté*
Dans l'une des grandes salles de son palais, àConstantinople, Julien s'occupait des affaires de l'État.
Entre les colonnes de porphyre de la terrasse qui donnait sur le Bosphore, scintillait la mer bleu pâle. Le jeune empereur était assis devant une table ronde en marbre, encombrée de papyrus et de rouleaux de parchemin. Les silentiaires, la tête baissée, faisaient grincer leurs calamus égyptiens. Quelques-uns avaient une expression endormie, n'étant pas habitués à se lever à une heure aussi matinale. Un peu en recul, derrière la colonnade, se communiquant leurs observations à voix basse, se tenaient Hékébolis et Julius Mavricus, dignitaire au visage intelligent et bilieux.
Parmi la superstition générale, ce sceptique élégant de cour était un des derniers admirateurs de Lucien, le railleur de Samosate, l'auteur des venimeux dialogues
3oi
dans lesquels il persifle si impitoyablement toutes les idoles de l'Olympe et du Golgotha, toutes les traditions de la Hellade et de Rome. Julien dictait une missive au grand sacrificateur de la Galilée, Arsace :
« N'autorise pas les sacrificateurs à fréquenter le théâtre, à boire dans les tavernes, à s'occuper de bas métiers. Respecte les obéissants, punis les infidèles. Dans chaque ville, fais ériger des maisons hospitalières pour les pèlerins qui devront y trouver la charité plénière et non seulement les pèlerins hellénistes, mais tous, à quelque profession de foi qu'ils appartiennent. Nous fixons, pour être distribuées en Galicie, trente mille mesures de froment, soixante mille setiers de vin. Distribue la cinquième partie entre les pauvres vivant près des temples, le reste entre les pèlerins et les misérables. Il est honteux de priver les hellénistes de subsides quand les juifs n'ont pas un mendiant et que les galiléens nourrissent les leurs et les nôtres. Ils agissent comme des gens qui séduisent les enfants avec des friandises, commençant par l'hospitalité, invitant aux repas d'amour fraternel qu'ils nomment « agapes », et peu à peu, finissent par des jeûnes, des flagellations, l'horreur de la géhenne, la folie et la mort des martyrs. Telle est la voie habituelle des ennemis du genre humain qui se nomment chrétiens et fraternels. Combats-les par la charité faite au nom des éternels dieux olympiens. Fais annoncer dans toutes les villes et tous les villages que telle est ma cordiale préoccupation. Si j'apprends que tu as agi selon mon désir je t'accorderai ma bienveillance.
Explique aux citoyens que je suis prêt à leur venir en aide en toute circonstance et à tout instant. Mais, s'ils veulent obtenir mes faveurs qu'ils s'inclinent devant la mère des dieux, Dindymène, et qu'ils lui rendent gloire dans toutes les tribus à travers les siècles. »
Il écrivit lui-même les derniers mots.
On servit le déjeuner : du pain, du froment, des olives fraîches et un léger vin blanc. Julien mangeait et buvait sans s'arracher de l'ouvrage. Mais, tout à coup, il se retourna, et désignant le plat d'or contenant les olives, il demanda à son esclave favori, amené des Gaules et qui le servait toujours :
— Pourquoi ce plat d'or? Où est l'autre, en glaise?
— Pardonne, seigneur 1 . . . U est brisé.
— Tout à fait?...
— Non ; le bord seulement. . .
— Apporte-le.
L'esclave courut chercher le plat demandé.
— Il peut servir encore longtemps ! dit Julien . Il sourit :
— Mes amis, je me suis aperçu que les objets brisés servaient plus longtemps que les nouveaux T J'avoue, j'ai pour eux une faiblesse! J'y trouve un certain charme comme dans de vieux amis ! ... Je crains la nouveauté, je déteste le changement. On regrette toujours ce qui est vieux... ce à quoi on est habitué.
Julien rit joyeusement à ses propres paroles :
— Voyez : quelles pensées philosophiques arrivent parfois à propos d'un plat cassé!...
Julien Mavricus tira Hékébolis par la manche :
LA MORT DES DIEUX. 3ûS
— As-tu entendu ? Yoilà toute sa nature ! Il garce aussi religieusement ses plats cassés et ses dieux à demi morts. Yoilà ce qui décide des destins du monde !
Julien se laissa entraîner des édits et des lois aux projets d'avenir.
Dans toutes les villes de l'empire, il voulait fonder des écoles, des chaires de lecture, de discussions h nistes; des formes spéciales de prières, de sermons philosophiques ; des refuges pour les gens vertueux et pour ceux qui se consacraient aux réflexions philanthropiques.
— Hein ? murmura Mavricus à Hékéholis, des monastères en l'honneur d'Aphrodite et d'Apollon ! . . . A chaque heure sa peine!
— Oui, mes amis, nous accomplirons tout cela, avec l'aide des dieux, conclut l'empereur. Lesgaliléens veulent convaincre le monde que la charité est leur monopole, bien qu'elle appartienne à tous les philosophes, quels que soient les dieux qu'ils révèrent. Je suis venu pour prêcher au monde un nouvel amour, libre et joyeux, comme le ciel même des Olympiens I
Julien promena sur les assistants un regard scrutateur et ne trouva pas ce qu'il cherchait sur les visages des dignitaires, Dans la salle, entrèrent des envoyés des professeurs chrétiens de rhétorique et de philosophie. Depuis peu avait paru un édit défendant aux instituteurs galiléens l'enseignement de l'éloquence antique. Les rhéteurs chrétiens devaient ou renoncer à leur foi ou quitter les écoles.
Un rouleau à la main, un des employés, petit iiûmme maigre, confus, ressemblant à un vieux
perroquet, s'approcha de l'empereur, accompagné de deux élèves difformes et rougeauds.
— Aie pitié de nous, bien-aimé des dieux !
— Comment t'appelle-t-on? interrompit Julien.
— Papirien, citoyen romain.
— Eh bien ! vois-tu, mon cher Papirien, je ne vous veux aucun mal... Au contraire... restez galiléens...
Le vieillard tomba aux pieds de l'empereur et les «mbrassa.
— Voilà quarante ans que j'apprends la grammaire... Je connais mieux que quiconque Homère et Hésiode.. >
— Que demandes-tu?... interrogea Auguste sévère.
— J'ai six enfants, seigneur ! ... Ne m'enlève pas mon dernier morceau de pain ! . . . Les élèves m'aiment bien. Demande si je leur apprends quoi que ce soit de mal ?
L'émotion empêchait Papirien de continuer et il désignait ses élèves qui ne savaient où cacher leurs mains et se tenaient les yeux écarquillés, rougissants.
— Non, mes amis! dit l'empereur doucement et fermement en même temps. La loi est juste. Je trouve absurde que des professeurs chrétiens expliquant Homère réfutent les dieux qu'Homère a chantés. Si vous croyez que nos savants ont simplement composé des fables au sujet de nos dieux, allez plutôt à l'église expliquer Mathieu et Luc!... Remarquez, galiléens, je fais cela dans votre intérêt...
Quelqu'un parmi les rhéteurs murmura :
— Dans notre intérêt ! Nous crèverons de faim !
— Vous craignez de vous profaner par ce qui eit
LA MORT DBS DIEUX. 3o5
bien pis, la menteuse sagesse? Vous dîtes : « Heureux les pauvres d'esprit ! » Soyez-le donc ! . . . Peutêtre croyez- vous que j'ignore votre enseignement? Je le connais mieux que vous! Je vois dans les commandements galiléens des profondeurs que vous n'avez jamais rêvées!... Mais, à chacun sa part; laissez-nous notre sagesse frivole, notre pauvre science littéraire. Que ferez-vous de ces sources empoisonnées ? Vous possédez une sagesse plus haute! Nous avons le royaume terrestre et vous — celui des cieux. Ce n'est pas peu pour des gens humbles comme vous ! . . . La dialectique pousse aux libérales hérésies... Vraiment, soyez simples comme des enfants. L'ignorance des pêcheurs de Gapharnaum n'est-elle pas au-dessus de tous les dialogues platoniciens? Toute la sagesse des galiléens est enfermée dans ce mot : « Crois ! . . . » Si vous étiez de vrais chrétiens, rhéteurs, vous béniriez notre loi. En ce moment, ce n'est pas votre âme, mais votre corps qui se révolte ; votre corps, qui trouve la dou-r ceur dans le péché. Voilà tout ce que j'avais à vous dire et j'espère que vous m'approuverez et que vous trouverez que l'empereur romain se préoccupe plus que vous-mêmes du salut de vos âmes!
Julien traversa la foule des malheureux rhéteurs, calme et satisfait de son discours. Papirien, toujours agenouillé, s'arrachait les cheveux.
— Pourquoi, Reine céleste, pourquoi permets- tu de telles choses? '
Les deux élèves, voyant la douleur de leur maître essuyaient leurs yeux avec leurs poings difformes.
Julien se souvenait des interminables conflits entre orthodoxes et ariens qui avaient eu lieu au Concile de Médiolan, sous Constance. Il songea à profiter de cette animosité et décida de convoquer à l'exemple de ses prédécesseurs chrétiens, un Concile œcuménique.
Une fois, dans une conversation intime, il avait déclaré à ses amis étonnés que, au lieu de persécuter les galiléehs, il voulait leur donner pleine liberté de foi et faire revenir de l'exil les dona listes, les céciliens les marchionistes, les montanistes et autres hérétiques chassés par les conciles de Constantin et de Constance, Il était sûr qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de faire périr le christianisme.
— Vous verrez, mes amis, disait l'empereur, quand tous serons revenus à leur place première, une telle lutte s'allumera entre ces fraternels, qu'ils coinmen-
LA. MORT DES DIEUX. 3c>7
ceront par se torturer comme des oiseaux de proie lâchés de leur cage dans l'arène d'un cirque et qu'ils livreront à l'opprobre le nom de leur maître plus tôt que je ne l'obtiendrais par des persécutions et des martyres !
Julien envoya dans toutes les parties de l'empire romain des édits et des lettres autorisant le retour des exilés. En même temps, les plus sages professeurs galiléens étaient invités à se rendre au palais de Constantinople pour une discussion d'intérêt religieux. Le plus grand nombre des invicés ignorait le but, le sujet du concile, les lettres étant écrites avec une maligne incompréhension. Devinant une ruse, beaucoup, sous prétexte de maladie, ne se rendirent pas à l'appel.
L'azur matinal semblait sombre auprès de l'éclatante blancheur de la double colonnade entourant la cour désignée sous le nom d'Atrium de Constantin. Des pigeons blancs, avec d'heureux et joyeux battements d'ailes, disparaissaient dans le ciel, comme des flocons de neige. Au centre de l'atrium, se dressait la statue de Vénus Callipyge et le marbre s'argenlait au soleil comme un corps vivant. Les moines, en passant, se détournaient, cherchaient à ne pas la voir ; mais elle restait quand même près d'eux, séductrice et tendre.
Ce n'était pas sans une secrète intention que Julien avait choisi cet emplacement pour le concile galiléen.
Les habits • sombres des religieux paraissaient ici plus noirs encore, les visages amaigris par les privations plus mornes, Us glissaient, jetant sur le marbreensoleillé des ombres difformes. Tous étaient gênés.
3o8 LA MORT DES DIEUX.
Chacun s'efforçait de prendre un aspect indifférent, présomptueux même, feignant de ne pas voir son voisin ennemi et, à la dérobée, se jetait des regards faits de curieux mépris.
— Sainte Mère de Dieul Qu'est-ce donc? Où sommes-nous tombés? dit avec une profonde émotion le vieil évêqué Eustache. Laissez-moi passer, guerriers !
— Doucement, doucement, mon ami ! lui répondait le centurion des porteurs de lances, le barbare Delagaïf, en l'écartant poliment de la porte.
— J'étouffe dans cette puanteur hérétique! Laissezmoi passer!
— Par la volonté d'Auguste, tous ceux venus au concile... répliquait Delagaïf, en le retenant inflexiblement,
— Mais ce n'est pas un concile!... C'est un repaire de brigands !
Parmi les galiléens, se trouvaient des hommes gais qui se moquaient de l'allure provinciale et du fort accent arménien d' Eustache qui, perdant courage, se calma et se glissa dans un coin en murmurant :
— Seigneur ! Seigneur, que t'ai-je fait ? Evandre de Nicomédie se repentait aussi d'être venu
et d'avoir amené le disciple de Didime, à peine arrivé à Constantinople, le Frère Juventin.
Evandre était un des plus grands dogmatistes de son époque, un homme d'esprit profond et perspicace. Il avait perdu la santé et avait vieilli prématurément sur ses livres ; il avait presque perdu la vue, et dans ses yeux de myope se lisait toujours la fatigue. D'innom-
LA MORT DES DIEUX. Sog
brables hérésies assiégeaient son cerveau, ne lui laissaient pas de repos, le tourmentaient dans ses rêves, et en même temps l'attiraient par leurs finesses et leurs subtilités. Évandre les collectionnait dans un énorme manuscrit, intitulé : Contre les hérétiques, avec la même passion que celle des amateurs de choses rares. Il les recherchait avidement, imaginait celles qui pourraient exister et, plus il les réprouvait, plus elles l'accaparaient. Parfois, il priait Dieu de lui accorder une foi simple et Dieu lui refusait la simplicité.
Dans la vie ordinaire, il était timide, naïf et sans défense comme un enfant, Il n'en coûtait rien aux mauvaises gens de tromper Évandre et les railleurs racontaient mille anecdotes à son sujet.
Plongé dans ses rêves théologiques, l'évêque, continuellement, se trouvait dans de fâcheuses situations.
Par distraction aussi, il était venu à ce singulier concile, sans songer où et pourquoi il s'y rendait, attiré par l'espoir de découvrir une hérésie nouvelle.
Maintenant, il grimaçait dépité et cachait de sa main ses yeux affaiblis contre les trop vifs rayons du soleil. Il eût préféré retourner à ses livres, dans sa chambre obscure.
Evandre ne lâchait pas Juventin et le prévenait contre les tentations, en critiquant les différentes hérésies.
Au centre de la salle se promenait un vigoureux vieillard aux pommettes saillantes, la tête auréolée de luxuriauts cheveux gris. C'était l'évêque septuagénaire Purpuris, un Africain donatiste, rappelé de l'exil par Julien.
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Ni Constantin, ni Constance, n'étaient parvenus à -étouffer l'hérésie des donatistes. Des flots de sang coulaient depuis cinquante ans, en Afrique, à cause de l'injuste déposition d'un donatiste au lieu d'un cécilien ou d'un cécilien au lieu d'un donatiste, point toujours resté obscur. Mais les deux sectes s'entretuaient et l'on ne pouvait présager la fin de ces fratricides, non pour deux opinions, mais pour deux noms.
Juventin remarqua qu'un évêque cécilien, qui passait devant Purpuris, frôla du coin de sa chasuble les vêtements du donatiste. Celui-ci se détourna avec un grognement dégoûté, prit entre deux doigts l'étoffe et la secoua plusieurs fois de façon que tout le monde le vît.
Évandre communiqua à Juventin que, lorsque, par hasard un cécilien entrait dans une église de donatistes, il en était chassé et les dalles, sur lesquelles avaient posé ses pieds, étaient lavées avec de l'eau salée.
Derrière Purpuris, le suivant pas à pas, comme un chien, marchait son fidèle garde du corps, un énorme Africain à demi sauvage, brun, terrible, le nez aplati, les lèvres épaisses : le diacre Léona, armé d'un gourdin que serraient ses mains nerveuses. C'était un paysan éthiopien appartenant à la secte des mutilateurs, appelés les « circumcellions ». Les armes à la main, ils couraient les grandes routes et proposaient de l'argent aux passants, pour les tuer, ajoutant :
— Tuez-nous ou nous vous tuerons !
Au nom du Christ, les circumcellions se mutilaient,
LA MORT DES DIEUX. 3ll
se brûlaient, se noyaient, mais ne se pendaient pas, parce que Judas s'était pendu. Ils assuraient que le suicide pour la gloire de Dieu purifiait l'âme de tous les péchés et le peuple les considérait comme des martyrs. Avant la mort,, ils s'adonnaient à toutes les jouissances , mangeaient , buvaient , violaient les femmes. Un grand -nombre n'employaient pas le glaive, le Christ l'ayant défendu; mais, par contre, avec d'énormes gourdins, la conscience tranquille, a d'après l'Ecriture », ils assommaient les hérétiques et les païens. En versant le sang, ils criaient :
— Gloire à Dieu !
Et les paisibles habitants des villes africaines craignaient plus ce cri sacré que le son des trompes guerrières ou les rugissements du lion. Les donatistes considéraient les circumcellions comme leurs gardiens. Les paysans éthiopiens comprenant mal les disputes ecclésiastiques, les donatistes leur désignaient préalablement ceux qu'ils devaient assommer, « d'après l'Écriture ».
Evandre fixa l'attention de Juventin sur un bel adolescent au visage tendre et naïf comme celui d'une jeune fille. C'était un caïnite.
— Bénis soient nos frères insoumis, Caïn, Cham, les habitants de Sodome et de Gomorrhe ! prêchaient les caïnites. Ils sont les graines de la haute sophie, de la sagesse sacrée!... Venez à nous, vous tous, chassés, révoltés, réprouvés I Béni soit Judas! Lui seul parmi les apôtres était initié à la haute science ! D a livré le Christ pour que le Christ meure et ressuscite,
parce que Judas savait que là mort du Christ sauverait le monde ! L'initié à notre sagesse doit transgresser toutes les limites, tout oser, mépriser la matière, fouler toute peur et s'étant adonné à tous les péchés, à toutes les jouissances de la chair, atteindre le dégoût de la matière, la dernière pureté de l'âme !
— Regarde, Juventin, voilà un homme qui se croit au-dessus des archanges et des séraphins, dit Evandre en désignant un jeune et élancé Égyptien, qui se tenait à part de tout le monde, un spirituel sourire sur ses lèvres peintes comme celles d'une courtisane.
Il était vêtu selon la dernière mode byzantine et ses mains blanches étaient couvertes de bagues. Il s'appelait Gassiodor et était valentinien.
— Chez les chrétiens, assuraient les arrogants valentiniens, il y a l'âme comme chez les animaux; mais il n'y a pas l'esprit, comme chez nous. Seuls, nous sommes initiés aux mystères du Gnosis et du divin Plerum; par conséquent, seuls, nous sommes dignes de nous nommer des hommes. Tous les autres sont des porcs ou des chiens.
Cassiodor disait à ses disciples :
— Vous devez connaître tout le monde, mais personne ne doit vous connaître. Devant Les profanes reniez le Gnosis. Taisez-vous et méprisez les preuves. Méprisez la profession de foi et le martyre. Aimez le silence et le mystère. Soyez, pour vos ennemis, invisibles et insaisissables comme les forces immatérielles. Les chrétiens ordinaires ont besoin de bonnes actions pour leur salut. Ceux qui possèdent la plus haute
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science de Dieu, — le Gnosis, — n'ont nul besoin de ces actions. Nous sommes les fils de la lumière et eux les fils des ténèbres. Nous ne craignons pas le péché, car nous savons qu'il faut au corps, la matière, et, à l'âme, l'immatériel. Nous sommes placés si haut, que nous ne pouvons faillir, quelles que soient nos fautes. Notre cœur reste chaste dans les jouissances de la matière et, comme l'or pur, ne perd pas son éclat, même dans la boue !
Là aussi, Juventin vit un suspect vieillard, aux yeux loucheurs, à l'expression voluptueuse des fauves, l'adamite Prodick, prônant son enseignement, qui redonnait l'innocence première d'Adam. Les adamites, nus, accomplissaient leurs mystères dans une église chauffée comme un bain, et nommé « l'Éden ». Comme nos premiers ancêtres, ils n'avaient pas honte de leur nudité, et affirmaient que, chez eux, tous les hommes et toutes les femmes se distinguaient par une haute pudeur d'âme, bien que l'innocence de ces réunions paradisiaques ait toujours été douteuse.
A côté de l'adamite Prodick, était assise à terre, vêtue de l'habit épiscopal, une femme pâle, le visage austère superbe, les cheveux grisonnants, les paupières mi-closes de fatigue : la prophétesse des montanistes. Des cophtes au visage jaune la soignaient dévotieusement, la regardaient avec amour» et l'appelaient « Colombe céleste ». Se consommant pendant de longues années dans les extases de l'amour irréalisable, ils prêchaient que la race humaine devait être anéantie par la continence.
Assis en nombreuses bandes, sur ies collines brûlées de la Phrygie, près des ruines de Pépuse, ces rêveurs anémias restaient immobiles les yeux fixés sur une ligne de l'horizon où devait apparaître le Sauveur. Les soirs brumeux, au-dessus de la plaine grise, dans les nuages, parmi les rayons d'or fondu, ils voyaient la «rloire de Dieu, la nouvelle Sion descendant sur la terre. Les années suivaient les années et ils mouraient avec l'espoir que l'empire céleste de Dieu descendrait enfin sur les ruines de Pépuse. Relevant parfois ses paupières lasses, fixant ses regards troubles dans le lointain, la prophétesse murmurait en syriaque ;
-i-. Maran Ata ! Le Seigneur vient 1
Et les pâles cophtes s'inclinaient vers elle pour mieux entendre. Juventin écoutait les explications d'Evandre et songeait que tout cela ressemblait à un rêve étrange et suppliciant. Son cœur se crispait sous la poussée de pitié amère et stérile.
Le silence régna enfin. Tous les regards se dirigèrent vers le même endroit : à l'extrémité opposée, de l'atrium se tenait l'empereur Julien. Son visage; avait une expression assurée. Il voulait feindre l'indifférence; mais, par instants, dans ses yeux brillait: une étincelle de méchanceté triomphante. Il portait la ( simple chlamyde blanche des philosophes.
— Vieillards et maîtres, dit Auguste en s'adressant] à l'assistance, nous avons considéré comme un bien dej témoigner à nos sujets qui professent l'enseignement! galiléen, toute, notre indulgence et notre miséricorde îl faut nourrir plus de compassion que de haine po
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les égarés, amener par les exhortations les obstinés à la vérité, et nullement par les coups, les vexations ou les tortures corporelles. Désirant rétablir, la paix dans le monde, si longtemps troublé par les discordes religieuses, je vous ai convoqués, savants gaiiléens. Nous espérons que, sous notre protection, vous donnerez l'exemple des hautes vertus qui conviennent à votre dignité spirituelle et à votre sagesse.
Avec de jolis gestes, tel un orateur expérimenté, il prononçait un discours préparé à l'avance. Mais dans ces mots, pleins de bienveillance, glissaient parfois d'ironiques allusions.
Il fit sentir, entre autres, qu'il n'avait pas oublié les stupides et basses altercations qui avaient eu lieu au Concile de Médiol an, sous Constance. Il mentionna, avec un mauvais sourire, les quelques audacieux qui, regrettant qu'il ne soit plus permis de persécuter, ni de martyriser ni de tuer les frères en croyance, poussaient le peuple à la révolte, excitaient la populace, versaient de l'huile dans le feu et emplissaient le monde d'unefureur fratricide. C'étaient, là, les véritables ennemis de l'humanité, les vrais coupables du plus grand mal : l'anarchie.
Et il termina son discours, par ces paroles inattendues, dans lesquelles perçait l'ironie :
— Nous avons rappelé de l'exil vos frères, chassés par les Conciles de Constantin et de Constance, désirant accorder la liberté à des citoyens de l'empire romain. Pour la complète suppression des discordes,. nous vous confions, sages précepteurs, oubliant toute
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animosité et vous unissant dans un amour fraternel, le devoir de fixer, pour les galiléens, une seule et unique profession de foi ! C'est à cet effet que nous vous avons convoqués dans notre demeure, à l'exemple de nos prédécesseurs. Jugez et décidez avec l'autorité qui vous est donnée par l'Église. Nous nous retirons, vous accordant toute liberté et attendant votre sage décision.
Avant que quiconque ait eu le temps de se reconnaître ou de répondre à cet étrange discours, Julien, -entouré de ses amis philosophes, sortit de l'atrium et disparut.
Tout le monde se taisait. Quelqu'un soupira longuement et, dans ce silence, on n'entendait que le joyeux battement des ailes de pigeons et le clapotis de la fontaine.
Tout h coup, sur les hautes dalles de marbre qui servait de tribune à Julien, parut le débonnaire vieillard à allure provinciale, à l'accent arménien, dont tout le monde s'était moqué.
Son visage était rouge, ses yeux brûlaient d'audace : le discours de l'empereur avait offensé le vieil évêque. Animé par le zèle de son âme, oubliant sa timidité, Eustache s'avança vers les membres du concile :
— Pères et frères ! s'écria-t-il ; — et sa voix était tellement décidée que personne ne songea à en rire; — Pères et frères ! séparons-nous en paix ! Celui qui nous a appelés ici pour nous injurier et nous séduire ne connaît ni les canons de l'Eglise, ni les règlements des conciles; il hait même le nom de Jésus ! N'amusons donc pas nos
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ennemis, retenons les paroles de colère ! Je vous en supplie, au nom de Dieu éternel!... Séparons-nous dans le silence !
Il prononça ces paroles à voix haute et sonore, les yeux fixés vers la galerie supérieure protégée par des tentures de pourpre : l'empereur entouré de ses amis philosophes venait d'y paraître. Un murmure d'étonnement et d'effroi courut dans l'assistance. Julien regardait Eustache Lien en face et le vieillard soutenait ce regard. L'empereur pâlit.
À ce moment le donatiste Purpuris repoussa brutalement l'évêque et prit sa place à la tribune.
— Ne l' écoutez pas ! cria Purpuris. Ne vous séparez pas, ne bravez pas la volonté d'Auguste ! Les céciliens lui gardent rancune parce qu'il nous a délivrés...
— Non, en vérité, non, mes frères ! protestait Eustache.
— Laissez-nous, maudits î Nous ne sommes pas vos frères ! Nous sommes les épis purs de Dieu, et vous, la paille sèche destinée à être brûlée...
Et, désignant l'empereur renégat, Purpuris continua, solennel, comme s'il lui chantait un épithalame:
— Voilà notre sauveur ! Regardez ! . . . Gloire ! gloire au très miséricordieux et très savant Auguste î... Tu piétineras l'aspic et le lézard, tu vaincras le lion, car les anges veillent sur toi dans tous tes projets!... Gloire !
Alors l'assistance devint houleuse. Les uns assuraient qu'il fallait suivre le conseil d'Eustache, les
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autres demandaient la parole, ne voulant pas perdre l'occasion d'exposer leurs idées devant un concile religieux. Les visages s'animaient, les voix s'enflaient.
— Qu'un évêque cécilien entre maintenant dans une de nos églises ! triomphait Purpuris. Nous poserons les mains sur sa tête, non pour le choisir pour pasteur mais pour lui écraser le crâne I
Beaucoup oublièrent le but de la réunion et s'engagèrent dans de subtiles discussions, en cherchant à s' enlever leurs auditeurs.
Le basiiidien Triphon, venu d'Egypte, entouré de curieux, montrait une amulette de chrysolithe transparente, portant le mystérieux mot : « Àbraxa » .
— Celui qui comprendra le sens du mot « Abraxa » , disait Triphon, recevra la plus grande liberté, deviendra immortel et, goûtant à tous les péchés, ne sera terni par aucun. Abraxa représente par des lettres le nombre des montagnes célestes : trois cent soixantecinq. Au-dessus des rois cent soixante-cinq sphères célestes, au-dessus des hiérarchies des anges et des archanges, il y a un certain néant sans nom, plus beau que toutes les lumières, immobile et stérile...
— Le néant sans nom, immobile et stérile, est dans ta slupide tête ! s'indignait un évêque arien, en marchant sur Triphon.
Le gnosuque, selon son habitude, se tut aussitôt ; «errant ses lèvres en un méprisant sourire et levant l'index :
— Sagesse l sagesse ! murmura-t-il en s'esquivanL La prophétesse de Pépuse soutenue par les cophtes
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amoureux, debout, terrible, pâle, défaite, les yeux troubles, gémissait sans rien voir, sans rien entendre:
— Maran Ata! Le Seigneur vient !
Les disciples de l'adolescent Epiphaine, demi-dieu s païen ou martyr chrétien, adoré dans les oratoires de Céphalonie, déclamaient :
— Fraternité et égalité ! Il n'y a pas d'autres lois ! Détruisez tout ! Que tout soit en commun, les femmes, les terres, comme l'eau, l'air et le soleil 1
Les ophytes, adorateurs des serpents, élevaient audessus de leurs têtes, une croix autour de laquelle s'enroulait une couleuvre apprivoisée :
— La sagesse du serpent, disaient-ils, donne aux hommes la connaissance du bien et du mai. Voilà le sauveur, Ophiomorphos, le serpentiforme. Ne craignez rien, écoutez-le, goûtez au fruit défendu et vous serez pareils aux dieux !
Avec une adresse d'escamoteur, élevant très haut une coupe de cristal pleine d'eau, un marcosiarjm, parfumé et frisé, séducteur de femmes, invitait les curieux :
— Regardez le miracle ! L'eau va bouillir et se transformer en sang !
Les colabasiens comptaient avec célérité sur leurs doigts et démontraient que tous les chiffres de Pythagore, tous les mystères du ciel et de la terre, étaient contenus dans les lettres de l'alphabet grec : '■
— Alpha, Oméga — le commencement et la fin. Et, entre eux, la Trinité, Béta, Gamma, Delta, — ■ le Père, le Fils et le Saint-Esprit 1 Vous voyez , combien c'est simple I
Les fabionites, les goulus carpocra tiens, les barbelonites débauchés, prêchaient de telles inepties, que les gens pourvus d'un peu de morale se bouchaient les oreilles. Beaucoup agissaient sur les auditeurs par la force attractive que possèdent sur l'imagination le monstrueux et la folie.
Chacun était sûr de son droit et tous étaient ennemis.
Même la minuscule secte perdue dans les provinces éloignées de l'Afrique, les roga tiens, assurait que le Christ, revenant sur la terre, ne trouverait la véritable compréhension de l'Evangile que chez eux, dans quelques villages de la Mauritanie, et nulle part ailleurs.
Evandre de Nicomédie, oubliant Juventin, parvenait à peine à inscrire sur ses tablettes les nouvelles hérésies, iieureux comme un amateur qui découvre un bibelot rare.
Et, cependant, de la galerie supérieure, le jeune empereur, entouré de philosophes vêtus de robes blanches, regardait avec des yeux pleins de malveillance satisfaite ces hommes affolés. Le pythagoricien Proclus, Nymphidian, Priscus, Edésius, le vieux Jamblique, le pieux évêque Hékébolis, étaient près de lui; ils ne riaient, ni ne plaisantaient; leur visage restait impassible et leur attitude décente. Seulement, parfois, sur leurs lèvres serrées, errait un sourire de pitié. C'était bien là le banquet de la sagesse hellénique. Ils regardaient au-dessous d'eux, comme les dieux regardent des hommes ennemis, .comme les amateurs de cirque regardent des anianaux s'entre dévorer.
A l'ombre des tentures de pourpre, ils se sentaient
enveloppés de bien-être, tandis qu'en bas les galiléens, suant, anathématisaient et prêchaient.
Au milieu du désarroi général, le jeune caïnite efféminé sauta sur la tribune et s'écria, avec une voix tellement inspirée que tout le monde se retourna, ahuri de son impiété :
— Bénis soient les insoumis à Dieu ! Bénis soient Gain, Gham, Judas, les habitants de Sodome, et de Gomorrhe ! Béni soit leur frère, l'ange de l'Infini et des Ténèbres !
L'évêque Purpuris auquel, depuis une heure, on ne laissait pas placer un mot, désirant soulager son cœur, se précipita sur le caïnite et leva sur lui sa main nerveuse « pour clore les lèvres de l'impie » !
On le retint :
— Père, c'est indécent I
— Laissez-moi ! Laissez-moi ! Je ne tolérerai pas une pareille horreur I rugissait Purpuris. Tiens pour toi, graine de Gain.
Et le donatiste cracha à la figure du caïnite.
Une mêlée s'ensuivit, qui eût dégénéré en bataille, si les guerriers romains ne s'y étaient opposés. Séparant les gaiiléens ils leur disaient :
— Yous ne devez pas agir ainsi dans cette cour. N'avez-vous pas assez de vos églises, pour vous battre?
On enleva Purpuris et on voulut le faire sortir.
Il cria :
- — Léona ! Diacre Léona !
Le diacre repoussa les guerriers, en jeta deux &
terre, dégagea Purpuris et la terrible massue dis circumcellion siffla au-dessus des têtes des hérésiarques.
— Gloire à Dieu ! hurlait l'Africain, en cherchant sa victime.
Tout à coup sa massue s'abaissa dans ses mains affaiblies. Tout le monde était pétrifié. Un cri aigu, poussé par un des cophtes de la prophétesse de Pépuse, déchira le silence. Agenouillé, le visage altéré par la terreur, il désignait la tribune :
— Le diable 1 le diable 1 Regardez le démon !
Sur l'élévation de marbre, au-dessus de la foule des galiléens, les bras croisés sur sa poitrine, calme et majestueux dans sa chlamyde blanche, se tenait l'empereur Julien. Dans ses yeux brûlait une terrible joie, et, à beaucoup, à cet instant, le renégat parut effrayant, malin et fort à l'égal du diable.
— Voilà comment vous accomplissez la loi d'amour, galiléens! dit-il à l'assistance interdite. Je vois, maintenant, ce que valent votre miséricorde et votre pardon ! . . . En vérité, les bêtes féroces ont plus de commisération que vous, frères ! Pour parler d'après votre Maître : « Malheur à vous, législateurs, parce que vous avez pris la clef de la maison, que vous n'y êtes pas entrés et que vous en avez empêché les autres ! Malheur à vous, pharisiens ! »
Et, jouissant de leur silence, il ajouta sans se hâter :
— Si \ous ne savez pas vous diriger, je vous le dis, pour prévenir de plus grands malheurs, obéissez-moi. galiléens, et soumettez-vous I
YII
An moment où Julien, sortant de l'atrium de Constantin, descendait le large escalier et se dirigeait pour le sacrifice, vers le petit temple, proche du palais, le temple de Tuhoc, déesse du bonheur, le vieil éveque Marys, tout voûté, blanc de cheveux, s'approcha de lui. Un enfant menait l'aveugle. Au bas de l'escalier, la foule s'était massée. L'évêque, d'un geste solennel, arrêta l'empereur, et dit :
— Écoutez, peuples, tribus, gens de tout âge, tous autant que vous êtes sur la terre ! Ecoutez-moi, forces supérieures, anges qui exterminerez bientôt le martyriseur ! . . . Ce n'est pas le roi amorrhéen qui succombera, ni Ogygié, roi de Thèbes, mais le serpent, le grand esprit, l'Assyrien révolté, l'ennemi commun qui créa sur la terre une multitude de menaces et de violences ! . . . Entends, Ciel*
3s4 LA MORT DES DIEUX.
et inspire la terre I Et, toi aussi, écoute ma prophétie, césar, car aujourd'hui Dieu parle par ma bouche !... Tes jours sont comptés. Tu périras bientôt, comme la poussière soulevée par l'ouragan, comme le sifflement d'une flèche, comme le bruit du tonnerre, comme l'éclair rapide. La source de Castalie se tarira pour l'éternité et on rira en passant devant elie. Apollon redeviendra une idole sans valeur ; Daphné, un arbre pleuré dans les fables, et l'herbe envahira les temples renversés. 0 abominations de Sennachérib !... Ainsi le prédisons-nous, galiléens, gens méprisés, adorant le Crucifié, disciples des pêcheurs de Capharnaûm et nous-mêmes ignorants ; nous, affaiblis par de longs jeunes, à demi morts, qui luttons en vain et, pourtant, vous abattrons !... Présente-moi tes discours de sophiste impérial, tes syllogismes et tes antithèses ! Nous verrons comment parlent chez nous les pécheurs ignorants...
« David chantera de nouveau, David qui, avec de mystérieuses pierres, a abattu Goliath, a vaincu les autres par la modestie et a guéri Saùl par ses harmonies, Saiil tourmenté par le méchant esprit I... Grâces te soient rendues, Seigneur ! . . . L'Eglise, en ce jour, se purifie par la persécution... Vierges pures, allumez vos torches ! Habillez l'évêque d'une belle tunique, — la tunique du Christ, notre ornement !
L'aveugle chanta presque les derniers mots, comme des paroles liturgiques. La foule, émue, l'approuva en un murmure. Quelqu'un dit, tout haut :
— Amen !
— Tu as fini, vieillard ? demanda Julien très calme.
L'empereur avait écouté le long discours avec un sang-iroid imperturbable, comme s'il ne s'agissait pas de lui. Seules, ses lèvres se plissaient, ironiques.
— Voilà mes mains, bourreaux I .. . Liez-les î... Conduisez-moi à la mort 1... Seigneur, j'accepte ta couronne !
L'évêque leva au ciel ses yeux ternes.
— Tu crois, brave homme, que je t'enverrai au supplice? dit Julien. Tu te trompes ! Je te congédierai en paix. Il n'y a pas dans mon cœur de colère contre toi...
— ■ Que dit-il ? se demandait-on dans la foule.
— Ne me séduis pas ! Je ne renierai pas le Christ ! Retire-toi, ennemi de l'humanité ! Bourreaux, conduisez-moi à la mort ! . . . Me voilà !
— Il n'y a pas de bourreaux ici, mon ami ; il n'y a que des gens simples et bons comme toi. Tranquillisetoi. L'existence est plus ennuyeuse et plus ordinaire que tu ne crois. Je t'ai écouté avec curiosité, en admirateur de l'éloquence, même galiléenne ! . . . Et que n'y avait-il pas ?. . . L'abomination de Sennachérib, et le roi des Amorrhéens, et les pierres de David, et Goliath î Vous n'avez pas de simplicité dans vos discours. Lisez notre Démosthène, Platon et particulièrement Homère ! Ils sont, en effet, simples comme des enfants ou comme des dkux. Oui, apprenez chez eux le calme grandiose, galiléens ! . . . Dieu n'est pas dans ies tempêtes, mais dans le silence. Voilà toute ma
3a6 LA MORT DES DIEUX.
leçon, voilà toute ma vengeance, puisque toi-même la réclamais !
— Que Dieu te consterne, renégat! commença Marys.
— 1 1 Seigneur dans son courroux, en me rendant aveugle, re te rendra pas la vue ! répliqua Julien.
— Je remercie Dieu pour ma cécité 1 s'écria le vieillard, elle ne me permet pas de voir ton damné visage, réprouvé !
— Que de méchanceté dans un corps si débile! Vous parlez toujours d'humilité, d'amour, galiléens ! . . . Et, pourtant, que de haine dans chacun de vos mots î Je viens de quitter l'assemblée où les Pères, au nom de Dieu, étaient prêts à s'entre-déchirer comme des fauves... et, toi, maintenant, avec ton discours effréné 1 . . . Pourquoi cette haine ? Ne suis- je pas votre
rère ? Oh ! si tu savais combien, en ce moment, mon cœur est insoucieux et bienveillant ! Je te souhaite mille bonnes choses et je prie les olympiens d'adoucir ton âme cruelle et souffrante, aveugle ! Va en paix et souviens-toi que les galiléens ne sont pas seuls à savoir pardonner !
— Ne le croyez pas, frères ! C'est une ruse, une séduction du serpent. Dieu d'Israël, sois sans pitié I
Alors, n'accordant plus d'attention aux anathèmes du vieillard, Julien traversa la foule, sa tunique lumineuse sous les rayons du soleil calme et fier, comme un antique philosophe.
Nuit de tempête. À de rares intervalles un faible rayon de lune glissait entre les nuages noirs emportés et se mêlait étrangement aux scintillements rapides des éclairs. Un vent chaud, imprégné de senteurs salines, soufflait avec violence. Sur la rive gauche du Bosphore, un cavalier s'approcha d'une ruine solitaire. Au temps immémorial des Troyens, cette fortification servait de tour de garde. Il n'en restait maintenant que des amas de pierres et des murs à demi démolis, couverts de hautes herbes. En bas se trouvait une petite chambre, abri des bergers et des vagabonds.
Attachant son cheval sous le porche démantelé et ayant écarté des buissons de bardane, le cavalier frappa à une porte basse :
— C'est moi, Mérohél... ouvre!
3a8 LA. MORT DES DIEUX.
L'Égyptienne ouvrit la porte et le laissa entrer à l'intérieur de la tour. Le capitaine s'approcha d'une torche qui éclaira son visage : c'était l'empereur Julien.
Ils sortirent. La vieille, qui connaissait bien l'endroit, menait Julien par la main. Écartant les broussailles de chardons, elle découvrit une entrée basse dans une crevasse de roche et descendit des marches. La mer était proche, le bruit des vagues faisait trembler la terre ; mais les murs de pierre protégeaient contre le vent. L'Égyptienne s'arrêta.
— Voilà, seigneur, une lampe et la clef. Tu la tourneras deux fois. La porte du monastère est ouverte. Si tu rencontres le Frère gardien, ne crains rien, je l'ai acheté. Seulement, ne te trompe pas ; dans le couloir du haut, la treizième cellule à gauche.
Julien ouvrit la porte et longtemps descendit une pente rapide avec de larges marches en antiques pierres de taille. Bientôt, le souterrain se resserra en un couloir si étroit que deux hommes n'auraient pu passer de fiont. Ce chemin secret réunissait la tour de garde de la rive opposée au nouveau monastère chrétien.
Julien-sortit très haut au-dessus de la mer, entre des rochers escarpés, rongés par le flux, et commença à gravir les petites marches taillées dans le roc. Arrivé au faîte, il trouva un mur de briques ; mais, en s'accrochant aux aspérités, on pouvait l'enjamber et entrer dans le petit jardin du monastère.
D pénétra dans une cour, aux murs tapissés de
roses-thé dont le parfum, dans cette atmosphère lourde, devenait entêtant. Les volets d'une fenêtre du rez-dechaussée n'étaient pas fermés à l'intérieur : Julien les ouvrit doucement et enjamha la croisée. Une bouffée d'air renfermé lui fouetta le visage. Gela sentait l'humidité, l'encens, les souris, les plantes médicinales et les pommes fraîches que les précautionneuses religieuses gardaient dans leur entrepôt.
L'empereur longea un long corridor sur lequel donnait une double rangée de portes. Il compta la treizième à gauche et l'ouvrit doucement. Une lampe d'albâtre éclairait faiblement la cellule. Il retint sa respiration.
Une femme, vêtue de la sombre tunique monacale, était étendue sur un lit bas. Elle avait dû s'endormir pendant la prière, sans avoir eu le temps de se déshabiller. Ses cils faisaient ombre sur ses joues livides, et ses sourcils étaient froncés sévèrement et majestueusement, comme ceux des morts.
Julien reconnut Arsinoé.
Elle avait beaucoup changé ; seuls, les cheveux étaient restés les mêmes, or bruni à la racine et, à la pointe, jaune pâle comme du miel sous les rayons du soleil.
Les paupières tressaillirent, elle soupira,
Devant les yeux de Julien se profila le fier corps de l'amazone, inondé de lumière, aveuglant comme le marbre doré du Parthénon et, avec un amour irrésistible, tendant les bras vers la religieuse qui dormait à l'ombre de la croix noire, Julien murmura .
— Arsinoé !
La jeune fille ouvrit les yeux, le regarda sans
33o LA MORT DES DIEUX.
étonnement et sans peur, comme si elle avait su qu'il viendrait. Mais, revenant à elle, elle frissonna, passa la main sur son front.
Il s'approcha d'elle :
— Ne crains rien. Dis un mot, je partirai.
— Pourquoi es-tu venu ?
— Je voulais savoir si vraiment...
— Qu'importe, Julien, nous ne nous comprendrons pas.
— Crois-tu vraiment en « Lui r> , Arsinoé? Elle ne répondit pas et baissa les yeux.
— Te souviens-tu de notre nuit à Athènes? continua l'empereur... Te souviens-tu comme tu m'as tenté, moi, moine galiiéen, comme je te tente maintenant moi-même!... L'ancienne fierté, l'ancienne force sont toujours sur ton visage, Arsinoé, et non l'humilité, esclave des galiîéens ! Dis-moi la vérité !
— Je veux la puissance, dit-elle tout bas.
— La puissance ! Alors tu te souviens encore de notre alliance? s'écria Julien joyeux.
Elle secoua la tête avec un triste sourire :
— Oh! non!... La puissance sur les gens ne vaut pas la peine. Tu le sais toi-même!
— Et c'est pour cela que tu pars dans ie désert ?
— Oui... et pour la liberté.
— Arsinoé ! comme jadis, tu n'aimes que toi I
— Je voudrais aussi aimer les autres, comme « Il » le commande ; mais je ne puis. Je les déteste et je m© déteste !
— Alors, mieux vaut ne pas vivre !
LA MORT DES DIEUX. 33l
Il faut se vaincre, dit-elle lentement. 11 faut se vaincre non seulement dans le dégoût de la mort, mais aussi dans celui de la vie, ce qui est bien difficile, parce qu'une vie comme la mienne est bien plus terrible que la mort. Mais si on parvient à se vaincre jusqu'à la fin/la vie et la mort deviennent indifférentes, et on gagne la grande liberté !
Ses fins sourcils se fronçaient en un pli d'indomptable volonté.
Julien la regardait avec désespoir.
— Qu'ont-ils fait de toi ! murmura-t-il. Tous, vous êtes bourreaux et martyrs. Pourquoi vous tourmentezvous ? Ne vois-tu pas que dans ton âme il n'y a rien, en dehors de la haine et du désespoir !
Elle fixa sur lui un regard chargé de colère.
— Pourquoi es-tu venu ? Je ne t'ai pas appelé. Va-t'en ! . . . Que m'importe ce que tu penses ! J'ai assez de mes pensées et de mes souffrances. Il y a entre nous un abîme que les vivants ne doivent pas franchir. Tu dis que je ne crois pas... Mais c'est bien à cause de cela que je me déteste ! Je ne crois pas ; mais je veux croire, entends-tu ? Je veux et je croirai. Je me forcerai. Je tourmenterai -ma chair, je la dessécherai par la faim et la soif, je la rendrai plus insensible que les pierres. Je dompterai mon intelligence, je la tuerai, parce qu'elle est le diable, et qu'il est plus séduisant que tous les désirs. Ce sera ma dernière victoire, la plus belle, parce qu'elle me libérera. Alors, je verrai si quelque chose se révoltera en moi et dira : « Je ne crois pas î »
Elle tendit ses mains jointes vers le ciel, en un geste suppliant :
— Seigneur, aie pitié de moi ! Seigneur, où es-tu ? Entends-moi et pardonne-moi !
Julien se jeta à genoux devant elle, l'enlaça, l'attira à lui et ses yeux brillèrent, triomphants :
— Oh ! jeune fille ! je vois maintenant, tu n'as pu nous quitter i Tu as voulu, et tu n'as pu ! Viens I viens tout de suite avec moi ! Demain, tu seras l'épouse de l'empereur romain, la maîtresse du monde ! Je suis entré ici comme un voleur, j'en sortirai comme un lion, avec ma proie ! Quelle victoire sur les galiléens! Qui pourra nous arrêter? Nous oserons tout, nous serons pareils aux dieux !
Le visage d'Arsinoé devint triste et calme ; elle regarda Julien avec pitié, sans le repousser :
— Malheureux ! . . . tu es malheureux comme moi ! Tu ne sais toi-même où tu veux me conduire. Sur qui comptes-tu? Tes dieux sont morts. Je fuis dans le désert, loin de cette contamination, loin de cette effrayante odeur de pourriture! Laisse-moi... Je ne puis t' aider en rien... Pars...
La colère et la passion brillèrent dans les yeux de Julien. Mais plus calme encore, avec une telle pitié, que son cœur, à lui, frémit et se glaça, comme sous le coup d'une mortelle offense, elle dit :
— Pourquoi t'illusionnes-tu ? N'es-tu pas indécis, périssable, comme nous tous? Songe : que veulent dire ta charité, tes maisons hospitalières, tes discours de sacrificateur? Tout cela est nouveau, inconnu aux
antiques héros de la Hellade!... Julien, Julien! tes dieux sont-ils les anciens olympiens, lumineux et incléments, terribles enfants de l'azur, se réjouissant du sang des victimes et des souffrances des mortels ? Le sang et les souffrances des humains étaient le nectar des anciens dieux ! Les tiens, séduits par la foi des pêcheurs de Capharnaiim, sont faibles, humbles, malades, ils meurent de pitié pour les hommes... mais cette pitié est mortelle pour les dieux !
»... Oui, continua-t-elle implacable. Vous êtes malades, vous êtes trop faibles pour votre sagesse ! Voilà votre châtiment, hellénistes retardataires. Vous n'avez de force ni dans le bien ni dans le mal. Vous n'êtes ni le jour ni la nuit, ni la vie ni la mort. Votre cœur est ici et là ; vous avez quitté une rive et vous ne pouvez atteindre l'autre. Vous croyez, et vous ne croyez pas ; vous trahissez toujours, vous hésitez toujours, vous voulez et vous ne voulez pas, parce que vous ne savez pas vouloir. Sont seuls forts ceux qui, en voyant une vérité, sont aveugles pour l'autre. Ils nous vaincront, nous, sages et faibles !
Julien releva la tête avec un effort, comme au sortir d'un mauvais rêve, et dit :
— Tu es injuste, Àrsinoé ! Mon âme ne connaît pas la peur et ma volonté est inflexible. Les forces du destin me conduisent. S'il est dans ma destinée de mourir trop tôt, — et je le sais, — au regard des dieux ma mort sera superbe ! Adieu. Je pars sans courroux, triste et calme, parce que, maintenant... tu es» morte pour moi 1
Au-dessus du portique de l'hospice d'Apollon, destiné aux misérables, aux pèleiins et aux estropiés, sur le fronton de marbre se détachait, en grec, ce "verset d'Homère :
Tous, nous venons de Zeus, Pèlerins, pauvres. Je donne peu, mais avec amour!
L'empereur pénétra sous les portiques intérieurs. Une élégante colonnade ionique entourait la cour. Cet hospice avait jadis été une palestre. Le soir était doux et radieux. Le soleil ne se couchait pas encore.
Mais des portiques, des appartements intérieurs soufflait une lourde atmosphère.
Là, dans le même tas, traînaient les enfants et les vieillards, les chrétiens et les païens, malades et sains; des estropiés, des monstres, des aflaiblis, des hydro-
piques, des dépéris de consomption, portant tous sur leur visage le cachet de tous les vices et de toutes les souffrances.
Une vieille, à demi nue, la peau basanée, pareille aux feuilles mortes, frottait son dos plein de pustules contre le marbre tendre des colonnes.
Au milieu de la cour se dressait la statue d'Apollon Pythien, l'arc dans les mains et le carquois sur l'épaule.
Au pied de la statue était assis un monstre ridé, ni enfant, ni vieillard ; les bras entouraient les genoux, la tête reposait sur les bras, il se balançait de droite à gauche, et, l'air stupide, chantait toujours la même mélopée :
— Jésus-Christ! fils de Dieu, aie pitié de nous, damnés !
Enfin parut l'inspecteur principal, Marc Ausonis, pâle et tremblant.
— Très savant et très miséricordieux César, ne daigneras-tu pas venir dans ma maison? L'atmosphère est nuisible ici... et il y a des maladies contagieuses...
— Non, je ne crains rien. Tu es l'inspecteur? Ausonis, retenant son souffle, pour ne pas respirer
i'air vicié, s'inclina très bas.
— Distribue-t-on, tous les jours, le pain et le vin ? — Oui, comme tu l'as ordonné, divin Auguste...
— Quelle saleté !
— Ce sont les galiléens. Se laver, pour eux, est un péché! Impossible de leur faire prendre des bains...
— Fais apporter les livres de comptes ! ordonna Julien.
L'inspecteur tomba à genoux, et longtemps ne put proférer une parole ; enfin, balbutiant :
— Seigneur!... tout est en ordre... Mais, un malheur..., les livres ont brûlé...
L'empereur se rembrunit.
A ce moment, des cris partirent de la foule des malades :
— Un miracle ! . . . , un miracle ! . . . Regardez ! Le paralytique se lève...
Julien se retourna et vit un homme de haute taille, affolé de joie, lui tendre les mains, avec une foi naïve dans le regard :
— Je crois I je crois ! disait le paralytique. Je crois que tu n'es pas un homme, mais un dieu descendu sur la terre 1 Touche-moi, guéris-moi, César 1
— Quel superbe miracle ! triomphaient les infirmes. Gloire à l'empereur ! Gloire à Apollon le Guérisseur !
— Viens à moi ! viens à.moi ! appelaient les malheureux. Dis un mot, je guérirai !
Le soleil couchant glissa par la porte ouverte et se posa, tendre reflet, sur le visage de marbre d'Apollon. Julien regarda le dieu et, pour la première fois, tout ce qui se faisait dans l'hospice lui parut sacrilège. Les yeux clairs du dieu olympien ne devaient plus voir toutes ces monstruosités. Julien sentit naître en lui le désir de purifier l'antique palestre, de la débarrasser de toute cette vermine galiléenne et païenne, de tout ce fumier humain et puant. Oh l si l'antique dieu
était ressuscité, comme ses yeux auraient foudroyé, comme ses flèches auraient sifflé et auraient supprimé ces infirmes et ces paralytiques, purifiant cet air vicié t
Julien quitta en hâte l'hospice d'Apollon, oubliant même les livres de comptes d'Ausonis. L'empereur avait deviné que le rapport était juste, que le principal inspecteur était un concussionnaire ; mais une telle fatigue, un tel dégoût s'étaient emparés de son cœur, qu'il n'eut pas le courage de s'enfoncer plus avant dans ces vilenies et de les vérifier.
Il était trop tard quand il revint au palais. Il donna ordre de ne recevoir personne et se retira sur la terrasse qui dominait le Bosphore.
Toute la journée s'écoula en d'ennuyeuses petites affaires, des discussions de chancellerie et de vérifications de comptabilité.
Grand nombre de concussions furent découvertes et permirent à l'empereur de s'apercevoir que même ses meilleurs amis le trompaient. Tous ces philosophes, ces rhéteurs, ces poètes et ces panégyristes, volaient le trésor, aussi bien que les eunuques et les évêques chrétiens sous le règne de Constance.
Les maisons hospitalières, les refuges de philosophes, les hospices d'Apollon et d'Aphrodite étaient autant de prétextes à gain pour les gens adroits, d'autant plus que, non seulement aux galiléens, mais aussi au~ païens, ils semblaient une fantaisie drôle et sacrilège de César.
Julien sentait son corps gémir sous la lourde et stérile fatigue. Éteignant la lampe, il s'étendit sur sob> lit de camp.
« Il faut réfléchir dans le silence et la tranquillité*, se dit— il en contemplant le ciel nocturne.
Mais l'envie de la réflexion ne lui venait pas. Une énorme étoile brillait dans l'éther assombri ?ulienr à travers ses paupières mi-closes, voyait sa lumière qui pénétrait jusqu'à son cœur comme une froide caresse*
A Antîoche la Grande, capitale de la Syrie, dans un carrefour, non loin de Syngon, la rue principale, se trouvaient de superbes bains chauds, appelés Thermes.
Ces bains étaient à la mode et fort chers ; bien des clients y venaient pour apprendre les dernières nouvelles de la ville.
Entre Y apodyterium (pièce où Ton se déshabillait) etlefrigidarium (salon de repos) se trouvait une très belle salle, à parquet de mosaïque et murs de marbre» destinée à la sudation, le sudatorium ou laconicum.
Des salles voisines parvenaient les bruits des forts jets d'eau tombant dans d'énormes bassins et ies rires des baigneurs. Des esclaves nus couraient, se bousculaient et ouvraient des amphores d'aromates.
A Antioche, on considérait les bains, non comme un amusement ou une chose irdispansable, mais comme
le principal charme de la vie, un art varié. La capitale de la Syrie était, du reste, réputée dans le monde entier pour l'abondance, le goût exquis et la pureté de ses eaux. Un bain ou un seau pleins paraissaient vides, à tel point les eaux des aqueducs d'Antioche étaient transparentes.
A travers les chauds et laiteux nuages de vapeur du sudatorium, se voyaient les corps rouges et nus des notables citoyens d'Antioche. Les uns étaient à demi étendus, les autres assis ; quelques-uns se faisaient frotter d'huile ; tous causaient gravement et transpiraient, s'adonnant très sérieusement à cet art à la mode. La beauté des statues antiques, placées dans les niches, Antinous et Adonis, accusait encore davantage la hideur des corps vivants.
Des bains chauds, sortit un gros vieillard, majestueux, bien que difforme, le marchand Bouziris, qui détenait entre ses mains toutes les ventes de blé d'Antioche. Un jeune homme élancé le soutenait respectueusement sous les bras. Quoiqu'ils fussent nus tous deux, on pouvait tout de suite distinguer lequel des deux était le patron ou le client.
— Donne de la vapeur ! commanda Bouziris, de sa voix enrouée.
A la profondeur de ce son, on pouvait calculer le nombre prodigieux de millions qu'agiotait le marchand.
On ouvrit deux robinets de métal et la vapeur chaude s'échappa en sifflant, du soupirail, enveloppa le marchand d'un épais brouillard. Gomme un nions-
trueux dieu en apothéose il se tenait au milieu du nuage blanc et tapait de ses mains grasses son ventre rouge et charnu, résonnant comme un tambour.
Là aussi, présidait, assis sur ses talons, l'ancien inspecteur de l'hospice d'Apollon, Marc Ausonis. Petit, maigre, à côté de la masse graisseuse du marchand, ii semblait un poussin plumé et gelé.
Le railleur Julius Mavricus ne parvenait pas à amener la transpiration sur son corps nerveux, sec comme un bâton, saturé de bile.
Garguillius, lui, était étendu sur le parquet de mosaïque, replet, flétri et mou comme de la gélatine ; énorme comme un cadavre de verrat. Un esclave paphlagonien, étouffant sous la tension, lui frottait le dos bouffi avec un morceau de drap humide.
Le poète, enrichi maintenant, Publius Porphirius, contemplait mélancoliquement ses jambes déformées par la goutte.
— Connaissez-vous, mes amis, demanda-t-il, la? missive des taureaux blancs à l'empereur romain?
— Non. Raconte.
— Une ligne seulement : « Si tu vaincs les Perses ; nous sommes perdus. »
— C'est tout ?
— Que faut-il de plus ?
Le corps de Garguillius ondula de rire.
— Par Pallas ! c'est court et juste ! Si l'empereur revient triomphant de la Perse, il offrira en sacrifice aux olympiens une telle quantité de taureaux blancs que ces animaux deviendront plus rares que le bœsif
Âpisl... Esclave! les reins! Frotte les reins!... plus fort !
Et, en se retournant, son corps contre la mosaïque produisit !e son d'un énorme paquet de linge mouillé jeté brutalement â terre.
— Ha ! ha ! ha ! rit Junius. On dit que de l'île de Taprobane, dans les Indes, on expédie une quantité considérable d'oiseaux blancs, très rares. Et, de Scythie, de gros cygnes sauvages. Tout cela pour les dieux !... L'empereur romain engraisse les olympiens ! Il est vrai qu'ils ont eu le temps d'être affamés, depuis Constantin !
— Les dieux bâfrent! s'écria Garguillius, et nous jeûnons ! Voilà trois jours déjà qu'on ne trouve pas au marché un faisan de Golchide convenable; pas un seul poisson mangeable !
— C'est un blanc-bec I remarqua le marchand de blé. Tous se retournèrent respectueusement.
— Un blanc-bec ! reprit Bouziris. Je dis que, si l'on pinçait le nez à votre César romain, il en sortirait du lait comme chez un nourrisson de deux semaines ! . . . Il a voulu abaisser le prix du pain, a défendu de le vendre au prix que nous avions marqué ! Il a fait venir d'Egypte /joo.ooo mesures de froment...
— Et alors, vous avez baissé les prix?
— Ecoutez ! J'ai excité les marchands. Ils ont fermé les magasins. Mieux vaut laisser pourrir le blé que de nous soumettre. On a mangé le blé d'Egypte.
— Nous ne donnons pas le nôtre ! Il a pétri la pâte, qu'il la mange !
Bouziris, triomphalement, claqua des mains sur son ventre.
— Assez de vapeur! Verse î ordonna le marchand. Et le bel esclave à longs cheveux qui ressemblait à
Antinous , déboucha au - dessus de sa tête une mince amphore contenant de la précieuse cassie d'Arabie. Les aromates coulèrent sur le corps rouge, encore en sueur ; Bouziris étalait avec satisfaction les épaisses gouttes odorantes. Puis, il essuya ses gros doigts à la chevelure dorée de l'esclave qui courbait devant lui sa tête.
— Ta Grâce a parfaitement bien observé que î'empereur n'était autre chose qu'un blanc-bec ! dit, avec un profond salut, le client parasite. Dernièrement, il a publié un libelle, visant les habitants d'Antioche, et intitulé : « Le Haïsseur de barbe », dans lequel, en réponse aux injures de la populace, il déclare : « Vous riez de ma grossièreté, de ma barbe ? Riez tant qu'il vous plaira ! Je rirai aussi de moi-même. Je n'ai besoin ni de jugements, ni de rapports, ni de prisons, ni de supplices. » Est-ce digne d'un empereur romain ?
— Le césar Constance , de pieuse mémoire, déclama Bouziris, ne peut faire la paire avec Julien. Dans ses vêtements, dans son allure, on voyait tout de suite le César. Et ceîui-ci, Dieu me pardonne! n'est qu'un avorton des dieux, un singe boiteux, un ours bancal, qui traîne les rues sans être rasé, sans être coiffé ni lavé, avec des taches d'encre aux doigts. Le cœur vous tourne à le voir!... Les livres, l'érudition, la
philosophie... Attends, nous te ferons payer cela cher! Il ne faut pas rire avec le peuple ! il faut le tenir ferme. Si on le lâche, on ne le reprend plus...
Alors, Marc Ausonis, muet jusqu'alors, murmura pensif :
— On peut tout pardonner ; mais pourquoi nous enlève-t-il le dernier plaisir de la vie, le cirque, les combats de gladiateurs ? Mes amis, la vue du sang procure et procurera toujours aux hommes une inexplicable jouissance. C'est une joie sacrée et mystérieuse. Il n'y a pas de gaieté sans le sang, pas de grandeur sur la terre. L'odeur du sang, c'est l'odeur de Rome!
Le dernier rejeton des Ausonis jeta sur les auditeurs un regard naïf, et ses yeux semblaient tantôt vieux, tantôt enfantins.
Le corps bouffi de Garguillius bougea sur le parquet; dressant la tête, il fixa Ausonis.
— Bien dit: odeur de sang, odeur de Rome!... Continue, Marc, tu es inspiré aujourd'hui...
— Je dis ce que je sens, mes amis. Le sang est si doux aux hommes, que même les chrétiens n'ont pu s'en passer. Ils veulent purifier le monde par le sang ! Julien commet une grande faute. En enlevant le cirque au peuple, il lui retire le plaisir sanguinaire. La populace aurait tout pardonné ; mais elle ne pardonnera pas cela !
Marc prononça solennellement les derniers mots : puis, tout à coup, il glissa la main sur son dos, et son visage rayonna :
— Tu transpires? lui demanda Garguillius.
— Oui ! répoudit Àusonis avec un sourire ravi. Frotte, frotte, esclave ; frotte !
Il se coucha. Le baigneur se mit en devoir de masser les pauvres membres anémiés, teintés de bleu comme ceux d'un mort.
Des niches de porphyre à travers le nuage laiteux de vapeur, les fières sculptures helléniques des anciens temps regardaient avec mépris les corps difformes des vivants.
Cependant, dans le carrefour, à l'entrée des Thermes, la foule s'amassait.
La nuit, Antioche brillait de mille lumières, surtout leSyngon, la rue principale, toute droite, qui traversait la ville sur un parcours de trente-six stades, avec des portiques et une double colonnade, occupée dans toute sa longueur par d'élégants magasins.
Dans la foule, couraient des plaisanteries sur l'empereur; des gamins traînaient parmi les groupes en criant des anapestes satiriques; une vieille femme saisit l'un des petits vauriens et lui relevant la chemise, avec le revers de sa sandale lui administra une correction en règle.
— Tiens, pour toi! tiens pour toi! Pour t'apprendre à chanter des choses honteuses!
Le gamin criait sur un ton suraigu.
Un autre, grimpé sur le dos d'un camarade, dessinait sur le mur blase, avec un éclat de charbon, un bouc à longue barbe, coiffé du diadème impérial, tandis qu'un troisième écrivait au-dessus, en grosses
lettres : << Ceci est l'impie Julien » , et cherchant à rendre grossière sa voix, hurlait :
Le boucher vient
Avec un grand couteau!
Un passant, un vieillard, vêtu du noir habit ecclésiastique, s'arrêta, écouta le gamin et, secouant la tête, murmura les yeux au ciel :
— De la houche des enfants, sort la vérité! Ne vivait-on pas mieux sous Kappa et Khi?
— Que veux-tu dire par Kappa et Khi?
— Tu ne comprends pas? La lettre grecque kappa (k) commence le nom de Constance et khi (x) est l'initiale du Christ. Je veux dire par cela que Constance et le Christ n'ont fait aucun mal aux habitants d'Antioche, tandis que les philosophes...
— C'est vrai! On vivait mieux sous Kappa et Khi!
Un ivrogne ayant surpris ce colloque courut le colporter dans toutes les rues.
Cette plaisanterie devait faire le tour d'Antioche et plaire à la populace par son incontestable absurdité.
Une animation encore plus grande régnait dans la taverne siiuée en face des Thermes qui appartenait à L'Arménien Syrax. Celui-ci, depuis longtemps déjà, avait transporté son commerce de Césarée à Àntioche.
Des outres enflées, des énormes amphores, le vin coulait à tlots dans les coupes d'étain. On parlait ici comme partout, de l'empereur.
Le petit soldat syrien Stromhix, le même qui
avait pris part à la campagne de Julien contre les barbare- des Gaules, se distinguait par une éloquence spéciale \ côté de lui se tenait son fidèle compagnon et ami. le Kéant sarmate Àragaris.
Stron i\ se sentait heureux comme le poisson dans l'eau, car il aimait surtout les émeutes et les rébellions.
Il s'apprêtait à prononcer un discours.
Une vieille chiffonnière venait d'apprendre une nouvelle sensationnelle.
— $ous sommes perdus jusqu'au dernier... Le Seigneur nous châtie... Hier, la voisine m'a dit une chose, qu'au premier moment, je me suis refusée à croire...
— Raconte-nous, bonne vieille...
— A Gaza, mes amis, cela s'est passé à Gaza. Les païens se sont emparés d'un monastère de femmes. Ils en ont fait sortir les religieuses, les ont attachées à des poteaux sur la place publique, les ont fustigées à mort et, après avoir roulé leurs intestins encore chauds dans de l'orge, les ont jetés aux pourceaux.
— J'ai vu, moi-même, ajouta un jeune tisserand, à Hiéro polis, un païen qui mangait le foie d'un diacre mort !
— Quelle abomination! murmurèrent les auditeurs en se signant.
Aidé par Aragaris, Strombix grimpa sur la table gluante de vin répandu, et prenant la pose d'un orateur, il s'adressa à la foule, tandis qu'Aragaris le contemplait fièrement.
— Citoyens! commença Strombix, jusqu'à quand attendrons-nous pour nous révolter? Savez-vous que Julien a juré, s'il revenait vainqueur des Perses, de rassembler les saints défenseurs de l'Eglise et de les jeter en pâture aux bêtes féroces, dans les amphithéâtres! De transformer les portiques des basiliques en greniers à foin et l'intérieur des églises en écuries.,.
Un vieillard bossu, livide de peur, roula dans la taverne : c'était le mari de la chiffonnière, un verrier. Relevé, il se frappa les cuisses avec désespoir, regarda les assistants, et balbutia:
— Quelle affaire!... Il y a deux cents cadavres dans les puits et conduites d'eau !
— Où? quels cadavres?
— Plus bas!... plus bas! murmura le verrier. On dit que le Renégat cherche depuis longtemps déjà ses devinations dans l'intérieur des gens vivants, — toujours pour sa guerre contre les Perses et sa victoire sur les chrétiens.
Et, étouffant de satisfaction, il dit tout bas :
— Dans les caves du palais d'Antioche, on a découvert des caisses d'ossements humains... et dans la ville de Karra, près d'Édesse, les chrétiens ont trouvé dans un temple souterrain, le cadavre d'une femme enceinte, pendue par les cheveux, le ventre ouvert!... Julien avait voulu consulter le foie de l'enfant pour sa maudite guerre.
— Eh! Glaturius! Est-ce vrai qu'on trouve des ossements humains dans les cloaques? Tu dois le savoir! demanda un cordonnier, grand sceptique.
Glaturius, le nettoyeur de cloaques, se tenait près de la porte, n'osant pas entrer, parce qu il sentait mauvais. Lorsqu'on lui adressa cette question, il commença, selon son habitude, à sourire timidement et à cligner ses paupières enflammées :
— Non, respectables amis, répo^dit-il humblement. On trouve parfois des enfants nou\ eau-nés, des squelettes d'âne ou de chameau ; mais je n'ai pas encore vu des cadavres d'homme ou de femme.
Quand Strombix reprit son discours, le nettoyeur de cloaques le regarda avec admiration et l'écouta religieusement, en frottant sa jambe nue contre le portant de la porte.
— Hommes-frères, s'écriait l'orateur avec feu, vengeons-nous l Mourons comme les antiques Romains!
— Inutile de déchirer ton gueuloir! se fâcha le cordonnier. Quand on en viendra là, tu fileras le premier et tu envoies les autres à la mort
— Vous n'êtes que des lâches ! dit, en se mêlant à la conversation, une femme fardée, vêtue d'un pauvre costume bariolé, courtisane de carrefour, dénommée par ses adorateurs, la Louve. Savez-vous, continua-t-elle indignée, ce que répondirent à leurs bourreaux, les saints martyrs Macédonius, Théodule et Tertien.
— Non, parle, la Louve.
— Je l'ai entendu moi-même. A Myrrha, en Phrygie, trois jeunes hommes, Macédonius, Théodule et Tertien, avaient pénétré de nuit dans un temple hellé-
î nique et avaient détruit les idoles pour la gloire de Dieu.
Le proconsul Amachius les fit saisir, étendre sur des lèchefrites et commanda d'allumer du feu dessous. Les trois martyrs disaient : « Si tu veux, Amachius, goûter de la chair cuite, tourne-nous de l'autre côté, pour que nous ne soyons pas cuits à demi, pour ton goût I Et tous trois rirent et crachèrent au visage du proconsul. Et on a vu un ange descendre avec trois couronnes! Vous n'auriez pas parlé ainsi... Vous tremblez trop pour votre peau... On est écœuré, rien qu'à vous regarder I
La Louve se détourna, méprisante.
Des cris s'élevèrent dans la rue.
— On brise peut-être les idoles? se réjouit le cordonnier.
— En avant, citoyens!... Suivez-moi! s'exclama Strombix avec de grands gestes.
Mais il glissa de la table et serait tombé si Àragaris ae l'avait soutenu.
Tout le monde se précipita vers la porte. Une foule énorme avançait de la rue principale et, encombrant l'étroit carrefour, s'arrêta devant les Thermes.
— Le vieux Pamva ! le vieux Pamva ! disaient les badauds. Il vient du désert soulager Je peuple, renverser les grands, sauver les humbles!
Le vieillard avait un visage grossier à larges pommettes et était entièrement velu. Un sac de toile tout rapiécé remplaçait sa tunique, et une peau de mouton avec un capuchon lui servait de chlamyde. Depuis vingt ans, Pamva ne s'était pas lavé, considérant la propreté comme un péché et croyant qu'il existait un diable spécial qui présidait aux soins corporels. Il vivait dans un affreux désert, — Béreïs de Chalibonne, — à l'est d'Antioche, où les serpents et les scorpions pullulaient au fond des puits desséchés. Il habitait un bassin tari, appelé en syrien « koubba », se nourrissait de cinq tiges de roseaux farineux et sucrés et faillit mourir d'inanition. Ses disciples, à l'aide de cordes, lui descendirent la pâture. Pendant sept ans, il vécut d'une demi-mesure de lentilles bouillies à l'eau. Sa vue s'affaiblit, sa peau se couvrit de gale et de teigne.
Il ajouta un peu d'huile à ses lentilles, mais s'accusa de sa gastrolâtrie.
Pamva, apprenant par ses disciples que l'empereur Julien, le féroce Antéchrist, persécutait les chrétiens, I quitta sa retraite et vint à Àntioche, soutenir les croyants affaiblis.
— Écoutez ! . . . écoutez ! . . . il va parler !
Pamva gravit l'escalier des thermes et s'arrêta sur le large palier. Ses yeux brillaient d'un feu sombre. Il étendit les bras, désignant à la populace les palais, les temples païens, les thermes, les magasins, la Cour de justice, les monuments d' Antioche.
— Il ne restera pas une pierre ici. Tout s'effondrera, tout disparaîtra. Le feu sacré dévorera l'univers. Les | cieux s'écrouleront comme un palais brûlé. Ce sera la terrible jugement du Christ, l'inimaginable spectacle Où tournerais-je mes regards? Qu'admirerais-je, sinon, les gémissements des rois précipités dans les ténèbres? Sinon la terreur de la déesse de l'amour, Aphrodite, tremblante dans sa nudité, devant le Crucifié? Sinon la fuite de Jupiter et de tous les dieux olympiens, devant les foudres du Très-Haut!... Triomphez, martyrs ! Réjouissez-vous, persécutés. Où sont vos juges, proconsuls romains? Les voilà, saisis par des flammes plus terribles que celles dans lesquelles on brûlait les chrétiens! Les philosophes, si fiers de leur frivole sagesse, rougiront de honte devant leurs disciples précipités dans la géhenne et ni les syllogismes d'Aristote, ni les démonstrations de Platon, ne les sauveront! Et les acteurs hurleront, comme n'ont jamais hurlé, dans
aucune tragédie, les héros de Sophocle et d'Eschyle!.. Ces danseurs de corde, dans le feu de l'enfer, sauteront encore plus rapidement! Alors nous, hommes grossiers et ignorants, nous nous réjouirons et nous dirons aux forts, aux sages, aux fiers: « Regardez, voilà le Crucifié, le fils du charpentier et de la journalière, voilà le roi de Judée, vêtu de pourpre et couronné d'épines. Voilà le violateur du Sabbat, le Samaritain possédé du démon ! Voilà Celui que vous avez ligotté dans votre prétoire, celui à qui vous avez craché au visage, que vous avez abreuvé de bile et de vinaigre! Et nous entendrons des pleurs et des grincements de dents nous répondre; et nous rirons, nous emplirons notre cœur de joie! Viens! viens, seigneur Jésus!
Gluturius, le nettoyeur de cloaques, tomba à genoux et clignant ses paupières enflammées, comme s'il voyait descendre le Christ, tendit en avant ses bras, Le fondeur de métaux serrait ses poings, ramassé ^ur lui-même, comme un taureau prêt à bondir. Le livide tisserand tremblait de tous ses membres, souriait stupidement et murmurait : « Seigneur! daigne me faire souffrir ! »
Les figures bestiales des rôdeurs et des manouvriers exprimaient le triomphe méchant des faibles sur les forts, des esclaves sur leurs maîtres. La Louve montrant ses dents, mif silencieusement et une invincible soif de vengeance pétillait dans ses yeux ivres et féroces.
Tout à coup retentit le cliquetis des armes et le pas lourd des chevaux; les légionnaires romains, la garde de nuit, tournèrent l'angle du carrefour. A leur tête
marchait le préfet, Salluste Second, au nez aquilin, au large front nu, au regard intelligent, calme et bon. Il portait le laticlave des sénateurs et sa personne respirait la confiance en soi et la noblesse des anciens patriciens.
Au-dessus de la lointaine toiture du Panthéon érigé par Antiochus Séleucus, montait lentement la lune énorme, rougeâtre, dont les rayons se reflétaient sur les boucliers et les cuirasses.
— Dispersez-vous, citoyens! s'adressa Salluste, à la foule. Par ordre du divin Auguste, les rassemblements nocturnes sont défendus dans les rues d'Antioche.
La populace murmura, houleuse. Les gamins sifflèrent et une voix effrontée chanta :
Malheur aux coqs blancs,
Malheur aux taureaux blancs 1
L'empereur les tuera tous, — adieu!
Pour les offrir à ses abominables dieux!
Un menaçant bruit d'armes gronda : les légionnaires romains tiraient leurs glaives du fourreau, prêts à s'élancer sur la foule, Le vieux Pamva frappa de sa canne les dalles de marbre et cria : .
— Salut, brave armée de Satan ! Salut très sage dignitaire romain! Vous vous êtes probablement souvenus des temps où vous nous brûliez, où vous nous enseigniez votre philosophie et que nous priions Dieu pour le saiut de vos âmes damnées! Eh bien, soyez es bienvenus I
Les légionnaires lewrant le glaive; mais le préfet, d'un geste, les arrêta. Il voyait que la foule était en son pouvoir.
— De quoi, nous menacez-vous, stupide? continua Pamva en s' adressant à Salluste. Que pouvez- vous? ïl nous suffit d'une nuit noire et de deux ou trois torches pour nous venger. Vous craignez les Alamans et les Perses. Nous sommes plus terribles qu'eux. Nous sommes partout, parmi vous, innombrables, insaisissables ! Nous n'avons pas de limites, nous n'avons pas de patrie, nous ne reconnaissons qu'une République, la République universelle ! Nous sommes d'hier et nous remplissons déjà le monde, — vos villes, vos forteresses, vos îles, vos municipes, vos conseils, vos camps, vos palais, votre sénat, votre forum : nous vous laissons vos temples... Oh! comme nous vous aurions détruits, sans notre humilité, notre fraternité, m. nous ne prélérions plutôt mourir que tuer!...
» Il ne faut ni glaive, ni feu ! nous sommes si nombreux, qu'il nous suffit de nous éloigner tous, pour que vous périssiez. Vos villes se dépeupleraient, vous seriez effrayés de votre solitude, du silence de l'univers! Toute vie s'arrêterait vaincue par la mort! Sou* venez-vous : l'empire romain n'est soutenu que par notre miséricorde chrétienne !
Tous les regards étaient fixés sur Pamva ; personne n'aperçut un homme, vêtu d'une vieille chlamyde de philosophe errant, le visage maigre et jaune, les cheveux bouclés, la longue barbe noire, suivi de quelques compagnons, traverser vivement les lignes des légion-
naires qui s'écartaient respectueusement devant lui. Use pencha vers le préfet Salluste, et murmura :
— Qu'attends-tu?
— Ils se disperseront peut-être d'eux-mêmes, répondit Salluste. Les galiléens ont déjà beaucoup trop de martyrs pour que nous leur en créions de nouveaux. Ils volent à la mort comme des abeilles sur le miel!
L'homme à l'habit de philosophe s'avança et cria d'une voix claire, comme un capitaine habitué au commandement :
— Dispersez la foule ! Emparez- vous des meneurs î Tout le monde se retourna et un cri d'effroi retentit :
— Auguste! Auguste Julien!
Les guerriers s'élancèrent, le glaive nu . On renversa la vieille chiffonnière, qui se débattit sous les pieds des légionnaires en glapissant. Beaucoup s'enfuirent et Strombix, le premier, profita du désarroi général, Des pierres sifflèrent. Le fondeur, défendant le vieux Pamva, lança un gros moellon vers un légionnaire et atteignit la Louve qui tomba avec un léger cri, inondée de sang et convaincue qu'elle mourait martyre.
Un légionnaire saisit Gluturius. Mais le nettoyeur de cloaques se rendit si facilement (la perspective de devenir un martyr admiré de tous lui paraissait si enviable en comparaison de son existence) et ses haillons dégageaient une telle puanteur, que le légionnaire, dégoûté, lâcha tout de suite son prisonnier.
Au milieu de la foule, avec son âne chargé dô
choux, se trouva par hasard un conducteur maraîcher. Tout le temps, bouche bée, il avait écouté le vieux Pamva. Remarquant le danger, il voulut fuir mais son âne s'obstina. En vain le conducteur ie frappait-il de son bâton : arc-bouté sur ses pattes de devant, les oreilles rabattues et la queue levée, l animal brayait d'une façon assourdissante.
Et longtemps, ce cri domina, triomphant et stupide, étouffant le râle des mourants, les jurons des soldats et les prières des galiléens.
Oribazy, se trouvant parmi les compagnons de Julien, s'approcha de l'empereur.
— Julien, que fais-tu? Est-ce digne de ta sagesse?.. , L'empereur le regarda, sévère, et Oribazy se tut?
sans oser achever sa phrase.
Julien, non seulement avait changé, mais vieilli aussi, dans ces derniers temps; son visage amaigri avait l'expression triste et terrible qu'ont les gens atteints d'une longue et incurable maladie, ou bien ceux absorbés par une pensée proche de la folie. Il déchirait avec ses mains puissantes, sans le remarquer un rouleau de papyrus.
Enfin l'empereur dit, d'une voix sourde, en fixant Oribazy :
— Va - t'en ! Je sais ce que je fais... Avec cet gredins qui ne croient pas aux dieux, on ne peut parler comme à des hommes; il faut les détruire comme des bêtes fauves. Et, enfin, quel mal y aurait-il qu'une dizaine de galiléens soient tués par la main d'un helléniste !
Qribazy songea:
— Gomme il ressemble maintenant à: son cousin Constance, aans ses mouvements de fureur 1
Julien cria à la foule, — et sa voix lui parut, à lui-même, étrange et terrible :
— Jusqu'à présent, par la grâce des dieux, je suis encore empereur ! Obéissez-moi, galiléens ! Vous pouvez vous moquer de ma barbe et de mes habits, mais non de la loi romaine !.. » Souvenez- vous > je vous punis pour la révolte et non pour la religion l Enchaînez ce gredin !
D'une main tremblante, il désigna Pamva que saisirent aeux blonds Bataves.
— Tu mens, athée ! hurlait Pamva triomphant. Tu nous punis pour notre foi ! Pourquoi ne me gracies-tu pas, comme jadis Marys, l'aveugle de Chalcédoine ? Où est ta philosophie? Les temps sontils changés? Tu as dépassé la mesure? Frères 1 ne craignons pas le césar romain, mais le Dieu toutpuissant !
Personne ne songeait plus à fuir ; tous se sentaient gagnés par la fièvre du martyr. Les Bataves et les Celtes s'effaraient devant cet empressement à mourir de tous ces gens, souriants et humbles. Les enfants, même, se jetaient sous les glaives et les lances. Julien voulut arrêter le massacre ; il était trop tard : les abeilles \olaient vers le miel. Il ne put que s'écrier avec désespoir et mépris :
— Malheureux ! Si la vie vous pèse, il n'est pas difficile, pourtant, de l'abréger vous-mêmes!
Et Pamva, lié, soulevé par des bras puissants, répondit joyeusement :
— Exterminez-nous, Romains ! Nous nous multiplierons ! . . . Les chaînes sont notre liberté , a faiblesse, notre force ; la mort, notre victoire !
XIÏ
En suivant le courant de l'Oronte, vers sa source, à quarante stades d'Antioche, se trouvait le célèbre bois de Daphné, consacré à Apollon. Un temple y avait été élevé, et cbaque année s'y célébraient les panégyries en l'honneur du dieu Soleil.
Julien, sans prévenir personne, quitta Antioche au lever du jour. Il voulait se rendre compte par lui-même si les habitants ge souvenaient de la fête sacrée d'Apollon. Tout le long de la route, il rêvait à cette solennité, espérant voir des adolescents et des vierges gravissant les marches du temple, tous vêtus de blanc, symbole de pure jeunesse, ou la foule des fidèles, les chœurs et la fumée de l'encens.
La route était pénible ; des collines rocailleuses de Béreï calibonnienne soufflait par rafales un vent brûlant. L'atmosphère était imprégnée d'une âpre senteur
de bois brûlé, voilée d'un brouillard bleuâtre qui s'étendait de la gorge profonde du mont Kazie. La poussière énervait les yeux et la gorge, craquait sous les dents. A travers la vapeur fumeuse, la lumière solaire semblait maladive et rouge.
MaL à peine l'empereur pénétra-t-il dans le bois de Daphné qu'une fraîcheur parfumée l'enveloppa. Il était difficile de croire qu'un tel coin de paradis pût se trouver à quelques pas de la route brûlante. Le bois avait quatrevingts stades de circonférence et sous les impénétrables voûtes des lauriers gigantesques, vieux de plusieurs siècles, régnait un continuel crépuscule.
L'empereur fut surpris de la solitude du bois : ai fidèles, ni victimes, ni encens, aucun préparatif pour la célébration des panégyries. Il crut le peuple assemblé près du temple et marcha plus loin.
A chaque pas, le bois devenait plus désert. Le calme étrange n'était troublé par aucun bruit, comme un cimetière abandonné. Les oiseaux mêmes ne chantaient pas, étaient rares, l'ombre des lauriers étant trop sombre. Une cigale commença à grincer dans l'herbe et se tut aussitôt, comme enrayée par son propre cri. Seulement, dans un mince rais de soleil, des insectes bourdonnaient faiblement, sans oser quitter le rayon pour le crépuscule voisin.
Parfois Julien pénétrait sous des allées plus larges, bordées de titanesques murs de cyprès séculaires, qui projetaient une ombre noire comme une nuit sans lune.
De-ci, de-là, des eaux souterraines humectaient la mousse ; partout serpentaient des sources froides
comme de la neige fondue, mais sourdes, ne bruissant pas, muettes de tristesses comme tout ce qui se trouvait dans ce bois enchanté. A un endroit, d'une fente de rocher, lentement scintillaient, une à une, des gouttes claires, mais la mousse étouffait le bruit de leur chute et les gouttes coulaient silencieuses, comme les larmes d'un muet amour.
Il y avait des prairies entières de narcisses sauvages, des marguerites, des lys et beaucoup de papillons, noirs et non multicolores. Les rayons du soleil de midi traversaient avec peine les voûtes épaisses des lauriers et des cyprès. Ils devenaient pâles, presque lunaires, endeuillés et tendres, comme s'ils filtraient à travers une étoffe noire ou la fumée d'une torche funéraire.
Il semblait que Phébus eût à jamais pâli à la suite de l'inconsolable perte de Daphné qui, sous les plus ardents baisers du dieu restant toujours aussi sombre et impénétrable, gardait sous ses branches une fraîcheur et une ombre nuitales.
Et partout, dans ce bois, régnaient l'abandon, le calme, la tristesse tendre du dieu amoureux.
Déjà les marches de marbre, les frontons, les colonnes du temple de Daphné, élevé au temps des Diados, brillaient aveuglants de blancheur à travers les cyprès et Julien n'avait pas encore rencontré un fidèle.
Enfin, il vit un enfant d'une dizaine d'années, qui suivait un sentier envahi par des jacinthes. Ses yeux noirs assortaient étrangement, rayonnant dans son visage pâle, de la beauté hellénique. Ses cheveux dorés
tombaient en molles boucles sur son cou fin ; et sur ses tempes, comme sur de transparents pétales de fleur poussées à l'ombre, zigzaguaient des veines bleutées.
— Ne sais-tu pas, enfant, où sont les sacrificateurs et le peuple? lui demanda Julien.
L'enfant ne répondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la question.
— Écoute, mon petit, ne peux4u me conduire chez le sacrificateur d'Apollon?
Il secoua la tête en souriant.
— Pourquoi ne veux-tu pas me répondre ?
Alors, le bel enfant posa un doigt sur ses lèvres, puis sur ses deux oreilles et, sans sourire cette fois, secoua sérieusement la tête.
Julien songea.
— Ce doit être un sourd-muet de naissance. L'enfant regardait l'empereur à la dérobée.
— Mauvais présage ! murmura Julien.
Et il eut presque peur dans le silence et le crépuscule du bois abandonné, en compagnie de cet enfant sourd-muet, superbe comme un petit dieu, qui le fixait obstinément. Enfin, il montra à l'empereur un vieillard vêtu d'une tunique sale et rapiécée, d'après laquelle Julien reconnut tout de suite un sacrificateur. Le vieillard, cassé, débile, buttant comme un homme pris de boisson, riait et marmonnait quelque chose en marchant. Il avak un nez rouge et une calvitie qui s'étendait sur tout le dessus de la tête entourée de petite» frisettes grises pareilles à celles d'une peau de mouton, et si légères, si duvetées, qu'elles se redressaient
autour du crâne chauve. Ses yeux myopes et pleureurs avaient une expression de bienveillance enfantine. D portait un assez grand panier d'osier.
— Le sacrificateur d'Apollon? demanda Julien.
— C'est moi. Je m'appelle Gorgius. Que désires-tu, brave homme?
— Ne peux-tu m'indiquer où est le grand sacrificateur de ce temple et où sont les fidèles?
Gorgius ne répondit pas tout d'abord et posa son panier à terre. Puis il frotta son crâne chauve et mettant les poings sur les hanches, il pencha la tête, et cligna non sans malignité son œil gauche :
— Pourquoi ne serais-je pas le grand sacrificateur d'Apollon? demanda-t-il. Et de quels fidèles parles-tu , mon fils?... Que les olympiens te protègent!
H se dégageait de lui une forte odeur de vin. Julien, à qui ce sacrificateur paraissait indécent, s'apprêtait à lui adresser une sévère admonestation.
— Tu es probablement ivre, vieillard...
Gorgius se troubla pas et continua à frotter sa nuque.
— Ivre? Peut-être pas! Mais j'ai bien absorbé cinq coupes pour les panégyries. Et encore, je bois plus par chagrin que par gaieté. Oui, mon fils. Que les olympiens te protègent!... Qui es-tu? D'après tes vêtements, un philosophe errant ou un professeur d'école à Antioche?
L'empereur sourit et inclina approbativement la tête. Il voulait faire causer le sacrificateur.
— Tu as deviné. Je suis professeur.
— Chrétien?
— Non; helléniste.
— Ah ! bien ! . . . Sans cela il y en a beaucoup des autres, qui traînent de ce côté... des païens...
— Tu ne m'as toujours pas répondu où est le peuple ? Si l'on a envoyé beaucoup de victimes d'Antioche ? Si les chœurs sont prêts ?
— Des victimes ? merci du peu ! dit le vieillard en riant en buttant si fort, qu'il faillit tomber. Il yalongtemps, mon frère, que nous n'avons vu cela!... depuis Constantin...
Gorgius eut un geste désespéré et siffla.
— Fini ! . . . Pffft ! Les hommes ont oublié les dieux ! Non seulement nous manquons de victimes, mais nous n'avons même pas parfois une poignée de froment pour cuire une galette au dieu ; pas un grain d'encens, pas une goutte d'huile pour les lampes!... Il ne reste qu'à se coucher et à mourir !... Oui, mon fils I que les olympiens te protègent ! . . . Les moines ont tou* pris!... Et ils se battent... la graisse les étouffe... Notre chanson est finie!... Vilains temps!... Et tu dis : Ne bois pas ? On ne peut pas ne pas boire quand on a de la peine. Si je ne buvais pas, il y a longtemps que je me serais pendu . . .
- — Personne n'est venu d'Antioche pour ce grand jour de fête ? demanda Julien.
— Personne, sauf toi, mon fils. Je suis le sacrificateur ; tu es le peuple, nous offrirons ensemble la victime au dieu.
— Tu viens de me dire que tu n'en avais pas reçu une seule?
Gorgius caressa sa nuque en riant.
— Nous n'en avons pas reçu des autres, mais il y a la mienne. Nous nous sommes privés pendant trois jours, — Héphénon et moi, — (il désigna le sourd-muet) pour économiser l'argent nécessaire. Regarde !
Il souleva le couvercle de son panier : une oie liée glissa la tête en caquetant et cherchant à s'échapper.
— Hé I hé ! hé! n'est-ce pas une victime? demandait fièrement le vieillard. Bien que ce ne soit pas une oie jeune et grasse, ce n'en est pas moins un oiseau sacré ! . . . Apollon, en ce moment, devra s'en contenter. Les dieux sont friands d'oies!
— H y a longtemps que tu habites ce temple? questionna Julien,
— Une quarantaine d'années, peut-être plus...
— C'est ton fils? demanda l'empereur en désignant Héphérion, qui regardait attentivement comme s'il eût voulu deviner l'entretien.
— Non ; je n'ai ni parents, ni amis. Héphérion m'aide aux heures de sacrifice.
— Quels sont ses parents ?
— Je ne connais nas le père et je doute fort que quiconque le connaisse ; mais sa mère est la grande sibylle Diotyme, qui a vécu longtemps dans ce temple. Elle ne parlait pas et ne soulevait pas son voile devant les hommes. Elle était chaste comme une vestale. Quand elle mit au monde cet enfant, nous fûmes tous étonnés et ne savions que penser. . . Mais un sage hiérophante centenaire nous dit...
Gorgius, avec un air mystérieux, mit sa main devant sa bouche et murmura à l'oreille de Julien, comme s'il eût craint que l'enfant ne l'entendît :
— Le hiérophante nous a dit que ce n'était pas ua fils d'homme, mais d'un dieu descendu la nuit près de la sibylle, tandis qu'elle dormait à l'intérieur du temple. Vois comme il est beau !
— Un sourd-muèt, fils d'un dieu ! murmura l'em* pereur surpris.
— Dans les temps comme les nôtres, si le fils du dieu et de la sibylle n'était pas sourd-muet, répliqua Gorgius, il mourrait de chagrin. Regarde combles. déjà, il est maigre et pâle!
— Qui sait? dit Julien avec un triste sourire. Tu as peut-être raison, vieillard. De nos jours il est préférable pour un prophète d'être sourd-muet.
Tout à coup l'enfant s'approcha de Julien et, k regardant fixement, saisit sa main et la baisa. Julien frissonna.
— Mon fils, dit le vieillard solennel, que les olympiens te protègent ! Tu dois être un homme bon. L'enfant ne caresse jamais les méchants ni les impies. et il fuit les moines comme la peste ! Il me semble qu'il voit et comprend plus que nous deux ensemble, mais il ne peut l'exprimer. Je L'ai surpris, bien souvent, seul, dans le temple, restant assis devant la statue d'Apollon pendant de longues heures, et la regardant joyeux comme s'il conversait avec le dieu.
Le visage d'Héphérion s'assombrit et il s'éloigna. Gorgius se frappa la tête de la main, et dit :
— Je bavarde avec toi ! Le soleil est déjà haut. Il faut accomplir le sacrifice. Viens.
— Attends, dit l'empereur. Je voulais te demander encore quelque chose. As-tu entendu dire que l'empereur Julien voulait remettre en honneur le culte des anciens dieux?
— Oui, mais... qu'y pourra-t-il, le pauvre? Il ne réussira pas. Je te dis, — c'est fini !
— Tu as foi dans les dieux? répliqua Julien... Les olympiens peuvent-ils nous quitter ainsi à jamais !
Le vieillard soupira et, baissant la tête :
— Mon fils, tu es jeune, bien que des mèches blanches brillent dans tes cheveux sombres, et que ton front soit déjà ridé. Mais au temps où mes cheveux étaient noirs et que les jeunes filles me regardaient complaisamment, je me souviens d'avoir passé sur un navire, non loin de Thessalonique et d'avoir vu le mont Olympe. Sa base et son centre se fondaient dans l'azur, et sa cime neigeuse semblait suspendue dans l'air, dominant le ciel et la mer, inaccessible et dorée, Je songeais : « Voilà la demeure des dieux ! » Et j'étais ému. Mais, sur ce même navire il y avait un vieillard railleur, qui se disait épicurien. Il désigna le mont Olympe et dit: « Mes amis, beaucoup d'années se sont écoulées depuis que des voyageurs ont escaladé l'Oiympe. Ils ont vu que c'était une montagne ordinaire, pareille aux autres montagnes, sur laquelle il n'y arien, sinon de la neige, delà glace et des pierres !... » Et ces paroles tombèrent si profondément dans mon cœur que je me les rappellerai toute mon existence.
L'empereur sourit.
— Vieillard, ta foi est enfantine. S'il n'y a pas d'Olympe, pourquoi les dieux ne seraient-ils pas plus haut, dans le royaume des Idées éternelles, dans le royaume de la lumière de l'âme ?
Gorgius baissa plus bas encore la tête.
— Oui, certes!... Mais... c'est fini tout de même. L'Olympe est désert.
Julien le considéra, surpris.
— Vois-tu, continua Gorgius, la terre ne produit plus que des hommes faibles et durs. Les dieux ne peuvent que rire d'eux ou se fâcher. Ils ne valent pas la peine d'être détruits. Ils périront d'eux-mêmes, par la maladie, la débauche ou le marasme. Les dieux s'ennuyaient, et ils sont partis.
— Et tu crois, Gorgius, que le genre humain doit disparaître?
Le sacrificateur secoua sa tête chauve.
— Oh ! ... oh ! ... oh !.. . La terre souffre. Les rivières coulent plus lentement ; les fleurs, au printemps, n'ont plus le même parfum. Un vieux pêcheur me disait dernièrement qu'on ne voit plus l'Etna, comme auparavant. L'atmosphère est devenue plus dense et plus sombre. Le soleil s'éteint. La fin du monde approche...
— Dis-moi, Gorgius, te souviens-tu de temps meilleurs ?
Le vieillard s'anima, ses yeux brillèrent.
— Quand je suis arrivé ici, dans les premières années du règne de Constantin, dit-il joyeusement, les
grandes panégyries s'accomplissaient tous les ans en l'honneur d'Apollon. Combien d'adolescents et de vierges venaient dans ce bois sacré 1 Et comme la lune brillait, quelles senteurs répandaient les cyprès» comme les rossignols chantaient ! Quand leur chant cessait, l'air frémissait sous les baisers nocturnes et les soupirs d'amour comme sous le battement d'invisibles ailes !
Gorgius se tut, tristement pensif.
A ce moment, de derrière les arbres parvinrent le» sons d'un chant d'église.
— Qu'est-ce ? demanda Julien.
— Les moines, répondit le sacrificateur. Les moines qui prient sur un galiléen mort.
— Gomment, un galiléen dans le bois sacré d'Apollon ?
— Oui, ils le nomment « le martyr Valérien ». Il y a dix ans, le frère de l'empereur Julien, le césar Gallus, transporta d'Antioche les os de ce Valérien dans ce bois et lui construisit un superbe sarcophage. Depuis ce temps, les prophéties ne se manifestent plus. Le temple est souillé et le dieu s'est éloigné.
— Oh ! sacrilège ! s'écria l'empereur indigné.
— Cette année-là, la vierge sibylle Diotyme mit au monde un fils sourd-muet, ce qui était de mauvais augure. Une seule source sacrée ne tarit pas ; elle s'appelle « Larmes du soleil »... là, où est assis maintenant l'enfant...
Julien se retourna. Devant le rocher moussu l'enfant était assis, immobile et, la paume, de la main
LA MORT DES DIEUX. 3*]l
ouverte, recueillait les gouttes qui tombaient une à une. Des ombres se mouvaient, Julien crut voir, un instant, deux ailes transparentes frémir derrière le dos de l'enfant divinement beau. Il était si pâle, si triste, si cbarmant que l'empereur songea :
« Ce doit être Éros, le petit dieu antique de l'amour, souffrant, agonisant dans notre siècle de gaiiléenne morosité. Il recueille les dernières larmes d'amour, les larmes du dieu sur Daphné, — la beauté disparue ! »
Le sourd-muet restait immobile et un grand papillon noir, velouté, endeuillé, vint se poser suf sa tête. Il ne l'aperçut pas et ne bougea pas. Gomme une , ombre malfaisante, le papillon s'agitait, tandis que les larmes du soleil tombaient une à une dans la main d'Héphérion et que s'élevaient les chants d'église, funèbres, désespérants, toujours plus forts et plus forts.
Tout à coup, derrière les cyprès, des voix retentirent, se disputant:
— Auguste est là...
— Pourquoi irait-il seul à Daphné ? .
— Comment donc ! C'est aujourd'hui les grandes panégyries d'Apollon! Tenez, le voilà!.. Julien, nous te cherchons depuis ce matin !
C'était les sophistes grecs, les savants et les rhéteurs, compagnons habituels de l'empereur, auquels s'étaient joints le néo-platonicien Priscus d'Éprie, le bilieux sceptique Junius Mavricus, le sage Salluste Second et le célèbre orateur Libanius. Julienne leur accorda pas la moindre attention.
— Qu'a-t-il ? murmura Junius à Priscus.
— Il doit être mécontent de ce qu'il n'y ait eu aucun préparatif pour la fête ! Nous n'avons pas envoyé une seule offrande...
Julien s'adressa à l'ancien rhéteur chrétien, maintenant grand sacrificateur d'Àstarté, Hékébolis.
— Va dans la chapelle voisine et transmets ma volonté aux galiléens qui prient : qu'ils viennent ici !
Hékébolis s'éloigna.
Gorgius tenant son panier, restait pétrifié, la bouche ouverte et les yeux écarquillés. Parfois, avec un geste de résolution désespérée, il caressait son crâne chauve. Il lui semblait qu'il avait trop bu et qu'il voyait tout cela en rêve. Mais lorsqu'il se souvint de tout ce qu'il avait, dit de l'Auguste Julien et des dieux, au prétendu professeur, une sueur froide inonda son front, ses jambes fléchirent d'effroi. Il tomba à genoux.
— Pardonne, césar 1... Oublie mes paroles... je ne savais pas...
Un des philosophes voulut repousser le vieillard.
— Va-t'en, imbécile! Que viens-tu faire ici? Julien l'arrêta :
— N'offense pas le sacrificateur. Lève-toi, Gorgius ! Voilà ma main. Ne crains rien. Tant que je vivrai, personne ne te fera de mal, à toi et à ton petit garçon. Nous sommes venus tous deux pour les panégyries, tous les deux nous aimons les anciens dieux... Soyons donc amis et réjouissons-nous de la fête du soleil, le cœur heureux !
L^s chants religieux avaient cessé. Dans l'allée de
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cyprès parurent les moines pâles et effarés, les diacres et le supérieur qui n'avait pas eu le temps d'enlever ses habits sacerdotaux. Hékébolis les conduisait L'archiprêtre, gros homme au visage rouge, lui sa rît, marchait en se balançant, soufflait, s'épongeait le front. Arrivé devant Auguste, il le salua profondément en touchant d'un doigt la terre et dit d'une agréable voix de basse :
— Que l'humanitaire Auguste pardonne à ses indignes esclaves...
Il salua plus bas encore et deux novices l'aidèrent adroitement à se relever. L'un d'eux avait oublié de déposer l'encensoir et l'encens s'échappait en de minces filets de fumée.
Héphérion, ayant aperçu les moines, s'enfuit.
Julien dit :
— Galiléens ! je vous ordonne de débarrasser pour demain soir le bois sacré d'Apollon des os de votre mort. Nous ne désirons pas employer la force contre vous; mais si notre volonté n'est pas exécutée, nous saurons veiller nous-même à ce que Hélios soit délivré du voisinage sacrilège des cendres galiléennes ! J'enverrai ici mes guerriers, ils déterreront les os, les brûleront et en disperseront les cendres au vent. Telle est notre volonté, citoyens !
L'archiprêtre toussa et, enfin, d'une voix humble :
— Bien miséricordieux césar, c'est sûrement très pénible pour nous, car les reliques reposent depuis fort longtemps dans un endroit béni par la volonté du césar Gallus. Mais c'est une affaire indépendante de
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notre volonté, nous sommes forcés d'en référer h
l'évêque.
Un murmure parcourut la foule. Un gamin, caché
dans un buisson de laurier, chanta :
Le boucher Tient, 11 porte un grand couteau !
Mais il reçut un tel soufflet qu'il s'enfuit en hurlant.
L'archiprètre songea que la bienséance lui ordonnait de défendre les reliques, toussa et commença :
— S'il plaît à Ta Haute Sagesse de signifier cet ordre pour la raison de l'idole...
Vivement il rectifia :
— Du dieu hellénique Hélios ..
Les yeux de l'empereur brillèrent, furieux :
— L'idole I interrompit-il ; l'idole, voilà votre mot ! Pour quels imbéciles nous prenez-voue, en assurant que nous adorons la matière même qui représent© no& dieux : métal, pierre ou boisP Tous vos prédicateurs veulent en convaincre les autres, nous et vous-mêmes. Mais c'est un mensonge. Nous n'adorons pas la pierre morte, le métal ou le bois, mais l'âme, l'âme vivante de la beauté dans les modèles de la plus pure beauté humaine. Ce n'est pas nous, les idolâtres ! mais vous, vous qui vous dévorez continuellement comme des fauves pour un iota; vous qui baisez les os pourris de criminels suppliciés pour infraction aux lois romaines ; vous qui dénommez le fratricide Constance « éternel et sainteté » !... Déifier les sculptures superbes de Phidias, qui respirent la beauté et la sagesse olympiennes, n'est-ce
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pas plus raisonnable que de s'incliner devant deux solives de bois entrecroisées, honteux instrument de torture? Faut-il rougir pour vous, vous plaindre ou vous haïr? C'est le comble de la folie et de l'opprobre, pour notre patrie, de voir les descendants hellènes qui lisent Platon et Homère, se précipiter, — ô abomination ! — vers une tribu réprouvée, presque exterminée par Vespasien et Titus, pour déifier un homme mortl... Et vous oses encore nous accuser d'idolâtrie !
L'archiprêtre , imperturbable, caressait avec sa main sa longue barbe, et regardait Julien de côté, en essuyant les gouttes qui perlaient sur son front luisant.
Alors, l'empereur dit au philosophe -Priscus :
— Mon ami, tu connais les antiques cérémonies des hellénistes. Accomplis les mystères de Déios, indispensables pour la purification du temple d'Apollon. Le dieu reviendra dans sa demeure, les anciennes prophéties recommenceront, dès qu'on aura enlevé la pierre qui ferme la source.
L'archiprêtre termina l'entretien par un profond salut et avec la même humilité, dans laquelle on sentait une invincible ténacité.
— Que ta volonté soit faite, puissant césar 1 Nous sommes les enfants, tu es le père. Il est dit dans l'Écriture : « Chaque âme doit se soumettre aux forces dirigeantes. Mais il n'y a pas de puissance au-dessus de celle de Dieu ! »
— Oh ! hypocrites ! s'écria l'empereur, je connais mitre obéissance et votre humililé. Révoltez- vous donc