LA MORT
contre moi, et luttez, au moins, comme des hommes t Votre humilité est le dard du serpent, esclaves ! Vous en blessez ceux devant lesquels vous vous inclinez. Votre Maîire vous avait bien jugés, le Nazaréen, en disant de vous: « Malheur à vous, pharisiens hypocrites qui ressemblez à ces cercueils peints, qui à l'extérieur paraissent superbes, et à l'intérieur sont pleins des os des morts et de saletés ! . . . » En vérité, vous avez empli le monde de ces cercueils ! Vous vous agenouillez devant les os et vous en attendez le salut!... Gomme les vers, vous vous nourrissez de pourriture. Est-ce cela que vous a enseigné le Christ? Vous a-t-il ordonné de haïr vos pères, ceux que vous appelez des hérétiques, parce qu'ils ne croient pas comme vous? Que mes lèvres vous répètent les mots du Galiléen : « Malheur à vous, pharisiens hypocrites ! » Serpents, comment vous sauverez- vous de la condamnation de la géhenne?
Julien se retourna pour s'en aller, lorsque, de la foule, sortirent un petit vieux et une petite vieille, qui se prosternèrent aux pieds de l'empereur. Tous deux, pauvrement, mais proprement vêtus, se ressemblaient étonnamment : ils rappelaient Philémon et Baucis.
— Défends-nous, juste césar ! murmura le vieux. Nous avons une petite maison près d'Àntioche, au pied du Stavrinus. Nous y avons vécu vingt ans. Et, dernièrement, des décurions sont venus...
Le vieillard joignit les mains en un geste désespéré; la vieille, imitant son mari, fit de même.
— Les décurions viennent et nous disent : Cette
maison ne vous appartient pas. — Comment ? Le Seigneur soit avec vous ! Voilà vingt ans qu'elle nous appartient. — Soit ! Mais vous n'en aviez pas le droit. La terre appartient au temple du dieu Esculape et votre maison est construite avec les pierres du îemple. Elle doit retourner à Esculape. — Qu'est-ce que cela veut dire?... Aie pitié, tout-puissant Auguste!
Les vieillards se tenaient agenouillés devant lui, propres et gentils comme des enfants, et baisaient ses pieds en pleurant.
Julien aperçut une croix d'ambre au cou de la iemme.
— Vous êtes chrétiens ? demanda-t-il assombri.
— Oui.
— Je voudrais exaucer votre prière... Mais, que faire? La terre appartient au dieu!... Cependant, je vous ferai payer votre bien.
— ■ Non, non ! se récrièrent les vieux. Nous avons toutes nos habitudes ici. Nous ne demandons pas d'argent. Tout est à nous, là-bas ; nous connaissons chaque herbe...
— Tout est à nous, là -bas, répéta la vieille, comme un écho. La vigne, les poules, la vache, les olives, les porcs, tout est à nous. Il y aussi la marche sur laquelle, le soir, depuis vingt ans, côte à côte, nous chauffons nos vieux os au soleil.
L'empereur, sans écouter, se tourna vers la loule effrayée :
— Les galiléens, ces temps derniers, m'accablaient de demandes pour le retour de terres appartenant aux
églises. Les valentiniens, par exemple, accusaient les ariens de leur avoir enlevé des propriétés. Pour trancher la discorde, j'ai donné une partie de ces terres à mes guerriers, gaulois et l'autre au Trésor. Je suis décidé à agir de même à l'avenir. Vous vous demandez de quel droit? Mais, ne ditts-vous pas vous-mêmes « qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu »? Je suis résolu à vous aider à accomplir ce difficile commandement. Vous glorifiez la pauvreté, galiléens; alors, pourquoi murmurezvous contre moi ? En vous enlevant un bien que vous avez pris à vos frères hérétiques ou aux temples olympiens, je ne fais que vous remettre dans le droit chemin de la pauvreté salutaire, qui vous conduira directement à l'empire céleste !
Un méchant sourire tordit sa bouche.
— On nous offense iniquement ! geignaient les vieux.
— Eh bien, souffrez l'offense ! répondit Julien. Vous devez vous réjouir des persécutions, comme vous l'a enseigné le Nazaréen. Que sont ces souffrances en comparaison de l'éternelle félicité ?
Le vieillard n'était pas préparé à cette déduction ; il se déconcerta et balbutia en dernier espoir :
— Nous sommes tes fidèles esclaves, Auguste ! Mon fils sert comme aide du stratège dans une forteresse lointaine sur la frontière romaine et ses supérieurs sont contents de lui. . .
— Galiléen aussi ? interrompit Julien.
— Oui... soupira le vieillard aussitôt effrayé de son aveu.
— Tu as bien fait de me prévenir. Les galiléens, ennemis avérés de l'Auguste romain, ne devront pas, dorénavant, occuper les hauts emplois de l'empire, surtout dans l'armée. De nouveau, sur ce point, je suis plus d'accord avec votre Maître que vous-mêmes. Est-il juste que les disciples de Jésus rendent la justice d'après les lois romaines, quand « Il » a dit : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés », et que les chrétiens acceptent de nous le glaive pour la défense de l'empire, quand leur Maître les prévient : « Celui qui prendra le glaive périra par le glaive », et encore : « Ne combats pas le mal par la force?... » Voilà pourquoi, nous préoccupant du salut des âmes des galiléens, nous leur retirons la justice romaine et le glaive romain, afin qu'ils puissent plus facilement, sans défense, désarmés, étrangers à tout ce qui est terrestre et frivole, pénétrer dans le royaume des cieux !
Avec un rire intérieur, muet, qui seul désarmait sa haine, l'empereur s'éloigna rapidement vers le temple d'Apollon. Les vieillards sanglotaient, tendaient vers lui leurs bras :
— César!... Nous ne savions pas. Prends notre maison, notre terre, tout ce que nous avons ; mais aie pitié de notre fils î
Les philosophes voulurent pénétrer dans le temple; mais d'un geste de la main, l'empereur les arrêta :
— Je suis venu seul pour la fête, j'offrirai seul 1© asacrifiee !
38o LA MORT DES DIEUX
— Entrons, ajouta-t-il en s'adressant à Gorgius Ferma les portes, qu'aucun non-consacré ne pé-* nètre...
Les portes se fermèrent devant les amis philo- * sophcs.
— Non consacrés? Comment cela vous plaît-il? demanda Garguillius préoccupé.
Libanius boudait en silence.
Mavricus, avec un air mystérieux, entraîna les ami dans un coin du portique et murmura quelque chos ■en touchant son front du doigt.
— Comprenez-vous?
Tous restèrent interdits.
— Est-ce possible?
Mavricus commença à compter :
— Premièrement, visage pâle, regard fiévreux, ch veux en désordre, pas inégaux, discours incohérents Deuxièmement, dureté et nervosité excessives. Troi sièmement, cette stupide guerre contre les Perses!.. Par Pallas ! C'est de la folie manifeste î
Les amis se rapprochèrent encore davantage et commencèrent à taire toutes sortes de racontars. Salluste, qui se tenait à l'écart, contemplait ce conciliabule avec un sourire amer. A l'intérieur du temple, Julien trouva Héphérion. L'entant se réjouit à sa vue et, plusieurs fois pendant l'office, plongea son regard dans les yeux de l'empereur, comme s'ils avaient entre eux un commun secret.
Eclairée par le soleil, l'énorme statue d'Apollon dressait au milieu du temple ; le corps en ivoire, 1
draperies d'or, comme celles du Zeus de Phidias h Olympe. Le dieu, légèrement courbé, versait le nectar de sa coupe à la Terre-Mère, en la priant de lui rendre Daphné.
Un léger nuage passa au-dessus du temple, des ombres frémirent sur l'ivoire doré par le temps et il sembla à Julien que le dieu se baissait davantage avec un bienveillant sourire, pour recevoir l'offrande des derniers adorateurs : le débile sacrificateur, l'empereur renégat et le fils sourd-muet de la sibylle.
— Voilà ma récompense, pensait Julien . Je ne veux pas d'autre gloire, Apollon 1 Je te remercie de la malédiction de la foule et de la grâce que tu me fais de vivre et de mourir seul, comme toi I Là où prie la populace, il n'y a pas de dieu ! Tu es ici, dans ce sanctuaire profané ! 0 dieu bafoué par les hommes, maintenant tu es plus beau que jadis lorsqu'on t'adorait ! Au jour marqué pour moi par les Parques, laisse-moi me réunir à toi, ô Radieux ! laisse-moi mourir en toi, Soleil, comme sur l'autel le leu de la dernière offrande meurt dans ton rayonnement !
Ainsi priait l'empereur, tandis que des pleurs coulaient sur ses joues et que, pareilles à des larmes, tombaient, une à une, les gouttes de sang de la vie-» time, sur les charbons à demi consumés.
Une profonde obscurité enveloppait de toutes parts le bois de Daphné. Un vent brûlant chassait les nuages. Pas une goutte de pluie ne tombait sur la terre desséchée, fendillée. Les lauriers secouaient leurs branches noires, dressées vers le ciel. Dans les allées titanesques les cyprès bruissaient et ce bruit ressemblait au murmure d'une assemblée de vieillards en colère.
Deux hommes se glissaient dans l'ombre, avec circonspection, vers le temple d'Apollon. Le petit, qui avait des yeux verts, des yeux de chat, y voyait très bien la nuit, et menait le grand par la main.
— Oh ! oh ! mon neveu ! Nous nous casserons le cou dans un fossé !
— Il n'y a pas de fossé, ici I De quoi as-tu peur ? Depuis que tu as adopté la nouvelle religion, tu es devenu pareil à une vieille femme I
— Une vieille femme ! . . . Mon cœur n'avait pas un battement de plus quand j'allais chasser l'ours. Mais ici... ce n'est pas la même chose I... Nous pendrons, côte à côte, sur le même gibet, mon neveu I
— Allons 1 tais-toi, imbécile !
Le petit, de nouveau, entraîna le grand qui portait sur son dos une énorme botte de paille et un pic.
Ils parvinrent jusqu'à la porte de derrière du temple.
— Ici ; travaille du pic ! murmura le petit en cherchant avec ses mains les fentes de la pierre. Et puis, tu couperas les traverses de bois avec la hache...
Les coups du pic étaient couverts par le bruit du vent ; tout à coup retentit un cri pareil à la plainte d'un enfant malade. Le grand trembla de tous ses membres.
— Qu'est-ce?
— Le mauvais esprit ! s'écria le petit, écarquillant d'effroi ses yeux verts et s'agrippant aux vêtements de son compagnon. Ne m'abandonne pas, mon oncle !
— C'est un hibou I . . . Il peut se vanter de nous avoir fait peur !
L'énorme oiseau nocturne, dérangé de son nid, s'envola en poussant un gros sanglot.
— Laissons cela, dit le grand. Gela ne s'allumera pas.
— Pourquoi donc ? Le bois est pourri, desséché par le soleil, tout vermoulu... Une seule étincelle suffira. Allons, travaille !
Et le petit poussait le grand avec impatience.
— Maintenant, fourre la paille dans le trou... En core, encore ! Pour la gloire du Père, du Fils et du Saint-Esprit !
— Pourquoi frétilles-tu comme une anguille? se dit le grand en se fâchant. Qu'as-tu à rire?
— Hé ! hé ! hé ! Gomment donc ! Les anges se réjouissent au ciel en ce moment I... Seulement souviens-toi, mon oncle, si nous sommes pris, ne renie pas! Nous allons allumer un joli petit feu!... Tiens, voici le briquet!
— Va-t'en au diable, répondit l'autre. Tu ne me séduiras pas, serpentin damné ! Pfou ! Allume toi-même
— Ah! tu recules...
Et, frémissant de rage, le petit s'accrocha à la barb
rousse du grand.
— Je te dénoncerai le premier! On me croira...
— Allons, diablotin, laisse-moi tranquille. Donn< le briquet... Il faut en finir.
Les étincelles jaillirent. Le plus petit, pour plus d commodité, se coucha à plat ventre et devint encor plus semblable à un serpenteau.
Des languettes de feu coururent dans la paille trem pée dans du goudron ; la fumée floconna. Une grosse flamme jaillit éclairant d'un reflet pourpre le visage eiïrayé du géant Aragaris et le museau de singe maiin du petit Syrien Strombix, qui ressemblait à cet instant à un démon, battait des mains, sautait, riait, comme un homme ivre ou fou.
— Nous détruirons tout, au nom du Père, du Fils
et du Saint-Esprit! Hé! hé! hé!... un gentil petit, feu, mon oncle !
Dans son rire voluptueux, il y avait l'éternelle férocité de la foule, la joie de destruction.
Aragaris, désignant l'obscurité, murmura :
— Entends-tu?
Le bois était désert; mais, dans les hurlements du vent et les bruissements des cyprès, les incendiaires croyaient entendre des voix. Aragaris se prit à courir.
— Mon oncle, prends-moi sur tes épaules ! Tu as les jambes longues. Si je suis pris, je mettrai tout sur ton compte !
Aragaris s'arrêta. Gomme un écureuil, Strombu sauta sur les épaules du Sarmate et ils s'enfuirent. Le petit Syrien enfonça les genoux dans les côtes de son compagnon et s'accrocha de ses deux bras à son cou, pour ne pas tomber. En dépit de la peur, il riait et poussait des cris de joie.
Les incendiaires atteignirent les champs. Entre les. nuages luisait le dernier quartier de la lune. Le vent sifflait, strident. Ramassé sur les épaules du géant, le petit Strombix ressemblait à un mauvais esprit monté sur sa victime. Une peur superstitieuse s'était emparée d' Aragaris, il lui semblait que le diable,- sous la forme d'un gros chat, était assis sur son dos et lui griffait le visage en riant et en le poussant dans un abîme. Le géant faisait des bonds désespérés pour se débarrasser de sa charge. Les cheveux se hérissèrent sur sa tête ; il hurla d'effroi.
Noircissant l'horizon pâle de leur double silhouette,
ils fuyaient sur le champ mort, parmi les gerbes poussiéreuses, inclinées vers la terre brûlée, durcie.
Cependant, dans la chambre du palais d'Antioche, Julien avait un entretien secret avec le préfet de l'Est, Salluste Second.
— Où prendrons-nous, bien-aimé césar, le paim nécessaire à une telle armée ?
— J'ai envoyé en Sicile, en Egypte, en Apulie, partout où il y a une abondante récolte ! répondit l'empereur. Je te dis, il y aura du pain...
— Et l'argent? demanda Salluste. Ne vaudrait-il pas mieux remettre cette campagne à l'année prochaine? attendre un peu?
Julien marchait à grands pas dans la pièce; subitement, il s'arrêta devant le vieillard :
— Attendre ! s'écria-t-il avec colère. On dirait que vous vous êtes tous donné le mot pour me répéter la même chose!... Attendre! Gomme si je le pouvais, maintenant! Peser, hésiter ! Les galiléens attendent-ils? Comprends-moi, vieillard, je dois accomplir l'impossible ; je dois revenir de Perse grand et terrible. . . ou bien ne pas revenir du tout. Il n'y a plus de conciliation possible, plus de milieu!... Que me parlez-vous de raison? Crois-tu qu'Alexandre de Macédoine a vaincu le monde par la raison ? Ce jeune homme imberbe allant combattre avec une poignée d'hommes le monarque de l'Asie ne paraît-il pas fou à des hommes raisonnables comme toi ? Qu'est-ce qui lui a donné la victoire?
LA MORT DES DIEUX. 38j
— Je ne sais, répondit évasivement le préfet avec un sourire. Je crois que la valeur du héros...
— Non ! s'écria Julien. Ce sont les dieux. Entendstu, Salluste, les dieux olympiens peuvent m'accorder la même grâce î .. . et une plus grande encore, s'ils le veulent !... J'ai commencé par les Gaules, je finirai par l'Inde. Je traverserai l'univers, du levant au couchant, comme le grand Macédonien, comme le dieu Dionys. Nous verrons, alors, ce que diront les galiléens ; nous verrons si l'on se moquera du glaive de l'empereur romain, comme on se moque de ses simples vêtements de philosophe, lorsqu'il reviendra triomphant d'Asie.
Ses yeux avaient des lueurs de folie, et Salluste, qui voulait objecter quelque chose, se tut. Quand Julien, de nouveau, recommença à marcher, le préfet secouala tête, et une profonde pitié brilla dans le sage regard du vieillard.
— L'armée doit être prête pour le départ, continuait Julien. Je le veux ainsi, entends-tu? Je n'admets ni échappatoires, ni lenteurs ! Nous avons trente mille hommes. Le roi arménien Arzace a promis son concours. Il y a du pain. Que faut-il de plus? Je dois savoir que je puis, à n'importe quel moment, partir contre les Perses. De cela dépendent, non seulement ma gloire, mais le salut de l'empire romain et la victoire des dieux sur les galiléens I...
La large croisée était ouverte. Le vent chaud, qui pénétrait dans la chambre, agitait les trois langues de feu du lampadaire. Coupant l'azur sombre, une étoile filante brilla et s'éteignit. Julien frissonna ; c'était un
mauvais présage. Derrière la porte, des voix s'entendaient. On frappa.
— Qui est là? Entrez! dit l'empereur.
C'étaient les amis philosophes. Libanius était à leur
tête et semblait plus emphatique, plus boudeur que de coutume.
— Que désirez-vous? demanda froidement Julien. Libanius se mit à genoux, en conservant son air
-arrogant.
— Laisse-moi partir, Auguste! Je ne puis vivre -plus longtemps à ta cour. Ma patience est à bout. Chaque jour je supporte des offenses inouïes...
Longtemps il parla de cadeaux, de récompenses, d'argent qu'on lui avait usurpés ; d'ingratitude, de ses services, de ses superbes panégyriques par lesquels il avait glorifié le César romain.
Mais Julien, sans écouter, regardait avec un ennui dégoûté le célèbre orateur, et songeait :
« Est-ce vraiment ce même Libanius dont j'admirais tant les discours dans ma jeunesse ? Quelle bassesse ! 'Quelle vanité! »
Puis, tous les philosophes parlèrent à la fois. Ils se disputaient, criaient, s'accusaient mutuellement d'impiété, de débauche, de concussion, répétant les plus stupides commérages. C'était une honteuse guerre intestine, non de savants, mais de parasites enragés de graisse, prêts à s'entre-déchirer par orgueil, coière ou ennui.
Enfin, l'empereur prononça doucement un mot qui les rendit à la raison.
— Maîtres!
Tous se turent comme une bande effrayée de pies bavardes.
— Maîtres ! répéta Julien avec une amère ironie, je vous ai assez entendus! Permettez-moi dévoua conter une fable. Un roi égyptien avait des singes apprivoises, habitués à exécuter la danse guerrière des Epiriens. On les costumait avec un casque et un masque, on cachait leurs queues sous la pourpre impériale et, quand ils dansaient, il était difficile de croire que ce n'étaient pas des hommes. Ce spectacle plut longtemps. Mais, une fois, un des spectateurs eut l'idée de jeter sur la scène une poignée de noisettes 1 Et qu'advint-il?... Les acteurs déchirèrent la pourpre et les masques, délivrèrent leur queue, se mirent à quatre pattes et commencèrent à se mordre. Ainsi, des gens, avec dignité, exécutent la danse épirienne de la sagesse, — jusqu'au premier don. Mais il suffit de jeter une poignée de faveurs et les sages se transforment en singes, glapissent et se mordent ! Gomment vous plaît ma fable, maîtres?
Tous se taisaient.
Soudain, Salluste prit l'empereur par la main et lui désigna la croisée ouverte.
Sur les plis sombres des nuages, s'étendait lentement, agitée par un vent violent, une lueur pourpre,
— Le feu ! le feu ! s'écrièrent tous les assistants.
— Derrière la rivière 1 supposaient les uns.
— Non, à Garandâma ? assuraient les autres.
— Non, non! à Gésireh, chez les juifs..,
S90 Là mort des dieux.
— Ni à Gésireh, ni à Garandâma ! s'écria quelqu'un avec l'invincible joie qui s'empare de la foule à la vue d'un incendie. C'est dans le bois de Daphné !
— Le temple d'Apollon ! murmura l'empereur, et tout son sang lui afflua au cœur.
— Les galiléens ! burla-t-il d'une voix folle, en se précipitant vers la porte, puis vers l'escalier.
— Esclaves I ... vite I .. . mon coursier et cinquante légionnaires !
En quelques instants tout était prêt. On amena dans la cour un poulain noir, tremblant de tout son corps, dangereux, louchant de ses yeux injectés de sang. \
Julien traversa au galop les rues d'Antioche, suivi des cinquante légionnaires. La foule terrifiée se dispersait devant eux. On piétina quelqu'un; on étouffa un autre : les cris étaient assourdis par le tonnerre des sabots et le cliquetis des armes. On sortit dans la campagne. Pendant plus de deux heures, la course dura aussi affolante ; trois légionnaires tombèrent avec leurs chevaux fourbus.
La lueur devenait de plus en plus vive ; on sentait la fumée ; les champs et leurs gerbes poussiéreuses avaient un reflet sanglant. Les curieux se précipitaient de toutes parts, ainsi que des phalènes sur le feu. Julien remarqua la joie des visages, comme si tous ces gens couraient à une fête.
Les langues de feu brillèrent enfin dans les flocons épais de fumée, au-dessus des noires dentelures du bois de Daphné»
LA MORT DES DIEUX. 5§l>
L'empereur pénétra dans l'enceinte sacrée où la foule mugissait. Beaucoup échangeaient des plaisanteries et riaient.
Les allées calmes, abandonnées de tous depuis tant d'années, regorgeaient de monde. La populace profanait le bois, brisait les branches des antiques lauriers, troublait les sources, piétinait les tendres fleurs endormies. Les narcisses et les lys, en mourant, luttaient avec leur fraîcheur parfumée contre la chaleur étouffante du feu et l'haleine de la populace.
— Un miracle de Dieu ! murmurait joyeusement la foule,
— J'ai vu moi-même tomber la foudre du ciel et allumer le toit I.
— Mais non! tu mens!... la terre s'est fendue à l'intérieur du temple et a vomi des flammes, juste audessous de l'idole !
— Parbleu ! . . . après l'abominable ordre de déranger les reliques!... On croyait que cela se passerait sans encombre ! . , . Tiens ! . . . voilà ton temple d'Apollon et tes prophéties de la source sacrée ! C'est bien fait!
Julien vit, dans la foule, une femme à demi vêtue „ comme sortant du lit; elle admirait le feu avec un sourire stupide, en berçant sur ses bras un enfant à la mamelle. Des pleurs tremblaient encore sur les cils de l'innocent, mais il se calmait en suçant avidement le sein sur lequel il s'appuyait d'une main, tendant l'autre vers le feu, comme s'il eût voulu atteindre un, jouet.
3g3 LA MORT DES DIEUX.
L'empereur arrêta son cheval : on ne pouvait avance: plus loin à cause de la chaleur. Les légionnaires atten daient les ordres. Julien comprit que le temple étai perdu. L'édifice flambait de haut en bas, il ne formai plus qu'un immense brasier; les murs, les solives, les boiseries sculptées s'effondraient avec fracas et des tourbillons d'étincelles montaient vers le ciel qui s'abaissait toujours, menaçant et sanglant. Les flammes léchaient les nuages, se débattaient contre les étreintes* du vent et bruissaient comme une lourde voile. Les feuilles de laurier se tordaient sous la chaleur, comme si elles souffraient, et se repliaient. Les cimes des cyprès s'allumaient comme des torches géantes et leur fuméel blanche semblait la fumée des sacrifices. Les gouttes de résine tombaient serrées, comme si les arbres cen-' tenaires, contemporains du temple, pleuraient le dieuf avec des larmes d'or. Julien, le regard hagard»] contemplait l'incendie. Il voulut ordonner quelque! chose aux légionnaires ; mais, tirant son glaive dul fourreau et cabrant son cheval, il ne put que prononcer, I les dents serrées, dans son impuissante fureur :
— Oh' les misérables (.. . les misérables!
Au loin retentirent les hurlements de la foule, Julien se souvint que derrière le temple se trouvait! l'entrée du trésor et l'idée lui vint que les galiléensl pillaient les richesses du dieu.
Il fit un signe et se précipita de ce côté, suivi des légionnaires. Un triste cortège les arrêta.
Plusieurs gardes romains, accourus en hâte d village de Daphné, portaient une civière.
LA MORT DES DIEUX. 3o,3
— Qu'est-ce? demanda Julien.
— Les galiléens ont tué à coups de pierres le sacrificateur Gorgius.
— Et le trésor?
— Il est intact. Sur le seuil de la porte, le* sacrificateur en a défendu l'entrée. Il n'a pas quitté sa place jusqu'à ce qu'une pierre l'élendît à terre. Puis
, ils ont tué l'enfant. La populace galiléenne, après les avoir piétines, aurait pénétré dans le trésor, si nous n'étions arrivés à temps.
— Il est encore vivant?
— Il respire à peine.
L'empereur sauta à bas de son cheval. On abaissa doucement la civière. Julien s'approcha, s'inclina et releva avec précaution le coin de la vieille chlamyde du sacrificateur, qui couvrait les deux corps.
Sur un lit de fraîches branches de laurier, le vieillard était étendu, les yeux clos, sa poitrine se soulevait péniblement.
Le cœur de Julien frémit de pitié lorsqu'il vit le nez rouge du buveur qui lui avait paru si indécent quelques jours auparavant ; lorsqu'il se souvint de la maigre oie dans le panier d'osier, dernière offrande à Apollon. Sur les cheveux blancs comme la neige, les gouttes de sang ressortaient pareilles à des fruits rouges, et les feuilles de laurier s'étaient enlacées en couronne sur la tête du sacrificateur.
A côté de lui reposait le petit corps d'Héphérion, dont le visage livide paraissait plus beau encore, avec se» cheveux blonds soupoudrés de sang. La joue appuyée
3q4 LA MORT DES DIEUX.
«ur sa main, il semblait dormir, Julien songea
— Tel doit être Eros, le fils de la déesse de l'amour, tué par les pierres des galiléens...
Et l'empereur romain, avec vénération, s'agenouilh devant les martyrs des dieux olympiens. En dépit de îa perte du temple, en dépit du triomphe stupide de la populace, Julien sentait la présence du dieu dans cette mort. Son cœur s'adoucit, sa haine même disparut et, avec des larmes humbles, il baisa la main du vieillard.
Le moribond ouvrit les yeux :
— Où est l'enfant? demanda-t-il tout bas.
— Ici... près de toi...
Julien doucement posa la main de Gorgius sur les cheveux d'Héphérion.
— Vivant? demanda Gorgius, caressant pour 1$ dernière fois les boucles de l'enfant.
Il était si faible qu'il ne pouvait tourner la tête et Julien n'eut pas le courage de lui dévoiler la vérité. Le sacrificateur fixa sur l'empereur un regard suppliant :
— - César ?.. je te le confie... ne l'abandonne pas...
— Sois tranquille ; je ferai tout ce que je pourrai pour ie petit.
Ainsi Julien prit sous sa protection celui auquel même le César romain ne pouvait plus faire ni du mal, ni du bien.
Gorgius laissait toujours sa main posée sur la tête d'Héphérion. Tout à coup, son visage s'éclaira ; il voulut dire quelque chose et balbutia des paroles incohérentes :
— Les voilà ! . . . les voilà I . . . Réjouissez-vous.
LA MORT DES DIEUX. 3g5
11 regarda devant lui, les yeux giands ouverts, sou* pira, s'arrêta à moitié du soupir et son regard s'éteignit. Julien ferma les yeux du mort.
Subitement des chants d'allégresse retentirent. L'empereur se retourna et vit dans l'allée de cyprès se dérouler une longue procession, une foule innombrable, de vieux prêtres vêtus de dalmatiques en drap d'or couvertes de pierreries, des diacres secouant des encensoirs, des moines noirs portant des cierges allumés, des vierges et des adolescents habillés de blanc, des enfants agitant des branches de palmier et au-dessus de la foule, sur un char superbe, les reliques de saint Valérien, dans une châsse d'argent où sô reflétaient les flammes. C'étaient les reliques, chassées, par l'ordre de César, de Daphné à Antioche. L'expulsion se transformait en une marche victorieuse. Le peuple chantait l'antique psaume du roi David, glorifiant le Dieu d'Israël : Les nuages et les ténèbres l'environnent / Dominant les sifflements du vent, le bruit de l'incendie, le chant triomphal des galiléens volait Vers le ciel éclairé par les flammes :
Les nuages et les ténèbres l'environnent, Devant lui marche le feu exterminant ses ennemis. Les montagnes, comme de la cire, fondent Devant le visage du Seigneur !
Du Seigneur universel 1
Julien blêmit en entendant quelle audace et queîla joie sonnaient dans le dernier verset :
Que ceux qui servent et se vantent de leurs idoles tremblent Et que tous les dieux s'inclinent devant lui l
Alors, l'empereur sauta sur son cheval, tira 1© glaive du fourreau et cria :
— Soldats ! . . . suivez-moi !
Il voulut se jeter au milieu de la foule, disperser
cette populace triomphante, renverser la châsse, et disperser les os du saint.
Mais une main ferme saisit la bride du cheval de l'empereur.
— Hors d'ici ! cria Julien furieux, levant le glaive, prêt à frapper.
Son bras s'abaissa au même moment. Devant lui se tenait le sage vieillard, au visage triste et calme y Saîluste Second, arrivé à temps d'Antioche.
— - César, ne frappe pas des désarmés ! Reviens à toi !
Julien remit le glaive au fourreau.
Le casque lui brûlait la tête, comme s'il eût été rougi au feu. Il l'arracha et le jeta à terre, essuya les grosses gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Puis, seul, sans soldats, la tête nue, il s'avança vers la foule, qu'il arrêta d'un geste de la main.
— Habitants d'Antioche ! dit-il presque calme, se contenant par un suprême effort de volonté, sachezle : les émeutiers et les incendiaires du temple d'Apollon seront punis sans merci 1 Vous vous moquez de ma miséricorde? Nous verrons comment vous vous moquerez de mon courroux!... L'Auguste romain pourrait faire disparaître de la terre votre ville et de telle façon que les hommes oublieraient qu'Antioche la Grande 3xistait. Mais je pars en campagne contre les
LA MORT DES DIEUX. 3o,7
Perses. Si les dieux m'accordent de revenir victorieux, — malheur à vous, émeutiers !... Malheur à toi, Nazaréen, fils de charpentier !
Il étendit son glaive au-dessus de la foule.
Tout à coup, il lui sembla qu'une voix étrange lui disait :
— Le Nazaréen, fils de charpentier, te prépare ton cercueil !
Julien, frissonnant, se retourna ; mais il ne vit personne. Il passa la main sur ses yeux :
— Qu'est-ce ?. . . Quelle hallucination. . . balbutia-t-iL A ce moment, à l'intérieur du temple retentit un
bruit assourdissant : une partie de la toiture venait de s'effondrer sur la statue d'Apollon. L'idole roula à bas de son piédestal et la coupe d'or qu'elle tenait à la main résonna plaintivement. Les étincelles jaillirent en un épais tourbillon vers le ciel. La colonne du portique vacilla et le chapiteau corinthien, avec une grâce tendre, même dans sa destruction, comme un lys brisé sur sa tige, s'inclina et tomba à terre. Julien crut que le temple enflammé allait crouler et l'écraser. Et l'antique psaume du roi David, glorifiant le Dieu d'Israël, s'élevait vers le ciel, dominant le bruit de la chute de l'idole *
Que ceux qui servent et se vantent de leurs idolba trembfeuU Et que tous les dieux s'inclinent devant lui !
Julien passa l'hiver dans les préparatifs de îa campagne contre les Perses. Au commencement du printemps, le 5 mars, il quitta Antioche avec une armée de soixante-cinq mille hommes. La neige fondait sur les montagnes. Dans les jardins fruitiers les jeunes abricotiers, privés de feuilles, se couvraient de fleurs roses. Les soldats allaient gaiement à la guerre comme à une fête.
Les chantiers de Samos avaient construit avec d'énormes cèdres, des chênes et des sapins provenant des gorges du Taurus, une flotte de douze cents navires qui avait descendu l'Euphrate jusqu'à la ville de Kaliniké.
Julien, à marches forcées, se dirigea par Hieropolis à Garrhes et longea l'Euphrate jusqu'à la frontière persane au Sud. Au Nord, une autre armée de
trente mille hommes était envoyée sous la direction des comices Procope et Sébastien.
Réunis au roi arménien Arzace, ils devaient dévaster Anadiabène, Hiliocom et, traversant la Cordouane, rejoindre l'armée principale sur les bords du Tigre, à Ktésiphonte.
Tout avait été prévu par l'empereur ; tout avait été combiné et médité avec amour. Ceux qui comprenaient ce plan de campagne s'étonnaient, non sans raison, de sa sagesse, de sa grandeur et de sa simplicité.
Au commencement d'avril, on atteignit Circesium, la dernière ville romaine, remarquablement fortifiée par Dioclétien, sur la frontière de la Mésopotamie, à la jonction de l'Abor et de l'Euphrate, Un pont de bateaux fut construit, Julien ayant donné l'ordre de franchir la frontière dès le matin suivant.
Le soir, tard, lorsque tout fut prêt, il revint dans sa tente, fatigué mais content ; alluma sa lampe et voulut s'adonner à son travail favori, auquel il réservait une partie de ses nuits. C'était un ouvrage de haute philosophie : Contre les chrétiens. Il l'écrivait par bribes, au son des trompes de guerre, des chansons des camps et des appels des gardes. Il se réjouissait à l'idée qu'il luttait avec le Galiléen, avec tout ce qui peut servir la lutte : sur le champ de bataille et dans le livre, avec le glaive romain et la sagesse hellénique. Jamais l'empereur ne se séparait des oeuvres des saints Pères, des canons ecclésiastiques et des symboles des conciles. Sur les marges du Nouveau Testament, qu'il étudiait
avec non moins de zèle que Platon et Homère, il avait annoté de sa propre main des remarques caustiques.
Julien enleva son armure poussiéreuse, s'assit devant sa table et trempa le roseau dans l'encrier, s'appi étant à écrire. Mais sa solitude lut troublée. Deux courriers venaient d'arriver au camp, l'un d'Italie, l'autre de Jérusalem. Les nouvelles n'étaient guère réjouissantes. Un tremblement de terre avait détruit la ville de Nicodémie, en Asie Mineure. Des roulements souterrains avaient mis le comble à la terreur des habitants de Gonstantinople. Les livres des sibylles défendaient de franchir les frontières avant un an.
Le courrier de Jérusalem apporta une lettre du dignitaire Àlipe d'Antioche, auquel Julien avait confié la reconstruction du temple de Salomon. Par une étrange contradiction, l'adorateur du multiple Olympe avait décidé de rebâtir le temple du Dieu unique d'Israël, détruit par les Romains, pour controuver, à la face du monde et des siècles, cette vérité de la prophétie évangélique : « Il ne restera pas ici une seule pierre; tout sera anéanti. » (Math., xxiv, 2.)
Les Juifs répondirent avec enthousiasme à l'appel de Julien et les dons affluèrent de toutes parts. Le plan de la construction était grandiose. On commença les travaux promptement et Julien en confia la surveillance générale à son ami, l'instruit et noble comice Alipe d'Antioche, ancien lieutenant de Bretagne.
— Qu'est-il arrivé? demanda Julien inquiet, en
LA MORT DES DIEUX. Aoi
observant, avant de décacheter la lettre, le visage sombre du courrier.
— ÏJn grand malheur, bien-aimé César !
— Parle, ne crains rien.
— Tp.nl <?ue les ouvriers travaillaient aux décombres et démolissaient les anciens murs, tout a bien marché. Mais à peine a-t-on procédé à la pose de la première pierre du nouvel édifice, que des flammes, sous forme de boule de feu, se sont échappées des soussols, ont renversé les pierres et brûlé les ouvriers. Le lendemain, sur l'ordre du très noble Alipe, on a recommencé les travaux. Le miracle s'est renouvelé. Et une troisième ibis de même. Les chrétiens triomphent, maintenant ; les Hellènes sont atterrés et pas un seul ouvrier ne consent à descendre dans les sous-sols. Il ne reste rien de l'édifice, pas une pierre ! Tout est anéanti !
— Tais-toi, gredin! Tu dois être toi-même un galiléen ! s'écria l'empereur en levant la main sur le courrier agenouillé. Ce ne sont que mensonges !... Des commérages ! . . . Comment Alipe n'a-t-il pas choisi un courrier plus intelligent !
Il brisa le cachet, déplia et lut la lettre. Le courrier disait la vérité; Alipe confirmait ses paroles. Julien n'en pouvait croire ses yeux ; il relut attentivement la missive en l'approchant de la lampe : le rouge de la colère et de la honte empourpra son visage. Mordant ses lèvres au sang, il froissa et jeta le papyrus au» docteur Oribazy qui se tenait à ses côtés.
— Lis 1 . . . toi qui ne crois pas aux miracles ! . . . Ou
le comice Alipe est devenu fou... ou bien... Non 1 cela ne se peut !
Le jeune savant d'Alexandrie ramassa et lut la lettre avec le calme qu'il apportait à toute chose. Puis, fixant sur Julien son regard clair et intelligent *
— Je ne vois là aucun miracle, dit-il. Les savants ont depuis longtemps décrit ce phénomène. Dans les -sous-sols des anciens monuments fermés et privés d'air pendant des siècles, il existe d'épais gaz inflammables. Il suffit de descendre dans ces sous-sols avec une torche allumée pour provoquer une explosion et les flammes tuent les imprudents. Gela paraît un miracle pour les ignorants ; mais, là encore, comme partout, la lumière de la science éclaire les ténèbres de la superstition et donne la liberté à l'esprit humain. Tout est superbe, parce que tout est naturel et d'accord avec la volonté de la Nature.
Il posa tranquillement la lettre sur la table et sur ses minces lèvres glissa un sourire satisfait de pédant.
— Oui, oui 1 sûrement ! dit Julien, non sans un amer sourire. Il faut bien se consoler avec quelque chose ! On peut tout expliquer, tout est naturel : le tremblement de terre de Nicodémie, celui de Constantinople, les prophéties des livres sibyllins, la sécheresse d'Antioche, les incendies de Rome, les inondations en Egypte. Tout est naturel!... Seulement... c'est bien étrange que tout se ligue contre moi, la terre, le ciel, l'eau et le feu, et même les dieux, je crois !
Salluste Second entra dans la tente.
— Sublime Auguste ! Les devins étrusques, chargés
là mort des dieux Ao3
par toi de connaître la volonté des dieux, te supplient d'attendre, de ne pas franchir la frontière demain. Les poules prophétiques, en dépit de toutes le3 prières, se détournent de la nourriture, restent mornes .et ne picorent pas les graines d'orge, — mauvais augure I Tout d'abord, Julien fronça les sourcils avec colère, mais aussitôt ses yeux s'égayèrent, il rit si inopinément que tous se retournèrent vers lui, surpris.
— Vraiment, Salluste ? Elles ne picorent pas ? Hein? Alors que devons-nous faire avec ces bêtes obstinées ? Ne vaut-il pas mieux les écouter, revenir sur nos pas à Antioche, servir de risée aux galiléens?... Sais-tu, mon cher ami ? Rends-toi tout de suite, auprès des devins étrusques et communique-leur ma volonté impériale. Que les sacrificateurs jettent leurs stupides poules dans le fleuve. Entends-tu? S'il ne plaît pas à ces capricieuses engraissées de manger, nous verrons si elles auront envie de boire... Porte mes ordres.
— Tu plaisantes, César ! Ai-je bien compris ; tu veux, malgré tout, franchir la frontière demain ?
— Oui, oui ! Et j'en jure par mes prochaines victoires, par la grandeur de Rome, aucun oiseau prophétique ne m'effrayera ; ni l'eau, ni le feu, ni le ciel, ni la terre, ni même les dieux ! Il est trop tard ! Le sort en est jeté. Mes amis, dans toute la nature, y a-t-il quelque chose de supérieur à la volonté humaine? Dans tous les livres sibyllins, y a-t-il quelque chose de plus fort que ces mots : « Je le veux ainsi ! » Plus que jamais, je sens le mystère de ma vie. Jadis les
hoh LA MORT DES DIEUX.
augures me ligottaient comme les mailles d'un filet* et me faisaient prisonnier. Aujourd'hui, je crois en eux et je me moque d'eux ! Peut-être est-ce sacrilège? Tant pis ! Je n'ai rien à perdre î Si les dieux m'abandonnent, je les renierai !
Quand tout le monde se fut éloigné, Julien s'approcha d'une petite statuette de Mercure, avec l'intention, suivant son habitude, de prier et de jeter quelques grains d'encens sur le trépied; mais, tout à coup, il s'en détourna avec un sourire, se coucha sur la peau de lion qui lui servait de lit et, éteignant la lampe, s'endormit d'un sommeil insouciant et calme, comme il arrive souvent aux gens, à la veille de grands malheurs.
L'aurore se levait à peine, lorsqu'il s'éveilla, plus joyeux encore que la veille. Les trompes sonnèrent. Julien sauta sur son cheval et courut aux rives de l'Abor. La matinée d'avril était fraîche. Un petit vent apportait la tiédeur nocturne des bords du grand fleuve asiatique. Tout le long de l'Euphrate, depuis Gircésium jusqu'au camp romain, s'étendait la flotte,, sur un espace de dix stades. Depuis le règne deXerxès, pareil déploiement de forces ne s'était jamais vu.
Le soleil jeta ses premiers rayons de derrière le mausolée élevé à Gordien, le vainqueur des Perses, tué en cet endroit par Philippe l'Arabe. Le bord du disque pourpre s'alluma au-dessus du calme horizon du désert, comme un charbon ardent et, instantanément toutes les cimes des mâts et les voiles rosirent à travers le brouillard matinal.
LA MOBT DES DIEUX. 4o&
L'empereur lit un signe et la masse de soixante-cinq mille hommes, d'un pas égal qui fit trembier la terre, s'ébranla.
L'armée romaine commença à traverser le pont qui la séparait de la frontière persane.
Le cheval de Julien le transporta sur la berge opposée, sur une haute colline sablonneuse de la terre ennemie.
En tête de la cohorte palatine, marchait le centurion des gardes impériaux, Anatole, l'admirateur d Arsinoé.
Anatole regarda l'empereur. Un grand changement s'était opéré en Julien pendant ce mois passé en plein air, au milieu des travaux de camp qui lui étaient salutaires. Il était difficile de reconnaître dans le mâle guerrier, au visage hâlé, au regard jeune et brillant de gaieté, le philosophe au visage amaigri et jaune, aux yeux mornes, les cheveux et la barbe en désordre, aux mouvements précipités et aux doigts tachés d'encre? ainsi que la toge, le rhéteur Julien qui servait de risée aux gamkis d'Antioche.
— Ecoutez ! Ecoutez ! César va parler !
Tout se tut. On n'entendit plus que le cliquetis des armes, le bruit des flots battant les navires et les frôlements soyeux des drapeaux.
— Guerriers braves parmi les braves ! dit Julien d'une voix forte. Je lis sur vos visages une telle gaieté et une telle hardiesse que je ne puis me retenir de vous adresser quelques mots de joyeuse bienvenue! Souvenez- vous, camarades : la destinée du monde est
4û6 LA MORT DES DIEUX.
entre nos mains ; nous allons rétablir l'antique grandeur de l'empire romain ! Retrempez donc vos cœurs ; soyez prêts à tout I Le retour n'est plus possible.
» Je serai à votre tête ou dans vos rangs, à cheval ou à pied, dans tous les dangers ou dans tous les travaux, -égal au dernier soldat, parce que, de ce jour, vous n'êtes plus mes esclaves, mais mes amis, mes enfants 1 Si la fatalité me fait tomber au milieu du combat, je serai heureux de mourir pour la grande Rome, comme les anciens grands hommes, — les Scévola et les Horaces, et les plus nobles descendants de Décius. Courage, donc, camarades ! et souvenez-vous que les forts sont toujours les vainqueurs 1
Il étendit son glaive, désignant, avec un sourire, à l'armée, le lointain horizon. Les soldats à l'unisson élevèrent leurs boucliers en criant, enthousiasmés :
— Gloire ! gloire à César vainqueur !
Les galères fendirent les eaux de l'Euphrate, les aigles romaines volèrent au-dessus des cohortes et le cheval blanc emporta l'empereur au-devant du soleil levant.
Mais la froide ombre bleue de la pyramide de Gordien tombait sur le sable et, bientôt, Julien dut quitter les rayons lumineux pour cette longue ombre du toinfoeau solitaire.
L'armée longeait la rive gauche de FEupforate. La plaine large, unie comme une mer, était couverte d'absinthe argentée. Il n'y avait pas un arbre. Les buissons et les herbes avaient des parfums pénétrants. De temps à autre, des troupeaux d'ânes sauvages, soulevant des nuages de poussière, paraissaient à l'horizon. Des autruches couraient. La chair grasse et délicate de l'outarde fumait au souper des soldats. Le» plaisanteries et les chants duraient jusqu'à la nuit. La campagne semblait une promenade. Le désert recevait las guerriers avides de gloire, de butin et de sang, avec des caresses muettes, des nuits étoilées, des levers et des couchers de soleil très doux, des fraîcheurs nocturnes imprégnées de l'a mère senteur de l'absinthe.
Ils allaient toujours piu.5 loin et plus loin, sans rencontrer l'ennemi.
4o8 LA MORT DES DIEUX.
Mais à peine étaient-ils passés que le calme redescendait sur la plaine, comme la mer sur un navire englouti, et les tiges des herbes piétinées par les légionnaires se relevaient doucement.
Tout à coup, le désert devint menaçant. Des nuages cachèrent le ciel. La pluie tomba. Un soldai, qui conduisait des chevaux à l'abreuvoir, fut tué par la foudre.
A la fin d'avril, les chaleurs commencèrent. Les guerriers enviaient les camarades qui marchaient à l'ombre d'un dromadaire ou d'une voiture Les hommes du Nord, Gaulois et Sicambres, mouraient d'insolation. La plaine devenait triste, nue, avec de-ci, de-là, quelques touffes d'herbe brûlée. Les pieds enfonçaient dans le sable.
Des coups de vent subits assaillirent l'armée, arrachant les étendards de leur hampe et enlevant même les tentes. Puis, de nouveau, le calme renaissait, étrange, profond et qui paraissait, aux soldats effrayés, plus terrible que les tempêtes.
Les plaisanteries et les chants cessaient. Mais les guerriers allaient toujours plus loin, — toujours sans rencontrer l'ennemi.
Au commencement de mai, on pénétra dans les bois de palmiers de l'Assyrie.
A Mazéprakt, où s'élevaient les ruines de I énorme muraille construite par les anciens rois assyriens, en vît l'ennemi pour la première fois. Les Perses reculèrent précipitamment et, sous une pluie a\ lèches empoisonnées les Romains traversèrent le large canal
réunissant l'Euphrate au Tigre. Cette grandiose construction, faite avec des briques de Babylone et coupant par moitié toute la Mésopotamie, s'appelait Nazar- Malka, rivière des Rois. Subitement, les Perses disparurent ; le niveau du Nazar-Malka haussa et, sortant de ses berges, l'eau s'étendit sur les champs environnants. Les Perses avaient organisé l'inondation, en ouvrant les écluses qui enveloppaient, comme d'un filet, la terre friable d'Assyrie. Les fantassins marchaient dans l'eau jusqu'aux genoux ; les pieds s'embourbaient dans la vase. Des manipules entiers disparurent dans d'invisibles fossés ; dans des trous imprévus tombèrent même des cavaliers et des dromadaires avec leur charge. Il fallut sonder le chemin avec des perches. Les champs étaient transformés en lacs et les bois de palmiers en îlots.
— Où allons-nous? murmuraient les lâches. Pourquoi ne pas retourner tout de suite vers le fleuve et monter sur les navires ? Nous sommes des guerriers et non des grenouilles faites pour barboter dans la boue 1
Julien marchait à pied avec l'infanterie, même dans les endroits les plus difficiles. Il aidait à tirer par les roues les voitures chargées, embourbées dans la vase et riait en montrant aux soldats sa pourpre mouillée, tachée de limon. Avec des troncs de palmier, on forma des fascines, on organisa des ponts volants
A la tombée de la nuit, l'armée réussit à atteindra un endroit sec. Les soldats exténués, s'endormirent* agités.
£jIO LA MORT DES DIEUX.
Le matin, ils virent la forteresse de Périzaborh.
Les Perses raillaient leurs ennemis du haut des murs et des tours inaccessibles, tendues de gro* lapis en poil de chèvre, pour les défendre contre le choc des machines de siège.
Toute la journée s'écoula, en échange de jurons et de projectiles. Profitant de l'obscurité d'une nuit sans lune, les Romains, observant le silence le plus complet, enlevèrent des navires les catapultes et le bélier et les adossèrent contre les murs de Périzaborh. Les fossés furent remplis de terre. A l'aide d'une « malléole », c'est-à-dire d'une flèche énorme en forme de fuseau, pleine d'une matière inflammable composée de goudron, de soufre, d'huile et de bitume, les Romains réussirent à mettre le feu aux tapis de poil de chèvre.
Les Perses se précipitèrent pour éteindre l'incendie et, profitant de cet instant de désarroi, l'empereur ordonna de rouler le bélier.
C'était un tronc de pin, attaché par des chaînes à une tour pyramidale en poutres ; le tronc se terminait par une tête de mouton, en métal. Une centaine de forts légionnaires, avec ensemble, bombant les muscles- sur leurs épaules nues, tiraient sur de grosses cordes, faites de veines de boeuf, et balançaient lentement l'énorme pin.
Le premier coup retentit, pareil au grondement du tonnerre.
La terre résonna, les murs tremblèrent. Puis les coups se succédèrent, de plus en plus rapprochés, et le bélier furieux, avec un entêtement coléreux, frappa
LA MORT DES DIEUX. ftll
son front de métal contre les murs. Un craquement, et tout un coin de mur s'écroula avec fracas. Les Perses s'enfuirent eu poussant des cris désespérés.
Julien, dont le casque étincelait dans un nuage de poussière, gai et terrible comme le dieu de la guerre, se jeta dans la ville conquise.
L'armée alla plus loin. Deux jours elle se reposa sous les frais ombrages des bois, se régalant d'une sorte de vin de jus de palmier et des dattes de Babylone, transparentes comme l'ambre.
Puis, on sortit dans une plaine rocailleuse.
La chaleur était pénible. Les hommes et les bêtes mouraient. L'atmosphère, à midi, tourbillonnait audessus des rochers, en rayons brûlants, et, sur le désert gris cendre, le Tigre se tordait, brillant de ses ondes argentées, comme un paresseux serpent qui chauffe ses anneaux au soleil.
Les Romains virent un énorme roc, au-dessus du Tigre, un roc rose, nu, hérissé d'aspérités. C'était la seconde forteresse défendant Ktésiphonte; la capitale méridionale de la Perse, encore plus imprenable que Périzaborh ; véritable nid d'aigle sous les nuages.
Les seize tours et la double enceinte de Maogamalki étaient bâties avec les célèbres briques de Babylone, séchées au soleil, et jointes entre elles par du bitume, h l'exemple de tous les antiques monuments d'Assyrie, qui ne craignent pas les siècles. L'attaque commença. De nouveau grincèrent péniblement les difformes balistes, les leviers et les poulies des Scorpions ; les malléoles enflammées sifflèrent.
4l3 LA MORT DES DIEUX.
A l'heure où les lézards dorment dans les fentes des rochers, les rayons du soleil tombèrent sur les dos et les tcHes des soldats, comme un poids étouffant. Les légionnaires, désespérés, sans écouter leurs chefs, en dépit du danger, arrachaient leurs casques et leurs armures rougies, préférant les blessures à la chaleur. Au-dessus des tours brunes et des embrasures de Maogamalki vomissant des flèches empoisonnées, des lances, des pierres, des boulets de plomb, des fabriques persanes, empoisonnant l'air par le soufre qu'elles contenaient, le ciel se suspendit poussiéreux, bleu gris, aveuglant, implacable comme la mort.
Le ciel vainquit la haine des hommes.
Assiégés et assiégeants, exténués de fatigue, cessèrent la lutte.
Le silence succéda, plus morne que pendant la nuit la plus noire.
Les Romains ne perdaient pas courage.
Après la prise de Périzaborh, ils crurent à l'invincibilité de l'empereur, le comparèrent à Alexandre le Grand et en attendaient des miracles.
Durant plusieurs jours, du côté Est de Moagamalki, où les roches descendaient moins abruptes, les soldats creusèrent une tranchée. Passant sous les murs de la forteresse, cette tranchée aboutissait au centre de la ville. La largeur du souterrain, trois coudées, permettait à deux guei fiers de marcher de front De gros soliveaux placés à intervalle soutenaient le plafond. Les terrassiers travaillaient gaiement; après l'excès de soleil, l'humidité et l'obscurité leur semblaient délicieuse».
LA MORT DES DIEUX. 4l3>
— Il n'y a pas longtemps, nous étions grenouilles! Maintenant, nous voici taupes ! disaient les soldats en riant.
Trois cohortes, — Mattiariens, Lactinariens et Victoriens, — quinze cents des plus braves guerriers,, observant le plus sévère silence, pénétrèrent dans la galerie souterraine, attendant impatiemment les ordresdes chefs pour envahir la ville.
Au lever du jour, l'attaque fut exprès dirigée de deux côtés opposés, pour détourner l'attention des Perses. Julien menait les soldats par un étroit sentier, sous une pluie de flèches et de pierres.
— Nous verrons, songeait-il en se délectant au danger, nous verrons si les dieux me préservent, s'il y aura un miracle, si j'échappe, même maintenant, à la mort.
Et une irrésistible curiosité, une soif de surnaturel le poussaient à s'exposer, à narguer le sort, avec un sourire de défi. Il ne craignait pas la mort, mais seulement la perte de ce jeu, sans but et enivrant, avec les forces supérieures.
Les soldats le suivaient, fascinés, contaminés par sa folie.
Les Perses, riant des efforts des assiégeants, chantaient très haut la gloire du fils du Soleil, le roi Sapor, et criaient aux Romains, du haut de leurs terrasses de. Maogamaiki :
— Julien pénétrera plutôt dans le palais d'Ormus que dans nuère forteresse!
Dans le feu de l'action, l'empereur, à voix basse,, fit transmettre l'ordre aux chefs.
4l4 LA MORT DES DIEUX.
Les légionnaires, cachés dans la tranchée, sortirent à l'intérieur de la ville, dans la cave d'une maison où une vieille Persane pétrissait du pain. Elle poussa un cri terrible en voyant les légionnaires romains. On la tua. ♦
Puis, se glissant inaperçus, ils se jetèrent par derrière sur les assiégés. Les Perses abandonnèrent leurs armes et se dispersèrent dans les rues de Maogamaiki. Alors, les Romains ouvrirent les portes de la ville qui fut prise des deux côtés.
Dès ce moment, pas un légionnaire ne douta que l'empereur, à l'exemple d'Alexandre de Macédoine, ne conquît tout l'empire des Perses jusqu'aux Indes.
L'armée s'approchait de Ktésiphonte; les navires restaient sur l'Euphrate.
Julien, avec son imagination fiévreuse, presque surnaturelle, qui ne laissait pas aux ennemis le temps de se remettre, restaura l'antique construction romaine : le canal de jonction creusé par Trajan et Septime Sévère et comblé par les Perses.
Par ce canal, la flotte gagna le Tigre, un peu audessus de Ktésiphonte. Le vainqueur se trouvait au centre de l'empire asiatique.
Le lendemain, Julien, réunissant un conseil de .guerre, déciara que les troupes devaient être transportées la nuit sur l'autre rive, aux pieds de la capitale. Dagalaïf, Hormizda, Lecundin, Victor, Sailusle, tous hommes éprouvés dans les guerres, furent terrifiés par cette idée et longtemps supplièrent l'empereur de renoncer à un aussi téméraire projet. Ils lui oppo-
saient la fatigue des soldats, la largeur du fleuve, la rapidité du courant, l'escarpement des berges, la proximité de Ktésiphonte et l'innombrable armée du roi Sapor, l'inéluctable sortie des Perses au moment du débarquement. Julien ne voulut rien entendre.
— Aussi longtemps que nous attendrons, s'écriat— il enfin impatienté, le fleuve ne deviendra pas moins large, les berges moins escarpées et l'armée des Perses augmentera de jour en jour. Si j'avais écouté vos conseils, nous serions encore à Antiocbe !
Les cbefs sortirent de la tente, consternés.
— Il n'y résistera pas ! murmura en soupirant l'expérimenté et malin Dagalaïf, barbare blanchi au service de Rome. Souvenez-A-ous de ce que je vous dis! Il semble gai, il rit même; mais son visage ne reflète rien de bon. J'ai vu cette expression chez des gens bien près du désespoir ou de la mort. Cette gaieté est de mauvais augure.
Le chaud crépuscule embrumé descendait rapidement sur les flots unis du grandiose fleuve. Le signal fut donné. Cinq galères portant quatre cents guerriers démarrèrent. Longtemps on entendit les réguliers coups de rames. Puis, rien. L'obscurité devint impénétrable. Julien regardait fixement et cachait son émotion sous un sourire. Les chefs chuchotaient entre eux. Tout à coup, un feu brilla dans la nuit. Tout le monde retint sa respiration; les regards se tournèrent vers l'empereur. Il avait compris ce que signifiait ce feu : les Perses avait réussi à mettre le feu aux navires romains à l'aide de leurs engins incendiaires adroite-
Zjl6 LA MORT DES DIEUX.
ment lancés de l'autre côté delà berge. Julien pâlit; mais, se remettant aussitôt et ne laissant pas aux soldats ie temps de se rendre compte, il se précipita sur le premier navire venu et cria, s'adressant à l'armée :
— Victoire! victoire! Voyez-vous ce feu! Ils ont atterri et se sont rendus maîtres de la rive. J'ai moimême donné ordre à la cohorte d'allumer ce feu en signe de réussite. Suivez-moi, camarades!
— Que fais-tu? lui murmura à l'oreille le prudent Salluste. Nous sommes perdus... Le feu est aux galères...
— César est devenu fou! balbutia Hormizda terrifié à Dagalaïf.
Le malin barbare haussa les épaules, perplexe.
L'armée, d'une poussée irrésistible, s'élança vers le fleuve, se bousculant, au cri enthousiasme de : « Victoire! victoire! » Se bousculant, tombant à l'eau, mais s'en tirant et riant, tous se précipitèrent sur les navires. Quelques petites barques faillirent couler. Il n'y avait pas assez de place sur les galères.
Plusieurs cavaliers se jetèrent bravement à la nage, coupant le courant avec le poitrail de leurs chevaux. Les Celtes et les Bataves, sur leurs énormes boucliers .] de cuir, en forme de nacelle, s'élancèrent dans le j fleuve; intrépides, ils nageaient dans le brouillard, et j leurs boucliers tournoyaient vertigineusement aux en- j droits rapides ; sans remarquer le danger, les soldats criaient joyeusement :
— Victoire!... victoire!
La force du courant était pour le moment atténut
Là. MORT DES DIEUX. 4l7
par les navires qui encombraient le fleuve. L'incendie des cinq premières galères fut éteint sans peine.
Alors, seulement, tout le monde comprit l'audacieuse ruse de l'empereur. Mais les soldats s'en égayèrent encore davantage. Maintenant, tout semblait possible, après ce danger évité.
Peu avant l'aurore, il se rendirent maîtres des hauteurs. Mais, à peine les Romains eurent-ils le temps de se reposer, sans quitter leurs armée,, qu'ils virent au levant l'énorme armée sortir des murs de Ktésiphonte dans la plaine qui s'étendait devant la ville.
Le combat dura douze heures, Les Perses se battaient avec l'ardeur du désespoir L'armée de Julien vit ici, pour la première fois, les grands éléphants de guerre qui pouvaient écraser toute une cohorte comme une gerbe d'épis. Jamais les Romains n'avaient remporté pareille victoire depuis les grands empereurs Trajan, Vespasien et Titus.
Julien apportait, au soleil levant, l'offrande reconnaissante au dieu de la guerre Ares, offrande composée de dix taureaux blancs, d'une beauté rappelant les sculptures antiques des bas-reliefs grecs.
Toute l'armée était en fête. Seuls, les augures étrusques, comme toujours, conservaient une entêtée et malveillante morosité. A chaque nouvelle victoire de Julien, ils devenaient de plus en plus sombres, muets et énigmatiques.
On amena le premier taureau orné de lauriers, auprès de l'autel fumant. Il marchait lentement, passif, et tout à coup il butta, s'agenouilla avec un étrange
beuglement plaintif, pareil à un gémissement humain, qui fît frissonner tout le monde, enfonça son mufle dans !a poussière et avant même que La cognée du victi maire oût touché son large front, il frémit et mourut.
On amena un second taureau qui tomba mort, de même. Puis un troisième, un quatrième. Tous appro chaient de l'autel, faibles, veules, se tenant à peine , comme s'ils étaient atteints d'une maladie mortelle.
Un murmure d'effroi courut dans l'armée. C'était un terrible présage.
Certains assuraient que les sacrificateurs étrusques avaient empoisonné les taureaux pour se venger du mépris de l'empereur pour leur science.
Neuf taureaux tombèrent ainsi. Le dixième, déchi rant ses entraves, s'échappa et, rugissant, traversa le camp sans qu'on pût l'attraper.
Le sacrifice était désorganisé. Les augures souriaient méchamment.
Lorsqu'on essaya de disséquer les taureaux morts, Julien, d'un regard expérimenté de devin, vit, d'après les organes, des présages terrifiants. Il se détourna; son visage devint livide, il voulut sourire et ne put Tout à coup, il s'approcha de l'autel et de toute sa force le poussa avec son pied. L'autel chancela, mais ne tomba pas. La foule poussa un profond soupir. Le préfet Salluste se précipita vers l'empereur et mur mura :
— Les soldats regardent. . . Il vaut mieux interrompre ks sacrifice;..
LA MORT DES DIEUX. 4l£
Julien l'écarta et frappa plus fort encore du pied l'autel qui se renversa. Les charbons se dispersèrent, le feu s'éteignit; mais la fumée odorante monta plus épaisse.
— Malheur ! . . . Malheur sur nous ! On souille l'autel t gémit une voix.
— Je te dis qu'il est fou! balbutia Hormizda en serrant la main de Dagalaïf . Regarde-le ! . , . Gomment les autres ne le voient-ils pas?
Les augures étrusques se tenaient immobiles, imperturbables, sévères et indifférents.
Julien leva les bras au ciel. Ses yeux brillaient. Il cria :
— Je le jure par la joie éternelle, concentrée là, dans mon coeur, je vous renie comme vous m'avez renié! Je vous abandonne comme vous m'avez abandonné, divins impuissants! Je suis seul contre vous, fantômes olympiens! Je, suis pareil à vous; mais je ne suis pas votre égal, parce que je suis un homme, et vous seulement des dieux ! . . . Depuis longtemps déjà, mon cœur aspire à cette délivrance, et voilà, maintenant, je romps notre alliance. Je ris de ma terreur superstitieuse, de vos prophéties enfantines. Je vivais comme un esclave, et j'aurais pu mourir de même!... Mais je me suis réveillé; j'ai compris que j'étais plus fort que les dieux, parce que, voué à la mort, j'ai vaincu la mort! Il ne faut ni tristesse, ni peur, ni victimes, ni prières! C'est finil Désormais, dans ma vie, il n'y aura pas une seule ombre, pas un seul frémissement, rien! sinon, l'éternel rire olympien que je vous prends,
ô morts ! Rien, sinon le feu sacré que je vous prends <ô immortels ! Ma vie sera cou me l'azur sans nuages dans lequel vous avez vécu jadis et dans lequel vous^ mourez maintenant, pour céder la place aux hommes-.' dieux!... Maxime! Maxime, tu as raison : ton esprit plane au-dessus de moi!
Un augure de quatre-vingt-dix ans s'approcha de l'empereur, et, posant la main sur son épaule :
— Plus bas, mon enfant, plus bas ! Si tu as compris le mystère, réjouis-toi en silence. Ne tente pas la foule. Ceux qui t'écoutent ne peuvent comprendre
Le murmure d'indignation augmentait.
— Il délire! dit Hormizda à Dagalaïf. Il faut l'emmener dans sa tente, ou bien cela finira mal !
Oribazy, avec l'air d'un médecin dévoué, prit là main de Julien et commença à le persuader doucement :
— Il faut te reposer, bien-âlmé Auguste ! Voilà deux nuits que tu ne dors pas. Il existe de dangereuses fièvres dans ce pays. Viens dans la tente. Le soleil est nuisible... La maladie peut s'aggraver I
L'empereur le regarda distraitement.
— Attends, Oribazy : j'ai oublié quelque chose... Oui, oui!... G'est le principal! Écoute, ne dis jamais : <( Les dieux ne sont plus » , mais plutôt : « Les dieux ne sont pas encore ! » Ils n'existent pas, mais ils existeront, non dans des fables, mais sur la terre. Nous serons tous des dieux ; seulement il faut pour cela une grande audace, comme personne ne Ta eue encore, même le héros de Macédoine!
LA MORT DES DIEUX. 42 ï
Le trouble de l'armée devenait dangereux. Les murmures et les exclamations se fondaient en un grondement d'indignation. Personne*ae comprenait clairement; mais tous flairaient qu'il se passait quelque chose d'anormal. Les uns criaient en un effroi superstilieux :
— Sacrilège!... Relevez l'autel!... Qu'attendent donc les sacrificateurs?
D'autres répondaient :
— Les sacrificateurs ont empoisonné César, parce qu'il n'écoutait pas leurs conseils! Tuez les sacrificateurs, ils nous perdront!...
Les galiléens, profitant de l'occasion, se faufilaient parmi les groupes avec des airs humbles, riaient et chuchotaient entre eux, inventant des commérages et, comme des serpents éveillés dans leur nid, sifflaient :
— - Ne le voyez-vous pas? c'est Dieu qui le punit. Les diables se sont emparés de lui et ont troublé sa raison. Voilà pourquoi il se révolte contre ses dieux, parce qu'il a renié l' Unique !
L'empereur, comme s'il s'éveillait d'un profond sommeil, promena lentement son regard sur la loule, et enfin demanda, indifférent, à Oribazy :
— Qu'ya-t-il? Pourquoi crient-ils? Qu'est-il arrivé? Ah- oui!... l'autel renversé!
Et, contemplant avec un triste sourire les charbons éteints :
— Sais-tu, mon savant ami, on ne peut offenser davantage les gens qu'avec la vérité !..A Pauvres en-
fants simples ! . . . Eh bien I qu'ils crient et qu'ils pleurent, ils se consoleront! Allons, Oribazy, allons à l'ombre; Tu as raison : le soleil doit être nuisible... J'ai mal aux yeux, je suis fatigué...
Julien partit lentement, appuyé sur le bras du docteur. En entrant dans sa tente, d'un geste veuie de la main, il fit signe à tous de s'éloigner. On baissa la portière et la tente resta plongée dans l'obscurité.
L'empereur s'approcha de son pauvre lit dur, son lit de campagne, — une peau de lion, sur laquelle il s'afiaissa, exténué. Longtemps, il resta étendu ainsi, serrant sa tête dans ses mains, comme dans son enfance, après une grande offense ou après un chagrin.
— Doucement ! doucement ! César est malade I disaient les chefs pour calmer les soldats.
Et les guerriers se turent aussitôt.
Dans le camp romain, comme dans une chambre d'agonisant, régna un silence plein de pénible attente.
Seuls, les galilééns n'attendaient pas, glissaient furtivement, pénétraient partout, colportant les bruits sinistres, et comme des reptiles éveillés après le sommeil hivernal, réchauffés par le soleil, sifflaient sans relâche :
— Ne le voyez -vous pas? C'est Dieu qui le punit I
Plusieurs fois Oribazy avait soulevé prudemment la portière de la tente, eu offrant au malade de prendre une boisson rafraîchissante. Julien refusait et priait de le laisser tranquille. Il craignait les visages humains, le bruit et la lumière. Enserrant toujours sa tête dans ses mains, fermant les yeux, il cherchait à ne penser à rien, à oublier où il se trouvait et ce qu'il ressentait.
Le surnaturel effort de volonté qu'il avait dépensé en ces trois mois l'avait changé, laissé faible et brisé comme à la suite d'une longue maladie. Il ne savait plus s'il dormait ou s'il était éveillé. Les tableaux, se répétant, se raccrochant les uns aux autres, glissaient devant ses yeux avec une rapidité inouïe et une martyrisante précision. Tantôt il lui semblait qu'il était couché dans la grande salle de Marcellum. La vieille Lebda l'a béni pour la nuit et les ébrouements des che-
4a4 LA MORT DES DIEUX.
vaux attachés près de la tente deviennent le risible ronflement de Mardonius.
Il se sentait avec joie redevenu petit garçon, inconnu à tous, éloigné du monde, perdu dans les montagnes de Gappadoce.
Ou bien, il sentait le fin et frais parfum des jacinthes, tendrement chauffées par le soleil de mars dans la cour du sacrificateur Olympiador ; il entendait le rire argentin d'Amaryllis et le murmure de la fontaine, le bruit métallique du jeu de kottavos et le cri de Dyophane : « Mes enfants, les gâteaux de gingembre sont cuits! y>
Puis tout disparaissait
Et il entendait seulement les premières mouches bourdonner dans un coin protégé du vent, sur le mur blanc ensoleillé, au bord de la mer. Il regardait, avec un sourire, les voiles qui se baignaient dans l'infinie tendresse de la Propontide et il croyait qu'il était seul dans un délicieux désert où personne ne viendrait et, comme les gais moucherons sur le mur blanc, il sentait le naïf bonheur de la vie, du soleil et du calme.
Subitement éveillé, Julien se souvient qu'il est au cœur de la Perse, qu'il est empereur romain et qu'il est responsable de soixante mille légionnaires; qu'il n'y a plus de dieux, qu'il a renversé l'autel des sacrifices! Il frissonne. Un froid glacial secoue son corps. Il lui semble qu'il tombe dans le vide et qu'il n'a rien à quoi il peut se retenir.
Il ne pouvait dire s'il avait passé une heure ou vingtquatre heures dans ce demi-sommeil.
Non plus en rêve, mais réellement, il entend son fidèle esclave lui dire, en passant la tête sous la portière :
— César! j'ai peur de te déranger et je n'ose désobéir 1 Tuas ordonné de te prévenir sans retard... Le chef Ariphé vient d'arriver au camp...
— Ariphé! s'écria Julien en se levant. Ariphé!... Amène-le! amène-le vite!
C'était un des plus braves chefs, envoyé avec un détachement pour se rendre compte si l'armée de secours, composée de trente mille hommes placés sous le commandement des comices Procope et Sébastien, n'arrivait pas, ainsi qu'il leur avait été ordonné, avec les troupes de l'allié Arzace, joindre l'empereur sous les murs de Ktésiphonte. Julien attendait depuis longtemps ce secours dont dépendait le sort de l'armée principale.
— Amène-le ! s'écria l'empereur. Plus vite. . . Ou bien non . . . Moi-même . . .
Mais sa faiblesse ne s'était pas encore dissipée, en dépit de sa surexcitation. La tête lui tourna, il ferma les yeux et dut se retenir contre le mur de toile de la tente.
— Donne-moi du vin..., du fort..., avec de l'eau froide.
Le vieil esclave exécuta rapidement l'ordre et tendit la coupe à l'empereur, qui but lentement et sortit de la tente. La soirée était avancée. Loin derrière l'Euphrate, avait passé un orage et le vent apportait encore la fraîcheur et l'odeur de la pluie. Au milieu des nuages,
es rares étoiles tremblaient comme des veilleuses vacillant sous la brise. Du désert parvenaient les aboiements des chacals.
Julien découvrit sa poitrine, tendit son front au ffcnt et s'adonna à la caresse de la tempête calmée.
n sourit en songeant à sa lâcheté. La faiblesse avait slisparu; les forces lui revenaient, les nerfs étaient tendus ainsi que de sensibles cordes. Il aurait voulu commander, agir, ne pas dormir de la nuit, combattre, jouer avec la vie et avec la mort, vaincre le ibnger. De temps en temps seulement, il sentait un frisson secouer son corps.
Âriphé vint.
Les nouvelles étaient pitoyables. Tout espoir dans l'aide de Procope et de Sébastien était perdu. L'empereur était abandonné par ses alliés, au centre de l'Asie. On parlait même de la trahison du rusé Arzace.
A ce moment, on annonça à l'empereur qu'un transfàge du camp de Sapor désirait lui parler.
Le Perse se prosterna devant Julien et baisa la terre.
C'était un monstre. Sa tête rasée, défigurée par les tortures asiatiques, les oreilles coupées, les narines arrachées, ra pelait les crânes des cadavres. Mais ses yeux brillaient, intelligents et résolus.
Il était vêtu d'une riche robe de soie couleur feu et parlait mal le grec. Il était accompagné de deux esclaves.
Le Perse dit se nommer Arthaban, être un satrape Calomnié dev» .•! ^apor, défiguré par les tortures et qu'il venait chez les Romains pour se venger du roi.
— 0 Seigneur universel! disait Arthaban, emphathique et uieusonger, je te livrerai Sapor, les mains et les pieds liés comme un agneau de sacrifice. Je t'amènerai la nuit au camp et doucement tu prendras le roi dans ta main, comme les enfants prennent, dans les leurs, les oiselets? Seulement, écoute Arthaban !... Arthaban peut tout !.. . Arthaban connaît les secrets du roi !
— Qu'attends-tu de moi? demanda Julien.
— La vengeance ! Viens avec moi.
— Où?
— Au Nord ; à travers le désert, — trois cent vingt-cinq parasanges, — puis à travers les montagnes, à l'Est, directement sur Suse et Hecbatane...
Le Perse désigna l'horizon.
— Là-bas I là-bas ! répéta-t-il sans quitter Julien des yeux.
— César ! murmura Hormizda à l'oreille de l'empereur. Prends garde!... Cet homme a un mauvais regard!... C'est un sorcier... un brigand ou bien... pis, peut-être?... Parfois la nuit, dans ces parages, il se commet de mauvaises choses. Chasse-le!... Ne l'écoute pas...
L'empereur ne prêta pas attention aux paroles d'Hormizda.
Il éprouvait l'étrange fascination des yeux suppliants du Perse.
— Tu connais exactement la route qui conduit à Hscbatane ?
— Oh ! oui, oui ! s'écria le Perse avec un rire sa-
tisfait. Comment ne la connaîtrais-je pas?... Chaque grain de sable dans le désert... chaque puits... Artha-j ban sait ce que chantent les oiseaux, entend pousser la stipe, couler les sources souterraines. Il courra devant ton armée, flairant la trace, montrant le chemin... Crois-moi; dans vingt jours, toute la Perse t'appartiendra jusqu'à l'Inde, jusqu'à l'Océan !
Le cœur de l'empereur battait à se rompre.
« Serait-ce le miracle que j'attendais ? songeait- -iL Dans vingt jours la Perse m'appartiendrait ! »
Il en perdait haleine.
— Ne me chasse pas ! murmurait le monstre. Je resterai comme un chien, couché à tes pieds 1 Dès que je t'ai vu, je t'ai aimé, Seigneur universel, plus que mon âme, parce que tu es superbe ! — Je veux que tu marches sur mon corps, que tu me piétines et je lécherai la poussière de tes pieds en chantant : « Gloire ! gloire au fils du Soleil, au roi de l'Orient et de l'Occident, — Julien ! »
Il baisait les pieds de l'empereur et les deux esclaves, prosternés aussi, répétaient après lui : « Gloire ! gloire ! gloire ! »
— Que faire alors des navires? pensa Julien tout haut. Les laisser désarmés aux mains de l'ennemi ou bien les gp^'!er?
— Les brûler ! souffla Arthaban.
Julien frémit et fixa étrangement le Perse.
— Les brûler? Que dis-tu?
Arthaban releva la tête et plongea ses yeux dans les yeux de l'empereur.
— Tu as peur? toi!... Non, non; les hommes seuls ont peur, mais non les dieux ! Brûle les navires et tu seras libre comme le vent ; tes navires ne tomberont pas au pouvoir des ennemis, et ton armée s'augmentera des soldats pris par la flotte. Sois grand et hardi jusqu'à la fin ! Brûle-les, et dans dix jours tu seras sous les murs d'Hecbatane! Dans vingt jours toute la Perse t'appartiendra ! Tu seras plus grand que le fils de Philippe, le vainqueur de Darius. Seulement.,, brûle tes navires et suis-moi I . . . Tu n'oses pas ?
— Et si ce ne sont que des mensonges ? Si je lis dans ton cœur que tu me mens! s'écria l'empereur en saisissant d'une main le Perse à la gorge et, de l'autre, le menaçant du poignard.
Hormizda soupira de soulagement.
Pendant quelques instants, ils se regardèrent sans parler. Arthaban soutint le regard de l'empereur, et Julien éprouva de nouveau la fascination de ces yeux intelligents, audacieux et serviles.
— Laisse-moi mourir de ta main, si tu ne me crois pas I répétait le Perse.
Julien le lâcha et remit le poignard dans sa gaine.
— Il est terrible et doux de regarder dans tes yeux, continua Arthaban, en fixant toujours étrangement l'empereur. Ton visage est celui d'un dieu ! Personne ne le sait encore; moi seul, je sais qui tu es... Ne repousse pas ton esclave, Seigneur !
— Nous verrons ! murmura Julien pensif. Je voulais depuis longtemps me battre avec ton roi, dans le dé* sert... Mais les navires...
— Oh ! oui ! les navires 1 murmura Arthaban. II tet partir le plus vite possible... cette nuit... pour que les habitants de Ktésiphonte ne puissent nous "soir 1... Tu les brûleras !
Julien ne répondit pas.
— - Emmenez-les! ordonna-t-il en désignant les transfuges aux légionnaires. Surveillez -les de près !
En revenant à sa tente, Julien s'arrêta et leva les Jcex :
■— Vraiment? Si simplement et si vite. Je sens çue ma volonté est comme la volonté des dieux. J'ai h peine pensé, et cela s'accomplit.
La joie de son âme augmentait ; souriant, il appuya la main sur son cœur pour en comprimer les tumultueux battements. Il sentait encore des frissons et sa $tie lui paraissait lourde comme s'il avait passé la fjumée sous un soleil trop chaud.
Faisant venir près de lui, dans sa tente, le chef Tîctor, vieillard qui lui était aveuglément dévoué, il j lui confia l'anneau d'or portant le sceau impérial.
— Aux commandants de la flotte, les comices J Constantin et Lueillien ! ordonna laconiquement 1 Julien. Avant le lever du jour, ils doivent brûler les j 3ia vires, excepté les cinq grands chargés de pain et les douze petits qui nous serviront de ponts volants. J Brûler tous les autres. Celui qui s'opposera à cet ordre 1 répondra de sa tête. Garder le plus absolu secret...
Il lui donna un morceau de papyrus sur lequel il écrivit l'ordre laconique aux commandants de la flotte.
LA MORT DBS IIEUX. $$ï
Yictor, selon son habitude, ne s'étonnanfc de dt&a* baisa le bas de la pourpre impériale et sortit.
Julien, malgré l'heure tardive, convoqua un conseit de guerre. Les chefs se réunirent dans la tente. so©£~ bres, secrètement irrités et soupçonneux.
En quelques mots, Julien leur exposa son pfem d'aller au Nord, au centre de la Perse,, vers Suse d!L Hecbatane, pour se saisir du roi à l'improviste.
Tous se révoltèrent, parlèrent à la fois, ne dissimulant pas que le projet de Julien leur semblait usa véritable folie. Sur les visages austères des vieux d£ sages guerriers, se lisaient la fatigue, le manque 4s confiance et le dépit.
Plusieurs répliquèrent sèchement.
— Où allons-nous? Que faut-il encore? disait Schiste Second. Songe un peu, césar : nous awss conquis la moitié de la Perse. Sapor t'offre des conditions de paix, comme jamais monarque d'Asie n'en a offert à aucun conquérant romain, ni au graad Pompée, ni à Septime Sévère, ni à Trajan. Concluoa* donc la paix, tant qu'il n'est pas trop tard et regagnons notre patrie 1
— Les soldats murmurent î observa Dagalaïf. Ne les pousse pas au désespoir ! Ils sont fatigués. Bea$i~ coup sont blessés ou malades. Si tu les mènes plus loin, dans un désert inconnu, on ne peut répondre d® rien. Aie pitié d'eux !... Et toi-même, n'aspires-tu pas au repos? Plus que nous tous tu dois être fatigué..,
— - Retournons I s'écrièrent tous les chefs. Aller plus loin serait une folie !
43a LA MORT DES DIEUX.
A ce moment, un bruit sourd et menaçant, retentit derrière ia tente, un bruit pareil au grondement de la mer en furie.
Juiien prêta l'oreille et tout de suite comprit : c'était i émeute.
— Vous connaissez ma volonté, dit-il froidement aux chefs en leur montrant la sortie. Elle est inébranlable ! Dans deux heures, nous nous mettrons en marche. Veillez à ce que tout soit prêt.
— Bien-aimé Auguste, répondit Salluste avec un calice plein de respect, je ne sortirai pas sans te dire ce que je dois. Tu as parlé avec nous, tes égaux non en puissance mais en bravoure, d'une façon indigne d'un Romain élève de Socrate et de Platon ; nous ne pouvons pardonner tes paroles qu'en les mettant sur le compte de l'énervement momentané qui obscurcit ton cerveau impérial.
— Eh bien ! s'écria Julien sarcastique et blêmissant de colère contenue, tant pis pour vous, mes amis I Vous êtes entre les mains d'un fou, en ce cas ! Je viens de donner l'ordre de brûler les navires et mes ordres s'exécutent en cet instant ! Je prévoyais votre sagesse et je vous ai coupé la route de ia retraite. Maintenant, votre vie est entre mes mains et je vous forcerai à croire au miracle !
Tous restèrent saisis; seul, Salluste se jeta vers Julien et, lui prenant les mains :
— C'est impossible, césar I... tu n'as pas pu... vraiment. . .
Il n'acheva pas et lâcha les mains de l'empereur.
Tous, debout, ils écoutaient.
Les cris des légionnaires devenaient de plus en plus forts, le bruit de l'émeute se rapprochait comme une tempête volant sur la cime des arbres d'une énorme forêt.
— Qu'ils crient ! dit Julien très calme. Les pauvres enfants I Où veulent-ils aller sans moi ? Vous entendez? Voilà pourquoi j'ai brûlé les navires, dernier espoir des lâches et des paresseux. Il n'y a plus de retour possible, à moins de miracle. Maintenac, vous êtes liés à moi pour la vie et pour la mort. Dans vingt jours l'Asie sera à nous... Je vous ai entourés de terreur pour que vous vainquiez tout et deveniez pareils à moi... Réjouissez-vous! Je vous mènerai, comme Dionys, à travers le monde, et vous serez les maîtres des hommes et des dieux I . . . Vous serez dieux vousmêmes !
A peine avait-il prononcé ces mots que dans toute l'armée retentit un cri d'infini désespoir :
— Us brûlent ! . . . ils brûlent î
Les chefs se précipitèrent hors de la tente, suivis de Julien.
Ils virent les lueurs de l'incendie. Victor avait textuellement transmis les ordres de l'empereur. La Hotte était environnée de flammes et l'empereur contemplait ce spectacle avec un muet et étrange sourire.
— César!... que les dieux nous protègent!... II s'est enfui !...
En disant ces mots, un centurion tomba aux pieds de Julien, pâle et tremblant
— Enfin? Qui? Que dis-tu?
— Arthaban ! . . . Arthaban ! Malheur sur nous ! B t a trompé, césar I
— C'est impossible!... les esclaves? balbutia l'empereur atterré.
— Ils viennent d'avouer-dans les tortures qu' Arthaban n'était pas un satrape, mais un receveur de contributions à Ktésiphonte. Il a inventé cette ruse pour sauver la ville et t'entraîner dans le désert pour te livrer aux Perses. Il savait que tu brûlerais tes navires. Es ont dit aussi que Sapor s'avançait à la tête d'une armée formidable. ..
L'empereur se précipita sur la berge, à la rencontre de Victor :
— Éteignez ! . . . Éteignez au plus vite !
Mais sa voix s'étrangla. En regardant la flotte en feu, Julien comprit qu'aucune force humaine ne pouvait vaincre les flammes, développées par un vent violent.
Il se prit la tête dans les mains et, quoiqu'il n'eût plus de foi, ni de prières dans son cœur, il leva les yeux au ciel, comme s'il y cherchait un secours.
Les étoiles là-haut brillaient faiblement.
L'armée se soulevait, de plus en plus menaçante
— Les Perses ont incendié les navires ! gémissaient les uns, en tendant leurs bras vers leur dernier espoir.
— Mais non ! ce sont les chefs, pour nous attirer dans le désert et nous abandonner ! divaguaient les autres.
— Tuez les sacrificateurs ! hurlaient les troisièmes. Les sacrificateurs ont empoisonné césar et lui ont enlevé la raison I
— Gloire à Auguste Julien vainqueur ! s'écriaient les fidèles Gaulois et Celtes. Taisez-vous traîtres ! Tant que césar est vivant, nous n'avons rien à craindre.
Les lâches pleuraient :
— La patrie ! La patrie ! Nous n'irons pas plus loin ! Nous ne ferons pas un pas de plus. Tuez-nous plutôt !
— Nous ne reverrons pas plus le pays natal que nous ne voyons nos oreilles ! Nous sommes perdus, frères ! Les Perses nous ont pris au piège !
— Mais ne voyez-vous pas ? triomphaient les gali- Mens. Les démons se sont emparés de lui ! L'impie Julien a vendu son âme, et ils l'entraînent à l'abîme ! Où peut nous conduire un fou, possédé des démons ? , Et cependant, Julien, ne voyant et n'entendant rien, comme en un rêve, murmurait avec un sourire impuissant et distrait :
— Qu'importe!... Le miracle s'accomplira!... Si ce n'est maintenant, ce sera plus tard !..r Je crois au miracle i
C'était le premier bivouac de nuit de la retraite, la seizième calende du mois de juin. L'armée s'était refusée à aller plus loin. Ni les prières, ni les injonctions, ni les menaces de l'empereur n'avaient pu en avoir raison. Les Celtes, les Romains, les païens, les chrétiens, braves et lâches, tous lui avaient répondu par un seul cri :
— Retournons ! . . . la patrie !
Les chefs se réjouissaient en secret ; les augures étrusques triomphaient ouvertement.
Après l'incendie des navires, tous s'étaient soulevés.
Maintenant, non seulement les galiléens, mais les olympiens aussi, étaient persuadés qu'une malédiction pesait sur la tête de l'empereur, que les Eumé» aides le poursuivaient.
Quand il traversait le camp, les conversations cessaient, tous s'écartaient de lui craintivement.
Les livres sibyllins et l'Apocalypse, les augures étrusques, les perspicacités chrétiennes, les dieux et les anges, tous s'unissaient pour perdre l'ennemi commun.
Alors, l'empereur déclara qu'il les conduirait vers la patrie, à travers la province de Cordouane et le fertile Héliocom.
D'après ce plan de retraite, on conservait l'espoir de joindre les troupes de Procope et de Sébastien. Julien se consolait en pensant qu'il ne quittait pas encore la Perse, qu'il pouvait encore rencontrer l'armée de Sapor, lui livrer bataille et obtenir une victoire qui arrangerait toutes choses.
Les Perses ne se montraient plus. Voulant, avant l'attaque décisive, affaiblir l'armée romaine, ils avaient incendié les riches champs couverts d'orge dorée et de froment, les entrepôts et les greniers des campagnes.
Les soldats de Julien marchaient dans un désert mort, fumant encore des suites de l'incendie. La disette commença.
Pour augmenter le désastre, les Perses avaient détruit les digues des canaux et avaient noyé les champs brûlés. Ils avaient été aidés, dans cette besogne, par les ruisseaux et les torrents qui débordaient de leur lit par suite de la fonte des neiges sur les monts d'Arménie.
L'eau séchait vite sous les rayons ardents du soleil de juin. Sur la terre, tiède encore, restaient des fia-
ques de boue grasse. Le soir, de ces charbons l mouillés, se dégageaient d'asphyxiantes vapeurs ; j l'odeur âpre des décombres pourris s'imprégnait .1 dans tout, l'air, l'eau et même les vêtements et la nourriture des soldats.
Des marais corrompus, s'élevaient des myriades d'insectes : moustiques, œstres venimeux, taons et autres mouches. Ils formaient de véritables nuées au-dessus des bêtes de somme; se collaient à la peau moite des légionnaires. Nuit et jour, s'entendait leur bourdonnement berceur. Les chevaux s'emportaient, les bœufs brisaient leurs attaches, renversaient les -chariots.
Après les passages difficiles, les soldats ne pouvaient espérer de repos. Même sous les tentes, on ne trouvait pas de refuge contre les insectes qui s'y introduisaient à travers les fentes. Il fallait s'envelopper la tête dans une étouffante couverture, pour parvenir à s'endormir.
Les morsures de certaines petites mouches transparentes, couleur de fumier, produisaient des enflures, des cloques qui démangeaient d'abord, puis s'envenimaient et, enfin, se transformaient en horribles plaies purulentes.
Les derniers jours, le soleil ne se montra pas. Le ciel, bas, dense, étouffant, semblait couvert d'une nappe uniformément blanche de nuages lourds, doni l'immobilité était encore plus pénible pour les yeux, que le soleil.
Us marchaient ainsi, amaigris, faibles, d'un pas
veule, tête baissée, entre le ciel implacable et la terre noire, brûlée.
Il leur semblait que l'Antéchrist, l'homme réprouvé de Dieu, les avait exprès emmenés dans cet endroit maudit, pour les perdre. Les uns murmuraient, dénigraient les chefs, mais indistinctement, comme dans un rêve. Les autres priaient et pleuraient comme des enfants malades, quémandant auprès des camarades un morceau de pain ou une gorgée de vin. Plusieurs tombèrent de faiblesse sur la route.
L'empereur ordonna de distribuer aux soldats affamés les dernières provisions que l'on gardait pour lui et ses proches. Lui-même se contentait d'une claire bouillie de farine avec un petit morceau de suif, —nourriture dont se serait détourné le légionnaire le moins dégoûté. Grâce à une extrême continence, il sentait continuellement une excitation inquiète et, en même temps, une légèreté de corps, comme s'il eût eu des ailes. Cette légèreté le soutenait et décuplait ses forces. Il s'efforçait à ne pas songer à l'avenir, Revenir à Àntioche ou à Taroe, vaincu, se livrer à la risée des galiléens, il savait pertinemment qu'il ne le supporterait pas.
Cette nuit, les soldats reposaient, le vent du nord ayant chassé les insectes. L'huiïe, la farine, le vin, dernières provisions de l'empereur, avaient calmé la faim. L'espoir du retour renaissait. Le camp devint silencieux. Julien s'éloigna sous sa tente.
Maintenant, il ne dormait plus ou fort peu et seulement vers le lever du jour. Si par hasard, il s'endor-
mait profondément, il s'éveillait terrifié, des gouttes de sueur froide perlant sur son front. Il avait besoin de se sentir en possession de toute sa connaissance, pour étouffer l'ennui qui rongeait son âme.
Entré dans sa tente, il enleva avec des pinces la mouchure de sa lampe. Autour de lui gisaient en désordre des rouleaux de parchemin et l'Évangile. Il s'apprêta à écrire son ouvrage favori : Contre les chrétiens, commencé deux mois auparavant, au début de la campagne. Julien, couché, le dos tourné à la porte de la tente, relisait le manuscrit, lorsque, soudain, il entendit un léger bruit.
Il se retourna, eut un cri et se dressa sur ses jambes. Il lui semblait voir un fantôme : sur le seuil se tenait un adolescent, vêtu d'une pauvre tunique brune en poil de chameau ; une poussiéreuse peau de mouton, la « méloté » des anachorètes égyptiens était jetée sur ses épaules ; il avait les pieds nus dans des sandales de palmier.
L'empereur regardait et attendait, sans force, pour prononcer un mot.
— Te souviens-tu, lui dit une voix connue, te souviens-tu, Julien, comme tu es venu chez moi, au monastère? Alors, je t'ai repoussé; mais je n'ai pu l'oublier, parce que nous sommes tous deux singulièrement proches...
L'adolescent rejeta sa capuche noire; Julien vit des cheveux dorés et reconnut Arsinoé.
— D'où? Pourquoi es-tu venue? Pourquoi es-tu vêtue ainsi? Il craignait toujours que ce ne fût un
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fantôme qui disparaîtrait aussi inopinément qu'il était apparu. Arsinoé, en quelques mots, lui narra ce qu'elle était devenue depuis leur séparation.
Ayant quitté son tuteur Hortensius et donné la plus grande partie de sa fortune aux pauvres, elle avait vécu longtemps avec les anachorètes, au sud du lac Maréotide, parmi les montagnes stériles du Liban, dans les terribles déserts de INétris et de Skétis. Elle était accompagnée par le jeune Juventin, disciple du vieux Didime. Ils avaient fréquenté les ascètes.
— Et alors? demanda Julien, non sans une certaine appréhension. Et alors, jeune fille, as-tu trouvé chez eux, ce que tu cherchais ?
Elle secoua la tête et dit tristement : — ■ Non. Des traits de lumière, des allusions, des présages, comme partout ailleurs.
— Dis!... dis tout! suppliait l'empereur, dont les yeux brillaient d'espoir et de reconnaissance.
— Le saurai-je? répondît-elle lentement. Vois-tu, mon ami, je cherchais la liberté de l'âme, mais elle n'existe pas là-bas!
— Oui, oui! n'est-ce pas? triomphait Julien. Je te l'avais bien dit, Arsinoé.
Elle s'assit sur un siège couvert de peau de léopard et continua calmement avec le même sourire triste. Julien écoutait avec joie et avidité.
— Dis-moi, comment as-tu quitté ce® malheureux? demanda Julien.
— » J'ai «u aussi une tentation, répliqua Arsinoé.
One fois, dans le désert, parmi les pierres, j'ai trouvé un éclat de marbre blanc. Je l'ai ramassé et longtemps j'admirais comme il étincelait au soleil; et tout à coup je me suis rappelé Athènes, ma jeunesse, mon art, toi! Je me suis éveillée et je décidai de revenir dans le monde, de vivre et de mourir ce que Dieu m'avait créée : artiste. A ce moment, le vieux Didime eut un rêve, dans lequel je te réconciliais avec le galiléen...
— Avec le galiléen ! s'écria l'empereur.
Et son visage s'assombrit, ses yeux s'éteignirent, le a-ire triomphant expira sur ses lèvres.
— La curiosité m'entraînait vers toi, continua Arsinoé. Je voulais savoir si tu avais atteint la vérité dans s ta voie et à quoi tu avais abouti. J'ai revêtu l'habit d'un moine. Nous avons descendu le Nil, frère Juventin et moi, jusqu'à Alexandrie; puis un bateau nous mena à Antioche et nous nous sommes rendus, avec une grande caravane syrienne, à travers Aparnée, Epiphanie et Édesse, jusqu'à la frontière. Après mille dangers, nous avons traversé les déserts de la Mésopotamie, abandonnés par les Perses. Non loin du village d'Abuzat, après la victoire de Ktésiphonte, nous avons vu ton camp. Et maintenant, me voici 1... Et toi, Julien ?
Il soupira et baissa la tête sans répondre. Puis, la regardant il demanda :
— Maintenant, tu le détestes aussi, Arsinoé?
— Non, pourquoi? répondit-elle simplement. Pourquoi Le détester? Les sages de la Hellade ne se
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rapprochaient-ils pas de ce que prêchait le galiléen? Ceux qui, dans le désert, martyrisent leur corps et leur âme sont loin de l'humble fils de Marie. Il aimait les enfants, la liberté, la gaieté et les superbes lys blancs. Il aimait la beauté, Julien!.,. Nous nous sommes éloignés de lui et nous nous sommes embrouillés et assombris. Tous t'appellent le Renégat... Mais eux-mêmes sont des renégats...
L'empereur se tenait agenouillé devant Àrsinoé., levant sur elle des yeux pleins de prière et de larmes qui coulaient lentement sur ses joues amaigries.
— Il ne faut pas! murmurait-il. Ne parle pas!... Pourquoi? Laisse ce qui a été!... Ne sois pas de nouveau mon ennemie !
— - Non, non! je dois tout te dire! s'écria Àrsinoé. Écoute!... Je sais que tu L'aimes!... Tais-toi; c'est ainsi, et là est ta malédiction ! Contre qui t'es-tu révolté? Quel ennemi es-tu pour Lui? Quand tes lèvres maudissent le Crucifié, ton cœur aspire après Lui! Quand tu luttes contre son nom, tu es plus près de Lui, plus près de son esprit que ceux qui répètent avec des lèvres mortes: Seigneur! Seigneur 1.. Voilà, ce sont ceux-là qui sont tes ennemis et non pas Lui, Pourquoi te tortures-tu plus que les moines gaMléens?
L'empereur s'arracha à l'étreinte d' Arsinoé et se leva pâle comme un mort. Son visage se décomposa et dans ses yeux brilla l'ancienne haine. Il murmurait avec une ironie douloureuse :
— Va-t'en!... loin de moil... Je connais les ruses galiléennesl
Arsinoé le regardait avec effroi et désespoir, comme un fou.
— Julien!... Julien, qu'as-tu? Est-ce possible qu'un nom...
Mais il s'était déjà dominé.
Les yeux s'éteignirent, le visage devint indifférent, presque méprisant. L'empereur romain parlait à une galiléenne.
— Pars, Arsinoé. Oublie tout ce que je t'ai dit. C'était une minute de faiblesse qui est passée. Je suis tranquille. Tu vois, nous sommes toujours étrangers. L'ombre du Crucifié est toujours entre nous. Tu ne l'as pas renié. Qui n'est pas son ennemi ne peut être mon ami.*.
ÊUe tomba à genoux devant lui.
— Pourquoi? pourquoi? Que fais -tu? Aie pitié de toi, tant qu'il n'est pas trop tard ! C'est de la folie. Reviens, ou bien tu...
Elle n'acheva pas et il termina la phrase pour elle» Avec un sourire altier :
— Ou bien je périrai, veux-tu dire, Arsinoé? Soit î Je suivrai mon chemin jusqu'à; la fin, où qu'il me conduise! Si, comme tu dis, j'ai été injuste envers la sagesse des galiléens, souviens-toi de ce que j'ai supporté à cause d'eux ; combien innombrables et méprisables étaient mes ennemis!... Écoute, une fois des guerriers romains ont trouvé devant moi, dans un marais de la Mésopotamie, un lion que poursuivaient des mouches venimeuses. Elles se fourraient dans sa gueule, dans ses oreilles, dans ses narines, Tempe-
chaient de respirer, collaient ses yeux, et par leurs piqûres, vinrent à 4 bout de la puissance léonine! Tel sera ma mort, telle sera la victoire des galiléens sur le César romain!
La jeune fille tendait toujours vers lui ses mains pâles, sans un mot, sans espoir, comme un ami vers un ami mort. Mais entre eux était un abîme que les vivants ne franchissent pas.
Vers le 20 juillet, l'armée romaine, après un long trajet à travers les plaines brûlées, trouva dans la vallée profonde de la rivière Durous, un peu d'herbe échappée à l'incendie. .
4 côté se trouvait un champ de froment mûr. Les guerriers ramassèrent le pain. Le repos dans cette vallée dura trois jours.
Les légionnaires, indiciblement heureux, se couchaient, respiraient l'humidité parfumée de la terre et serraient les froides tiges des hautes herbes contre leurs visages poussiéreux.
Au matin du quatrième, au haut des collines environnantes, les gardes romaines aperçurent un nuage de fumée ou de poussière. Les uns supposaient que ce devait être des ânes sauvages, habitués à se réunir en troupeaux pour se garantir contre l'attaque des lions ; d'autres affirmèrent que c étaient des Sarrazins attirés par les nouvelles du siège de Ktésiphonte; certains exprimaient leurs craintes que ce ne fût l'armée principale du roi Sapor.
L'empereur ordonna de sonner le ralliement. Les.
cohortes, dans l'ordre sévère de défensive, sous forme de cercle, à l'abri des boucliers réunis, pareils à des murailles métalliques, disposèrent leur camp sur la berge de la rivière. Le nuage de fumée ou de poussière resta à l'horizon jusqu'au soir, sans que personne eût pu deviner ce qui se cachait derrière lui.
La nuit était sombre et calme; pas une étoile ne brillait au ciel.
Les Romains ne dormaient pas. Ils se tenaient debout autour de grands feux, et attendaient, avec une muette inquiétude, le lever de l'aurore
Au lever du soleil, ils virent les Perses. L'ennemi avançait lentement. Les guerriers expérimentés évaluaient leur nombre à bien près de deux cent mille. Les collines, sans cesse, démasquaient de nouveaux détachements Le scintillement des armures était si vif qu'on ne pouvait en soutenir l'éclat, voilé pourtant par la poussière. Les Romains, silencieux, quittaient la vallée de la veille et se disposaient en bataille. Les visages étaient sévères, mais non pas tristes.
Le danger étouffait la haine : tous les regards étaient fixés sur l'empereur . Galiléens et païens cherchant à deviner l'expression de son visage s'ils pouvaient espérer.
En cet instant, Julien rayonnait de joie. Il attendait la rencontre avec les Perses comme un miracle, sachant que la victoire lui donnerait une telle renommée
et une telle force que les Galiléens ne pourraient plu lui résister.
Il était superbe comme un antique héros de la Hellade. Le danger l'immatérialisait; dans ses yeux s'allumait un feu terrible et gai.
Le matin lourd et poussiéreux du 22 juillet annonçait une journée torride.
L'empereur ne voulut pas endosser la cuirasse et resta vêtu d'une légère tunique de soie. Le chef Victor s'approcha de lui, tenant une cotte de mailles, et dit :
— César, j'ai eu un mauvais rêve. Ne tente pas le sort. Mets l'armure 1
Julien, silencieux, le repoussa de la main. Le vieillard tomba à genoux :
— Mets-la ! . . . Aie pitié de ton esclave ! . . . La bataille sera dangereuse...
Julien prit un bouclier, jeta. la pourpre flottante de sa chlamyde sur son épaule et sautant sur son cheval :
— Laisse-moi, vieillard l dit-il. Je n'ai besoin de rien.
Il partit; son casque béotien surmonté d'un cimier d'or étincelait au soleil, tandis que Victor, inquiet, le suivait tristement des yeux.
Les Perses approchaient. Il fallait se hâter.
Julien disposa l'armée dans l'ordre spécial, en forme de croissant. L'énorme demi-cercle devait enfoncer les deux pointes dans la masse persane et l'enserrer des deux côtés. L'aile droite était commandée par Dagalaïf, la gauche par Hormizda, Julien et Victor occu-
iA MORT DBS DIEUX 44^
paient le centre. Les trompes sonnèrent. La terre frémit sous les pas mous et lourds des éléphants persans, aux Iroriis ornés de plumes d'autruche. À l'aide de fortes lanières, des tourelles de cuir étaient tenues à leur dos; dans chacune d'elles se trouvaient quatre archers, lançant des falariques d'étoupe et de bitume enflammés.
La cavalerie romaine ne supporta pas le premier choc. Avec des cris assourdissants, leurs trompes levées, les éléphants ouvraient leurs gueules humides, et les légionnaires sentaient sur leur visage l'haleine des monstres rendus furieux par une boisson spéciale, faite de vin, de poivre et d'encens, dont les barbares se servaient pour les enivrer avant les batailles.
Avec leurs défenses peintes en vermillon, allongées par des bouterolles d'acier, les éléphants fendaient les ventres des chevaux et leurs trompes, enlaçant les cavaliers, les soulevaient de dessus la selle, pour les frapper contre le sol. La chaleur torride de l'après-midi développait chez les quadrupèdes une âpre odeur de sueur qui faisait frémir et se cabrer les chevaux.
Une cohorte déjà avait pris la fuite : c'étaient des chrétiens. Julien se jeta à leur poursuite ; frappant de la main en plein visage le principal décurion, il cria, furieux :
— Lâches ! vous ne savez donc que prier ? Les légers archers de Thrace et les frondeurspaphlagoniens avancèrent contre les éléphants. Derrière eux marchaient les adroits Illyriens lanceurs de javelots emplis de plomb, les « Martiobarbules ». Julien
donna l'ordre de diriger dans les jambes des monstres les flèches, les pierres et les javelots. Une flèche atteignit dans l'œil un énorme éléphant indien qui hurla et se cabra. Les sangles craquèrent, la selle portant la tourelle de cuir, glissa, se renversa et les archers persans tombèrent comme des oiseaux d'un nid.
Un désarroi se produisit parmi les pachydermes, Blessés aux jambes, ils tombaient et bientôt ce ne fut qu'une montagne de masses grises. Les pieds levés en. l'air, les trompes ensanglantées, les défenses brisées, les tourelles renversées, les chevaux à demi écrasés, les Romains et les Perses, blessés et morts, tout confondit.
Enfin, les éléphants prirent la fuite, se jetèrent si les Perses et commencèrent à les écraser. Ce danger avait été prévu dans la tactique des barbares. L'exempl< de la bataille sous Niziba avait prouvé que l'armée pouvait être détruite par ses propres alliés.
Alors, les cornacs, avec des coutelas recourbés attachés à leur main droite, commencèrent à frappei les monstres entre les deux vertèbres de l'épine dorsale les plus rapprochées du crâne. Il suffisait d'ui seul coup pour tuer net le plus grand et le plus fort des pachydermes. Les cohortes des Martiobarbules se précipitèrent en avant, escaladant les blessés, poursuivant les fuyards.
A ce moment, Julien courait au secours de l'aile gauche. De ce côté avançaient les Klibanaires persans, détachement de cavaliers renommés, liés, soudés les uns aux autres par une forte chaîne, couverts de h
LA MORT DES DIEUX. 45l
tête aux pieds d'écaillés métalliques, invulnérables, presque immortels dans le combat, pareils à des statues coulées dans du bronze. On ne pouvait les blesser qu'à travers les étroites ouvertures laissées pour la bouche et les yeux.
Contre les Klibanaires, Julien dirigea les cohortes de ses vieux et fidèles amis les Bataves et les Celtes. Ils mouraient pour un sourire de César, en le regardant de leurs yeux enfantins et enthousiastes.
L'aile droite des Romains était éprouvée par les chars persans attelés de zèbres rapides. Aux essieux étaient fixées des faux affilées qui, mues avec une vitesse effrayante, d'un seul coup, coupaient les jambes des chevaux, les têtes des soldats, taillaient les corps avec la même facilité que la serpe du faucheur abat les fines tiges des épis.
A la fin de la journée, les Klibanaires faiblirent, les armures surchauffées les brûlaient. Julien dirigea contre eux toutes ses forces. Us s'ébranlèrent, le trouble se mit dans leurs rangs. Des lèvres de l'empereur s'échappa un cri de triomphe. Il se jeta en avant, poursuivant les fuyards, ne s'apercevant pas que l'armée était en retard. Quelques gardes accompagnaient César, et dans leur nombre le vieux chef Victor. Le vieillard, blessé à la main, ne sentait pas son mal; ne quittant pas l'empereur d'un instant et le préservant des coups mortels en le cacnant sous son bouclier, îl savait qu'il est aussi dangereux de s'approcher d'une armée en fuite que d'un édifice menaçant ruine.
45a LA MORT DES DIEUX.
— Que fais-tif, César ? criait-il. Prends garde ! Mets ma cotte de mailles !
Julien, sans l'écouter, allait toujours de l'avant, les bras élevés, la poitrine découverte, comme si, seul, sans armée, par son visage et son geste terribles, il chassait ses innombrables ennemis. Un gai sourire se jouait sur ses lèvres ; à travers un nuage de poussière soulevé par le galop furieux du cheval, brillait le casque béotien, et les plis de la chlamyde, flottant au gré dii vent, semblaient deux géantes ailes de pourpre, qui entraînaient l'empereur plus loin, et plus loin.
Devant lui fuyait un détachement de Sarrazins. Un des cavaliers se retourna, reconnut Julien à ses vêtements et le désigna à ses camarades en poussant un cri guttural pareil à celui d'un aigle :
— Malekl.. Malek!... Le roil... Le roi ! Tous se retournèrent et, sans arrêter leurs coursiers,
sautèrent debout sur leur selle, tout blancs dans leurs longs vêtements, les lances levées au-dessus de leurs têtes.
L'empereur vit un visage bronzé de brigand. C'était presque un enfant. Il accourait vers lui sur un dromadaire de Bactriane dont les poils ballottaient des morceaux de boue sèche. Victor, avec son bouclier, para deux lances sarrazines dirigées contre l'empereur.
Alors l'adolescent, sur son chameau, visa et son regard rapace brilla, tandis que, montrant ses dents blanches, il criait joyeusement :
— Malek!... Malek I
— - Comme il est heureux ! songea Julien. Et moi encore...
Il n'eut pas le temps d'achever sa pensée, la lance siffla, atteignit sa main droite dont elle écorcha l'épiderme, glissa le long des côtes et vint se planter au-dessous du foie. Julien crut la blessure légère, saisit la pointe à double tranchant pour l'arracher et se coupa les doigts. Le sang jaillit. Julien poussa un cri, rejeta la tête en arrière, fixa ses yeux grands ouverts sur le ciel pâle et tomba de son cheval dans les bras de ses gardes.
Victor le soutenait avec une tendre vénération ; ses lèvres tremblaient ; il contemplait avec un regard trouble de douleur les yeux clos du souverain.
Les cohortes en retard les rejoignirent.
L'empereur fut porté dans sa tente et étendu sur son lit de camp. Il ne reprenait pas connaissance et gémissait de temps en temps. Le docteur t)ribazy retira le fer de la lance de la profonde blessure qu'il lava et pansa. Victor, par un regard, lui demanda s'il restait quelque espoir; Oribazy secoua tristement la tête. Après le pansement, Juben soupira et ouvrit les yeux.
— Où suis-je? demanda-t-il surpris en jetant les yeux autour de lui.
Puis, il entendit le bruit lointain de la bataille, se souvint de tout et en un effort se dressa sur son lit.
— Pourquoi m'a-t-on emmené? Où est mon cheval? Vite, Victor !
Subitement son visage se décomposa de douleur Tous se précipitèrent pour le soutenir. Il repoussa Victor et Oribazy.
— Laissez-moi ! . . . Je dois être avec eux jusqu'à la fin.
Son âme luttait contre la mort. Lentement, il se leva, un pâle sourire errait sur ses lèvres et ses yeux brûlaient.
■ — Vous voyez! Je puis encore... Vite ! mon glaive, mon bouclier, mon cheval!
Victor lui tendit le bouclier et l'épée. Julien les prit et, vacillant, comme un enfant, qui ne sait encore marcher, fit quelques pas.
La plaie se rouvrit ; il laissa choir les armes, tomba dans les bras d'Oribazy et de Victor et, levant les yeux, s'écria, avec un calme mépris :
— C'est fini !... Tu as vaincu, Galiléen !
Et, sans plus opposer de résistance, il s'abandonna à son entourage. On l' étendit sur son lit.
— Oui, mes amis ! répéta-t-il doucement. Je me meurs.
Oribazy se pencha vers lui, le consolant, l'assurant que sa blessure guérirait.
— Ne me trompe pas, répliqua Julien. Pourquoi? Je n'ai pas peur...
Puis il ajouta, solennel :
— Je mourrai de la mort des «âges.
Le soir, il perdit connaissance.
Les heures succédaient aux heures.
Le soleil se coucha. Le combat s'arrêta. On alluma une lampe dans la tente. La nuit descendit lentement.
Julien ne revenait pas à lui ; la respiration s'affaiblit : on crut qu'il expirait. Enfin, ses yeux
s'ou virent peu à peu, et son regard immobile se fixa sur un coin de la tente. De ses lèvres s'échappait un rapide murmure. Il délirait.
— Toi? ici ! Pourquoi?... Qu'importe! tout est fini. Ne le vois-tu pas?... Va-t'en! Tu détestais le rire. Voilà ce que nous ne te pardonnons pas...
Puis, il reprit ses sens et demanda à Oribazy :
— Quelle heure est-il? Verrai-je le soleil? Et songeur, il ajouta :
— Oribazy, est-il possible que la raison soit aussi impuissante? Je sais que c'est une faiblesse du corps... Le sang emplissant le cerveau crée des visions... Il laut vaincre... Il faut que la raison...
Les idées, de nouveau, s'embrouillaient, le regard reprenait sa fixité :
— Je ne veux pas ! Entends-tu?... Va-t'en, tentateur ! Je ne crois pas... Socrate est mort comme un dieu... Il faut que la raison... Victor ! Oh ! Victor!. Qu'attends-tu de moi, implacable? Ton am >ur est plus terrible que la mort!... Ton iardeau est le plus lourd fardeau... Pourquoi regardes-tu ainsi? Combien je t'ai aimé. Bon Pasteur !... Toi seul ! Non, non! Les pieds transpercés... Le sang?... La mort de la Hellade?... L'obscurité?... Je veux le soleil, le soleil doré... sur le marbre du Parthénon ! . . , Pourquoi voilerais-tu le soleil?...
11 était une heure du matin.
Les légions étaient revenues au camp ; la victoire ne les réjouissait pas. En dépit de la fatigue, presque personne ne dormait. On attendait des nou\ elles de
la tente impériale. Beaucoup, debout auprès des feux à demi éteints, sommeillaient, appuyés sur leur lance. On entendait les chevaux, entravés, soupirer et mâcher l'avoine.
Entre les sombres tentes se montrèrent de blanches lignes à l'horizbn. Les étoiles devinrent plus paies et plus froides. L'humidité s'étendit ; l'acier des lances et des boucliers se ternit sous la rosée. Les coqs des devins étrusques chantèrent. Une calme tristesse planait dans le ciel et sur la terre ; tout semblait mirage : ce qui était proche paraissait lointain et proche ce qui était loin.
A l'entrée de la tente de Julien se pressaient les amis, les chefs, les familiers. Ils avaient l'aspect de pâles fantômes dans la demi-teinte du crépuscule.
Un plus grand silence régnait encore dans la tente. Le docteur Oribazy broyait dans un mortier des plantes médicinales pour un breuvage rafraîchissant. Le malade était calme, le délire avait disparu. A l'aurore, il reprit ses sens et demanda impatienté :
— Quand doue, enfin, le soleil?
— Dans une heure, répondit Oribazy en consultant la clepsydre.
— Appelez les chefs, ordonna Julien. Je dois parler...
— Bien-aimé César, remarqua le savant, peut-être cela te sera-t-il nuisible...
— Qu'importe ! Je ne mourrai pas avant le lever du soleil. Victor, soulève ma tête.
On lui conta la victoire remportée sur les Perses, \
la fuite du chef de la cavalerie ennemie et des deu] fils du roi Sapor, la mort de cinquante satrapes.
Julien ne s'étonna pas et ne se réjouit pas. Il rest indifférent.
Dagalaïf, Hormizda, Ariphé, Lucillien et Sallustc entrèrent, ayant à leur tête le comice Jovien. Beaucoup, faisant des suppositions pour l'avenir, exprimaient le désir de voir sur le trône cet homme faibl< et craintif, dangereux pour personne. On espérait se reposer sous son règne des angoisses du tumultueu] règne de Julien. Jovien possédait 2'art-de plaire à toul le monde. Il était grand et beau, mais ne tranchait pas sur la foule. Il était bienfaisant et quelconque.
Parmi les familiers se trouvait aussi le jeune centurion des écuy ers impériaux, le futur célèbre historien, Ammien Marcellin. Tout le monde savait qu'il écrivait les mémoires de la campagne et amassait des docu— '! ments pour un grand ouvrage historique. En pénétrant sous la tente, Ammien retira de sa poche ses tablettes et son style. Il s'apprêtait à inscrire le discours de l'empereur moribond et, sur son mâle visage, se lisait une profonde et impartiale curiosité comme celle d'un artiste ou d'un savant.
— Levez le rideau 1 ordonna Julien.
On enleva la portière. Tout ie monde s'écarta. L'air
frais du matin souffla sur le visage de l'agonisant. La porte donnait sur le levant, rien ne masquait l'horizon.
— Bien Éteignez la lampe.
On exécuta Tordre, et le crépuscule envahit la tente . Tout le monde attendait silencieux.
— Écoutez, mes amis, commença Julien.
Il parlai' bas, mais distinctement. Tout son être respirait le triomphe de la raison ; dans ses yeux brillait une invincible volonté.
Ammien écrivait, et sa main tremblait. Il avait conscience qu'il gravait sur les tables de l'Histoire, en transmettant les dernières paroles du grand empereur aux générations futures :
— Écoutez, mes amis, mon heure est venue, peutêtre trop tôt ; mais, voyez, je me réjouis, comme un fidèle débiteur, en rendant ma vie à la nature, et il n'y a, dans mon âme, ni peine, ni efïroi ; il n'y a en elle que la calme gaieté des sages, le pressentiment de l'éternel repos!... J'ai rempli mon devoir, et, en me souvenant du passé, je ne me repens de rien. Aux jours où, chassé par tous, j'attendais la mort en Cappadoce dans le palais de Macellum, et plus tard au faîte de la grandeur, sous la pourpre du césar romain, j'ai conservé mon âme sans tache, aspirant aux buts élevés. Si je n'ai tout accompli ce que je désirais, n'oubliez pas que les affaires terrestres sont sous la dépendance du destin. Maintenant, je remercie l'Eternel de m' avoir permis de mourir, non d'une longue maladie, ni de la main du bourreau, mais sur le champ de bataille, en pleine jeunesse, au milieu d'exploits inachevés... Racontez, bien-aimés, à mes amis et à mes ennemis, comment meurent les Hellènes, soutenus par la divine sagesse...
Il se tut. Tout le monde s'agenouilla. Beaucoup pleuraient.
— Qu'avez-vous, mes pauvres amis? demanda Julien en souriant, 1! est indécent de pleurer ceux qui retournent dans leur patrie. Console-toi, Victor I
Le vieillard voulut répondre et ne put; se cachant le visage dans les mains, il sanglota plus fort encore.
— Doucement ! doucement ! dit Julien en tournant son regard vers le ciel. Le voilà î
Les nuages s'enflammèrent. Le crépuscule, dans la tente, devint jaune et tiède. Le premier rayon de soleil brilla. Le moribond tourna vers lui son visage.
Alors, Salluste Second s'approcha de Julien, et lui baisant la main :
— Bien-aimé Auguste ! qui désignes-tu pour te succéder ?
— Qu'importe ! Le sort décidera. Il ne faut pas lui résister. Que les galiléens triomphent. Nous vaincrons, plus tard. Il y aura sur la terre le règne des égaux des dieux, riant éternellement comme le soleil !.. Regardez ! . . . Le voilà l
Un faible frisson secoua son corps et, en un dernier effort, Julien leva les bras, comme s'il eût voulu s'élancer à la rencontre de l'astre levant. Un sang noir jaillit de sa blessure. Les veines se gonflèrent sur les tempes et sur le cou.
— Boire 1... boire!... murmura-t-il, étouffant. Victor approcha de ses lèvres une coupe d'or,
emplie jusqu'au bord d'eau de source. Julien regardait
LA MORT DES DIEUX. &0l
le soleil et buvait avidement Feau transparente et froide comme de la glace.
Puis sa tête se renversa ; des lèvres entr'ouvertes sortit le dernier soupir, le dernier murmure :
— Réjouissez-vous!... La mort... c'est le soleil! 0 Hélios ! prends-moi !... Je suis comme toi !.,.
Le regard s'éteignit, Victor ferma les yeux de Julien. Le visage de l'empereur, dans le rayoDnement du soleil, semblait celui d'un dieu olympien endormi.
Trois mois s'étaient écoulés depuis le traité de paix honteux, signé par Jovien avec les Perses.
Au commencement d'octobre, l'armée romaine, épuisée par la faim et les marches forcées à travers la torride Mésopotamie, était revenue, enfin, à Antioche.
Fendant ce triste retour, le centurion des écuyers impériaux, Anatole, s'était lié d'amitié avec le jeune Mstorien Ammien Marcellin. Les deux amis avaient décidé de se rendre en Italie dans une villa solitaire «Te Baii, où les invitait Arsinoé, pour se reposer des fatigues de la campagne et soigner leurs blessures, aux sources sulfureuses.
En passant, ils s'étaient arrêtés quelques jours à Antioche, où se préparaient de superbes fêtes çn l'honneur de l'avènement au trône de Jovien et du retour de l'armée. La paix conclue avec le roi Sapor
était déshonorante pour l'empire : cinq riches provinces romaines, sur les rives du Tigre, entre autres la Cordouane et la Régimène, quinze forteresses de frontière, la ville de Singar, Castra-Maourorum et l'invincible Nazib, — tout cela passait entre les mains de Sapor.
Mais les galiléens songeaient peu à la défaite de Pvome. Quand la nouvelle de la mort de Julien parvint à Antioche, les citoyens, rendus craintifs, crurent tout d'abord que c'était une nouvelle ruse satanique, un nouveau filet jeté pour capturer les justes. Mais, lorsque la nouvelle fut confirmée, leur joie devint du délire.
Le matin, de bonne heure, le bruit de la fête, les cris du peuple, pénétrèrent dans la chambre d'Anatole. Il avait décidé de passer toute la journée à la maison. L'allégresse de la populace lui répugnait. Il essaya de se rendormir et n'y parvint pas, en proie à une étrange curiosité. Sans rien dire à Ammien, il s'habilla vivement et sortit dans la rue. Il faisait une fraîche matinée de printemps.
De grands nuages ronds, se détachant sur le fond sombre du ciel bleu foncé, se fondaient avec les innombrables colonnades et portiques de marbre d' Antioche. Sur le forum et les marchés bruissaient des fontaines. Dans la perspective ensoleillée et poussiéreuse des rues, on voyait les larges courants d'eau des canalisations de la ville s'entrecroiser comme des fils de cristal.
Des pigeons picoraient, en roucoulant, des grains d'orge.
Des portes grandes ouvertes des églises sortaient des senteurs de fleurs et d'encens. Des jeunes filles aspergeaient d'eau, auprès des bassins, leurs corbeilles de roses pâles d'octobre et en chantant des psaumes joyeux, entouraient de guirlandes les colonnes des basiliques chrétiennes.
La foule bruyante emplissait les rues ; des chars et des litières avançaient lentement au milieu de la chaussée. A tout instant retentissaient les cris de :
— Gloire à Jovien Auguste ! Le grand et bienheureux!
Quelques-uns ajoutaient : « Le vainqueur » ; mais sans grande assurance, le mot vainqueur frisant de trop près l'ironie.
Le même gamin qui, jadis, dessinait sur les murs la caricature de Julien, maintenant batlait des mains, sifflait, se roulait dans la poussière et criait :
— Il a péri I II a péri, le sauvage sanglier, le dévas tateur du jardin céleste l
Il répétait ces mots entendus et ils lui semblaient d'autant plus offensants, qu'il n'en comprenait pas la signification.
Une vieille, toute courbée, en haillons, qui se tenait dans un coin sale et humide, comme un cloporte, sortit aussi au soleil, se réjouissant de la fête. Elle brandissait un bâton, et vociférait d'une voix brisée :
— Il a péri, Julien!... Il a péri, le misérable I Une infinie tristesse emplissait le cœur d'Anatole,.
mais il allait toujours plus loin, entraîné par la curiosité. En suivant le Singon, il s'approcha de la cathé-
drale. Là, îl vit le dignitaire de questure, Marc Avinius, sortant de la basilique, accompagné de deux esclaves, qui, à coups de coude, lui trayaient un passage à travers la foule.
— Qu'est-ce ? s'étonna Anatole. Gomment cet ennemi des galiléens se trouve-t-il ici ?
Des croix brodées d'or ornaient la cblamyde violette d'Avinius et même ses pantoufles de cuir ponceau.
Junius Mavricus, un autre ami d'Anatole, s'approcha d'Avinius :
— Comment te portes-tu, vénéré? lui demandat— il, examinant avec une surprise moqueuse, le nouveau costume chrétien du dignitaire.
Junius était un homme libre, possédant une fortune indépendante et pour lequel le changement de religion ne présentait aucun intérêt. Il ne s'étonnait nullement de la transformation de ses confrères-amis; mais il lui plaisait, à chaque rencontre, de les taquiner par de» questions et de jouer le rôle de l'homme oflensé qui cache son indignation sous le masque de l'ironie.
La foule se hâtait d'entrer à l'église et, sur le parvis désert, les amis pouvaient causer librement. Anatole se cacha derrière une colonne et écouta le dialogue.
— Pourquoi ne restes-tu pas jusqu'à la fin du service ? demanda Mavricus.
— Des palpitations. J'étouffe. Je ne suis pas habi tué...
Et Avinius ajouta, pensif:
— Le nouveau prédicateur a un style extraordinaire. Ses hyperboles agissent trop sur mes neris.
Un style... Comme si l'on grattait du verre avec du fit».
■ — Vraiment ! c'est touchant ! se réjouit Mavricus. Voilà un homme qui a tout trahi !.». Mais le style...
— Non, non, je ne l'ai peut-être pas bien compris! l'interrompit Avinus. Ne crois pas, Mavricus; je suis sincère î
D'une moelleuse litière, sortit en geignant le gros questeur lui-même, Garguillius :
— Je crois que je suis en retard... Mais cela ne fait rien, je resterai sur le parvis... Dieu et son Esprit...
— Miracle! riait Mavricus. Les textes* de la Bible sur les lèvres de Garguillius !
— Que le Christ te pardonne, mon fils ! lui dit le ipiesteur imperturbable. Pourquoi t'agites-tu toujours?
— Mais je ne peux en revenir jusqu'à présent I II y a tant de conversions, tant de transformations ! . . . J'avais toujours supposé que tes opinions.,.
— Quelle sottise, mon ami ! Je n'ai qu'une opinion, celle que les cuisiniers galiléens ne sont pas plus mauvais que les hellénistes. Ils vous préparent des mets maigres. .. c'est à s'en rendre malade !... Viens souper, philosophe. Je te convertirai vite à ma croyance. Tu t'en écheras les doigts! Et, enfin, n'est-ce pas la même chose que de manger un bon dîner en l'honneur du dieu Mercure ou du saint Mercure ! ce sont des préjugés ! En quoi cette petite chose est-elle gênante ?
Et il montra la petite croix d'ambre qui se balançait,
entre les plis parfumés de la pourpre améthyste, tm son énorme ventre.
— Regardez, Hékébolis, le grand sacrificateur é& h déesse Astarté Dindimène ! Le hiérophante repenti» dans les sombres \êtements galiléens I . . . Oh! que n'es-tu là, chanteur des Métamorphoses/ triomphait Mavricus, en désignant le vieillard à visage rose, assk dans une litière couverte.
— Que lit-il ?
— Ce n'est sûrement pas les lois de la déesse es Pessinum !
— Quelle sainte humilité I... Les jeûnes l'ont amaigri ! . . . Regardez comme il soupire en levant les yeu& au ciel !
— Savez-vous l'histoire de sa conversion? demande Garguillius avec un rire joyeux.
— Il est allé trouver l'empereur Jovien et, comm® jadis avec Julien, il est tombé à ses pieds.
— Oh ! non ! Il a trouvé une nouveauté. Subitement, un repentir public. Il s'est prosterné à la ^ 3rte d'une basilique au moment de la sortie de Jovien, au milieu de la foule, et il a crié : « Piétinez-moi ! Piétinez-moi ! Je suis le mauvais sel ! » Et il embrassai! les pieds des passants en pleurant.
— Oui 1 . . . c'est nouveau ! Et ça a plu ?
— Parbleu, il a eu une entrevue privée avec l'empereur. Oh ! des gens comme lui ne brûlent ni n® se noient ! Tout leur est profit. Quand ils jettent la vieille peau, ils rajeunissent. Apprenez, mes enfants-*.,
— Et qu'a-t-il pu dire à l'empereur ?
— Le sait-on ! soupira Garguillius, non sans une iecrète jalousie. Il a pu lui dire, par exemple
c Tiens-toi tort au christianisme, qu'il ne reste pas un païen sur la terre 1 La religion des justes est h soutien de ton trône. » Maintenant, son chemin est fait. Bien mieux qu'au temps de Julien. Impossible de le suivre ! . . . Sainte sagesse I
— Oh ! mes bienfaiteurs 1 Défendez-moi ! Arrachez votre très humble esclave Gicumbrix des griffes des lions 1
— Que t'arrive-t-il? demanda Garguillius au cordonnier poitrinaire qu'entraînaient deux gardes de h prison romaine.
— On m'emmène au cachot !
— Pourquoi?
— Pour pillage d'église...
— Gomment 1 tuas...
— Non ; j'étais dans la foule et j'ai crié une ou deux fois : « Battez-les ! » C'était encore sous Auguste Julien. Alors, on disait : « César désire qu'on détruise les églises galiléennes ! » Nous les avons détruites. Et, maintenant, de méchantes gens ont dit que j'avais volé une coupe d'argent. Je n'ai même pas pénétré dans l'église, je suis resté sur le parvis. Je suis un homme tranquille. Ma boutique est misérable, mais sur une place très populeuse et, s'il y a la moindre des choses, on me prend à témoin!. , Ge n'était pas pour moi ! On m'avait dit : « C'est ordonné I » Oli I défendez-moi ; ayez pitié de moi I
— Es-tu chrétien ou païen? demanda Junius.
LA MORT DES DIEUX. 46g
— Je ne sais moi-même. Avant l'empereur Constantin, j'offrais des sacrifices aux dieux. Après, on m'a baptisé. Puis, sous Constance, il y a eu l'arianisme et je suis deveau arien. Puis les olympiens unt régné. J'ai été helléniste. Maintenant, de nouveau, on retourne à la première manière. Je voudrais me repentir, revenir à l'Église arienne. Mais je crains d'agir à côté. J'ai détruit les temples des dieux, puis je les ai reconstruits, puis détruits de nouveau ! Si bien que tout s'est embrouillé dans ma cervelle ! Je ne sais plus moi-même ce que je suis. J'obéis bien aux supérieurs, et jamais je ne puis arriver à professer la vraie religion. Toujours, c'est trop tôt ou trop tard ! Je n'ai jamais de repos ; je suis battu pour le Christ et pour les dieux... J'ai des enfants... Défendez-moi, mes bienfaiteurs !
— Ne crains rien, mon ami, dit Garguillius, noua te délivrerons. Tu m'as cousu de jolis souliers, je m'etf souviendrai.
Cicumbrix tomba à genoux et, un peu rassuré :
— Et au sujet de la religion ? Faut-il se repentir et alors tenir bon jusqu'à la fin? Il n'y aura plus de changement. Je crains toujours.
— Ne crains rien ! dit Garguillius.
Anatole, inaperçu de ses amis, entra dans l'église. D voulait entendre le jeune et célèbre prédicateur Théodorite.
Le soleil tremblait sur les nuages d'encens ; un des rayons tombait sur la barbe rousse du prédicateur qui se tenait sur le jubé. Ses mains maigres étaient trans-
parentes comme de la cire ; ses yeux brillaient, triomphants ; la voix tonnait, secouant la foule, emplissant l'église et s'élevait au ciel en un cri vengeur :
— Je veux, comme sur un poteau infâme, tracer pour les générations futures l'histoire du misérable renégat Julien. Que tous les siècles et tous les peuples lisent mon inscription et tremblent devant la justice du Seigneur!... Viens! viens ici, bourreau, serpent de sagesse! Aujourd'hui, nous t'iojurierons ; tous unis, frères, réjouissons-nous, frappons les tympanons et chantons le chant de Myriem sur la destruction des Égyptiens dans la mer Rouge. Que le désert se réjouisse, ainsi que l'Eglise !' Voyez ! je m'enivre de joie !... Où sont tes victimes, où sont tes cérémonies, tes mystères, empereur ? Où sont tes invocations et tes divinations ? Où est la gloire de Babylone ? Les Perses et les Mèdes ? Où sont les dieux qui t'accompagnaient, les défenseurs, Julien? Tout a disparu, tout t'a trompé, tout s'est évanoui !
— Ah ! ma chérie ! quelle barbe ! fît remarquer à sa yoisine une patricienne âgée et lardée, qui se tenait auprès d'Anatole. C'est de l'or, de l'or bruni !
— Oui, mais les dents? répliqua l'amie.
— Quoi, les dents? Elles importent peu avec cette beauté !
— Ah! non! Véronique!... Ne dis pas cela! Et puis, peut-on comparer le frère Tiphaine...
Théodorite continuait :
— Julien a développé en lui le malheur, comme les plus mauvais et les bêtes fauves amassent le poison.
Dieu attendait que toute la cruauté de Julien sortit pour le frapper,..
— Il ne faudrait pas manquer le cirque ! murmurait un autre voisin d'Anatole, un ouvrier, à l'oreille de son camarade. Il y aura des ourses de Bretagne.
Allons donc ! de vraies?
— Oui. L'une s'appelle Mica Aurea, et l'autre Innocentia. On les nourrit de chair humaine. Et puis, il y aura aussi des gladiateurs !
— Seigneur Jésus ! ... Il ne faut pas manquer cela I N'attendons pas la fin ! Gourons vite ou nous ne trouverons plus de place !
Maintenant, Théodorite louait le prédécesseur de Julien, Constance, pour sa bienfaisance chrétienne, sa vie pure, son amour pour tous les siens I
Anatole étouffa dans la foule. Il sortit de l'église et respira avec joie l'air frais, ne sentant ni 1 encens, ni l'huile brûlée des lampes, et regarda le ciel bleu que ne cachait pas une coupole .
Sur le parvis, on parlait très haut, sans se gêner. Une nouvelle grave circulait dans la foule : on devait à l'instant traîner par les rues les deux ourses destinées à l'amphithéâtre. Ceux qui entendaient cette nouvelle quittaient l'église, sans attendre la fin du sermon et questionnaient, préoccupés :
— Nous ne sommes pas en retard? Mica Aurea est malade ?
— C'est Innocentia qui a eu cette nuit., une indigestion. Maintenant tout va bien.
— Dieu merci... Dieu merci!
Le sermon de Théodorite ne parvenait pas à vaincre la séduction des gladiateurs et des ourses. L'église se vidait.
Anatole vit courir dans la direction du cirque, de toutes les rues, de tous les carrefours, de toutes les basiliques, des gens essoufflés. Ils se bousculaient, s'injuriaient, écrasaient les enfanta et les femmes, perdaient leurs sandales et malgré tout ne s'arrêtaient pas dans leur course. Sur tous les visages se lisait une telle hâte d'arriver qu'on eût cru qu'il s'agissait du salut de l'existence. Et deux noms, pleins de promesses sanguinaires, volaient sur toutes les lèvres :
— Mica Aurea î . . . Innocentia !
Anatole suivit la foule dans l'amphithéâtre.
Selon la coutume romaine, le velarium aspergé de parfums protégeait le peuple contre les rayons du soleil et répandait une douce fraîcheur. La foule à mille têtes s'agitait déjà.
Avant l'ouverture des jeux, les plus hauts dignitaires d'Antioche apportèrent dans la loge impériale la statue de bronze de Jovien, afin que le peuple pût se délecter à la vue du nouveau souverain. Dans sa main droite, Auguste tenait un globe surmonté d'une croix. Un aveuglant rayon de soleil vint tomber sur le front de l'empereur et la foule vit sur le visage de bronze un sourire satisfait. Les dignitaires baisaient les pieds de la statue. La populace criait de joie:
— Gloire au sauveur de la patrie, Auguste Jovien ! Gloire au successeur du sauvage Julien, détruit par la main de Dieu !
Une multitude de mains agitaient des mouchoirs et des ceintures de couleurs. La populace acclamait en Jovien son représentant, son âme, son image, régnant sur le monde.
En raillant l'empereur mort, la foule s'adressait à lui comme s'il se trouvait dans l'amphithéâtre et pouvait entendre :
— Eh bien, philosophe? la sagesse de Platon et de Ghrysippe ne t'a pas servi à grand'chose ! Jupiter et Phébus ne t'ont pas protégé I Te voilà dans les griffes des diables qui te déchirent ! Impie ! . . . Le Christ â vaincu, nous avons vaincu, nous, les humbles!
Tous étaient convaincus que Julien avait été tué par un galiléen et remerciaient Dieu pour ce coup sauveur, en louant le régicide. Mais la fureur de la foule atteignit son apogée lorsqu'elle vit le gladiateur sous les griffes de Mica Aurea. Les yeux s'écarquillèrent pour se rassasier de la vue du sang ; au rugissement du fauve, le peuple répondit par un rugissement humain plus sauvage encore. Ils chantaient la gloire de Dieu, comme s'ils voyaient, seulement maintenant, le triomphe de leur croyance.
— Gloire à l'empereur Jovien, le très pieux ! Le Christ a vaincu 1 Le Christ a vaincu !
Anatole sentait avec dégoût l'haleine de la populace, l'odeur du troupeau humain. Fermant les yeux. essayant de ne pas respirer, il sortit en courant dans la rue, revint chez lui, ferma la porte, les volets, se jeta sur son lit et resta ainsi jusqu'à la nuit.
Mais il était impossible de fuir la populace.
A peine le crépuscule était-il descendu qu'Antioche tout entière s'illuminait de mille feux. Aux angles des basiliques et des monuments impériaux, fumaient d'énormes torches; dans les rues brûlaient des lampions ; et dans la chambre d'Anatole, à travers les fentes des volets, glissaient la lueur des feux et la puanteur du goudron et du suif. Des cabarets voisins parvenaient les chanjsons des légionnaires ivres, les rires des prostituées et, dominant tout, montaient les louanges à Jovien, l'anathème à Julien le Renégat.
Anatole, avec un amer sourire, leva les bras «u ciel et s'écria :
— En vérité ! tu as vaincu, Galiîéen !
C'était une grande trirème marchande, chargée da moelleux tapis d'Asie et d'amphores d'huile d'olives, faisant le trajet entre Séleucie d'Antioche et l'Italie
Voguant entre les îles de l'Archipel, elle se dirigeait vers l'île de Crète où elle devait prendre une cargaison de laine et débarquer quelques moines dans ua monastère.
Les vieillards, assis sur l'avant, passaient leurs journées en causeries pieuses, en prières et au travail monacal, qui consistait en tressage de paniers ea branches de palmier.
A l'arrière, sous un léger vélum d'étoffe violette, étaient installés les autres passagers, avec lesquels les moines ne voulaient rien avoir de commun, les considérant comme des païens. C'étaient Anatole, Ammieo Marcellin et Arsinoé.
La soirée était calme. Les rameurs, — des esclaves d'Alexandrie, — abaissaient et relevaient les longs avirons en chantant une triste mélopée. Le soleil se couchait derrière les nuages. Anatole regardait les vagues, en songeant à la phrase du poète : La mer rieuse à l'infini.
Après la bousculade, la chaleur et la poussière des rues d'Antioche; après la fumée des lampions et l'haleine de la populace, il se reposait en répétant :
— Rieuse à l'infini, prends-moi et épure mon âme!
Calypso, Amorgos, Astiphèle, Phéra, comme des visions, surgissaient des îles, tantôt s'élevant au-dessus de la mer, tantôt disparaissant, comme si autour de l'horizon les Océanides dansaient leur éternelle danse. H semblait à Anatole que les temps de l'Odyssée régnaient encore ici.
Ses compagnons ne troublaient pas ses méditations. Chacun était absorbé par son ouvrage. Ammien Mareellin mettait en ordre ses notes sur la campagne de Perse, la vie de l'empereur Julien et, le soir, lisait le remarquable ouvrage du maître chrétien, Clément d'Alexandrie, intitulé: le Tapis bariolé.
Arsinoé modelait des modèles de cire pour une grande statue de marbre.
C'était le corps d'un dieu olympien, dont la tête avait une expression de tristesse surnaturelle. Anatole voulait et ne se décidait pas à lui demander qui c'était, — • Dionys ou le Christ.
L'artiste avait depuis longtemps abandonné se»
vêtements de religieuse» Les gens pieux se extournaient Velle avec effroi et l'appelaient l'Apostate. Mais son nom et le souvenir des dons généreux faits jadis aux monastères chrétiens la sauvegardaient des persécutions. De sa grande fortune, il ne lui en restait qu'une faibe partie qui lui suffisait pour vivre indépendante; et sur les bords du golfe de Naples, non loin de Baii, une jetite propriété et la même villa où Myrrha avait passé ses derniers jours. Là, Arsinoé, Anatole et Marcelin avaient convenu de se reposer des années troublées de leur vie, dans le calme profond, en servant les Muses.
L'anc^nne religieuse portait maintenant lés mêmes robes qu'avant sa consécration. Les plis simples et nobles du péplum la faisaient de nouveau ressembler à une antique, vierge athénienne. Mais l'étoffe était sombre et l'or de ses cheveux se voyait à peine sous le voile qui les recouvrait. Dans ses yeux qui ne riaient jamais, se lisiit une sévère, presque austère sagesse. Seuls, , les bra* de l'artiste, nus jusqu'aux épaules, jetaient leur blanc éclat entre les plis du péplum, lorsqu'elle travaillai^ impatiente, presque rageuse, en pétrissant la cire m\lie. Anatole sentait une extraordinaire puissance dan^ces mains pâles.
Ce soir, le navire ^toyait une petite île dont personne ne savait le nota et qui, de loin, semblait un rocher aride. Pour éviter les fonds dangereux, la trirème devait longer de tés près les bords. Près du cap escarpé, l'eau était si transparente qu'on pouvait voir au fond les grains de s^ble et les mousses. Der-
rière les sombres rocs paraissaient des plaines vertes oh paissaient des brebis. Au milieu se dressait un platane.
Anatole remarqua, assis au pied de l'arbre, un adolescent et une jeune fille, probablement les enfknts de pauvres bergers. Derrière eux, dans les cyprès, blanchissait une statue de marbre, le dieu Pan puant de la flûte. Anatole se tourna vers Arsinoé peur lui montrer ce paisible coin de la Heliade ; mais les paroles expirèrent sur ses lèvres. Fixement, avec un sourire d'étrange gaieté, l'artiste contemplait sa création, une statue de cire, une figure d'une équivoque séduction, au superbe corp6 olympien et au visage triste surhumainement.
Le cœur d'Anatole se serra. Il demanda à Arsinoé, d'une voix entrecoupée, presque méchaate en désignant la maquette :
— Pourquoi fais-tu cela? Qui représentes-tu ? Lentement, en un effort, elle leva sur lui ses yeux
et il songea :
-r- Les sibylles doivent avoir de tels yeux!
— Arsinoé, crois-tu que les gen? te comprendront I* murmura Anatole.
— Qu'importe, mon ami ! rép3ndit-elle en souriant tristement.
Puis, elle ajouta, plus bas, iomme se parlant à ellemême:
— Il tendra ses mains ^ers le monde. Il doit être inexorable et terrible comme Mithra-Dionys, dans toute sa beauté et toute sa force; miséricordieux et humble...
— Quedis-tu? Quelle contradiction! Est-ce possible?
— Qui sait? Pour nous, non. Mais dans l'avenir...
Le soleil descendait toujours plus bas.
Au-dessous de lui, sur l'horizon, un nuage l'attendait, et les derniers rayons éclairaient l'île, tendrement tristes. Le berger et sa compagne s'approchaient maintenant de l'autel de Pan pour accomplir le sacrifice du soir
— Tu crois, Àrsinoé, continua Anatole, tu crois que des frères inconnus ramasseront le fil tombé de notre existence et, en le suivant, iront plus loin encore ? Tu crois que tout ne périra pas dans cette ombre barbare qui descend sur Rome et la Hellade ? Oh I si cela était ! Si on pouvait savoir que l'avenir...
— Oui I s'écria Arsinoé, un feu prophétique brillant dans ses yeux sombres. L'avenir est dans nous, dans notre folle angoisse. Julien avait raison. Sans gloire, dans le silence, étrangers à tous et solitaires, nous devons travailler jusqu'à la fin. Nous devons cacher dans la cendre des autels la dernière étincelle, pour que les tribus et les nations futures trouvent avec quoi allumer les nouveaux flambeaux ! Ils commenceront par où nous finissons. Que la Hellade meure, des hommes viendront qui déterreront ses saints ossements, les éclats de son marbre divin et qui, de nouveau, -, pleureront et prieront sur eux ! Qui découvriront, dans nos tombes muettes, des feuilles jaunies de nos livres et de nouveau, comme des enfants, épèleront. les antiques récits d'Homère et la sagesse de Platon ! Alors la Hellade "^suscitera et nous avec elle l
— Et avec nous, — notre malédiction ! s' écris Anatole. De nouveau recommencera la lutte entre l'Olympe et le Golgotha ! Pourquoi? Qui vaincra? Quand cela finira-t-il? Réponds, sibylle, si tu peux !
Arsinoé se taisait, les yeux baissés. Enfin, elle regarda Ammien, et le désignant à Anatole :
— Voilà celui qui te répondra mieux que moi. Soi cœur est également comme le nôtre, partagé entre le Christ et l'Olympe, et cependant il n'a pas perdu li lucidité de son âme. Regarde comme il écoute notre discussion avec calme.
Ammien Marcellin, mettant de côté le livre de Clément, écoutait, silencieux.
— En eiïet, lui dit l'épicurien, voilà plus de quatre mois que nous sommes amis et, pourtant jusqu'à présent, je ne sais encore si tu es chrétien ou helléniste ?
— Je l'ignore moi-même, répondit sincèrement Ammien en rougissant.
— Comment ! Et jamais les doutes ne t'ont tourmenté? Tu n'as pas souffert des contradictions de la sagesse hellénique et de la sagesse chrétienne ?
— Non, mon aoi ; je pense que ces deux enseignements se rencontrent en beaucoup de points...
— Mais comment as-tu l'intention d'écrire l'histoire de l'empire romain? questionnait Anatole. Une des deux balances devra faire pencher l'autre ?
— Ils ne doivent pas le savoir, répondit l'historien. Être juste envers les uns et les autres, tel est mon
LA MORT DES DIEUX. h$l
but. J'aimais l'empereur Julien ; mais, même pour lui, je serai impartial. Que personne dans l'avenir ne décide ce que j'étais, comme je ne le décide pas moimême...
Anatole avait déjà eu l'occasion de constater l'élégante politesse d'Ammien, sa bravoure, sa fidélité en amitié; maintenant, il admirait en lui la profonde lucidité de son esprit.
— Tu es vraiment né historien, Ammien ! s'écria Arsinoé. Juge impartial de notre siècle passionné, tu réconcilieras les deux sagesses ennemies !
— Je ne serai pas le premier ! répliqua Ammien.
Il se leva, inspiré, et désignant les rouleaux de parchemin du grand maître chrétien :
— Ici, tout cela est déjà exprimé et bien mieux que je ne saurais le faire. C'est la « Stromate » de Clément d'Alexandrie. Il prouve que la grandeur de Rome, la sagesse de la Hellade, préparent l'enseignement du Christ. Les présages, les pressentiments, les allusions, sont de larges marches menant au royaume de Dieu. Platon est le précurseur de Jésus le Nazaréen.
Ces derniers mots, dits avec une grande simplicité, frappèrent profondément Anatole. Il lui sembla se souvenir que tout cela avait déjà existé : l'île lumineuse dans le soleil couchant, l'odeur résineuse du navire, les paroles d'Ammien, et il s'imaginait voir un large escalier de marbre, inondé de soleil, tout en colonnade comme les Propylées d'Athènes, menant directement dans le ciel bleu.
48a LA MORT DES DIEUX.
Cependant, la trirème, lentement, contournait le cap. Le bois de cyprès avait presque disparu derrière les rochers. Anatole jeta un dernier regard à l'adolescent qui se tenait, avec la jeune fille, devant la statue de Pan.
La jeune fille versait sur l'autel l'offrande du soir, — du lait de chèvre mêlé à du miel. L'adolescent s'apprêtait à jouer du chalumeau.
La trirème vogua en pleine mer et tout disparut. Seule, la fumée bleu tendre du feu du sacrifice montait au-dessus du bois.
Alors, dans le majestueux silence, un chant grave d'église retentit; les vieux moines, sur l'avant du navire, chantaient à l'unisson la prière du soir...
Mais, au-dessus de la mer immobile, volèrent de tout autres sons.
Le petit berger jouait sur le chalumeau l'hymne nocturne au dieu Pan, l'ancien dieu de la gaieté, de l'amour et de la liberté.
Le cœur d'Anatole frémit de surprise.
— Que ta volonté soit faite, sur la terre et au ciel, prononçaient les moines.
Et, haut, sous le ciel même, s'élevaient les sons purs de la flûte du berger, se fondant avec les paroles de la prière chrétienne.
Le dernier rayon s'éteignit sur les rochers du bienheureux îlot qui, tout de suite, sembla mort au milieu de la mer. Les deux hymnes se turent.
Le vent souffla dans les agrès ; des vagues s'élevèrent. La galère gémit plaintivement. Des ombres
accoururent du Sud et la mer s'assombrit. Les nuages grossissaient et de derrière l'horizon parvinrent les premiers roulements du tonnerre.
La nuit et la tempête marchaient côte à côte.
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