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La mort du Président Lincoln

Quand on a été battu en quelque passe littéraire, il faut reconnaître sa défaite sans mauvaise humeur. lUen de plus facile aux gens de sens honnête, et cependant, en pareil cas et sans contradiction, il est bien permis aux jouteurs dont la vanité est la moins quinfeuse, non sans doute d'appeler des juges de l'estrade à la multitude amassée derrière les barrières, mais de faire entendre leur voix un peu au delà de

ces barrières, surtout quand l'épreuve n'a été qu'une occasion de manifester ce qu'ils ont dans le cœur. Sans défendre mes vers, je me confie en leur accent pour convaincre de ma sincérité les lecteurs qui lisent en gens sincères : c'est tout ce que je veux. Mon but a été, en premier lieu, si je m'en rends bien compte encore, d'acquitter une dette de reconnaissance envers l'hospitalité reçue en cette Amérique initiatrice que j'ai vue en pleine guerre, et dont j'ai gardé bon souvenir; mais j'ajouterai bien vite que, ce premier mouvement passé dans l'esprit du voyageur, il m'eût semblé dur de laisser échapper, même en notre pays justement fier de ses chevaleries anciennes et modernes, l'heureuse fortune de saluer de loin l'image d'un grand honnête homme. Je reconnais que la terre américaine tient, en ces vers, autant de place que Lincoln ; mais l'àme de l'Amérique ne remplissait-elle pas le héros vêtu d'un simple frac? N'est-ce pas elle qui fit du batelier de-

— vij — venu chef d'État le type qui doit rester dans la tradition légendaire, dans l'imagination des peuples? La mort de Lincoln était un thème assez beau, sans doute, pour la poésie; sa vie en était un plus beau encore. Elle nous a paru résumer et exprimer symboliquement, pour ainsi dire, la marche et l'œuvre d'un peuple libre; elle demeurera pour l'avenir un noble exemple à déployer éternellement en drapeau. Cette tentative, dont je fais bon marché quant à la visée littéraire, vaut moins que rien, si elle n'a pas réalisé quelque peu la synthèse dont j'ai fait tout mon sujet : trente Étals, tout un continent, et chacune des forces, et chacun des bras, et chacun des cœurs de ce continent, représentés tous à la fois, collectivement et isolément, dans un homme nouveau comme les défrichements du Far West, actif comme un pionnier, puissant comme le sol délivré depuis peu de l'ombre des bois, honnête homme comme un citoyen qui respecte son droit et celui

— viij — d'autrui. Je pouvais, à un tel spectacle, convier l'Himalaya et les Montagnes Rocheuses, les anciens âges et l'avenir. Le poëte seul a fléchi sous une tâche supérieure à ses forces; il demeure fier d'avoir osé.

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