LA MORT
Honesi M AU
Vieux mondes d'où jaillit l'anlique poésie, Himalaya sacre, mystérieuse Asie, Inde, Egypte, déserts où la Loi descendit, Grèce où, chargé de dieux, l'Olympe resplendit, Lieux où l'austère amour des aïeux nous ramène, Soyez fiers d'avoir vu l'adolescence humaine. L'homme, éternellement tourné vers votre seuil , Ira vous demander ses titres, votre orgueil ; Mais, voués au passé qui pâlit dans le rêve, Saluez l'avenir qui loin de vous se lève. C'est la loi; le soleil, venant de l'orient. Traîne sous lui l'esprit toujours plus flamboyant,
Et rhorome, ce porteur de la flamme, en éclaire Tout l'occident d'où fuit l'ombre crépusculaire.
Le sol n'a pas d'histoire, et, depuis des milliers D'ans tombés sur les ans, les arbres, ces piliers Du palais noir, du bois qui dans le bois s'élance, Fûts morts sur des fûts morts, sont tombés en silence. Tout à coup le porteur de la flamme est venu, Un changement s'est fait en ce monde inconnu ; Le soleil se souvient des tribus de la Bible Qui, libres, s'emparaient de l'univers paisible, Et plus rapidement que ces peuples aînés Ne partageaient le sol à leurs fils fortunés, Leurs derniers fils, parqués dans d'étroites frontières, Jettent des essaims neufs sur les nouvelles terres. Quelle marche à travers les temps vers l'avenir! L'œuvre humaine, que Dieu se complaît à bénir. Chez les peuples anciens naît de lui par l'idée. Et sou souffle plus loin la pousse fécondée. Sion sort du désert, Athènes de Memphis, Athènes passe à Rome, et nous sommes les fils D'Athènes, de Sion et de Rome ; — l'Europe Traverse maintenant la mer qui l'enveloppe. Et son esprit, prenant sa force au sel marin. Prend du Dominateur des tempêtes le frein. Et l'espace conquis s'étend ; la forêt vaste, Riant au blé, pardonne au bras qui la dévaste.
La forêt qui garda jusqu'au siècle fixé
Ce continent gonflé de forces, hérissé;
La terre, chaste ainsi qu'aux premiers jours du monde,
S'entr'ouvre avec délice au fer qui la féconde.
Et les fleuves, les monts, les airs, les océans,
Effrayés, pleins de joie, attendent en suspens
Le mot près d'éclater que Dieu mit dans les choses ;
L'eau, tombant des lacs, s'enfle en hymnes grandioses;
Le ciel lui-même écoute. Instant prodigieux!
Et l'homme naît enfin libre et religieux.
En cet avènement de faits, de lois, d'exemples.
Le poëte voudrait reprendre à tous les temples
L'écaillé hiératique et le kinnor sacré,
Et ne peut que forcer sa voix, désespéré.
Le pa>s incounu s'enfonce Derrière le soleil tombant; Sous l'arbre, gigantesque ronce.
Le pionnier armé, se courbant. Comme l'homme au sortir de l'arche.
Sur la terre à conquérir marche Et redresse, vainqueur, le front; La forêt vainement l'enlace; ^
La première elle cède, lasse ; L'arbre est ronce, l'homme le rompt.
Après les bois sont des rivières,
Après les rivières des bois,
Après les arides bruyères
L'herbe oîj des gouffres tremblent froids;
Le conquérant des terres neuves
Passe les gouffres et les fleuves
Comme il a passé les forêts,
Et suivant le soleil, son guide,
Plante sa hutte en l'Atlantide
Où ses fils auront des palais.
Là l'homme se fait roi lui-même Entre les hommes, rois égaux ; Son audace est son diadème, Et ses œuvres sont ses hérauts ; Le champ de blé dit ses victoires ; Il élargit ses territoires En rétrécissant le désert ; Sa famille patriarcale Est sa richesse, et rien n'égale En splendeur la cour qui le sert.
Col homme porte un nom sauvage; C'est l'homme d'au HpIr les bois ' :
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Il a l'eau pure pour breuvage.
L'eau des lacs ou de l'Illinois; Le droit roidit son caractère, Et, comme le travail austère Fait son orgueil et sa vertu, Il tient en haine l'esclavage Qui renvoie au labeur l'outrage Rejaillissant du front battu.
' Lincoln aussi fit celte route De l'orient à l'occident; Il soutint sans fléchir la joute De l'homme seul, Dieu seul aidant, Contre les forces de la lerre; Le fer liquide en son artère, Le sang de ces hommes nouveaux, Coulait, ainsi que dans son âme Étincelait la chaude flamme Qui sort en lueur des cerveaux.
Ses pères venaient de la côte Où Penn dicla la paix en lois ; Son aïeul, s'avançant, fut l'hôle De l'ouest où noircissent les bois ; Alors dans le Kentucky sombre, Dont la hache éclaircissait l'ombre, La guerre indienne éclata, Et l'aïeul, blessé dans la lutte,
Vit à peine fumer la hutte Que sa mort de sang humecta.
Pourtant la hutte était sauvée ; Obscure, auguste, elle couvrit Le berceau, l'enfance éprouvée Du petit-fils que l'air mûrit ; Ce fils, le rifle, la charrue, Le champ, la forêt parcourue Furent ses maîtres; — orphelin, Pauvre avec sa pauvre famille.
Vers l'ouest encore où le lac brille Il courut, front libre, cœur plein.
Plus loin toujours! Mais là commence Le magnifique enseignement, La nouvelle Odyssée immense De l'homme en rebondissement, De l'homme qui refait lui-même, Nu, robuste, audacieux, blême, Sa noblesse par ses travaux; Symbole de la race humaine Qu'un effort, poussé par Dieu, mène Toujours vers des destins plus hauts.
Le voilà tel qu'il faut par sa puissante taille, Représentant le peuple et prêt à la bataille; Son pied s'appuie avec vigueur sur le terrain ; Son jarret est solide, et son poing souverain S'ouvre et serre en étau ce qu'il caresse ou brise; Sa parole commande et son regard maîtrise, Mais par de francs accents et par des rayons clairs. Non avec la hauteur des barons ou des lairds. Le voilà donc pareil aux (ils des premiers âges, Le Japhet ou le Sem des profonds paysages, Et s'emparant du sol, de l'air, des horizons; Son cœur, sa foi, ses mains ont brisé des prisons; Libre il a tout ce monde et ce ciel pour patrie ; A lui ces rocs, à lui ce tleuve qui charrie Les troncs d'arbres tombés des rivages croulants, A lui ces bois que vont trouer les trains roulants, La maison qu'on bâtit, la ville qui s'élève, Le canal qu'on commence et le port qu'on achève! Pauvre, tout ce pays qu'on défriche est à lui; Grandissant, s' admirant et s'aimant en autrui, 11 tient au sol conquis par tous comme à son œuvre, Et du travail commun lui-même est un manœuvre. L'homme qui doit un jour commander à doux mers,
Et par lui-même, au rang des princes les plus fiers,
Asseoir, soldats du fer qui tranche et qui moissonne,
Les plus humbles selliers grandis en sa personne,
Donne dans une ferme à manger aux bestiaux,
Fend des barres de bois ou charge des bateaux;
Puis si le Noir Faucon jette un jour les Peaux Rouges
Sur les défrichements trop voisins de leurs bouges,
Le même homme nommé, comme un homme de cœur,
Chef par ses compagnons, se bat, revient vainqueur ,
Et, d'honnêtes travaux l'âme bien occupée.
Remet sans gloriole au fourreau son épée.
Tel est l'homme en tous sens travaillant, s'appliquant ;
Un jour enfin il parle et se trouve éloquent.
Et le peuple est en lui complet, main, cœur et tête.
Cette incarnation pour le devoir est prête;
La main a des calus, le cœur est fort, l'esprit
Qui s'est fait à la peine est vigoureux et rit.
De l'enfant orphelin qu'attendait cette gloire,
Être l'Homme nouveau, c'est mot pour mot l'histoire.
Dans le commun labeur il avait combattu ;
11 était bien le peuple, il avait la verlu
Des hommes d'au delà les bois; sa taille haute,
Telle qu'un Grec eût cru celle d'un Argonaute,
La taille des dompteurs qui prennent à deux bras
La difficulté rude et la jettent à bas,
L'avait fait surnommer, grandi dans un mirage,
Le Géant de l'Ouest. Il était le courage,
La volonté, l'honneur, le résumé vivant
D'un peuple neuf, subit, inlrépido, Cervent. Sa grande force était comme celle d'Antéc Dans cette terre mère, encore ensanglantée Par ses pieds, par sa main qu'ennoblirent le soc Et la hache et le pic frappant l'arbre ou le roc ; Il était bien le peuple en tout; — avec la force, La gaîté ; — sur la sève une solide écorce. — Né du travail, aimant le travail, l'élevant Au-dessus des faveurs qu'un paradoxe vend Si cher à la bassesse orgueilleuse et flétrie, Il avait en horreur le fouet qui l'injurie. Place donc à Lincoln, place au jeune géant, Au travail glorieux, royal et bienséant !
Suivons Lincoln dans son nouveau pèlerinage : ('omme il a parcouru le bois dans son jeune âge La hache en main, le champ en creusant le sillon, Pour un nouveau labeur, homme, il parcourt les villes, Et, dans le heurt confus des passions civiles. Pour creuser son chemin il plonge au tourbillon.
Laissons, laissons dormir ici les grandes causes, T>os nnimosités. fillos do^. vieilles clauses,
Le (iroiî do rUiiiou et les di'oits des Élats,
Les questions bientôt de tant de malheurs mères
Esclavage, tarifs; les disputes amères
D'où va tomber la torche entre les candidats.
Admirons seulement ces marches triomphales, Ces flambeaux empruntant au souille des rafales Les courbes de la flamme au sortir du volcan, Ces meetings, ces discours, ces courants de pensée Menant à l'orateur la foule fiancée, Et ces fronts, flots émus que fouette l'ouragan ;
De jour en jour, de soir en soir, de ville en ville,
Voyage l'éloquence, et l'estrade mobile
S'élève sous les pas des candidats er?'anls.
0 luttes ! La tribune ouverte est éclairée
Par toi, soleil, par toi, haute voûte azurée;
Le peuple écoute, espoir et peur des concurrents,
Où sont , Antiquité, tes fêtes Olympiques? Chevalerie, où sont tes pas d'armes épiques? Uome de sang, que dit ton cirque mort? Où sont Tes lions? Mais qu'étaient ces combats près des joules D'un empire comptant par trente États ses routes. Et que la liberté rend par ces jeux fécond?
Jeux, mais jeux d'Iiommes. — Non, la poudre d'OIyrupie, La lance des touruois, le sang de Rome impie N'ont rien à fai^e avec ce grand honneur humain ; Et, s'il fallait chercher dans le fond de riiistoirc Pour la comparaison une arène de gloire. Toi seul la fournirais, étroit forum romain.
Lincoln a pris la lourde charge Que le vole pose sur lui ; Le canon a grondé la charge Du fort Sumter au Kentucky; La guerre horrible est déchaînée, La guerre proportionnée Aux œuvres de ce continent !
Point d'art, carnage après carnage ; Gigantesque est l'apprentissage :
I^Hécla contre l'Etna tonnant!
Le soldat hors des champs se rue ; Hors des villes; — l'un a quitlé Le marteau, l'autre la charrue, L'autre le barreau. — Lovaufé ' !