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LA MORT DU UOI

Malesherbes raconta plus tard à François Hiie : « Revenant avec mes collègues de l'Assemblée où nous étions allés, de la part du Roi, notifier sa déclaration d'appel, quelques personnes qui m'étaient inconnues m'avaient entouré dans les corridors de la salle et m'avaient assuré que de fidèles sujets arracheraient le Roi des mains de ses bourreaux, ou périraient avec lui. Je le dis au Roi.K Les (( connaissez-vous? me répondit-il. — Non, (( Sire; mais je pourrais les retrouver. — Eh « bien! tâchez de les rejoindre, et déclarez- (( leur que je les remercie du zèle qu'ils me « témoignent. Toute tentative exposerait (( leurs jours et ne sauverait pas les miens. (( Quand l'usage de la force pouvait me con- « server le trône et la vie, j'ai refusé de m'en « servir; voudrais-je aujourd'hui faire couler « pour moi le sang français ! *»

précédemment M. Lenotre, Cn conspirateur royaliste pendant la Terreur (1792-1795) : le baron de Batz, Paris, 1896, in-8".

^ Souvenirs de M. de Malesherbes rapportés par Fran-

Edgeworth, de son côté, affirme qii' « un grand nombre de personnes dévouées au Roi avaient résolu de l'arracher de vive force des mains de ses bourreaux, ou du moins de tout oser pour cela. Deux des principaux acteurs, ajoutet-il, jeunes gens d'un nom très connu, étaient venus m'en prévenir la veille ^ » Ces deux jeunes gens étaient très vraisemblablement deux de ces Lézardière, chez lesquels, je l'ai dit, habitait alors Edgeworth et qui étaient parmi les plus fougueux partisans du Roi, encore à Paris, en ces jours de deuil.

« J'ai appris depuis, continue Edgeworth, que les ordres de cette affreuse matinée avaient été conçus avec tant d'art et exécutés avec tant de précision, que, de quatre ou cinq cents personnes, qui s'étaient ainsi dévouées pour leur prince, vingt-cinq seulement avaient réussi à gagner le lieu du rendez-

çois Hue, Dernières années de la vie et du règne de Louis XVI, Paris, 1860, p. 439.

' Relation d' Edgeworth. (Beaucourl, t. I, p. 33i.)

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VOUS. Les autres, par l'effet des mesures prises dès la pointe du jour dans toutes les rues de Paris, ne purent mèHie pas sortir de leurs maisons ^ » .

Tout cela paraît fort exact. Si d'abord la plupart des conspirateurs ne purent « gagner le lieu du rendez-vous », c'est bien que les uns, spécialement signalés et désignés, « furent retenus dès le matin à leurs domiciles ou dans les hôtels garnis qu'ils occupaient » par des gardes apostés aux issues, et que les autres « se trouvèrent consignés sous les armes dans leurs sections respectives, suivant les ordres exprès de la Commune »".

D'autre part, il n'est pas moins certain que plusieurs des complices de Batz, qui avaient pu parvenir jusqu'aux boulevards, découragés par l'imposant appareil de la force

^ Relation d'Edge»orth. (Beaucourt, t. I, p. 33i.) - C"^d'Allonvillc,jT/e7»0i>essecre/s, Paris, i84i, in-S", t. III, p. i63.

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armée, « effrayés de leur petit nombre » \ hésitèrent à tenter ce qui leur apparut, au dernier moment, comme un acte de témérité et de désespoir inutile. Parmi ceux-là étaient au moins, on le sait, Jacques-Antoine d'Elbreil de Scorbiac et Joseph-Pierre Vialettes d'Aignan, qui déclarèrent plus tard n'avoir été que les témoins de la tentative de Batz". Quels furent les « quatre » vaillants, — car ce chiffre de « quatre » est donné par un autre document que le récit de Batz^, — quels furent les « quatre » vaillants qui se dévouèrent alors ? On est sur seulement des noms de trois d'entre eux: de celui de Batz, d'abord, l'organisateur du complot ; de celui de Jean-Louis-Michel Devaux, secrétaire de Batz, d'après ses aveux au tribunal révolu-

^ G, Duval, Soin'enirs de la Terreur, t. I, p. 75.

2 Notice biographique sur M. d'Elhreil, Toulouse, 1868, in-8°, p. 87.

^ Lettre de Collot-d'Herbois, Biilaud-Vai'enne et Robespierre à Fouquier-Tinville, du 26 prairial an II. (Arch. nat., W 389, doss. 904, 2'' partie, n° 17.)

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tionnaire^ et la dénonciation du citoyen Ghàtelet au Comité de salut public - ; de celui d'Amable-Charles, marquis de la Guiche, comte de Sivignon, selon la déposition de Devaux lui-même ^

Et les documents, d'où je tire ces renseignements, permettent de supposer comment se passèrent les choses.

De l'interrogatoire de Devaux au tribunal révolutionnaire, et de la dénonciation de Glîâtelet il résulte 'd'abord que, postés sur la gauche du cortège, du côté de la rue de Cléry, « les quatre passèrent armés de sabres derrière les rangs des citoyens armés, quand Gapet allait au supplice » * ; le citoyen Ghâtelet l'affirma du moins et ajouta avoir parlé alors à Devaux; un autre détail, qui semble

^ Interrogatoire de Devaux, 28 prairial an II. (Arch. nat., W 389, doss. 904, i'*^ partie, n° 90.)

2 Lettre de Collol-d'Hcrbois... du 25 prairial an II, déjà citée.

3 Interrogatoire de Devaux, déjà cité.

* Lettre de CoUot-d'Herbois... déjà citée.

VERS l'échafaud yS

certain, c'est que « Batz et Devaux traversèrent les boulevards, malgré la défense », et qu'à cet instant Batz cria : a A nous ceux qui veulent sauver leur Koi ! ' » Et il est assez vraisemblable, enfin, sans qu'on puisse l'affirmer, que le baron et son secrétaire parvinrent à forcer la ligne des gardes nationaux de l'autre côté du boulevard, du côté de la porte Saint-Denis, et à s'échapper par là. Quant aux deux autres, ils auraient été massacrés, d'après Armand-François, comte d'Allonville. Cela n'est pas vrai pour La Guiche, qui mourut seulement le 9 messidor an II sur l'échafaud - ; et il me semble impossible, d'autre part, comme l'a fait son dernier biographe, le comte de Bellevue% d'identifier avec Nicolas-Joseph Beaugeard, secrétaire des commandements de la Reine, l'inconnu qui fut, dit-on, sabré alors sur les marches de

^ Interrogatoire de Devaux, déjà cité.

- Arch. nat., W 897, doss. 921.

^ C'e (Je Bellevue, Un héros innlouin, Nicolas Beaugeard^ Rennes, 1904, in-8°.

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l'église Bonne-Nouvelle, aujourd'liui rue de la Lune.

Des textes même que cite le comte de Bellevue, il ressort bien, en effet, que « la tentative » de Beaugeard se produisit seulement un peu après, à la hauteur probablement de Téglise nouvelle de la Madeleine. Un article de la Quotidienne, paru le 21 janvier 1828, dix ans après la mort de Beaugeard, et une notice sur lui publiée à la suite de cet article \ disent expressément que, « comme le cortège arrivait à la place de la Madeleine..., près de la place Louis XV », Beaugeard, « le sabre à la main, s'élança au milieu de 60.000 bayonnettes, criant : « Français, mes concitoyens, (( souffrirez-vous qu'on répande le sang du (( juste? Marchons et sauvons-le! » ou bien : « Que cent braves se joignent à moi et Tinno- « cent est sauvé ! » Remarquez ces deux affirmations expresses : « Comme le cortège arri-

^ L'héroïsme d un Français en 1793, Paris, s. d., in-8° (Bibl. nat., Ln^', 1268).

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vait à la place de la Madeleine.,., près de la place Louis XV », qui sont en absolue contradiction avec le lieu et le moment que Ton voudrait assigner à la tentative de Beaugeard'.

Et deux détails pourraient achever de nous convaincre que c'est bien place de la Madeleine qu'eut lieu cette tentative : celui-ci d'abord, que Beaugeard, « aussitôt sabré par les gendarmes de Tescorte et laissé mourant sur le pavé », fut, dit-on, transporté à la section de la place Vendôme, c'est-à-dire à la section la plus proche " ; — et cet autre, qui

1 L'héroïsme d'un Français en 1193. {Ibid., p. 11, i3.)

2 Ibid., p. i3. — Voici sur l'arrestation de N.-J. Beaugeard, une pièce inédite : « Je soussigné, greffier commis du tribunal de police correctionnelle, reconois que les citoyens Sence et Offener, tous deux grenadiers de la gendarmerie nationale, ont conduit au greffe dudit tribunal un particulier disant se nommer Nicolas-Josepli Beaugeard, et ce en vertu de l'ordonnance du Comité de sûreté générale et de surveillance, en date de ce jour, au bas du procès-verbal de la section des Piques (Vendôme) qu'ils nous ont pareillement déposé. — A Paris, ce 21 janvier 1798, l'an II de la République. Naulin, greffier. » (Arch. nat., Comité de sûreté générale, F^ 4591-) Une autre pièce du même dossier nous apprend que Beaugeard habita à partir du i*"" septembre 1792, et habitait encore le 26 avril 1793, à Chevilly (Seine). Il fut en effet assez vite relâché, « le crédit d'un homme en place

nous est fourni par un témoin, que, « le cortège arrivant à la hauteur de la Madeleine, il entendit les clameurs des forcenés qui entouraient la voiture », clameurs qui se rapportaient peut-être à l'attentat de Beaugeard*. Je ne fais d'ailleurs aucune difficulté de reconnaître que ce dernier était sans doute au nombre des complices de Batz, mais il me semble difficile d'admettre que son acte héroïque ait été accompli boulevard Bonne- Nouvelle.

En dehors du trouble ainsi causé plusieurs fois par les « suppôts du tyran », il semble bien d'ailleurs qu'à diverses reprises, de son côté, le peuple se soit départi, sur le passage du Roi, du « calme majestueux », dont plus tard le félicitèrent ses maîtres.

c- On m'a assuré, écrit Joseph de Lama, secrétaire de la légation de Parme à Paris,

ayant réussi à le faire passer pour insensé ». [L'héroïsme d'un Français en 1793, Paris, s. d., in-8°. Bibl. nat. Ln-'^ 1268.) * Mémoires du chancelier Pasffuier, publiés par Le duc d'AudifFret-Pasquier, 1894, t. I, p. 86.

on m'a assuré que les soldats, qui accompagnaient le convoi funèbre, chantèrent les airs de Ça ira ! Ça ira ! et de Malbrough s'en va-t-eii guerre ^ ! » Et un autre témoin affirme qu'en particulier les canonniers, placés aux postes que j'ai indiqués, « riaient, causaient, chantaient, tenaient des propos infâmes et menaçaient hautement de leur mitraille ceux qui feraient le moindre mouvement suspect". »

On aimerait à savoir si le Roi, de sa voiture, entendit quelque chose de ces manifestations de haine, ou de ces protestations de dévouenent jusqu'à la mort.

Il perçut, peut-être, les « cris de grâce » poussés à la sortie du Temple, et certainement les hurlements de la populace. Mais, en revanche, il semble n'avoir rien vu ni entendu des suprêmes tentatives de Batz et

i Lettre du chevalier Joseph de Lama, du 28 janvier 1793. [La Révolution racontée par un diplomate étranger, p. 424.)

2 Georges Duval, Souvenirs de la Terreur, t. I, p. 82.

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de ses amis. Les tambours, qui s'étaient mis à battre dès Fébranlement du cortège, durent empêcher Tappel du baron et celui de Beaugeard de parvenir jusqu'à la voiture, dont les glaces, je l'ai dit, étaient « tirées », et autour de laquelle l'escorte formait comme un rempart impénétrable. La meilleure preuve, du reste, que tout passa inaperçu du condamné, c'est qu'Edgeworth, qui nous avoue que, « sans se livrer absolument à l'espérance » de la délivrance du Roi, il en « conserva cependant une lueur jusqu'à l'échafaud »*, ne dit pas un mot de Batz ni de Beaugeard dans son récit '\

^ Relation d Edgewortli. (Beaucourt, t. I, p. 33i.) 2 Je n'ai trouvé que dans deux récits le détail suivant qui me paraît bien invraisemblable, à moins que les individus dont il s'agit n'aient été des agents provocateurs. « On a remarqué, le 21 janvier, dit l'un de ces récits, deux hommes armés qui, suivant le cortège à une certaine distance, entraient dans les cafés, qui sont situes sur la route, pour demander s'il n'y avait personne qui voulût se dévouer à la mort pour sauver le Roi. Ils trouvèrent partout le silence de la terreur et, arrivés à la place delà Révolution, se perdirent dans la foule. » {Semaines parisiennes, dans Beaucourt, t. I, p. 372-373) ; — le même fait est rapporté à peu près dans les mêmes termes par l'auteur du Précis historique de la \'ie de Louis XVI, de son procès et de son martyre, Besançon, 1821, in-8°, p. i3o.

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Il nous y dépeint seulement l'attitude du Roi pendant le trajet, attitude toujours digne et courageuse. « Se trouvant resserré dans une voiture, où il ne pouvait ni me parler, ni m'entendre sans témoins, écrit-il, il prit le parti du silence. Je lui présentai aussitôt mon bréviaire, le seul livre que j'eusse sur moi, et il parut l'accepter avec plaisir. Il témoigna même désirer que je lui indiquasse les psaumes qui convenaient le mieux à sa situation, et il les récitait alternativement avec moi. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissaient extasiés et confondus tout ensemble de la piété tranquille d'un monarque qu'ils n'avaient jamais sans doute vu d'aussi près ^ ».

Quant à l'impression que le Roi put produire sur ceux qui le virent passer, nous n'en avons que peu d'échos. Par le jour sombre qu'il faisait, — ambra mortis ! — et à travers

* Relation d'Edgeworth. (Beaucourt, t. I, p. 33i-33a.)

les vitres du carrosse, embuées probablement de la respiration de quatre personnes, il devait être difficile d'y rien distinguer de l'extérieur. André Girard, commandant du bataillon des fédérés de Marseille, qui se trouva à un moment tout près de la voiture, avoue qu'il ne put apercevoir le Roi '. Un texte nous dit seulement qu' « il avait Tair pensif, mais non abattu' », et un autre, plus précis, que, « dans le trajet, il eut le front ridé, par intervalles, que sa physionomie était sombre et son regard fixe -^ ».

Le trajet dura deux heures , rapportent beaucoup de récits, « près de deux heures », disent d'autres; exactement, une heure et demie. Les chevaux allaient au pas, et il n'y eut de haltes que celles commandées par Santerre, « qui fit plusieurs fois arrêter la voiture,

1 Lettre d'André Girard, du ai janvier. (F. Portai, le Bataillon marseillais du ii janvier. Marseille, 1900, in-8'^, p. i5o.)

2 Journal de Perlet, n" du 22 janvier.

^ Lettre de M. Chaumine à M. Préval, Paris, 21 janvier 1793. (Grille, op. cit.. t. III, p. 349.)

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pour s'informer si le Roi n'avait rien à demander ^ ». Le cortège arriva place de la Révolution à dix heures dix minutes, heure officielle.

* A. Carro, Santerre, 1847, in-S^, p. 168.

« Ainsi péril Louis XVI, roi de France et de Navarre, âgé de trente-neuf ans, cinq mois moins trois jours, après avoir régné dix-huit ans et avoir été en prison cinq mois et huit jours ». [Mémoire de Madame Royale.)

« Voilà la tète du tyran bas ! » (Refrain improvisé, le 21 janvier, sur la place de la Révolution.)

A ce moment', les troupes commandées avaient, depuis longtemps déjà, pris position sur la place. Les premiers arrivés avaient été les fédérés de Marseille, entrés dans Paris en décembre 1792. « Le commandant général de la garde nationale, Santerre, raconte le chef

^ « A dix heures un quart précises du matin, est arrivé dans la rue et place de la Révolution le cortège commandé par Santerre. » (Procès-verbal de l'exécution, ii janvier 1793, publié dans Beaucourt, op. cit., t. II, p. 3o8.) — « Capet est arrivé à di.x heures dix minutes », dit le rapport de Jacques Roux, membre de la Commune. [Ihid., t. II, p. 809.)

de ces fédérés, André Girard, dit, hier, à moi et au commandant du bataillon d'Aix, que, connaissant combien ^nous avions toujours détesté les tyrans et surtout celui qui avoit fait verser le sang de nos frères, et que, pour en imposer à nos calomniateurs, il nous placeroit à côté môme de Téchafaud, autant pour nous procurer la satisfaction de voir tomber cette tête infâme, que pour combattre ses partisans s'il s'en présentoit ' ». « Aussi, ajoute le même Girard, à une heure du matin nous avons pris les armes et sommes sortis de suite de la caserne pour nous rendre sur la place ci-devant Louis XV, aujourd'hui place de la Révolution, où nous avons eu le plaisir de nous trouver les premiers ^. » Cela était facile à prévoir. Le bataillon des fédérés d'Aix arriva ensuite, puis celui des Vainqueurs de la Bastille. Les gardes nationaux des Sections armées

''■ Lettre d André Girard, du 21 janvier 1793, dans ¥ . Portai, le Bataillon marseillais du 21 janvier 1793, Marseille, 1900, in-8'^, p. i5o.

2 Ibid.

avaient montré moins de zèle et s'étaient contentés d'obéir strictement aux injonctions reçues qui fixaient leur rassemblement à sept heures. Beaucoup de ces « défenseurs de Tordre » semblent, en effet, avoir été moins enthousiastes et moins exaltés que les sans-culottes des provinces. « C'est à mon grand regret, mande, le jour même, l'un d'eux à un ami, que j'ai été obligé d'assister à l'exécution, en armes, avec les autres citoyens des Sections, et je t'écris le cœur pénétré de douleur et dans la stupeur d'une profonde consternation' ». a Le jour du supplice du Roi, raconte un autre, la compagnie de garde nationale, dont je faisais partie, ayant dû fournir, comme toutes les autres, un certain nombre de fusiliers pour assister à cette exécution et veiller à ce qu'elle se passât sans trouble, deux ou trois individus s'offrirent seuls de bonne

^ Lettre de Philippe Pinel, le célèbre aliéniste (1743-1826), du 21 janvier 1793, publiée par E. Johanet, dans la Libre Parole, du 21 janvier 1893.

volonté. On dut recourir au sort et je fus du nombre de ceux qu'il désigna' ». Bon gré, mal gré, il fallait ainj^i marcher, et, vers huit heures seulement, les deux légions de la garde nationale, auxquelles était revenu l'honneur — la douleur, donc, pour beaucoup, — d'assister à Texécution, se trouvaient massées sur la place de la Révolution. C'étaient la 3" et la 4* légions de la garde nationale, en partie du moins : l'une se développant entre le Pont tournant des Tuileries, le pont de la Liberté (pont de la Concorde) , le cours de l'Egalité (Cours-la-Reine) et la route de Neuilly (avenue des Champs-Elysées) ; la quatrième, lui faisant face entre le Pont tournant, la rue Saint-Florentin, la rue de la Révolution (rue Royale) , la rue des Champs-Elysées (rue Boissy-d'Anglas) et la route de Neuilly ^

1 Récit de Jean-Gabriel-Philippe Morice , employé alors dans les bureaux du Comité de salut public, publié dans la Revue des (/iiestions historiques, 1892, t. LU, p. 468.

2 Dutemple, Ordres du jour inédits de Santerre, Pai-is, 1875, in-8", p. 14.

A l'entrée de chacune des voies par lesquelles on pouvait pénétrer sur la place était postée l'artillerie des Sections : rue de la Révolution, quatre canons : au Pont tournant, quatre canons; rue Saint-Florentin, quatre canons ; rue des Champs-Elysées, un canon ; route de Neuilly, quatre canons ; cours de l'Égalité, deux canons; pont de la Liberté, deux canons ; toute cette artillerie étant disposée très en évidence, semble-t-il, puisque des témoins ont eu l'impression que l'espace vide, qu'on avait laissé autour de l'échafaud, était bordé de canons.

Quel était l'effectif des troupes réunies sur la place même de la Révolution ? Il est bien difficile de l'apprécier : 80.000 hommes, dit un témoin', 20.000, dit un autre". La vérité doit se trouver non pas entre les deux chiffres,

^ LeUrc de Claucle-Aiitoiue-Auguslin Blad, conventionnel, député de Brest, de Paris, le 23 janvier 1793. [Révolution Française, 1895, t. II, p. 542.)

•^ Lettre de Pichon, de Pithiviers, à son frère, de Paris, le 22 janvier 1793. [Semaine religieuse d'Autun, no du lo février 1900.)

mais beaucoup plus près du second que du premier, et je crois qu'on peut estimer à 20.000 hommes envir^on le nombre des citoyens en armes qui assistèrent à l'exécution \

A qui était remis le commandement suprême de ces troupes ? Encore une question à laquelle

1 Chacjuo légion coniprcnanl 8 sections, il serait sans doute possible, d'après le nombre des citoyens actifs des 16 sections composant les 3'' et 4*^ légions, d'arriver à fixer approximativement le chiffre des citoyens armés formant ces deux légions. Mais, d'une part, il est très diflicile de préciser, à une date déterminée, le nombre des citoyens actifs des diverses sections de Paris, et il serait d'autant plus dangereux de le faire, à cette date de janvier 1793, que, depuis la lin de 1792, le départ de nombreux volontaires diminuait tous les jours la population parisienne ; d'autre part, l'effectif complet des deux légions n'était pas massé sur la place ; divers détachements de la 3" étaient de service à l'entrée de la rue de Bourgogne et la 4" avait quelques-unes de ses compagnies rues Saiut-Uonoré et du Faubourg-Saint-Honoré et place Vendôme. Enfin, l'effectif des 3" et 4*^ légions était diminué, comme celui dos autres, des diverses réserves placées dans chaque circonscription de légion, d arrondissement et de section, soit de 4-5oo hommes environ. Si, toutefois, on veut des chiffres, voici ceux que je proposerais. En supposant à chacune des 3" et 4^ légions un effectif de 12000 hommes, chiffre moyen, vers 1793, de 8 sections réunies ou d'une légion, soit 24.000 hommes, et en diminuant ce chiffre de 6 à 7.000 hommes, pour les raisons que j'ai dites, on arriverait, peut-être, au chiffre de 16.000 à 17.000 hommes, environ, qui, augmenté de 1.200 à i.5oo hommes des bataillons d'Aix et de Marseille, et des 1.200 à i.5oo hommes de l'escorte, ferait un total de 20.000 hommes à peu près, massés place de la Révolution.

il est malaisé de répondre. André Girard, le commandant des fédérés de Marseille, témoin oculaire, prétend qu'il vit à la tête de l'escorte Santerre, commandant général de la garde nationale de Paris, et Jean-François de Berruyer, général de l'armée de l'intérieur, qui, comme tel, devait avoir le pas sur Santerre, simple maréchal de camp ' ; et beaucoup de mémorialistes ou d'auteurs postérieurs ont affirmé que « la Convention », « le gouvernement » avait, le 21 janvier, investi Berruyer du commandement en chef des troupes -. Mais je dois avouer que, si Berruyer et probablement son subordonné, Louis-Gharles-Antoine Beaufranchet d'Ayat, maréchal de camp à l'armée de l'intérieur, assistèrent à l'exécution du Roi, il semble bien que c'est Santerre qui fut chargé de la responsabilité des ordres

^ F. Portai, op. cit., p. i5i.

"2 Choudieu, Mémoires et notes, publiés par Y. Barrucand, Paris, 1897, in-8", p. 277-278; Lombard de Langres, Mémoires anecdotiques, Paris, 1823, t. II, p. 76 ; Carro, Santerre, 1847, in-S*^, p. 171, etc.

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