Ç)1 LA MORT DU ROI
et des mesures de sûreté prises ce jour là*.
Si beaucoup de points restent ainsi obscurs, il en est un que l'on peut du moins considérer, aujourd'hui, comme acquis : je veux parler de la place occupée par Téchafaud. Tous les textes officiels sont en effet d'accord pour marquer cette place « entre le piédestal de la statue de Louis XV (obélisque) "et l'avenue des Champs-Elysées ^ ». L'un de ces textes, jusqu'ici inédit, la minute du décret du Conseil exécutif du 20 janvier, permet même de préciser davantage. Ce document porte expressément :
^ Dutcmple, op. cit., et Beaucourt, op. cit., t. II, p. 262- 263, 267-269, 274, 277. 286-291, etc.
- La statue de Louis XY, dressée sur la place de ce nom, en 1763, avait été, en août 1792, jetée à bas de son piédestal, sur lequel on érigea, en août 1793, la statue de la Liberté.
^ Proclamation du Conseil exécutif provisoire, du 20 janvier 1793 ; — Procès-verbal de l'exécution, déjà cité. (Beaucourt, t. II, p. 271-272, 3o8.)
SUR LA PLACE DE LA REVOLUTION (j'i
« Le lieu de Texécution sera la place de la Révolution, ci-devant Louis XV, entre le piédestal et les Champs-Elysées, et à six toises à gauche de la statue \ »
La statue de Louis XV étant tournée face aux Tuileries et ayant sa gauche vers le Garde- Meuble (aujourd'hui ministère de la Marine), l'échafaud était donc placé en arrière du piédestal (vers les Champs-Elysées), et un peu à gauche de ce piédestal (6 toises ou 12 mètres environ) pour un spectateur faisant face aux Tuileries. Cela est confirmé d'ailleurs par un autre texte qui situe de même la guillotine « à 6 toises du piédestal » " ; par le Récit d'un témoin oculaire qui la place a entre les Champs-Elysées et la statue de la Liberté (dressée au mois d'août 1798 sur le piédestal de la statue de Louis XV), et à quinze pas du
^ Archives nationales, A F II, 3, doss. 14, no 2.
2 Décret définitif de la Convention nationale qui condamne Louis Capet, le traître, à la peine de mort, place de la Révolution, à six toises du piédestal de la statue du ci-devant Louis XV, s. d., in-8". (Bibl. nat., Lb" a636.)
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socle de cette statue » ; ' enfin, par beaucoup de gravures sur lesquelles apparaît nettement la vraie position de l'échafaud.
Dans ces conditions, il est donc tout à fait impossible d'admettre que « le Roi a été sruillotiné entre le milieu de la communication du centre de la place avec le Gours-la-Reine et le côté nord du fossé qui, au-dessous du pont de la Concorde bordait le quai, c'est-àdire au nord de ce fossé et au sud de cette communication 2. » A cela du reste se serait opposé Tordre de marche des troupes de l'escorte, qui devaient filer et prendre position sur le Cours-la-Reine et sur l'emplacement ainsi faussement présumé de l'échafaud.
Cet échafaud faisait face aux Tuileries, pour que « le criminel pût à son heure suprême contempler le palais de ses aïeux ^ ». A sa
* Récit d'un témoin oculaire... (Beaucourt, t. I, p. Sgi.) 2 Mémoires du général Thiébault, Paris, 1893, t. I, p. 349. ^ Lettre de Pierre-René Choudieu, conventionnel, au sieur Marne, d'Angers, du 22 janvier, publiée dans Grille, Lettres
gauche, il avait donc Thôtel du Garde-Meuble qu'occupaient, depuis quelque temps déjà, en partie, les services de la Marine, et qui est encore aujourd'hui le ministère de la Marine. Je n'ai pas à décrire longuement ici la guillotine. Sur le devant d'une plate-forme, — de deux mètres environ de hauteur sur trois à quatre de large et cinq à six de long, — entourée d'une balustrade à hauteui'd'appui et à laquelle on accédait par une sorte d'échelle-escalier, se dressait la « machine », composée essentiellement de deux montants , d'environ 10 pieds de haut et d\in pied d'écartement, entre lesquels était en bas placée la lunette, c'est-à-dire, les deux planches échancrées chacune en leur milieu en demi-lune, l'une fixe, l'autre mobile et glissant dans deux rainures, et où s'engageait et était maintenue la tête du condamné, au niveau de la base du crâne. En haut des deux poteaux, barrés à leur extrêmes volontaires de Maine-et-Loire, Paris, i85o, 4 vol. in-8°, t. III, p. 35o.
mité supérieure par une traverse, était disposé le couperet, en forme de trapèze, monté sur un (( dos » fort et lourd, un « mouton », et qui, déclanclîé à Taide d'une corde, glissait, soutenu par deux « oreillons », dans des rainures garnies de cuivre, perfectionnement apporté, après que Ton se fut rendu compte que le sang rejaillissant et faisant gonfler le bois rendait l'opération plus difficile. En face du plan ainsi formé par la guillotine, une planche mobile, en son milieu, autour d'un axe, servait à lier le condamné, dont, en rabattant cette planche, on amenait ainsi la tête dans la lunette ^
Jusqu'alors, la guillotine n'avait fonctionné que sur la place du Carrousel et sur celle de Grève. Pour la première fois, on la dressait place de la Révolution. L'opération dut se faire dans l'après-midi du 20 janvier, comme
i Lenotre, La guillotine , Paris, 1893, p. 226 et suivantes. — La guilloliiie. [Revue des documents historiques, "i^ année, 1875-1876, t. III, p. 45-62.) — P. Maréchal, la Révolution dans la Haute-Saône, Paris, igoS, in-4<', p. 397-415.
en témoigne la lettre souvent citée de Texécuteur au « citoyen suppléant pour le procureur général syndic du département ».
Citoyen,
Je viens de recevoir les ordres que vous m'aviez adressez. Je vas prendre toutes les mesures pour qu'il n'arive aucuns retards à ce qu'ils prescrivent. Le charpentier est avertit pour la pose de la machine, laquelle sera mise en place à l'endroit indiqué...
Le citoyen Sanson
Exécuteur des jugements criminels.
Paris, le 20 janvier i^gS, l'an 2"» de la République française'.
Le signataire de cette lettre était Charles- Henry Sanson alors âgé de cinquante-quatre ans, celui-là même qui, le lendemain, devait décapiter le Roi. Ce point mérite qu'on y insiste, si banal qu'il puisse sembler. « Sanson, a déclaré plus tard expressément Santerre, Sanson n'avait jamais exécuté lui-même. Il voulut exécuter Louis XVI. Il avait ce jour-là
1 Beaucourt, Op. cit., t. II, p. 298.
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son sabre et ses pistolets' ». Il y aurait là la confirmation d'une hypothèse très curieuse faite autrefois par M. Lenotre, d'après laquelle Sanson, à qui la guillotine répugnait, aurait ordinairement laissé le soin des exécutions à son fils aîné, Ileniy Sanson-. Ce dernier aurait alors simplement joué, le 21 janvier, le rôle de Fun des deux aides, que presque tous les témoins s'accordent à donner ce jour-là à l'exécuteur.
Le Conseil général de la Commune, dans sa séance du 20 janvier, avait, je l'ai dit, formellement défendu la circulation dans les rues à tous les citoyens sans armes et aux femmes pendant la matinée du 21 janvier^ Après, cependant, que le cortège se fût engagé
1 Récit de Santerre, d'après les Mémoires de Mercier du Rocher, cités dans Chassin, la Guerre de Vendée, t. III,
- Lenoli-e, Op. cit., p. 1 71-172.
3 Beaucourt, t. II, p. 273, 277.
dans la rue de la Révolution, il se produisit comme un remous et un désordre, qui dut permettre à quelques personnes de pénétrer sur la place à la suite de la voiture et de Tescorte. C'est cette circonstance du moins qui valut à Etienne-Denis Pasquier, le futur chancelier, de « subir Tépouvantable spectacle du 21 janvier ». « Je demeurais alors, écrit-il, dans une maison qui donnait sur le boulevard et au coin de l'église nouvelle de la Madeleine. Mon père et moi étions, depuis le matin, en face Tun de Tautre, abîmés dans notre douleur, sans avoir la force de prononcer une parole \ Nous savions que le cortège s'avançait en suivant les boulevards. Tout à coup, un assez grand bruit se fait entendre. Je me
^ Dans le récit fait par Pasquier au docteur Menièrc et rapporté par celui-ci dans son Journal, on trouve quelques précisions qui manquent ici : « Ce matin-là, raconta Pasquier au docteur Meuière, mou père et moi, placés à la grille de notre maison, nous attendions l'arrivée du cortège. Les rues voisines se remplissaient de monde, on semblait compter sur quelque soulèvement, et il ne paraissait pas possible que larrêt de mort fût exécuté. » [Journal du docteur Prosper Meuière, Paris. 1903, iu-8°, p. SgS).