LV MORT DU ROI
de toute sa hauteur de cinquante mètres, on entrevoit le toit en pyramide carrée de son donjon et les couvertures coniques de ses tourelles. Les arbres du jardin du Grandprieur, au midi et à Touest de la Tour, ont été en grande partie rasés ^, et le mur de Tenclos jugé insuffisant comme défense, Farchitecte Palloy a fait bâtir autour de la prison royale un second mur d'enceinte de « trente-six pieds de haut" ». La Tour, « pour laquelle la Reine avait une telle horreur qu'elle avait prié mille fois M. le comte d'Artois de la faire abattre^ », a, ainsi, un aspect d'autant plus funèbre qu'aucune lumière n'apparaît aux fenêtres, toutes ayant été garnies d'abat-jours ou de hottes, (( de manière qu'on ne put rien voir
^ Oi'doiinaiice de payemeul aux ciloyeus Paquet et Taillis pour l'abattage des ai'bres du jardin du Temple, suivant l'arrêté de la Commune, du 6 décembre 1792. (Arch. nat., F" 4392.)
- P.-Fr. Rémusat, Mémoire sur ma détention au Temple, publié par Victor Pierre pour la Société d'histoire contemporaine, 1903, in-8'\ p. 23.
3 Mémoires de la duchesse de Tourzel, publiés par le duc des Cars, Paris, i883, 2 vol. in-8'^, t. II, p. 232.
dans la prison, des endroits élevés du dehors ' ».
« Qu'on se fasse maintenant, s'il est possible, un tableau de ce qui se passe dans l'intérieur du Temple' » ! Depuis le début de l'aprèsmidi, les événements se sont précipités. A deux heures, les citoyens Garât, ministre de la Justice et président du Conseil exécutif provisoire, Le Brun, ministre des Affaires étrangères, et Grouvelle, secrétaire du Conseil, ont signifié à Louis Capet les décrets de la Convention des t5, 17, if) et 20 janvier, qui le condamnent à mort". Le Roi a demandé
* Goret, exU'ail de Mun iéiiioignaiiv sur la clolenliou de Louis XVI, dans Beaiicourt, t. I. p. 217.
On s'élonncra peut-être que je ne donne jjas ici un plan du Temple postérieur aux travaux de Palloy ; c'est que je n'en ai pas trouvé de contemporain et que jai craint de commettre quelqvies erreurs en essayant d'en tracer un d'après les documents écrits. Je n'ignore pas que Bcauchesue a publié un de ces plans dans son Louis XVII et M. Leuotre un second dans Les Quartiers de Paris pendant la Rcvoiution (l'ai-is, 1896, inf'ol.) Le dirai-je pourtant, je ne suis pas absolument convaincu de la rigoureuse exactitude de tous les détails de ces dessins.
- La Résolution de <^i, journal de la CoWi'ention nationale, n" du lundi 21 janvier 1793.
^ Compte rendu par le ministre de la Justice à la Convention
alors un délai de trois jours, pour se préparer à subir sa peine ; la permission de faire ses adieux à sa famille sans témoins; l'autorisation enfm de « voir librement » Tabbé Edgeworth de Firmont, ancien confesseur de Madame Elisabeth, prêtre insermenté'; M. de Malesherbes, à qui le Roi a précédemment confié ce désir, en a fait prévenir l'abbé Edgeworth par M. Joseph-Alexis de Lézardière, dans la famille duquel ce prêtre s'est réfugié à Choisy-le-Roi, après les massacres de septembre ; il habite actuellement à Paris aux Missions étrangères, rue du Bac, n° 483". Le sursis ayant été refusé
nationale de la nolificaliou du jugement de Louis Capet [Moniteur du 24 janvier 1793).
' Ibid. L'original delà note remise par Louis XYI à Garât est aux Archives nationales, C. i:\'i.
- INLiison des Missions étrangères, portant aujourd'hui le n'^ 128. Henry-Essex Edgeworth de Firmont (1745-1807) était directeur honoraire du séminaire des Missions étrangères, <[u il habita à diverses reprises. Mais M. E.-C. Lesserteur, directeur du séminaire des Missions étrangères, que je ne saurais assez remercier de l'accueil si bienveillant qu'il a voulu me faire, m'a déclaré que Ion n'avait conservé aux Missions étrangères aucun souvenir de ces séjours et particulièrement de celui qu'y (it Edgeworth de Firmont en décembre et janvier 1793.
par la Convention, qui, séance tenante, a passé à Tordre du jour, mais les deux autres demandes ayant été prises en considération \ Garât est revenu, vers six heures, au Temple, pour notifier ces décisions au Roi ". Il était accompagné de Tabbé Edgeworth, — « en habit laïque^ », — qui a eu alors avec le condamné un premier entretien de deux heures environ'. Enfin, de huit heures et demie à dix
^ Décret de la Convention du 20 janvier i;93. (Original : Arch. uat., AF II, 3, plaquette 14, n" 12).
- Procès-verbal de la séance du Conseil exécutif provisoire du 20 janvier 1793 (Beaucourt, t. II, p. 268-269).
■"' Avant de quitter les Tuileries, où siégeait le Conseil exécutif, et d'où il était parti pour le Temple avec Garât, Edgeworth avait inutilement sollicité ce dernier de lui laisser revêtir le costume ecclésiastique. « J'étais en habit laïque, raconle-t-il, comme l'était, à cette époque, tout le clergé catholique de Paris. Mais songeant eu ce moment à ce que je devais, dune part, au Roi, qui n'était pas familiarisé avec un pareil costume et, de l'autre, à la religion elle-même, qui recevait pour la première fois une sorte d'hommage du nouveau gouvernement, je crus avoir le droit de reprendre, en cotte occasion, les marques extérieures de mon état ; du moins en faire une tentative me parut être un devoir. J'en parlai donc au ministre avant de quitter les Tuileries; mais il rejeta ma proposition en termes qui ne me permirent pas d'insister. » [Relation d'Edgeworth, dans Beaucourt, t. I, p. 3ii-3i2).
* Edgeworth de P'irmont, Relation des derniers moments de Louis XVI, dans Beaucourt, t. I, p. 3i6-320.
8 LA AlORT l»l HOI
heures et demie, a eu lieu la scène des adieux du Roi et de sa famille dans la petite salle à manger, Tune des quatre pièces entre lesquelles on a distribué, à Taide de légères cloisons, le second étage de la Tour, lorsque le Roi est venu l'habiter, le 29 septembre 1792.
Le condamné est seul maintenant en face de la mort.
A dix heures et demie, donc, alors que, malgré les deux portes, — « Tune en bois de chêne fort épais et garnie de clous, la seconde en fer ' », — qui se sont refermées sur elles, « on continue d'entendre les cris et les 2:émissements des princesses dans Fescalier" », le Roi rentre dans sa chambre, puis rejoint presque aussitôt Tabbé Edgeworth dans son oratoire, qui communique avec cette chambre et est pratiqué dans Tune des tourelles, — celle de l'ouest, — de la Tour. Nous avons le
^ Cléry, Journal de ce qui s'est passé à la iour du Temple pendant la captivité de Louis XVI. claus Beaiicourt, 1. 1. p. 124. - Ihid., t. I, p. i85.
HENRY-ESSEX EDGEWORTH DE F I R IVl 0 N J
J74j-lSUTi
Gravure (A'AiiLony Caudon, J'apn's Augustin de Svint-Aui'.in. (Musée Carnavalcl, Ucsorvc.)
DERMÈKE SOIRÉE 9
temps de rapcrcevoir, cet oratoire : il a 3 mètres de diamètre environ^, n'a « ni tapisserie, ni ornements ; un mauvais pocle en faïence lui tient lieu de cheminée », et l'on n'y trouve, pour tous meubles, qu' « une table, trois chaises de cuir- », et « un petit coussin garni en crin ^ »; nous avons aussi le temps d'entendre le Roi qui, « dans un état de trouble et d'agitation montrant une âme profondément blessée »,crie à l'abbé Edgeworth, en se jetant sur une chaise : « Ah ! Monsieur, quelle rencontre que celle que je viens d'avoir! Fautil donc que j'aime si tendrement et que je sois si tendrement aimé!... Mais c'en est fait; oublions tout le reste, pour ne penser qu'à l'unique affaire. Elle seule doit concentrer dans ce moment toutes mes affections et toutes mes pensées \.. »
^ Cf. le plan ci-conU'o, à réchoUe.
^ Relation d'Edgeworth (Beaucourt, t. I, p. J17).
^ Journal de Cléry (Beaucoiirl, l. I, p. 187).
* helalion d'Edgewortli (Boaiioomi, t. I, p. Sai-Sas).
Puis, comme la porte se referme et que riiistoire reste ici muette sur la suite de Ten-
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