‹ La mort enchainéeChapitre 11 sur 30 · SISYPHE, LA MORT · texte numérisé non relu

SISYPHE, LA MORT

(La Mort s'avance lentement vers Sisyphe. Celui-ci l'attend en jouant avec les fleurs. Quand la Mort a descendu le chemin, elle se baisse et arrache de la terre le glaive que Sisyphe y a planté. Sisyphe alors est debout. La Mort lève le glaive, il lève le bouquet.)

SISYPHE Jette ce fer et prends ces fleurs qui t'iront mieux.

Je les ai fait cueillir pour tes sombres cheveux.

Puis, c'est de ton baiser que l'on meurt, d'ordinaire.

Ton baiser! Pour tous les trésors de cette terre

Je ne saurais y renoncer.

LA MORT Tu n'as pas peur?

SISYPHE Je pense à toi depuis si longtemps! Prends ces fleurs!

LA MORT

C'est la première fois qu'un homme me regarde En face et sans pleurer. Cela vaut qu'on s'attarde Un peu.

(Elle laisse tomber le glaive et prend les fleurs.) Merci! J'aime beaucoup ces tons sanglants.

SISYPHE Je le savais.

LA MORT

L'homme toujours en suppliant Quand je parais, tombe à genoux, et je suis lasse Des cris et des pleurs vains.

sisVphe

Jamais tu ne fais grâce?

LA MORT Jamais!

SISYPHE Quel que soit l'espérance ou l'amour?

LA MORT

Plus on aime la vie et plus vite j'accours.

SISYPHE

Et tu te plais souvent à séparer l'amante De l'amant?

LA MORT Quand je peux.

SISYPHE

O déesse charmante.

Ce que j'ai su de toi toujours m'a fait t'aimer. Bois ce vin d'Eurymanthe, il est moins parfumé, Certes, que ne sera ton baiser sur ma bouche.

(La Mort boit à la coupe puis fait un pas vers Sisyphe.)- (Il la fait venir jusqu'à la porte de la ville.)

LA MORT

Alors...

SISYPHE

Attends encor un peu, mon cœur farouche Ne regrette rien de la terre, seulement Le plaisir d'avoir vu ce soir un seul moment Tes yeux étoiles d'or et pourtant sans lumière.

LA MORT Pas de derniers adieux à quelque femme chère,

De suprêmes conseils à quelque fils aimé! Comme c'est surprenant!

SISYPHE

J'ai toujours blasphémé La famille et les dieux, toutes les choses saintes Je suis pareil à toi sans amour et sans crainte.

LA MORT

O Sisyphe, ton cas est unique! Pourtant,

Si pour l'adieu, je t'accordais quelques instants,

Si je te permettais d'aller dans ta demeure...

SISYPHE

Mais je refuserais! Que tes lèvres m'effleurent Sur-le-champ, si tu veux.

LA MORT

Eh bien, soit!

SISYPHE

Pas encor!

Car je hais avant tout la race dont je sors.

Tous les hommes pour leur lâcheté, leur faiblesse, Leur travail quotidien, leur étroite tendresse. Dans ma ville, pourquoi viens-tu si rarement?

LA MORT

Je dois semer la vaste terre d'ossements. Rien n'interrompt jamais mon éternel voyage. Je déchaîne la guerre et préside aux naufrages... Je vole avec la flèche et vis dans les poisons, Je m'assieds quelquefois sur le seuil des maisons Pour toucher les enfants avec mon doigt de pierre Et je marche la nuit sans bruit et sans lumière. Les hommes sont nombreux et le chemin est long.

Mais ici, dans Euphyre, il est des enfants blonds

Qu'il te serait très doux de ravir à leur mère.

Je sais sous certains toits maints vieillards solitaires

Que, tu dois avoir oubliés. Pour leur amour

De vivre, tu devrais interrompre les jours

De bien des jeunes gens orgueilleux. Viens, approche.

Tu vois les lampes s'allumer de proche en proche.

Le soir, ton souvenir est par tous oublié,

Que de petits bonheurs dans ces petits foyers!

Distingues-tu ces deux profils à la fenêtre,

Tout là-bas? Un tableau d'amour vient d'apparaître.

As-tu vu comme ils se penchaient pour un baiser?

Dis, n'aimerais-tu pas tout d'un coup à briser

Ces rêves, à semer le mal et l'épouvante?

LA MORT C'est en effet mon cher plaisir et tu me tentes...

SISYPHE

Comme je te comprends, ô déesse. Et d'ailleurs Je suis pour toi, depuis longtemps, un fournisseur De victimes...

LA MORT Comment?

Lié par cette chaîne, J'avais un grand lion des montagnes lointaines Au pilier que voilà, fortement attaché.

LA MORT

Eh bien?

SISYPHE

Chaque matin par ma lance touché

Il rugissait.

(H écarte d'un geste la Mort en lui montrant la pierre où elle est.)

C'était à cette place même.

LA MORT

Alors...

SISYPHE

Comme je sais l'offrande que tu aimes, Je lui jetais un homme à dévorer vivant

LA MORT Je ne m'en souviens pas.

SISYPHE

Tu frappes si souvent Que tu ne comptes plus. Mais du reste, qu'importe I

Voici l'instant pour le baiser que tu m'apportes.

(La Mort est debout contre la colonne; Sisyphe se met à genoux devant elle. Elle veut faire un mouvement, il la retient.)

Reste, je vois enfin dans tes yeux le secret

Du Continent des morts et du Fleuve muet.

Ton visage est pétri de larmes condensées

Et des miroitements de la lune glacée.

Le mystère du mal de tes prunelles sort

Et ta force insensible émane de ton corps.

Je comprends le pouvoir qui casse les vertèbres,

Change en plomb les cerveaux, je comprends les ténèbres,

Reste. Jamais tes yeux ne furent aussi beaux

J'y vois tous les adieux, j'y vois tous les tombeaux,

Les visages tordus d'angoisses, les prières,

Et les larmes de tous les peuples de la terre.

(Brusquement Sisyphe s'est relevé. Il a saisi la chaîne qui tenait à la muraille par un anneau et il Va fait passer autour du corps de la Mort qu'il a attachée à la colonne. Il pousse un hurlement de joie.)

SISYPHE

Ah! je te tiens! ô monstre horrible, te voilà Prise.

LA MORT, se déballant.

Insensé! Ouranos me délivrera.

Si tu ne le fais pas sur-le-champ, et ta peine Sera plus lourde.

Non! Seule est lourde la chaîne Que je ferme de cette clef et qu'aucun dieu N'ouvrira, car forgé par l'homme industrieux, Le fer a des secrets qu'un dieu ne peut connaître.

LA MORT

O dieux! A mon secours! Délivre-moi, ô Maître De l'univers...

SISYPHE

Tu peux supplier, c'est en vain Je t'ai prise ce soir, par mon pouvoir humain, Comme un oiseau de nuit sinistre que l'on cloue Sur une porte, ainsi pour que l'on te bafoue, Pour qu'on vienne cracher sur ta face aux yeux morts, Je viens de t' enchaîner par le milieu du corps. Le piège était grossier et la ruse vulgaire.

On prend moins aisément les filles de la terre Que les dieux, quand on joue avec leur vanité. Nul ne vient, et la mort est prise, en vérité.

LA MORT

Délivre-moi, Sisyphe, et je te ferai grâce, Je le jure.

SISYPHE

Mais pour t'avoir à cette place, Pour te tenir par cette chaîne sans bouger, Pour penser que j'ai pu quelque temps prolonger L'existence d'hommes lointains et que j'ignore De tous ceux qui, demain, n'auraient pas vu l'aurore, J'aurais donné mes jours pourtant si précieux. Non, tu resteras là, la face vers les cieux Qui resteront muets et fermés sur ta tête. On n'aura plus à préparer des bandelettes, A glisser une obole entre des doigts durcis. Inexorable, je te tiens à ma merci!

Je te ferai souffrir, mère des sépultures 1 Magicienne muant en os les créatures!

Passante aux pas sans bruit qui refroidit le sang! Les malades riront de tes cris impuissants.

Et je veux, chaque aurore, éteigneuse de lampes! Rougir avec mon fouet la blancheur de te* tempes.

(// rentre dans la ville. Il y a un silence. Alors Tyro qui a assisté cachée, à la fin de cette scène, vient quand Sisyphe est parti, tomber à genoux devant la Mort)

TYRO

O toi qu'on nomme Eshmun au pays phénicien,

Qu'on vénère depuis les temps les plus anciens

Fille d'Indra, je te connais, moi qui te porte

Dans mon cœur et je sais que c'est toi la plus forte.

Tu le vaincras. Mais il est bon! Si tu savais!

Par le simoun divin du désert que j'aimais,

Par le puits de mon père où je n'irai plus boire,

Par le toit clair, la porte d'or, les dalles noires,

Par mes robes d'alors qu'embaumait le santal,

Ne lui fais pas de mal! Ne lui fais pas de mal!

(Tyro s'est prosternée devant la Mort et touche la terre de son front. Pan sort du bosquet qui entoure la fontaine.)

PAN

Une larme et puis une larme encorl Une de plus, qu'importe à la terre!

Prends garde à tes beaux yeux, si tu veux plaire. Près de la fontaine croît le roseau d'or L'asphodèle- croît au pays des morts.

Moi, dans ma flûte, j'ai mis une prière Mais pour quel dieu, cela je l'ignore!

{Il joue de la flûte, danse et tourne en boitillant autour de Tyro.)

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