SCÈNE I
La Mort est enchaînée avec une couronne de roses sur la tête. Elle est accroupie par terre et on la voit Je dos car elle est en partie cachée derrière la colonne.
Un groupe d'hommes et de femmes sort de la ville. Il entoure la Mort, la menace et l'injurie. Un autre groupe danse près de là. Tyro à quelque distance regarde.
UN HOMME
Encore! On est venu porter cette couronne Dès le matin.
LE PREMIER MENDIANT Mais qui peut la porter.
PREMIÈRE FEMME
Personne N'oserait l'avouer.
DEUXIEME FEMME arrachant la couronne.
Ce ne sont pas des fleurs Qu'il faut t'offrir, mais des crachats! Tiens.
UN HOMME
Et malheur A celui...
UN AUTRE, appelant des gens qui arrivent.
Venez voir cette bête à l'attache!
Tantôt elle est debout, tantôt elle se cache Et s'accroupit derrière le pilier. Alors, Avec la lance aiguë il faut piquer la mort Et l'on voit à loisir le dieu jadis terrible Se dresser, pour servir de jouet et de cible.
UN HOMME, à un homme qui tient une lance.
Tourmente-la.
(L'homme pique la Mort. Elle se relève, droite contre la colonne.)
DEUXIÈME MENDIANT
Ecartez-vous ! Conduisez-moi !
Que mon ongle déchire un peu son long corps froid.
TYRO Cet homme sans soleil n'attend plus la lumière.
PREMIÈRE FEMME
Je te faisais chaque matin mille prières, Afin que vive mon enfant et tu l'as pris... Tu paieras à présent mes larmes de jadis.
(Elle frappe la Mort.)
TYRO
La mère sans enfant n'a donc plus l'espérance De le revoir dans les royaumes du silence.
DEUXIÈME FEMME, à un petit enfant.
Tu vois! Nous la tenons!
l'enfant
Qu'a-t-elle fait?
DEUXIÈME FEMME
C'est elle Qui clôt les yeux, gèle le sang.
l'enfant
Elle est très belle.
Pourquoi ne pas la délivrer?
DEUXIÈME FEMME
Elle prendrait Ton grand-père, peut-être bien, l'emporterait Pour toujours.
l'enfant Où cela?
DEUXIÈME FEMME
Au bord du fleuve sombre, Où, près des eaux, tendent les bras des milliers d'ombres.
l'enfant J'aimerais voir ce fleuve.
DEUXIÈME FEMME Enfant 1
l'enfant
Alors, c'est vrai!
Grand-père ne mourra jamais?
DEUXIEME FEMME
Non, plus jamais.
L ENFANT Ah!
DEUXIÈME FEMME N'es-tu pas content?
l'enfant
Si. Mais qu'on la détache.
DEUXIÈME FEMME, l'entraînant.
Malheureux!
L'ENFANT, résistant.
Je voudrais la voir quand elle marche Et qu'elle tue.
DEUXIÈME FEMME, l'entraînant de force.
Allons!
L ENFANT, pleurant et criant.
Il faut la détacher!
UN VIEILLARD, appuyé sur une béquille.
Enfin! Je n'ai plus peur et je viens te frapper. Tu m'as fait grelotter d'effroi dans ma demeure. Mais je veux aujourd'hui que tes yeux mornes pleurent. Souffre à ton tour.
(// la frappe.)
UN HOMME
Malheur à toi.
LE VIEILLARD
Oui, souffre.
(Tous entourent la Mort et la frappent.)
LA MORT
Ingrats !
Il n'est pas un de vous qui n'ait tendu les bras Pour m'appeler, trouvant que la vie est trop dure. Vous oubliez, ô misérables créatures, Qu'en même temps que l'ombre aux yeux à jamais clos Je verse à vos corps las la paix et le repos. Vous pouvez me frapper impunément, o lâclies. Je ne mords même pas comme un chien à l'attache. Par la magie enclose en ce fer qui me tient, Je ne peux rien! La mort captive ne peut rien! Hadès est moins cruel, esclave, que ton maître, Quand pour le jugement il te faudra paraître, Il pèsera ton coeur avec plus d'équité. J'ai moins que vous, de haine et de férocité, Vous ne songez qu'à vous frapper, qu'à vous détruire. Vous mettez toute votre industrie à construire
Des remparts, à forger des armes pour le mal. De la guerre vous avez fait votre idéal. Race stupide des humains, votre âme est sombre Plus que l'immense nuit et le séjour des ombres. C'est moi, la mort, qui suis la seule vérité, Car plus que le soleil, hommes déshérités, Les ténèbres des morts sont justes et clémentes.