ÉGINE, GLAUCOS
GLAUCOS, regardant à droite et à gauche. Il n'y a plus personne.
ÉGINE Il doit nous épier quelque part.
GLAUCOS
Il le fait Sans cesse.
ÉGINE
Je ne peux marcher dans le palais Sans qu'il me suive
Il souffre!
ÉGINE
Et nous!
GLAUCOS
Bien plusl
ÉGINE
Il doute
GLA<
Heureusement! Il nou-, écoute Il scrute nos regards, nos gestes... S'il savait!
ÉGINE Eh bien ?
GLAUCOS Il nous ferait supplicier!
>ans rien savoir.
Il m'aime tellement I
ÉGINE
Qui saitl
GLAUCOS
Ah! tais-toi! J'ai l'image De cet amour devant les yeux. C'est un outrage, C'est un déchirement, une plaie... Et je vois! Je vois se reposer sur lui ton corps étroit Je vois ton abandon, les cheveux qu'il déroule. Les yeux à demi clos, le torse qui s'écroule. Je vois, te dis-je, tout. Ne me fais pas souffrir Davantage en me rappelant... Mieux vaut mourir Que ce supplice...
ÉGINE Mais mourir, c'est impossiblr
GLAUCOS
Hélas! Je le sais bien et c'est le plus terrible... Plus que la jalousie et son mal, le remords M'obsède et me poursuit et j'appelle la mort.
ÉGINE Vainement
GLAUCOS
J'ai volé le bonheur de mon père.
Celui qui m'a donné la vie et la lumière Est, par un fils ingrat, dépouillé sans merci.
ÉGINE
Chaque être s'appartient. Du moins, c'est ce qu'il dit. Il devait réfléchir, me consulter, attendre Peser mes sentiments et mon cœur, pour me prendre. Mais non! Dans son orgueil sans borne il a pensé Qu'on ne pouvait aimer que lui seul. L'insensé! L'aveugle! Il n'a pas vu mes hontes et mes peines. Va, ce n'est pas ta faute et ce n'est pas la mienne.
GLAUCOS
C'est lui qui m'a toujours enseigné d'écouter Mon propre élan vers la vie et vers la beauté. « Il faut, me disait-il, dissiper les mystères Les mensonges, les préjugés et sur la terre Conquérir âprement son bonheur quotidien.
N'écoute pas la voix des dieux, ils ne sont rien. Il faut vivre selon ton âme ». Eh bien, la vie C'est toi. Elle est venue un soir, je l'ai suivie...
ÉGINE
Mais oui, tu peux me posséder sans repentir, Car tu n'as fait que l'imiter. Pour son plaisir N'est-il pas capable de tout ?
GLAUCOS
Comme la flamme Tu m'as brûlé. Comme un filet avec sa trame Tu m'as lié le coeur. Comme l'eau du torrent Tu m'as traîné sur les cailloux, me déchirant
(A voix basse)
Délicieusement Sois à moi seul.
ÉGINE
Que faire?
Voilà celle qui rompt les liens, la messagère Des dieux. A la colonne il a pu l'enchaîner. Celui qui défera ce qu'il fit, est-il né?
GLAUCOS Nous ne serons jamais l'un à l'autre. O misère!
ÉGINE Qu'il serait doux pourtant d'aimer dans la lumière.
GLAUCOS A la face de tous, sans crainte, sans remords!
ÉGINE Et si quelqu'un brisait la chaîne de la mort ?
GLAUCOS
Qui te fait penser à cela... Le poids du crime Est trop pesant!
ÉGINE
Assurément. Mais ceux qu'oppriment L'esclavage, la faim, ou qui sourirent d'amour Et qui voudraient mourir, pourraient, peut-être, un jour...
GLAUCOS
Tous aiment mieux ici souffrir des maux sans nombre, Que d'être une ombre vaine au royaume des ombres.
EGINE
Pas tous, puisqu'une main, quelquefois vient poser Des roses sur le front divin.
GLAUCOS
Qui peut oser ?
ÉGINE
Je ne sais. C'est quelqu'un qui chérit la déesse, Quelqu'un de courageux pour couronner les tresses Ténébreuses avec l'auréole des fleurs...
GLAUCOS
Mais ce ne serait pas assez qu'un ferme cœur.
Car mon père a la clef, secret des premiers hommes,
Qui seule peut ouvrir cette chaîne.
EGINE
ous sommes
Pour jamais séparés.
GLAUCOS
Pour jamais! Que ces mots Sont terribles.
EGÎNE
Voilà le plus cruel des maux.
Etre à la fois si près et si loin!...
(Ils font quelques pas vers la porte de la ville.)
GLAUCOS, écoutant.
Quelqu'un s'avance
Le long des murs.
EGINE C'est lui.
Serait plus lourd.
ÉGINE Tu crois...
Son pas dans le silence
(Tyro a paru; elle cueille des roses grimpantes le long de la muraille.)
GLAUCOS
C'est l'esclave Tyro.
Elle prépare une couronne de rameaux Et de roses.
ÉGINE Pour qui ?
GLAUCOS
Pour mon père, sans doute.
Elle l'aime...
ÉGINE
Rentrons. J'ai peur qu'elle n'écoute Nos paroles.
(Ils gravissent les marches, devant la porte de la ville. Glaucos s'arrête.)
Qu'as-tu ?
Je voudrais savoir...
GLAUCOS
J'ai mal... Je suis troublé.
ÉGINE
Quoi ?
GLAUCOS
Où cache-t-il la clef ?
ÉGINE Quelle clef ?
GLAUCOS Tu sais bien! La clef de forme unique.
ÉGINE Il la porte autour de son cou, sous sa tunique.
GLAUCOS Et ïa ™n>. nuand il dort ?
ÉGINE Il la garde, pourquoi ?
GLAUCOS
Que l'homme est malheureux de penser.
(Ils rentrent dans la ville. Sur le chemin de gauche paraît Sisyphe. 7pro l'aperçoit et laisse tomber son bouquet.)