‹ La mort enchainéeChapitre 14 sur 30 · ÉGINE, GLAUCOS · texte numérisé non relu

ÉGINE, GLAUCOS

GLAUCOS, regardant à droite et à gauche. Il n'y a plus personne.

ÉGINE Il doit nous épier quelque part.

GLAUCOS

Il le fait Sans cesse.

ÉGINE

Je ne peux marcher dans le palais Sans qu'il me suive

Il souffre!

ÉGINE

Et nous!

GLAUCOS

Bien plusl

ÉGINE

Il doute

GLA<

Heureusement! Il nou-, écoute Il scrute nos regards, nos gestes... S'il savait!

ÉGINE Eh bien ?

GLAUCOS Il nous ferait supplicier!

>ans rien savoir.

Il m'aime tellement I

ÉGINE

Qui saitl

GLAUCOS

Ah! tais-toi! J'ai l'image De cet amour devant les yeux. C'est un outrage, C'est un déchirement, une plaie... Et je vois! Je vois se reposer sur lui ton corps étroit Je vois ton abandon, les cheveux qu'il déroule. Les yeux à demi clos, le torse qui s'écroule. Je vois, te dis-je, tout. Ne me fais pas souffrir Davantage en me rappelant... Mieux vaut mourir Que ce supplice...

ÉGINE Mais mourir, c'est impossiblr

GLAUCOS

Hélas! Je le sais bien et c'est le plus terrible... Plus que la jalousie et son mal, le remords M'obsède et me poursuit et j'appelle la mort.

ÉGINE Vainement

GLAUCOS

J'ai volé le bonheur de mon père.

Celui qui m'a donné la vie et la lumière Est, par un fils ingrat, dépouillé sans merci.

ÉGINE

Chaque être s'appartient. Du moins, c'est ce qu'il dit. Il devait réfléchir, me consulter, attendre Peser mes sentiments et mon cœur, pour me prendre. Mais non! Dans son orgueil sans borne il a pensé Qu'on ne pouvait aimer que lui seul. L'insensé! L'aveugle! Il n'a pas vu mes hontes et mes peines. Va, ce n'est pas ta faute et ce n'est pas la mienne.

GLAUCOS

C'est lui qui m'a toujours enseigné d'écouter Mon propre élan vers la vie et vers la beauté. « Il faut, me disait-il, dissiper les mystères Les mensonges, les préjugés et sur la terre Conquérir âprement son bonheur quotidien.

N'écoute pas la voix des dieux, ils ne sont rien. Il faut vivre selon ton âme ». Eh bien, la vie C'est toi. Elle est venue un soir, je l'ai suivie...

ÉGINE

Mais oui, tu peux me posséder sans repentir, Car tu n'as fait que l'imiter. Pour son plaisir N'est-il pas capable de tout ?

GLAUCOS

Comme la flamme Tu m'as brûlé. Comme un filet avec sa trame Tu m'as lié le coeur. Comme l'eau du torrent Tu m'as traîné sur les cailloux, me déchirant

(A voix basse)

Délicieusement Sois à moi seul.

ÉGINE

Que faire?

Voilà celle qui rompt les liens, la messagère Des dieux. A la colonne il a pu l'enchaîner. Celui qui défera ce qu'il fit, est-il né?

GLAUCOS Nous ne serons jamais l'un à l'autre. O misère!

ÉGINE Qu'il serait doux pourtant d'aimer dans la lumière.

GLAUCOS A la face de tous, sans crainte, sans remords!

ÉGINE Et si quelqu'un brisait la chaîne de la mort ?

GLAUCOS

Qui te fait penser à cela... Le poids du crime Est trop pesant!

ÉGINE

Assurément. Mais ceux qu'oppriment L'esclavage, la faim, ou qui sourirent d'amour Et qui voudraient mourir, pourraient, peut-être, un jour...

GLAUCOS

Tous aiment mieux ici souffrir des maux sans nombre, Que d'être une ombre vaine au royaume des ombres.

EGINE

Pas tous, puisqu'une main, quelquefois vient poser Des roses sur le front divin.

GLAUCOS

Qui peut oser ?

ÉGINE

Je ne sais. C'est quelqu'un qui chérit la déesse, Quelqu'un de courageux pour couronner les tresses Ténébreuses avec l'auréole des fleurs...

GLAUCOS

Mais ce ne serait pas assez qu'un ferme cœur.

Car mon père a la clef, secret des premiers hommes,

Qui seule peut ouvrir cette chaîne.

EGINE

ous sommes

Pour jamais séparés.

GLAUCOS

Pour jamais! Que ces mots Sont terribles.

EGÎNE

Voilà le plus cruel des maux.

Etre à la fois si près et si loin!...

(Ils font quelques pas vers la porte de la ville.)

GLAUCOS, écoutant.

Quelqu'un s'avance

Le long des murs.

EGINE C'est lui.

Serait plus lourd.

ÉGINE Tu crois...

Son pas dans le silence

(Tyro a paru; elle cueille des roses grimpantes le long de la muraille.)

GLAUCOS

C'est l'esclave Tyro.

Elle prépare une couronne de rameaux Et de roses.

ÉGINE Pour qui ?

GLAUCOS

Pour mon père, sans doute.

Elle l'aime...

ÉGINE

Rentrons. J'ai peur qu'elle n'écoute Nos paroles.

(Ils gravissent les marches, devant la porte de la ville. Glaucos s'arrête.)

Qu'as-tu ?

Je voudrais savoir...

GLAUCOS

J'ai mal... Je suis troublé.

ÉGINE

Quoi ?

GLAUCOS

Où cache-t-il la clef ?

ÉGINE Quelle clef ?

GLAUCOS Tu sais bien! La clef de forme unique.

ÉGINE Il la porte autour de son cou, sous sa tunique.

GLAUCOS Et ïa ™n>. nuand il dort ?

ÉGINE Il la garde, pourquoi ?

GLAUCOS

Que l'homme est malheureux de penser.

(Ils rentrent dans la ville. Sur le chemin de gauche paraît Sisyphe. 7pro l'aperçoit et laisse tomber son bouquet.)

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