‹ La mort enchainéeChapitre 15 sur 30 · SISYPHE, TYRO, LA MORT · texte numérisé non relu

SISYPHE, TYRO, LA MORT

Je les vois.

Je les suis, et distingue à les voir, à les suivre Le grand bonheur nouveau qu'ils ont tous deux à vivre. C'est comme une clarté qu'ils laissent en marchant, Leurs formes qui s'en vont embellissent les champs. Us m'aveuglent, ils m'éblouissent de leur grâce

Et je ne suis qu'un chien misérable à leur trace Qui rampe après leurs pas et flaire leur odeur.

(// aperçoit Tyro.) Viens.

(7*jro accourl,}

Que faisais-tu là ?

TYRO

J'allais cueillir des fleurs.

SISYPHE Que disaient en passant mon fils avec ma femme.

TYRO

Je ne sais pas.

SISYPHE

Tu vas répondre, sur mon âme ?

Voyons, Tyro, des mots sont venus jusqu'à toi. Une simple parole est assez quelquefois. Que disaient-ils ?

TYRO Ils sont passés sans rien se dire.

C'est bien. Viens là, tout près. Ecoute! Je désire Savoir sur eux certaines choses. Quelquefois Ces choses-là, chacun les sait, chacun les voit, Sauf celui qui devrait le premier les connaître. Us s'aiment ; Tu t'en es aperçue et peut-être Dans ma ville, chacun le sait Mais réponds-moi !

TYRO

Je ne sais rien.

SISYPHE

Je suis, moi, Sisyphe, le roi, Un mari bafoué, grotesque, misérable.

Pour paraître à ses yeux un peu plus désirab'e Elle porte à présent chaque jour l'attirail De ses bijoux, les colliers verts et le corail Tressé, l'anneau de bronze et les perles marines. Tu l'as remarqué }

TYRO

Non.

SISYPHE

Son regard s'illumine, S'il paraît, et s'éteint dès que nous sommes seuls. Le manteau que j'étends sur elle est un linceul, La nuit, et près de moi son corps tiède se gèle. Elle dit bien mon nom mais c'est lui qu'elle appelle. Elle me tend sa bouche et la donne pourtant A l'autre et je n'ai plus qu'un reste de printemps, Des vestiges de fleurs qu'on a déjà cueillies Une jeunesse lasse et dans mes bras vieillie.

(Il prend Tyro par le bras.)

Ah! Je te donnerai tout ce que tu voudras, Des voiles, des bijoux, mais parle et ne mens pas. Les douze bracelets qui sent dans mon grand coffre Assyrien, t'appartiennent, je te les offre. Mais dis la vérité.

TYRO Puisque je ne sais rien.

96 LA MORT ENCHAINliE

SISYPHE Alors, malheur à toi, car je finirai bien Par te vaincre. Je vais t'attacher toute nue Et je lacérerai ta figure ingénue, Le fouet déchirera ton corps, tes yeux menteurs Seront crevés!...

TYRO

Voici mon visage et mon cœur.

Maître, tout est à toi.

SISYPHE

Tyro, Tyro, tu m'aimes.

Tu souffres. Ma douleur, tu le vois, est la même. Il faut avoir pitié de moi.

TYRO

J'ai grand 'pitié!

Si grand'pitié!

SISYPHE

Quel mystère que l'amitié, L'amour, l'appel secret d'êtres qui se ressemblent, Et le rapprochement, le bonheur d'être ensemble.

Ils pourraient quelquefois près de moi demeurer.

Mais du goût d'être seuls je les sens pénétrés.

Ils me fuient. Je comprends par-dessus mon épaule

Leurs signes, plus cruels que toutes les paroles.

Et j'entends leur amour quand ils ne parlent pas,

Et même sans bouger, ils se tendent les bras.

Pourquoi ? Suis-je avec eux grossier ? Brutal peut-être...

Ou bien je leur fais peur. C'est la rançon du maître.

Mais non! Us savent bien que ma nature, au fond,

Est bonne, que pour moi le plus rare des dons

Serait de les sentir heureux de ma présence.

Peut-être qu'au début j'ai manqué d'indulgence,

J'aurais dû me montrer plus tendre, plus charmant,

L'envelopper de soins, d'amour, à tous moments.

Cela lui plaît. Peut-être en est-il temps. Que faire ?

Non, j'ai glissé sur le chemin de la colère,

Qui descend ce chemin ne peut plus revenir.

Tout m'irrite à présent et me les fait haïr.

Et puis, je connais bien la raison véritable.

Je suis vieux. Un jeune homme est bien plus agréable.

Si, j'ai vieilli. Je sens mes rides se creuser

Davantage quand je la prends pour un baiser.

Comme si je mettais un masque sur ma face,

Et ce qui reste en moi de jeunesse s'efface.

Je voudrais croire à son amour, mais je ne peux.

Il a vingt ans! il a vingt ans!... Qu'il e*t heureux!

TYRO

O mon maître, sur la montagne où je suis née, Au désert où les chameliers m'ont promenée. Sur les rivages de la mer et dans les ports Où les navires phéniciens vendaient de l'or Et des étoffes, j'ai pu voir toutes les races Des hommes, mais aucun n'avait autant de grâce, De force, de grandeur, de noblesse à la fois. Je n'en ai jamais vu de plus jeune que toi.

SISYPHE

Ah! Je les punirai d'une façon terrible!

Je sens le désir de savoir, irrésistible,

Passer en moi. Je ne peux plus rester un jour

Ayant cette blessure au cœur, ce poids plus lourd

Que ne serait sur mes deux épaules tremblantes,

Avec tous ses rochers, la montagne Eurymanthe...

Mais ils sont sur leur garde et je ne saurai rien.

Pourtant je veux savoir. Il me reste un moyen.

II est terrible. Il peut me coûter l'existence.

Bah! J'ai pris une fois la mort... J'ai la puissance

De la vaincre au besoin une deuxième fois.

(A Tyro.) Va chercher Egine et Glaucos. Apporte-moi

Mon arc et mes flèches d'airain. Qu'ils viennent vite ! Je ne peux plus rester tout seul. Mon cœur s'agite Si désespérément et ce que je vois d'eux Est si réel, avec tant de détails affreux...

(Tyro est partie par la porte de la ville. Sisyphe va s'asseoir et prend son front dans ses mains. Claucos et Egine paraissent.)

Page 1