SISYPHE, GLAUCOS, ÉGINE, TYRO, LA MORT
GLAUCOS Que peut-il nous vouloir ?
ÉGINE
J'ai peur.
{Paraît Tyro portant l'arc et les flèches quelle tend à Sisyphe qui les prend.)
Et l'arc.
TYRO
Voici les flèches
SISYPHE, à Tyro.
Va, laisse-nous.
(Tyro sort.)
ÉGINE
Je sens mes lèvres sèches,
Et je défaille.
SISYPHE Approchez-vous ? Comme ils sont beaux!
ÉGINE
Je sens que notre amour flotte à fleur de nos peaux Et qu'il le voit.
GLAUCOS
aïs non.
SISYPHE
Un sanglier sauvage Dévaste le pays, des monts jusqu'au rivage, Vous le savez. Or, des bergers m'ont rapporté Qu'il erre dans ces bois, proches de la cité, Et je veux essayer aujourd'hui de l'atteindre.
GLAUCOS Faut-il Raccompagner ?
SISYPHE
Non, je n'ai rien à craindre De la bête. Pour moi l'homme est plus dangereux. Là, j'enchaînai la mort que m'envoyaient les dieux. C'était pour te défendre, Egine, ô bien-aimée! Pour que tu sois en paix, à l'ombre des fumées De mes toits, dans l'espoir qu'heureuse, tu vivrais A mon foyer, filant, sans désir, sans regret, De ta navette d'or une laine éternelle. Le sort fait à la femme une vie assez belle, Qu'encadrent les objets familiers, les tisons, Le lit de bois sculpté, l'ordre de la maison...
ÉGINE Dont je suis satisfaite infiniment...
SISYPHE, l'arrêtant.
Ecoute !
En allant à travers la forêt, je redoute De perdre cette clef qui seule peut ouvrir La chaîne dont la mort est captive. A courir Les buissons, on déchire aisément ce qu'on porte. Une corde autour de son cou n'est pas bien forte. Prenez la clef, je vous la confie à tous deux. Vous êtes ici-bas ce que j'aime le mieux. Prenez la clef de fer, emblème de victoire De l'homme sur les dieux, mon destin et ma gloire. Eh bien, prenez... Vous hésitez.
GLAUCOS
Doit la prendre.
Lequel de nous
SISYPHE Toi, l'homme.
GLAUCOS
O mon père, à genoux Je la reçois.
(Claucos se met à genoux. Sisyphe le fait relever.)
SISYPHE
Debout, le front haut, au contraire, Et les yeux embrassant le ciel et la lumière Comme il convient au fils du dompteur de la mort.
(// lui donne la clef.)
Rappelez-vous que cette clef détient mon sort.
(// a jeté son carquois sur son dos et il gravit le chemin de gauche.)
O dieux que j'ai vaincus par la force de l'âme, Combien est plus puissant que vous un cœur de femme!
(// s'éloigne.)