SCÈNE IX
TYRO, LA MORT
TYRO
O dieu, je viens encor te trouver, suppliante.
Je veux faire un échange; il faut que tu consentes...
J'ai dans ma main la clef qui peut te délivrer.
LA MORT
Tu dis?
TYRO
Voilà ce que je viens te proposer.
Ma vie esï presque rien et vaut bien peu de chose. Ote-la moi...
LA MORT Tu possèdes la clef?
TYRO
Et j'ose Rompre ta chaîne pour un instant...
LA MORT
Cette clef
Tu l'as vraiment?.
TYRO Mais la voilà...
LA MORT
J'ai parlé Tout à l'heure, au hasard, sans raison, par colère. Je réfléchis. Il vaut bien mieux dans ma misère Prendre tes jours, que rien. Hadès préférera, J'en suis certain. Et puis, toi, tu me permettras D'être libre un instant...
TYRO Oui, mais pas davantage.
LA MORT
Marcher un peu me suffira... Cela soulage Quand on est comme moi clouée à ce pilier. Enfant tu vas mourir, mais viens me délivrer Et fais vite.
TYRO
Alors, jure par les puissances Qui régissent les jours, les nuits, la terre immense, Par les dieux forts qui t'ont envoyée ici-bas Pour prendre comme un moissonneur entre tes bras Une gerbe de morts, une brassée humaine, Jure que si, de cette main, j'ouvre ta chaîne Et te libère un instant, tu me donneras Le terrible baiser, mais que tu reviendras Contre cette colonne en la même posture Que voilà, me laissant refermer la serrure, Avant que pour jamais mes jours soient révolu*.
LA MORT Je jure de grand cœur.
TYRO
Un seul instant pas plus.
L'instant qui suffira pour baiser mon front triste. Tu consens?
LA MORT
J'y consens. Car mon rôle consiste A mener dans l'Hadès tous les morts que je peux.
Fais le serment par les puissances et les dieux, Le grand serment dont rien jamais ne vous délie.
LA MORT Je fais le grand serment.
TYRO
Tu vas prendre ma vie, Mais après ton baiser, en mourant, je pourrai Fermer la chaîne.
LA MORT
Mais, puisque je l'ai juré.
Fais vite, on peut venir.
TYRO, s'écartanl d'un pas et levant la main vers le ciel.
Baal, maître du monde, Avant de m'en aller dans la terre profonde, Je blasphème ton nom.
LA MORT
Tu blasphèmes les dieux!
Au moment de mourir?...
TYRO
Shamash, porteur du feu, Tu ne m'as pas chauffée à ta flamme éternelle Ishtar, ô toi qui fais les étoiles plus belles, O Thamuz dont le nom fut si souvent redit Dans mon enfance, Ea, Nergal, je vous maudis! Je ne sais pas, ô dieux, si vous êtes les mêmes Que ceux d'ici, mais tous les dieux, je les blasphème.
LA MORT Pourquoi fais-tu cela?
TYRO
Un jour, je le sais bien, Ces dieux puissants ici viendront rompre tes liens, Car de tous temps les dieux des hommes triomphèrent. Tes bras emporteront Sisyphe sous la terre. Déjà je subirai aux enfers les tourments Réservés aux blasphémateurs.
LA MORT
Assurément.
Eh bien?
TYRO
Eh bien! Nous nous retrouverons dans l'ombre Et s'il coule des pleurs sur son visage sombre Il sentira du moins mes mains les essuyer, Il saura que quelqu'un près de lui a pitié.
LA MORT Soit! Mais dépêche-toi! Ouvre vite la chaîne.
{Two va derrière la Mort, la clef à la main. On entend le grincement de la serrure. La Mort délivrée s'élance en avant.)
Ah! je suis libre! Tremble à présent, race humaine!
TYRO, à genoux, les bras tendus.
Donne-moi le baiser mortel.
LA MORT, s'élançant vers elle.
Tiens le voici.
(Elle prend la tête de Tyro dam sas mains et s'arrête soudain.)
Au fait, tu veux mourir et tu me dis merci
Par avance. Non, non, ô fille de la race
Qui m'enchaîna, n'attends désormais nulle grâce
Pour tes pareils ou toi, de la mort en fureur.
Tu veux mourir et l'ombre a pour toi des douceurs.
Je ne tuerai que ceux qui chérissent la terre.
Je te condamne à vivre encor dans la lumière.
TYRO Tu ne me feras pas mourir.
LA MORT
N'y compte pas.
TYRO
Pitié.
LA MORT Jamais.
TYRO Tu l'as juré.
LA MORT
Non! Le trépas
TYRO, se redressant.
Quoi! Remets-toi sous la chaîne?
LA MORT
Les serments sont des paroles vaines Pour les dieux.
Est pour les autres.
Ton serment..
TYRO Tu voudrais te dérober encor.
LA MORT Tu croyais qu'un serment pouvait tenir la mort.
TYRO
Alors tu m'as menti I La mort est délivrée Par mes mains et je suis à vivre condamnée!
LA MORT Les maîtres, dont je suis, en décident ainsi.
TYRO
Sisyphe a donc raison de blasphémer. Voici Ce que j'ai vu de plus horrible, comme ruse! Ah! si j'eus peur de lui, je sais ce qui l'excuse A présent. Oui, les dieux sont lâches et cruels. Il a raison! Sous l'arc horrible de leur ciel, Il faut porter notre misère quotidienne. Nous trouvons notre pain au prix de quelle peine!
Au prix de quel effort a-t-on un vêtement!
Et pour un toit, et pour du feu, que de tourments!
Et si l'on veut un mot d'amour, c'est impossible.
Et là haut, dans l'azur, éternels, impassibles,
Ils regardent nos bras tendus pour supplier,
Ils entendent nos cris, ils n'ont jamais pitié!
Et l'on ne peut pas fuir la prison de lumière!
LA MORT
Il faut te résigner à vivre sur la terre... Beaucoup et l'un surtout jalouseront ton sort...
TYRO
Et c'est moi qui t'ai délivrée, affreuse mort! Celui que j'aime ira dans l'ombre qu'il redoute Par ma faute, tu vas le prendre?
LA MORT
Mais, sans doute!
TYRO Ce n'est pas sûr! Je peux le prévenir encor.
Il t'a vaincue. Il est si brave, il est si fort!
(Elle s'élance en courant et en criant sur le chemin par où est parti Sisyphe.)
O Sisyphe! prends garde à toi, si tu veux vivre! Sisyphe! prends tes javelots, la mort est libre!