LE PEUPLE, QUI ENTRE LENTEMENT PAR LA PORTE DE LA VILLE
UN HOMME Voici l'heure! Une aurore éclatante se lève.
LE VIEILLARD Le soleil veut fêter la remise du glaive.
PREMIÈRE FEMME Eh quoi! Pas un mendiant ?
DEUXIÈME FEMME
C'est la première fois.
UN HOMME
Il en vient, le matin où l'on couronne un roi, D'ordinaire, beaucoup ici.
LE VIEILLARD
Contre la porte Certains passent la nuit, espérant de la sorte Etre choisis.
PREMIERE FEMME
Un manteau neuf, trois pièces d'or, C'est très tentant.
UN HOMME
L'épée et la couronne d'or Doivent être remises par un mendiant qui passe, C'est l'usage.
LE VIEILLARD
Où donc les porteurs de besace Peuvent-ils être ?
PREMIÈRE FEMME
Vous rappelez-vous le jour Où Sisyphe fut couronné...
DEUXIÈME FEMME
Que les vautours Le dévorent!
PREMIÈRE FEMME Qui peut le regretter ?
DEUXIÈME FEMME
Personne !
UN HOMME
A peine avait-on mis sur son front la couronne Qu'il allait renverser les images des dieux.
LE VIEILLARD
Heureusement, Glaucos, son fils, sera pieux. Il compte rétablir les anciens sacrifices.
UN HOMME
Déjà hier, il a fait promener la génisse A tête d'homme sur son piédestal doré, Et l'on brûla le laurier vert pour l'honorer.
LE VIEILLARD
Les temples sont ouverts et les dieux multiformes Reçoivent les présents aux usages conformes.
UN HOMME Voici Glàucos qui vient.
PREMIÈRE FEMME
Egine est près de lui.
DEUXIÈME FEMME Le porteur de l'épée et du manteau le suit.
(Egine et Claucos entrent. Derrière eux un homme porte l'épée, le bandeau et le manteau royal.)
ÉGINE J'ai des pressentiments.
GLAUCOS Nous n'avons rien à craindre.
ÉGINE Crois-tu que désormais il ne peut nous atteindre ?
GLAUCOS Il est vaincu par ceux qui vivent dans le ciel.
ÉGINE Il disait quelquefois qu'il était immortel.
GLAUCOS Dans le charnier, là-bas, son corps reste immobile.
ÉGINE Es-tu de loin allé le voir?
GLAUCOS
Non, dans la ville Depuis trois jours je suis resté. Mais le jour luit.
C'est l'heure. Que les morts demeurent dans la nuit.
(Sisyphe sous ses haillons de mendiant, suivi de Tyro qui cache son visage avec son voile vienl de paraître au fond.)
Hommes d'Euphyre, au seuil de notre ville antique
Je m'avance, vêtu d'une simple tunique,
Sans armes, sans bandeau sur le front, dépouillé
D'ornements et pareil au jour où je suis né.
Et j'attends que la main du plus pauvre me donne
Selon l'usage ancien, le manteau, la couronne,
Le glaive, pour qu'ainsi revêtu par les soins
Du plus humble mendiant, soit qu'il vienne de loin,
Soit qu'auprès de ces murs il tende sa sébile,
Devenu roi par vous, j'aille à travers la ville
Prosterner devant chaque temple un front pieux,
Pour que cette cité soit la cité des dieux.
LA FOULE Oui, Glaucos, que Glaucos soit notre roi.
LE VIEILLARD
Qu'on fasse Venir un mendiant. \
Toujours.
UN HOMME Sur la route, il en passe
PREMIÈRE FEMME
Tenez.
(Il montre Sisyphe qui s'avance vers Claucos el Egine. Tout le monde s'écarte devant lui.)
Par les dieux.
UN HOMME Cet homme-là est envoyé
PREMIÈRE FEMME Comme il est courbé!
DEUXIÈME FEMME
Il fait pitié!
UN HOMME
Allons, avance ici. Pauvre, tu sais peut-être Ce qu'on attend de toi.
SISYPHE Je le sais.
UN HOMME
Tu vas mettre Sur le front de Glaucos, cette couronne. Puis, De ce grandi manteau dont la pourpre reluit Au soleil, tu ceindras son épaule. Ce glaive Enfin, tu le lui donneras, pour qu'il le lève Au ciel, ayant touché de la lame, son front.
SISYPHE
C'est bien.
(// prend soudain la couronne, la met sur sa tête. Il s'enveloppe dans le manteau royal et il brandit iépée en se tournant vers la foule.)
Je suis Sisyphe.
(Mouvement d'effroi de tous.)
ÉGINE
Horreur !
GLAUCOS
C'est lui!
(La foule a un grand mouvement de terreur.)
UN HOMME
Pardon !
UN VIEILLARD
Il est ressuscité! C'est qu'il est dieu! Nous sommes Perdus !
SISYPHE
Je suis bien plus qu'un dieu, je suis un homme. Oui, j'ai passé le seuil et je l'ai repassé, Le seuil morne qui mène à des pays glacés Où jamais un rayon de soleil ne ruisselle Et je ressors vivant des ombres éternelles. J'ai vaincu tous les dieux, j'ai déchiré la nuit Des enfers, j'ai marché, par mon âme conduit, A travers les couloirs infinis de la terre, J'ai percé les secrets, découvert les mystères, J'ai vu Hadès, je l'ai trompé, je suis vivant. Il faut que vous sachiez le secret à présent, Pour ne plus avoir peur... C'est à mourir de rire.
Les dieux sont bornés comme des enfants. Non, pire
Comme des animaux, que dis-je? des cailloux.
J'ai pu jouer avec leur gaîté, leur courroux
A l'aide de ma ruse, une ruse grossière,
Comme j'aurais joué à la balle sur terre.
Hadès et Perséphone! Eh bien! Que croyez-vous?
Vous les voyez avec un sceptre, des bijoux,
Dans la splendeur... Il n'en est rien. Ce sont des formes
De nuit, presque pas d'yeux, des visages difformes,
De grands vampires stupéfaits. « O dieu des morts,
Ai-je dit, me voici sans crainte et sans remords
Devant toi, car je suis joyeux de ma nature
Et même dans l'enfer, je rirai, je le jure. »
Et la chauve-souris énorme sans regard
S'est mis à faire : Ah! Ah!... « Mais sans aucun égard
On a laissé là-haut mon corps sans sépulture
Dans un charnier. En vérité, les créatures
De la terre, n'ont plus le respect de la mort.
Hadès, on a voulu t'offenser. » « C'est trop fort! »
A-t-il dit : « Au soleil permets que je remonte
Pour punir mon épouse et mon fils... » J'avais honte
En moi-même de les accuser, connaissant
Que de ce crime-là, ils étaient innocents.
Mais je pensais à l'autre crime et voulais vivre,
Pour savoir. Et le dieu me dit : « Je peux poursuivre
Ma vengeance tout seul. Au soleil j'enverrai
Ascalaphe, l'homme hibou. » Moi, j'éclatai
De rire longuement et le dieu sur son trône
Fit aussitôt : « Ah! Ah! Pourquoi ris-tu? » « Personne
Mieux que moi ne pourrait punir un fils ingrat,
Une reine au cœur dur qui ne t'honore pas.
Songe, Hadès, à la peur horrible de leur être,
Quand ils verraient le mort à leurs yeux apparaître... »
« Ah! Ah! c'est vrai. Va-t-en là-haut, mais dès demain,
Fais mourir ton épouse et ton fils de ta main.
En effet, négligeant les usages funèbres,
Ils insultent Hadès et les dieux des ténèbres.
Venge-nous donc, ta vie est le prix de leur sang. »
Et je vis que le dieu était joyeux pensant
Au meurtre affreux qui se préparait ; car nos fautes
Et nos crimes sont leurs voluptés les plus hautes.
J'avais flatté ses sanguinaires appétits.
J'ai salué le dieu stupide et suis parti.
Si j'avais retrouvé mon épouse fidèle,
J'aurais imaginé quelque ruse nouvelle.
J'aurais encor trompé le dieu chauve-souris.
Mais à quoi bon ? Je vais tuer comme j'ai dit.
(Se tournant vers Egine et vers son fils.)
Je ne vais pas agir par lâche obéissance
Aux dieux, mais seulement poussé par la puissance
De mon coeur, car je crois qu'il convient de punir
Les mauvais, ceux qui font le mal sans repentir.
Oui, j'en prends à témoin la terre et les étoiles.
Que la femme qui fut infidèle se voiîe
Le front et que le mauvais fils soit à genoux,
Car ils vont mesurer à l'instant mon courroux.
Ils se sont désirés de toute la puissance
Du désir, leurs baisers ont peuplé le silence
De mon palais, l'un contre l'autre ils ont dormi,
La chair que j'adorais a tendrement frémi
Sur la chair qui naquit de moi, de leurs deux bouches
Ils ont fait une chaîne, ils ont sali ma couche,
Du plus grand crime humain ils ont marqué mon seuil
En célébrant le mariage au lieu du deuil,
Ils vont mourir.
(Depuis un instant les sept vieillards se sont avancés dans la foule. Ils se sont groupés derrière Sisyphe. Celui-ci a levé son glaive et s'avance vers Egine pour la frapper. Les vieillards lui barrent le chemin.)
PREMIER VIEILLARD Enfant! Donne-moi cette épée ?
SISYPHE Les vieillards!
Seulement.
DEUXIÈME VIEILLARD Qu'elle soit de lumière trempée
SISYPHE Les vieillards!
TROISIÈME VIEILLARD
C'est un trop lourd fardeau.
Pour revenir là-bas.
PREMIER VIEILLARD
Donne aussi ce manteau.
DEUXIÈME VIEILLARD N'as-tu pas un manteau de cendres?...
TROISIÈME VIEILLARD
Et puis donne La couronne.
PREMIER VIEILLARD
Nous t'avons fait une couronne Qu'on ne voit pas avec la tige des regrets, Le feuillage des souvenirs; le lien secret Des vains adieux y joint l'invisible asphodèle. La couronne des morts est encor la plus belle.
(Les vieillards ont pris des mains de Sisyphe l'épée, la couronne et le manteau)
SISYPHE
Que voulez-vous de moi, que faites-vous ici ? Vous parlez de quelle couronne ?
PREMIER VIEILLARD, qui fait le geste d'offrir quelque chose mais qui ne lui tend rien.
La voici.
DEUXIÈME VIEILLARD
Afin de mieux marcher dans le séjour sans aube Prends le bâton obscur.
TROISIEME VIEILLARD
Et prends la sombre robe.
(L'un a fait le signe de mettre sur le front de Sisyphe une couronne, l'autre un manteau, le troisième a semblé lui tendre un invisible bâton.)
Vous ne me donnez rien, ni bâton, ni manteau.
PREMIER VIEILLARD
C'est que tu ne vois pas, Tu les verras bientôt.
(Les vieillards s'approchent de Claucos et lui remettent les objets royaux.)
DEUXIÈME VIEILLARD Toi, Glaucos prends ceci.
SISYPHE
Vous oubliez leur crime.
TROISIÈME VIEILLARD C'est du mal qu'on a fait que l'on est la victime.
(Le premier vieillard prend la main de Sisyphe et le fait approcher d'Egine et de Claucos.)
PREMIER VIEILLARD Tiens, regarde là-bas, tout au fond de leurs yeux.
{Sisyphe se penchant sur Egine et Claucos.)
Où donc ?
PREMIER VIEILLARD
Dans l'infini que font l'or et le bleu Des prunelles...
SISYPHE
Je vois, en effet, l'épouvante Et l'insomnie et le remords qui les tourmente, Le cortège des désespoirs silencieux, Oui, je vois leur pauvre âme...
PREMIER VIEILLARD Eh bien ?
SISYPHE
J'ai pitié d'eux.
(// cache sa iêlc dam ses mains.) Vieillards, que voulez-vous encore que je fasse.
PREMIER VIEILLARD
Nous avons empêché qu'à l'arbre de la race Tu ne viennes couper la branche du printemps, Nous t'avons épargné le sang de ton enfant Et de ta femme, car, vois-tu, le mal suprême Est le mal que l'on fait aux êtres que l'on aime. Viens, suis-nous, à présent.
SISYPHE
Vieillards, qui êtes-vous ?
PREMIER VIEILLARD
Tes pareils. Avant toi, j'ai bravé le courroux Des dieux. J'ai dérobé le feu pendant l'orage.
DEUXIÈME VIEILLARD
Avec le bois durci recouvert de feuillage, Pour l'homme j'ai bâti la première maison.
TROISIÈME VIEILLARD J'ai creusé, le premier, sans charrue, un sillon.
PREMIER VIEILLARD
Pour mes frères, j'appris à sortir de la terre Les durs métaux.
DEUXIÈME VIEILLARD
Moi, j'ai connu que la colère Du vent s'utilisait pour pousser les vaisseaux.
TROISIÈME VIEILLARD Moi, j'ai sculpté la porte et creusé le berceau.
DEUXIÈME VIEILLARD Moi, j'ai assoupli l'arc et j'ai durci la lance.
PREMIER VIEILLARD J'ai eu froid, j'ai eu faim.
DEUXIÈME VIEILLARD
J'ai souffert d'ignorance.
TROISIÈME VIEILLARD
J'ai fait le mal. Ma cruauté m'a fait souffrir Plus que la faim ou la tristesse de mourir.
PREMIER VIEILLARD
Je n'ai pas pardonné. Le pardon est dans l'ombre Mieux qu'un ciel étoile par des astres sans nombre.
DEUXIÈME VIEILLARD Viens, même chez les morts une espérance luit.
TROISIÈME VIEILLARD
Un jour, l'herbe croîtra sur les temples détruits. Un jour les dieux mourront.
PREMIER VIEILLARD
Viens avec nous.
DEUXIÈME VIEILLARD
Les ombres
T'appellent.
SISYPHE Mais qui êtes- vous ?
TROISIÈME VIEILLARD
Le pays sombre Est là-bas. Viens!
SISYPHE Mais qui êtes-vous ?
PREMIER VIEILLARD
H est temps.
SISYPHE Mais qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ?
DEUXIÈME VIEILLARD
Je t'attends,
Viens !
TROISIÈME VIEILLARD Viens avec nous !
PREMIER VIEILLARD Viens.
SISYPHE
Qui êtes-vous ?
PREMIER VIEILLARD
Nous sommes Les mânes, tes parents laborieux, les hommes, Ceux qui souffrirent, qui peinèrent, transmettant La flamme de l'esprit, qui vient du fond des temps, Pour faire derrière eux la vie un peu plus belle. Nous sommes les chaînons de la chaîne éternelle.
SISYPHE Les hommes, mes parents!
PREMIER VIEILLARD
Nous sommes les aïeux.
Le feu de nos regards est inscrit dans tes yeux, Et si tu découvris la pensée et sa force. Elle est la fleur d'un arbre où nous fûmes l'écorce. Mais pour que librement l'arbre monte au soleil, Il faut que cette fleur devienne un fruit vermeil, Il faut que le fruit tombe et la feuille périsse ! Ainsi, pour que la loi terrestre s'accomplisse, Toi l'homme, ayant reçu la volonté, l'esprit, Et l'ayant de ton sang créé, formé, nourri, Tu dois à ton enfant transmettre l'héritage, Afin qu'il le transmette à son tour, d'âge en âge, Afin que cet esprit de l'homme très puissant Et très vieux, mais toujours plus jeune en vieillissant Du dernier fils humain de la dernière race Fasse un dieu ruisselant de soleil et de grâce.
SISYPHE Alors, soit, je vous suis.
Je t'accompagnerai.
SISYPHE Pères, oublie-t-on le soleil?
Regarderont tes yeux.
Pères ?
PREMIER VIEILLARD, montant Tyro.
Ses yeux dorés
SISYPHE Oublie-t-on la jeunesse,
PREMIER VIEILLARD
Elle mettra le trésor de ses tresses Dans tes mains.
SISYPHE Oublie-t-on ce que l'on a souffert ?
PREMIER VIEILLARD Un baiser peut remplir le vide des enfers.
SISYPHE Mais je ne serai plus qu'un esclave, peut-être.
PREMIER VIEILLARD Il n'est parmi les morts d'esclave ni de maître.
SISYPHE
Là-bas, on est oisif, on se tait, on est mort. Moi qui ne chérissais que la lutte, l'effort, Je n'aurais plus à travailler?
PREMIER VIEILLARD
Bien au contraire, Tu recommenceras.
SISYPHE, avec un cri.
J'ai compris le mystère!
Et je vois à présent le manteau, le bâton Et je sens la couronne invisible à mon front.
(Il se dresse comme s'il était couronné et tenant un sceptre.) Vous m'avez revêtu de la robe éternelle, Aucun terrestre roi n'en porte de plus belle.
Voici le bâton d'or, le thyrse de clarté. Adieu, soleil levant, adieu, grand ciel d'été! Mon soleil est plus clair et mon ciel plus immense, Car je sais que l'esprit toujours plus loin s'élance, Car les morts, en tordant la nuit en la tissant, Filent dans les enfers le ciel bleu des vivants.
(Les mânes se tenant par la main ont formé une sorte de chaîne. Sisyphe a pris la main du dernier et il s'éloigne derrière eux sur le chemin des enfers.)